Quand Jo et Henry arrivèrent au poste, la salle des détectives se vidait, ce qui n'était pas une grande surprise. Jo remarqua que Mike n'était pas là. Voyant qu'ils n'arrivaient pas, il s'était certainement dit qu'il remettrait tout ceci au lendemain.

- Je vais déposer le skate – souffla Jo quand ils se séparèrent dans le couloir pour qu'Henry descende au sous-sol

- Tu me rejoins après, je vais voir ce que je trouve

- Okay !

En arrivant, Henry vit que Lucas était toujours sur place. Il regarda sa montre.

- Lucas ! Tu n'es pas encore chez toi ?

Le jeune homme secoua la tête

- J'ai voulu nettoyer les os toute la journée. C'était très long, il y avait beaucoup de terre encrassée, mais je pense qu'ils ont de l'allure maintenant.

Henry regarda la disposition du petit squelette qui était un peu plus brillant que lorsqu'il avait été trouvé.

Il sourit. Lucas semblait être autant touché par cette affaire et c'était normal. Ils l'étaient tous.

- Bon travail, Lucas !

- Merci boss ! Je me suis dit, autant que je serve à quelque chose si vous et Jo étiez occupés toute la journée, à parler avec les parents et courir à droite et à gauche. Vous avez appris quelque chose ?

Henry secoua la tête

- Pas vraiment ! Enfin, pour l'instant rien qui pourrait nous aider à savoir ce qui s'est passé. L'amie de la victime va nous amener une cassette audio dans laquelle il y avait une chanson avec une histoire d'Heaven, enfin bref… C'est peut-être un message, il tentait peut-être de dire quelque chose alors nous verrons ça quand nous l'écouterons.

Lucas se gratta le menton

- Il aurait pu se suicider ?

Henry n'en était plus très sûr, mais apparemment il fallait considérer la possibilité

- J'y ai pensé, mais j'ai envie d'être convaincu que ce n'est pas le cas.

Henry se remit devant le reste du corps et regarda Lucas

- Si tu as envie de rentrer te reposer, tu peux. Je vais me débrouiller à partir d'ici.

Lucas secoua la tête

- Je travaille avec vous boss ! Je peux rester.

- C'est gentil ! Mais Jo va me rejoindre donc on sera à deux dessus, si on trouve quelque chose qui nous interpelle, on appellera.

Lucas croisa des bras

- Je reste quand même !

Henry n'insista pas. Pendant un temps, Lucas aurait sauté de joie à l'idée de quitter plus tôt. Il évoluait et mûrissait de plus en plus. Henry était fier de lui.

Jo ne tarda pas à les rejoindre et se mit aux côtés de Lucas et vit à quel point Henry était délicat et minutieux. Son cœur se serra. Sur la photo, Jeff semblait si joyeux et plein de vie. De le voir là en état de squelette, ne pouvait que la faire imaginer ce que les parents ressentaient.

En frottant délicatement les ongles de la victime, Henry découvrit quelque chose qui l'interpella

- Étrange – murmura-t-il

- Quoi ? – demandèrent en chœur, les deux autres

Henry prit sa loupe et avec un burin, parvint à extraire ce qu'il avait découvert et le mit dans un contenant fermé.

- C'est de la peinture ! Il en avait sous les ongles.

- De la peinture ? répéta Jo en écho – d'où ça provient ?

Henry se pencha plus profondément sur ce qu'il venait de récupérer et le mit dans la lumière. Jo et Lucas penchèrent la tête simultanément pour essayer de voir ce que lui voyait.

- Hmm, il s'agit de peinture blanche provenant d'une Buick Century 2000.

Jo et Lucas se regardèrent étonnamment

- La peinture provient d'une voiture ? – demanda Jo pour être sûre

Henry le confirma

- Absolument !

Jo tenta de réfléchir et sentait comme si son cerveau allait exploser

- Mais je n'ai pas vu ce genre de voiture quand on a visité les parents de Jeff.

Lucas expliqua

- C'est un vieux modèle ! Je doute que beaucoup de personnes roulent encore avec. Maintenant à savoir pourquoi il en avait sur les ongles, c'est une grande question.

Henry suggéra

- Si je ne me trompe pas, son père tient une auto-école, n'est-ce pas ?

- Plutôt moniteur – corrigea Jo –, mais oui ! Pourquoi ? Tu ne crois tout de même pas qu'il aurait quelque chose à voir avec la disparition de son propre enfant et qu'il aurait maquillé ça pendant des années ?

Henry haussa des épaules. Ça n'aurait pas été la première fois.

- Je ne sais pas encore ! Mais nous devons quand même vérifier auprès de l'auto-école si à cette période, une voiture comme telle était conduite. Question de principe.

Jo lui donna raison. Elle savait mieux que quiconque qu'il ne fallait rien négliger. Et encore plus dans le cas d'un enfant.

- Alors on retournera à l'auto-école demain si tu veux bien ? À cette heure-ci, clairement on n'aura pas d'infos dessus.

- Je sais ! Mais au moins, on a déjà un petit quelque chose.

Jo en bonne amie qu'elle était avait ramené tout le monde. Lucas ne voulait pas lui faire faire un détour, mais la jeune femme s'en fichait et disait qu'elle n'était pas plus pressée que ça, que personne ne l'attendait. Ce commentaire donna envie à Henry de l'inviter pour qu'ils dînent ensemble avec Abe, mais aucun son ne parvint à sortir de sa bouche quand elle le déposa devant la boutique.

Ils se souhaitèrent une bonne nuit et se promirent de se retrouver assez tôt dès le lendemain pour une visite à l'auto-école et voir où ce mystère continu allait les mener.

###

Dans la nuit, Jo fut réveillée en sursaut, avec l'impression que quelqu'un l'observait. Avant d'allumer, elle regarda tout autour d'elle et faillit hurler en voyant une ombre se dessinant juste devant son placard.

Elle chercha à allumer sa lampe de chevet, mais il ne se passa rien. Elle serra des dents. Elle avait vu suffisamment de films d'horreurs dans sa vie pour savoir ce que ce n'était pas bon signe. Elle tâta son arme, mais ses mains étaient si tremblantes, qu'elle n'arrivait pas à attraper la gâchette.

Dans des moments comme ça, elle aurait tout donné pour avoir un certain Henry Morgan à ses côtés. Parfois, elle avait les chocottes de rester toute seule et être flic ne changeait pas la peur qu'elle pouvait avoir à l'idée de se faire attraper et sans que personne ne le sache.

Elle demanda d'une voix forte

- Qui est là ?

L'ombre s'avança vers elle et elle manqua vraiment un cri de terreur, quand une lumière blanche se mit à l'entourer et elle fit face à

- Jeff ? – s'étrangla-t-elle

Elle porta la main à sa tête. Elle espérait qu'elle était en train de faire un cauchemar.

- Il faut que vous retrouviez ce qui m'est arrivé.

Jo se demandait pourquoi elle se mettait à voir un esprit alors qu'elle n'était pas celle qui côtoyait la mort en permanence. Elle se pinça et fut surprise de voir qu'elle le sentait.

- Oh mon Dieu ! Je ne rêve même pas.

L'esprit du petit garçon tenta de l'apaiser

- Je ne veux vous aucun mal détective Martinez ! Tout comme je ne veux aucun mal au docteur Morgan que j'ai visité aussi ! Je veux que ce soit vous deux qui élucidiez mon meurtre. Et personne d'autre

Jo ignorait si ce qu'elle faisait avait du sens, mais elle demanda

- Tu as donc été assassiné ? Tu sais par qui, où ?

Jeff secoua la tête

- Je ne me souviens de rien ! Je ne sais pas comment c'est arrivé. Ça fait des années que je rode à comprendre. Il faut que vous trouviez pour que je puisse m'en aller en paix. Pour que mes parents puissent faire mon deuil.

Jo resta enfoncée dans ses oreillers, à regarder un fantôme. Elle n'avait jamais vu de fantôme de sa vie et la voilà à parler à un cadavre… Traîner avec Henry était en train de la rendre dingue, dans tous les sens du terme.

- Jeff, euh… On a promis à tes parents qu'on allait tout faire pour trouver ce qui t'est arrivé. Et nous allons tenir notre promesse. Nous avons encore beaucoup de choses à faire, mais éventuellement, nous trouverons le bout.

Jeff semblait rassuré et fit un sourire

- Je sais que vous y arriverez et quand ça sera le cas, je pourrais partir en paix. J'attendrais et je serais patient. Je ferais aussi de mon mieux pour tenter de vous laisser des indices si je le peux.

Il s'éloigna et disparut dans un halo. La lumière s'alluma toute seule et Jo crut qu'elle allait faire un malaise. Elle prit un coussin et hurla dedans. Il semblait que c'était ce don elle avait besoin pour faire passer ce qu'elle venait de voir. Elle descendit à la cuisine et se versa un verre d'eau bien glacé pour tenter de faire redescendre l'adrénaline qu'elle venait de ressentir. Elle était descendue avec son téléphone dans la main et le regarda.

Il était près de 3h du matin. Jeff avait dit qu'il avait rendu visite à Henry également, alors à moins que ce dernier ne dormait vraiment que profondément ou avait déjà parlé à des esprits avant, il ne semblait pas qu'il ait été plus perturbé… À moins qu'il ne souhaitait pas la réveiller pour en parler.

Elle soupira et s'excusa mentalement de ce qu'elle allait faire.

Le téléphone de la boutique sonna lourdement et Henry sauta dessus. Il était dans la cuisine, en train de se remettre de ses émotions et se demandait ce qui venait de se passer.

- Jo ?

La jeune femme qui s'était assise à son bar resta de marbre

- Comment as-tu su que c'était moi ?

- À cette heure-ci, je ne vois pas trop d'autres solutions !

- Oui évidemment – elle s'arrêta et regarda son verre d'eau – Henry, euh… Il vient de se passer un truc super étrange et j'ai cru que j'étais en train de rêver et apparemment pas, mais..

Henry acheva pour elle

- L'esprit de Jeff t'a rendu visite ?

Elle hocha la tête comme si ce dernier pouvait la voir. Elle se pinça l'arête du nez.

- Oui ! Henry, je ne comprends pas. Comment c'est possible ?

Henry s'était également assis sur la plus proche chaise et ne pouvait réellement l'expliquer. Avec sa condition, il s'était toujours dit qu'un jour ou l'autre il finirait par rentrer en contact avec l'au-delà, mais il ne comprenait pas comment cela avait pu se produire avec Jo.

- Je n'ai pas d'explication que ce soit logique ou scientifique, mais je pense que Jeff est derrière nous. Et toi et moi, on est décidés à résoudre cette affaire alors il veut nous faire savoir qu'il nous encourage et qu'il nous aidera du mieux qu'il peut. Je doute qu'il ait voulu nous faire peur, sinon il s'y serait pris autrement. Mais il a confiance alors à nous d'en faire autant.

Jo avait su que cette affaire allait être longue, fatigante et bizarre, mais elle n'avait pas imaginé à quel point.

- Eh bien, on n'a plus qu'à lui donner ce qu'il souhaite pour qu'il puisse être apaisé. Mais je t'avoue que cette visite vient de couper court à mon sommeil, pas sûre que je puisse me rendormir de sitôt.

- Moi pareil… Je ne suis pas facilement effrayé, mais j'avoue que pour le coup, c'était si inattendu que l'idée de refermer l'œil me terrifie.

Il y eut un long silence. Il faisait peut-être environ 5C dehors à cette heure-ci, mais Jo n'avait vraiment pas envie de retourner se coucher.

- Tu sais. Erm… Je connais un petit restaurant qui est ouvert 24h, tous les jours. Ils servent des repas de fin de soirée. On trouvera sans doute quelque chose qui fera office de petit déjeuner. C'est en plein Times Square et ça s'appelle Times Square Dinner & Grill. Ça te dit ? On peut rester là-bas quelques heures, prendre un café et des gourmandises, et discuter de ce qu'on fera aujourd'hui. Et puis, cela nous permettra sans doute d'aller à l'auto-école dès 8h du matin et parler à la secrétaire ou peut être bien Sébastian s'il y est.

Henry n'avait pas mieux à proposer.

- Parfait ! On se rejoint là-bas dans une heure. Ne te fatigue pas pour moi, je prendrais un taxi.

- Comme tu veux ! À tout à l'heure !

Ils raccrochèrent et Henry se frotta machinalement le visage. Il attrapa un stylo et un papier et écrit un mot pour Abe qu'il partit accrocher sur sa porte. Il se fit rapidement une toilette dans sa salle de bain personnelle, ouvrit légèrement la fenêtre pour savoir comment il devait s'habiller et se disait qu'il commençait à faire de plus en plus froid.

Il attrapa son manteau et son habituelle écharpe rouge et était paré pour passer quelques heures avec la belle détective, avant que toute la ville ne soit réveillée. C'était bien la première fois, en dehors du séjour à l'hôpital, qu'il rejoignait Jo si tôt, pendant une affaire.

###

Ils se retrouvèrent au Bar & Grill qui était plutôt calme. Il n'y avait que quelques sans-abris qui y traînaient, mais personne n'était aussi dérangé pour venir traîner dans le coin à 4h du matin.

Ils s'installèrent à une table près d'une fenêtre, qui donnait directement sur la grande avenue qu'était Times Square et dont il n'y avait pas un chat à cette heure de la nuit ou cette heure matinale, cela dépendait du point de vue qu'on avait.

Un serveur, le seul de l'établissement, qui s'occupait du bar et du nettoyage, vint à leur rencontre et leur donna le menu. Ils le remercièrent et se regardèrent dans le blanc des yeux pendant quelques minutes, sans dire un mot.

Ce fut Henry qui brisa le silence, comme très souvent

- Donc ! Toi et moi, sous prétexte qu'on n'arrive plus à dormir, on se retrouve sur Times Square à 4h du matin pour prendre un petit déjeuner ?

Jo leva les épaules

- Je suppose que ce sont des choses qui arrivent. Franchement, tu peux dire que tu aurais réussi à te reposer pour les quelques heures qui restaient après tout ça ? Je me suis cru dans « The Conjuring » là.

Henry fronça des sourcils. Jo lui fit signe d'oublier. Il valait mieux qu'il ne sache pas de quoi elle parle.

- Je n'aurais pas réussi à me rendormir, c'est vrai – avoua Henry, qui n'était pourtant pas si facilement effrayé –, mais en même temps, cette histoire d'apparition m'a intrigué.

Jo se frotta le visage

- M'en parle pas ! J'ai vraiment cru que j'étais en train de devenir folle…

Elle s'arrêta et regarda dehors, sur le trafic non existant et les lumières éclairant l'avenue.

- Tu ne crois pas que c'est notre imagination qui nous a joué un tour ? – suggéra-t-elle

Henry avait passé les quelques minutes suivant la visite de Jeff à se demander si oui ou non tout ceci n'était que dans sa tête, mais s'ils étaient deux à avoir vu la même chose, il aurait tendance à penser que non. Même si cela venait de leur esprit, restait que le petit garçon leur avait fait passer un message dans tous les cas.

- Si c'est le cas, eh bien notre esprit a fait du bon travail. Mais dans tous les cas, on sait ce qu'il nous reste à faire.

Le serveur revint et leur déposa une tasse de café bien fumante avec un nuage de crème juste au-dessus. Les deux jeunes gens ne commandèrent pas à manger tout de suite. Ni l'un ni l'autre n'étaient encore d'humeur à avaler quelque chose de salé ou sucré, en dehors de leur café. Jo savait qu'elle ne pouvait généralement rien mettre dans son estomac avant une certaine heure.

Ils prirent chacun une gorgée qui les réveilla presque instantanément et leur fit presque oublier que leur nuit avait été coupée court.

- On n'a vraiment pas intérêt à se planter sur celle-ci – haleta Jo – sinon on l'aura sur la conscience

Henry approuva

- Mais on y arrivera. Ce n'est pas une mince affaire, littéralement, mais on fera de notre mieux. Déjà, je trouve qu'on a eu des indices depuis hier, entre Amy qui a une cassette audio à nous faire écouter et la peinture retrouvée sous les ongles de Jeff… On pourrait facilement trouver ce qui s'est passé, en mettant le tout en commun.

Jo ne fit qu'un mince sourire. De toute sa carrière de flic, elle n'avait encore jamais eu à faire, à quoi que ce soit incluant des enfants… Et cela lui brisait le cœur de travailler sur un si petit cadavre, ou du moins ce qu'il en restait et qui lui-même suppliait de savoir ce qui lui était arrivé. Si quelqu'un l'avait tué, il avait fait en sorte que le petit ne sente rien pour qu'il n'ait aucune idée de comment tout ceci s'était passé. Ses doigts se resserrèrent fortement autour de la tasse, à la pensée que quelqu'un était tranquillement dans la nature, sans aucun remord pareil, tandis que des parents avaient passés les 15 dernières années dans la détresse à espérer qu'un jour, leur garçon franchirait les portes de la maison, tout grandi.

Henry remarqua bien le changement de son corps et ses mains cherchèrent pour celles de sa partenaire et les enlacèrent tout autour de la tasse. Automatiquement, elle se détendit et releva lentement les yeux vers lui.

- Ne t'inquiète pas Jo. Aucune affaire ne nous est passée sous le nez depuis un an. Celle-ci ne fera pas exception.

Elle lui fit un sourire très sincère et leurs doigts restèrent enlacés autour de la chaleur de la tasse pendant plusieurs minutes.

Ils restèrent deux heures dans le restaurant, et la ville commençait à se réveiller doucement. Les voitures commençaient à arriver sur l'avenue de Times Square et d'ici une heure, il y aurait un trafic monstrueux.

Ils avaient finalement décidé de manger un pain brioché avec de la confiture, histoire d'avoir quelque chose dans l'estomac et Jo avait suggéré qu'ils aillent se balader à Central Park qui n'était pas très loin et qui ouvrait à 6h. Le temps qu'ils retournent sur Park Avenue pour interroger la secrétaire de l'auto-école ou Sébastian lui-même s'il y était.

Quand ils franchirent l'entrée sud du parc, Jo demanda

- Au fait, on va à l'auto-école tout à l'heure, mais on ne sait pas exactement si la secrétaire était là depuis assez longtemps pour savoir si la voiture qu'on recherche était utilisée ?

Henry ne l'avait vu que quelques minutes et effectivement elle n'avait pas l'air de travailler dans l'établissement depuis plus de deux ans.

- Sans doute ! Mais il y a certainement des archives et elle pourra nous aider.

Jo fit un petit sourire taquin en lui donnant un coup de coude

- Au pire, si elle est réticente, tu peux toujours lui faire les yeux doux.

Henry ne la suivait pas

- De quoi tu parles ?

- Vraiment ? Tu ne t'es pas aperçu de ça ? La dernière fois, elle n'arrêtait pas de glousser en te regardant.

Henry haussa des épaules. Apparemment, une certaine Hispanique avait été une meilleure source de distraction.

- Je crois que j'ai été plus capté par ce que tu me disais que de faire attention à qui que ce soit d'autre autour de nous.

Henry parvint à lui emboucher un coin et elle ne put rien dire de plus si ce n'est de rougir jusqu'à la racine de ses cheveux. Elle se racla la gorge et fourra ses mains dans ses poches comme pour cacher sa gêne.

Le temps était brumeux et pas beaucoup plus chaud que lorsqu'ils avaient quitté plus tôt. Les feuilles volaient tout autour d'eux et s'écrasaient tout le long des pavés du parc. Ils croisaient quelques joggeurs courageux qui étaient habillés chaudement et couraient avec leurs écouteurs, aveuglément, visiblement perdus dans leur monde.

Henry adorait regarder la nature qui allait et venait et tout simplement la routine habituelle des gens. Il aimait à s'imaginer ce qu'ils faisaient de leur vie lorsqu'il se promenait dans un parc ou dans les rues. Comme il avait un temps infini à vivre, imaginer ce que cela était d'être simple mortel et de faire des choses en regardant le temps passé et se dire qu'on n'a pas assez profité de la journée, était devenu une véritable banalité pour lui.

Henry n'avait jamais pris la peine de venir se balader aux aurores à Central Park. Le jour se levait tout juste et il y avait encore les lumières du parc qui s'éteignaient au fur et à mesure qu'ils avançaient. Les lueurs des buildings se fondaient doucement à mesure que la lumière naturelle prenait le contrôle. Une nouvelle journée de travail et de recherche commençait et quelque part là-haut, un petit garçon attendait le verdict de sa mort, pour enfin qu'il puisse partir en paix.

Henry se sentit le cœur lourd. Cette épreuve était si terrible pour les parents. Perdre un enfant à l'aube de sa vie… Alors qu'il avait toujours eu peur pour Abe pendant toute son enfance et même rendu à cet âge, il craignait encore ce fatal jour… Il ne pouvait que compatir à leur douleur.

Jo remarqua bien qu'il était à nouveau perdu dans ses lointaines pensées. Elle n'en avait jamais rien dit, mais pendant un an, elle aimait à le regarder lorsqu'il disparaissait de la sorte et ne disait pas un mot. Elle le trouvait tellement fascinant qu'à chaque fois que ses yeux le détaillaient de la tête aux pieds, son cœur faisait une telle embardée dans sa poitrine, qu'elle avait l'impression qu'il allait lui échapper.

Elle aurait aimé savoir ce qui accaparait constamment ses pensées. Elle aurait aimé lui dire qu'il pouvait tout lui confier. En vrai, elle lui avait déjà dit qu'il n'y a rien qu'il ne pouvait lui dire. Ce secret qu'il gardait devait être terriblement lourd à porter pour une seule personne. Jo ne doutait pas qu'Abe le supportait dedans, mais il avait besoin de tellement plus, de quelqu'un pour être à ses côtés et le soutenir dans d'autres situations. Elle avait l'impression d'avoir ce rôle, mais est ce qu'Henry pensait de même ? Par moment, elle se disait que oui, elle voyait ce rapprochement entre eux et d'autres moments, elle avait l'impression qu'il l'éloignait de lui, dans un but précis. Elle n'avait pas encore idée de ce qu'il voulait lui raconter par rapport à cette photo, mais dans le fond, elle avait une petite idée. Complètement absurde, mais elle était détective et Henry n'avait jamais été subtil. Mais elle ne voulait pas se tromper ou se lancer dans quelque chose qui n'aurait pas de sens. Elle avait besoin que ce soit lui qui se confie, elle devait lui laisser le temps de s'ouvrir et de faire à nouveau confiance. Elle était certaine que qui que ce soit lui ayant planté un poignard dans le cœur, auparavant, avait dû briser son estime de lui-même, ce qui expliquait son manque de confiance envers le monde.

Mais en fait, elle n'était peut-être pas mieux placée pour parler, car elle était aussi secrète que lui et ne confiait rien du tout, si ce n'est qu'à lui.

Tous les deux perdus dans leur réflexion, ils ne se rendirent pas compte qu'ils furent déjà devant Bethesda. Très vide.

Ils se dirigèrent comme un automatisme vers la fontaine et s'y installèrent, très près de l'autre.

Le petit vent matinal et glacial soufflant en parallèle avec le petit courant d'eau qui longeait le parc, n'aidait vraiment pas à apprécier le moment comme il se devait. Enfin, le froid ne faisait que commencer, ils en avaient encore pour quelques mois avant de commencer à se plaindre. Il fallait bien repasser par-là, comme tous les ans.

- Peut-être qu'on devrait faire ça plus souvent – murmura Jo, pour briser cet éternel silence

Henry en sursauta

- Sortir à 4h du matin aléatoirement et venir se balader sur Central Park ?

Jo pouffa

- Pourquoi pas ? Au moins tout est calme à cette heure-ci, et cela nous donne une autre perspective de la ville de New York.

Henry réfléchit longuement. Il y avait des spots pour regarder le lever de soleil. Jo n'était habituellement pas si matinale mais si cela ne la dérangeait pas, peut-être qu'ils pouvaient…

- Je me disais… Peut être qu'un de ces matins, on pourrait toi et moi se poser quelque part et regarder le lever du soleil ? Et ensuite, je t'inviterais pour un petit déjeuner avant une journée de boulot, qu'est-ce que tu en dis ?

Jo le regarda longuement et un long sourire s'étira sur ses lèvres

- Je suis complètement in ! Et tant qu'on parle de ça, il me semble que justement Astoria Park a le soleil qui se lève de son côté et on pourrait avoir un panorama sympa.

Henry ne doutait pas une seconde qu'elle allait lui proposer le parc. Apparemment, elle mourrait d'envie de remettre les pieds sur un skate.

- C'est ta façon de me dire que tu veux m'entraîner dans une glissade ?

Jo lui donna un coup de coude

- Tu n'es pas obligé de me suivre, mais oui, ça serait l'occasion.

Henry se disait qu'avec le froid qu'il faisait, il aurait peut-être mieux fallu attendre l'été, mais comme ils étaient sur une affaire qui les emmenait au parc, il ne voyait aucun mal à emmener la jeune femme, une fois celle-ci bouclée.

- Va pour Astoria alors ! Mais il fait froid en ce moment.

Jo fit un sourire en coin

- Il ne fera pas plus chaud jusqu'au printemps prochain. On se réchauffera sur un skate.

Henry savait que la jeune femme prendrait du plaisir à tenter de le faire essayer, mais en ce qui le concernait, il se contenterait d'être spectateur. Cela lui irait très bien.

Jo se leva parce qu'elle savait qu'elle n'allait pas rester très longtemps assise dans le froid comme ça, surtout que la fontaine était glacée.

- Viens ! On va continuer de marcher un peu avant de congeler. Park Avenue n'est qu'à peine à 10 min de voiture d'ici. L'heure de pointe commence dans une heure. On devrait quand même avoir le temps d'y aller, sans se presser puisque tout le trafic se passe en centre-ville.

Henry regarda la main qu'elle lui tendait. Il resta quelques secondes à la regarder avant de l'attraper délicatement. Ses doigts étaient froids même s'ils avaient été dans sa poche un bon moment. Ses doigts se resserrèrent lentement autour de ceux de Jo et la chaleur que sa main procura à la jeune femme lui fit perdre toute pensée cohérente. Ils s'observèrent longuement sans dire un mot. Sans qu'ils ne s'en rendent compte, cette affaire était en train de les rapprocher plus que jamais. Ils se sourirent sincèrement et finirent le trajet, main dans la main.


Author's note: Alors oui j'ai fait une petite apparition fantomatique mais je me suis dit qu'avec l'immortalité d'Henry, cela ne posait pas de problèmes :p. Et puis, ça peut vous faire peur mais dans la vie réelle il peut arriver que des esprits se baladent à la recherche de ce qui leur est arrivé, en attendant d'avoir la réponse à la manière dont ils sont morts. Le but de Jeff n'était pas d'effrayer nos deux protagonistes mais de leur montrer qu'il les encourage et qu'il sait qu'il n'y a personne d'autre qu'eux pour résoudre une telle affaire (dans des séries policières tout à fait normales, j'ai déjà vu cas de ce genre d'apparition donc je me suis dit que je pouvais parfaitement l'inclure dans une série à moitié fantastique).