Chapitre 3 : Le temps ne peut pas nous séparer.
Lorsque le Docteur se retourna, peu de choses semblaient avoir changé au premier abord. Il était toujours dans le cimetière, sans Rory, Amy et l'Ange pleureur. Les tombes n'étaient plus couvertes de mousse, et il n'eut qu'à emplir profondément ses poumons d'air pour que son sens aigu du temps lui indique la date : il avait atterri le 13 Février 1936.
Tout semblait avoir fonctionné selon ses plans, n'était un détail qui lui nouait la gorge. Il était seul, dans ce cimetière. Le Docteur pivota sur lui même pour en acquérir la certitude, puis il fit ce qu'il avait bien trop pris l'habitude de faire ces dernières années quand il était dans le pétrin. Il cria le nom de sa femme.
"- River !"
Personne ne lui répondit, et le Docteur comprit avec horreur l'idiotie de son attitude. Tout à son besoin de retrouver River, il n'avait pas assez songé qu'ils pouvaient avoir été renvoyé exactement au même moment dans le temps … Elle était peut être là, au même endroit que lui, mais quelques minutes en avance sur lui. Et il passerait les quatre-vingt prochaines années à la poursuivre sans jamais pouvoir la rattraper.
Cette perspective terrifiante le poussa à porter ses mains autour de sa bouche et à crier, encore plus fort.
"-RIVEEEEER !" comme si elle pouvait l'entendre, à travers le temps … Idiot, idiot de Docteur.
Fauché par le désespoir, le Docteur cacha son visage entre ses paumes et sentit ses jambes se dérober sous lui. Il allait tomber à genoux quand une voix trancha le silence.
"- Docteur ? Comment es-tu arrivé ici ?"
Il trébucha en avant au lieu de tomber à genoux, et se rattrapa in extremis en battant des bras. Puis il ajusta son nœud papillon pour se donner une contenance et ramena sa mèche en arrière d'un hochement de tête avant de sourire comme un fou à sa femme.
"Salut chérie, je suis à la maison"*
C'est plein d'une nouvelle assurance qu'il s'approcha de River, certain qu'elle allait entrer dans son petit jeu et lui donner leur réponse habituelle. Alors il serait parfaitement temps de l'embrasser à en perdre le souffle, avant de décider ensemble de ce qu'ils allaient faire du temps qui leur était accordé.
Le Docteur fut un peu décontenancé, en franchissant les quelques pas qui les séparait, de voir qu'elle prenait autant de temps pour énoncer sa partie de leur partition commune. Il pouvait voir des traces de larmes sur ses joues, mais cet indice seul lui indiquait qu'elle avait pleuré. River avait toujours été un mystère pour lui. A chaque instant il savait qu'elle était belle, et cette fois ci ne dérogeait pas à cette constante. Les cheveux attachés, avec cette longue robe noire qui la moulait, avec ce visage tiré et ces yeux rougis, elle était belle. A chaque instant il savait aussi qu'il l'aimait, mais que le diable l'emporte s'il comprenait cette manie qu'elle avait de lui masquer les dégâts.
Il arriva juste devant elle et elle attendit qu'il soit immobile avant de lui demander, le visage fermé.
"Tu n'as pas pu venir avec le Tardis, ça aurait détruit New York. Alors comment as tu fais ? Tu as mon manipulateur de vortex ?
L'homme au costume de tweed leva son index devant lui pour répondre à sa femme, ouvrit la bouche... Et resta muet. River avait toujours été plus intelligente que lui, car effectivement le manipulateur aurait eu une chance de les ramener auprès d'Amy et Rory, là où le TARDIS aurait déchiré la toile temporelle. C'était comme utiliser une aiguille à coudre en lieu et place d'une aiguille à tricoter. C'était plus précis et plus maniable (et un moyen de voyager absolument affreux, du point de vue du Docteur.).
Les yeux de River s'agrandirent et le ton de sa voix se fit plus coupant.
"Ne me dis pas que tu as juste laissé l'Ange pleureur te prendre aussi ! Pourquoi as tu fais ça ?"
Cette fois, le Docteur avait une réponse, même s'il ne s'était pas attendu à un tel accueil. Il haussa les épaules et déglutit.
"Pour être avec toi."
Et pour la seconde fois de la journée, il se fit gifler. Ni ses oreilles bourdonnantes, ni sa joue brûlante, ni ses yeux larmoyants ne l'empêchèrent de retenir River par le poignet alors que, furieuse, elle s'apprêtait à s'éloigner de lui.
"Lâche-moi, tu m'embarrasses ! Mais quel idiot tu es Docteur ! Être avec moi ? C'est ça ton excuse, être avec moi ? Et qu'est ce que tu vas faire dans deux jours, quand tu en auras assez de la terre, de cette époque, et de moi ? Lâche-moi te dis-je !"
Tout en parlant River essayait de dégager son poignet, utilisant même son autre main pour lui écarter les doigts. Mais le Docteur, étonnamment silencieux, gardait une poigne de fer autour de l'articulation de l'archéologue. A cours de solution, celle-ci finit par relever les yeux vers son mari.
Ce n'était plus le jeune homme dégingandé et maladroit qui se trouvait devant elle, pas plus que le dandy cabotin qui l'avait séduite quand elle n'était que Melody Pond. Non, celui qui la regardait derrière ces prunelles assombries n'avait plus rien de joyeux ni d'enfantin. River sentit un frisson lui parcourir l'échine car devant elle se trouvait le dernier des Seigneurs du Temps, seul, vieux de près d'un millénaire, et dépourvu de toute humanité dans le sens premier de ce mot. Elle l'oubliait, parfois, mais son mari n'avait rien d'humain. Un nerf faisant tressauter la mâchoire de celui qu'elle avait épousé était la seule indication qu'il ne s'était pas lui même transformé en statue de pierre. Alors elle se figea elle aussi, le poignet toujours pris dans l'étau formé par la main du Docteur.
"Tu as fini ?"
Même sa voix avait changé. Plus basse, plus grave, comme parcourue par une pointe de gel distillée à chaque syllabe. Dangereuse. Même le feu volcanique de River ne pouvait rivaliser avec l'océan de glace que comportait, parfois, l'âme du Docteur. Par ces simples mots elle se souvint de pourquoi elle l'aimait à en perdre la raison. Il était son contraire. Son complément. Sa propre tempête venant en sens inverse, et le seul homme au monde à pouvoir rivaliser avec elle sur tous les plans, y compris celui de la colère. Lui aussi était son psychopathe sur mesure, même si elle ne se souvenait pas de l'avoir jamais mis dans une rage aussi noire.
Dans un pur geste de défis River releva le menton et essaya de le toiser, ravivant les braises de la colère qui avait remplit ses veines de magma en fusion quand elle l'avait entendu l'appeler dans le cimetière désert.
A l'instant où elle avait été téléporté dans le temps elle avait su qu'il lui faudrait vivre des dizaines d'années, seule, pour retrouver sa famille. Elle en avait pleuré, oui, s'était autorisé deux minutes d'apitoiement sur elle même avant d'essuyer ses larmes et de chercher la sortie du cimetière. Elle avait vécu pire que ça, et jamais nulle prison, qu'elle soit spatiale ou temporelle, n'avait jamais pu la retenir. River s'était donc résolue à traverser cette nouvelle épreuve quand elle avait entendu son mari l'appeler – son mari qui était sensé se trouver près de quatre-vingt années dans le futur – ce qui avait provoqué sa colère.
"Tu aurais du rester avec ma mère."
La mâchoire du Docteur se crispa à nouveau, et son regard devint plus noir encore.
"Ensemble ou pas du tout"
Rétorqua-t-il seulement d'une voix de glace. Bien entendu River savait parfaitement à quoi il faisait allusion. Il y avait quelques heures à peine – ce qui aurait aussi bien pu être une éternité – ils avaient entendu sa mère dire ces quelques mots à son père. Ils étaient en train de monter à l'échelle de secours menant au toit et avaient du attendre quelques interminables secondes avant de les voir et de comprendre ce qu'Amy tramait. Puis elle et Rory s'étaient jetés dans le vide.
Oui, ça avait toujours été "Ensemble ou pas du tout" pour les époux Pond. Mais pour elle et le Docteur ? Cette phrase était d'une ironie douloureuse : aucune autre assertion n'aurait pu sonner plus faux.
Pour lui cacher ses pensées, et parce qu'elle ne pouvait plus supporter son regard sur elle, River détourna le visage et laissa se clore ses paupières frangées de longs cils clairs.
C'est d'une voix aussi douce qu'un adieu qu'elle lui répondit.
"Oh, Sweetie, nous savons très bien tout les deux que "pas du tout" nous définit bien mieux que "Ensemble".
A ces mots il lui lâcha le poignet et River se retourna sans le regarder, s'éloignant rapidement comme pour marquer physiquement l'espace infranchissable qui existait entre eux.
Ce fut alors la voix du Docteur qui la retint, aussi sûrement que l'avait retenu sa main. La glace s'était rompue et il ne restait que la solitude dans le timbre de cette voix tant aimée : la solitude et autre chose sur lequel elle ne parvenait pas à mettre le doigt.
"Pour moi ça a toujours été "Ensemble", River. A chaque fois que je t'ai rattrapée, à chaque fois que je t'ai épousée. Je suis terrifié à l'idée qu'un jour ce soit "pas du tout", tu ne peux donc pas le voir ? Alors quand une chance m'est donnée de pouvoir passer des années à tes côtés, comment oses tu croire une seule seconde que je puisse faire un choix différent ? Je serai peut être parfois irrité d'être coincé dans le temps, je te l'accorde. Mais en avoir assez d'être avec toi ? Jamais. Jamais, tu m'entends !"
La voix du Docteur enflait, et River en oubliait de respirer.
"Je me rends compte maintenant que je ne sais pas ce que représente notre mariage pour toi. Rien ? Pas du tout ? Et je ne sais plus non plus ce que je suis pour toi. Mais pour moi tu es tout. Tu es celle que j'ai cherché à travers le temps et l'espace depuis que j'ai quitté Gallifrey et je ne laisserai plus jamais le temps nous séparer. Je te choisirai toujours, qu'importe les conséquences pour moi. Parce que tu es mon âme sœur. Ma Femme. Ma River."
Les larmes aux yeux, River se retourna. Elle frissonnait, se sentait glacée, comme si toute chaleur avait quitté la terre. Et en le voyant, elle comprit que c'était parce que toute la chaleur dont elle avait besoin émanait de lui. Son époux. Son fou dans sa boite. Son Docteur.
Lui même avait les yeux brillants de larmes, et il la regardait comme si elle était sa seule lumière dans l'univers. Sans se préoccuper du voile qui perçait à présent dans sa voix, à bout de souffle tel un naufragé sur le point de se noyer, il ouvrit les bras et poursuivit :
"Je t'aime River. Je ne te l'ai sans doute pas assez dit, pas assez montré pour que tu réagisses toujours ainsi. Mais je t'aime comme un fou. Sans doute parce que c'est ce que je suis. Laisse-moi encore cette chance, donne moi ces quatre-vingt années à tes côtés."
River ne lui répondit pas. Mais elle se jeta dans ces bras ouverts, ceintura cet homme avec force et frémit en sentant ces mains prendre en coupe son visage. Puis les lèvres du Docteur furent sur les siennes et peu importait à qui appartenaient les larmes coulant sur ses joues.
Ensemble. Ils allaient traverser le temps ensemble.
*Le français a bien mal traduit ce coup ci, donc je met la transcription quasi identique à la version anglaise. Ils se disent ça à plusieurs reprises. "Hi Honey I'm home." "And what sort of time do you call this"
