Clair de lune
...
Sous l'incandescence du soleil couchant, les brumes cristallines de la mer se teintèrent de mauve. La jeune femme lâcha un long soupir de ravissement en s'accoudant à la balustrade, une main délicate posée sur le bout de métal froid, comme à la recherche d'un peu de fraicheur dans la chaleur moite de cette nuit d'été. Des accords de musique planaient jusqu'à elle, ravissant délicieusement ses oreilles.
Après une main passée dans ses courts cheveux bruns, impeccables et soignés, elle fit quelques pas le long de la grande terrasse, où des lanternes se mirent à scintiller comme autant de précieux joyaux.
« Puis-je vous accompagner ? » dit une voix délicate et féminine, presque familière.
Se détournant des flots, son regard rencontra celui vert d'eau, intense et irradiant, de la blonde joliment apprêtée qui s'avançait vers elle d'une démarche lente et assurée.
La nuit ruisselait à présent de l'éclat des lanternes dorées, tandis que le cœur de la brune manqua un battement sous l'intensité des beaux yeux renversants. La mélodie qui s'échappait de la grande salle eut soudainement la légèreté de l'écume dans la baie, ballotée par le vent.
« J'ai vu que vous me regardiez, » commença l'inconnue, dans un large sourire taquin. « Plus tôt. Lors de la cérémonie. »
Pour toute réponse elle lui renvoya un coup d'œil surpris.
Le silence s'ensuivit.
« Moi c'est Emma, » finit par reprendre la blonde, brisant le plaisant brouhaha des conversations parvenant jusqu'à elles.
« Régina, » lui répondit-elle, à voix basse, comme délivrant un doux secret.
La blonde lui renvoya un large sourire avant de descendre la volée de marches les séparant des jardins. Sans réfléchir, la brune la suivit, marchant à ses côtés dans le magnifique parc plongé dans l'obscurité grandissante. Elle huma avec joie la myriade de parfums venue combler ses sens, arômes sucrés et terreux chargés d'odeur de roses, de cyclamens et de senteurs plus anciennes.
« Alors, Régina… » commença la blonde, d'un ton délicat, comme savourant chacune des syllabes la baptisant. « Vous êtes ici pour lequel des deux ? »
L'entendre prononcer ainsi son prénom, avec cette insolence joueuse, fit battre plus fort le cœur de la brune, comme prise en étau par une merveilleuse intimité, soudaine et exaltante.
« Le marié est un bon collègue. Et vous ? »
« Alors vous êtes avocate en droit des affaires. »
« On ne peut rien vous cacher. »
« Je suis la meilleure amie de la mariée. »
« Et que faites-vous dans la vie, Emma ? » questionna la brune, prononçant son dernier mot du bout de la langue, comme une louange proférée, impitoyablement espiègle.
Le sourire de la blonde apparut de nouveau, large et entrainant, satisfait, tandis qu'elles prenaient le chemin les conduisant jusqu'à la grève en contrebas.
« Je suis fleuriste. »
« Quel délicat métier. »
La douceur du soir les invita à savourer le vent marin, portant le chant des vagues qui aiguisèrent leur sens de voluptés propices à une agitation grisante, sous cette houle déferlante et sauvage. Hypnotisante.
« Croyez-vous au destin, Régina ? » chuchota Emma suffisamment fort pour être tout juste entendue en se rapprochant d'elle. Son corps frôlant le sien. Et cette façon de prononcer son prénom, encore.
Le dos de la brune fut parcouru de frissons tandis qu'elle se tournait vers l'autre femme dont la beauté lui sembla si vivante, revigorante et éclatante. Emmêlés par le puissant souffle du large, ses longs cheveux blonds se baladaient sauvagement sur ses joues, ses épaules, son torse, voilant son regard pour venir caresser son sourire. Si beau.
Du coin des yeux, Régina aperçut des phalènes papillonner sous la clarté de la lune flattant la nuit de sa lumière tamisée. Pourtant, la beauté du ciel n'était rien, tout son être attisé par cette femme dans sa longue robe de soie aux teintes menthe à l'eau, ornée d'un col fait de délicates fleurs tressées, dont la fraîcheur et la pureté tranchées lui rappelaient les neiges immortelles des monts enneigés.
« Je l'ai vu tout de suite vous savez ? » ajouta la blonde de sa voix délicate. « Votre regard. Sur moi. »
Le temps parut s'arrêter, comme suspendu au bout du cadran alors que l'air entrant dans les poumons de la brune semblait tout carboniser sur son passage. Secouant nerveusement la tête, comme prise en faute, elle balbutia tant bien que mal des mots, se perdant dans le vent, incompréhensibles.
Avant de comprendre ce qui était en train de se passer, Emma porta une main sur le visage de la brune, dégageant quelques courtes mèches de son visage. S'attardant sur sa joue.
« Vous êtes adorable, Régina, » commença-t-elle d'un aplomb troublant et étrangement rassurant, une lueur de désir dansant dans les yeux. « J'aime ça, » finit-elle en retirant ses doigts, comme à regret.
La brune porta vivement la main le long de sa pommette, sur ce sillon brûlant, mais ses traits se figèrent, impassibles. Posant un lourd regard sur cette femme qui lui faisait ouvertement du rentre-dedans. Elle ne savait comment réagir entre son corps bien trop envieux des plaisirs défendus, et son esprit bien trop peureux pour sauter sur une telle occasion.
« Je vous plais, n'est-ce pas ? » insista la blonde dans une honnêteté désarmante, n'ayant pas le moindre doute quant au charme qu'elle pouvait inspirer.
Troublée par le regard intense posé sur elle, Régina se pencha en avant pour secouer faiblement la tête de haut en bas. Tel un automate. Toute raison oubliée.
« C'est comme si nous étions vouées à finir la nuit l'une avec l'autre, » souffla Emma, le sourire mutin, littéralement suggestif.
Le malaise gagna alors la brune dont la peau hâlée se teinta subitement de rouge. Il fut évident qu'elle y avait également pensé. Une envie brutale de fuir la saisit alors.
« Vous croyez me toucher avec toute cette crédulité ? » demanda-t-elle, une pointe de colère dans la voix, souhaitant retrouver contenance, avant de s'éloigner. Quittant la grève pour prendre la direction des jardins.
« Régina, » s'écria Emma en lui enquillant le pas, « ne partez pas comme ça. »
« Comment voulez-vous que je parte ? » se retourna-t-elle, furieuse, le cœur battant, tambourinant. Maudissant son corps qui semblait se languir d'un plaisir refusé par son esprit.
« Ne jouez pas sur les mots. »
« Et vous ne jouez pas avec moi. »
« Qui a dit que c'est ce que je faisais ? »
« Votre attitude entière le prouve. »
« C'est vous qui m'avez allumée ! »
« Pardon ? »
La question se perdit dans une pointe aigue. Suspendue dans l'espace les séparant l'une de l'autre.
Régina sentit une bouffée de chaleur l'envahir tandis qu'elle se tenait à quelques centimètres à peine d'Emma, ressentant de plein fouet la tension sexuelle qui crépitait entre elles. Puissante et déroutante. Intriguante. Irradiante. Comme une attirance à laquelle elle ne pouvait résister. Comment avait-elle pu passer à côté ? La blonde la percevait-elle également ? A moins qu'elle ne flirte simplement avec toutes les filles croisant son chemin… Elle devait se détourner et s'en aller. Ecouter sa tête et non l'appel de son corps. Bien trop envieux. Déraisonnable et insensé.
La brune plongea son regard dans le sien. Sombrant dans les limbes inatteignables d'une luxure à laquelle elle ne devrait pas céder. Réfléchissant au lieu de vivre l'instant.
« Régina, » finit par souffler Emma après de longues secondes de silence, « si vous continuez de me regarder ainsi… je ne pourrais pas résister plus longtemps, et je vais vous embrasser... »
La brune cligna des yeux puis se passa une main nerveuse dans les cheveux. En proie au doute.
« Ce sont mes regards qui vous ont…allumée… ? » demanda-t-elle, hésitante.
« A votre avis ? » répondit la blonde dans un sourire en passant une main, douce et légère, flottante, sur son avant-bras hâlé découvert aux mirettes de la nuit.
Régina eut l'impression que son cœur se mit soudainement à fondre, comme se libérant des glaces qui l'enrayaient depuis qu'elle avait aperçu la blonde, plus tôt dans la journée. Se tenant fièrement auprès de la mariée. Oui. Elle avait littéralement et incontestablement flashé sur Emma. Elle avait apprécié son assurance et la joie de vivre se dégageant d'elle, ses sourires contagieux et son regard à couper le souffle donnant aux traits de son visage, harmonieux mais à la beauté presque quelconque, toute sa splendeur. Électrisée, elle n'avait pu se détacher. Était-ce cela qui était nommé coup de foudre ? Cette question avait agité son esprit, confus, trop terre à terre, incapable d'accepter une telle vérité.
Sans qu'elle ne le réalise pourtant, elle fit un pas en avant, attirée tel un aimant, s'avançant davantage vers Emma dont le corps se tendit sous la chaleur de l'instant. Unique et tant espéré. L'odeur de la blonde, floralement subtile et fruité, presque épicé, indescriptible, l'envahit. Emplissant ses narines aux rythmes des battements de cœur qu'elle percevait. Une tiédeur agréablement délicieuse et enjôleuse l'enveloppa. La faisant sombrer dans l'oubli du moment. Et, se laissant guider par son instinct, elle eut l'impression d'être un bourgeon prêt à éclore sous la chaleur et la lumière transmises par la délicieuse fleuriste.
Régina sentit le souffle chaud de l'autre femme lui caresser la joue pour venir chatouiller ses cheveux et son menton. Elle se pencha légèrement, inclinant son visage dont les lèvres entrouvertes brûlaient d'être embrassées. La confusion et le désir emplirent les yeux lui faisant face. Avait-elle la permission ?
Elle le vit, le sentit et le ressentit, Emma la voulait. Ce regard, cette attitude, cette soumission de son corps au sien la grisa d'orgueil agité tandis que ses lèvres n'étaient plus qu'à quelques millimètres des siennes, délicatement rosées, mais la raison, capricieuse, s'imposa de nouveau.
Elle n'était pas du genre à manquer de discernement, elle dont l'esprit fusait malgré la passion de cette délicate situation.
« Il faut que je m'en aille, » souffla-t-elle en se reculant subitement.
« Restez, » articula difficilement la blonde, les traits tirés par le regret, reprenant tant bien que mal le court de ses pensées qui venaient tout juste de très loin voyager.
Régina tourna les talons, s'enfuyant sur la pelouse perlée de rosée pour rejoindre les allées fleuries. Odeur lui rappelant celle de la blonde. Irrésistible et entêtante. Bien trop prenante. Faisant tomber les murs de la raison.
Et, n'écoutant que la magie du moment, oubliant toute réflexion, suivant les accords de valse qui flottaient de la salle de réception jusqu'à ses oreilles, la brune se retourna subitement pour faire face à Emma, qui l'avait suivie. Le souffle court et saccadé.
« Vous ne lâchez jamais le morceau vous, » dit la brune en se rapprochant de celle qui pour toute réponse lui renvoya un éclatant sourire.
Sa tête se blottit toute proche de la sienne, au milieu des jardins, magnifiques et sombres, et mue par un élan irrésistible, elle se pencha pour l'embrasser. D'abord un chaste baiser qui se transforma en une fureur passionnée d'envie bien trop pressée. La bouche de la blonde était douce, et chaude. Elle avait pourtant les lèvres aussi fraîches que son parfum fleuri, enivrant.
Emma attira fermement la brune à elle, les mains reposant dans le creux de ses reins. Puis, se détachant à regret des lèvres sensuelles, haletante, elle appuya son front contre le sien. Le sourire large. La vision pétillante. La regardant dans les yeux avant d'appuyer de nouveau les lèvres contre les siennes, faisant repartir le cœur de la brune dans un tourbillon de désir, qui frémit entre ses bras.
« Vous avez froid ? » chuchota la blonde en esquissant tendrement les lèvres.
Régina secoua la tête.
« Froid non, il fait une chaleur exacerbée vous ne trouvez pas ? Ce n'est pas le froid qui me fait trembler, je ne sais pas… mais je ne peux pas m'en empêcher… »
« Vous êtes bien, là, avec moi ? »
« Je le suis, » dit Régina, se blottissant un peu plus contre elle.
« C'est tout ce que j'avais besoin d'entendre. »
La brune sourit à son tour en se penchant pour l'embrasser, à plusieurs reprises, avant de poser une main sur sa poitrine pour la repousser doucement. L'éclat déçu dans le regard lui faisant face lui vrilla tendrement le cœur.
« Vous n'avez pas senti ? » demanda la brune en levant les yeux vers le ciel, « les gouttes de pluie. »
« Aurais-je dû ? »
« Je pense que oui. »
« Mon attention était braquée sur tout autre chose, » déclara la blonde, la voix emplie d'un sous-entendu affirmé.
« Une averse couve, » répondit sérieusement Régina qui pointa son doigt vers l'horizon, « regardez, les nuages sont déjà là ! »
La blonde suivit son regard, portant par-delà la baie. La lune parcourue d'une trainée diaphane était voilée, moins lumineuse cerclée par les étoiles scintillantes.
« Nous devrions rentrer, » dit la brune en sentant la brise chahuter, le vent courant sur la crête des vagues agitées.
« Ecoutez ! » lui répondit Emma, « la valse des mariés. Ne voulez-vous pas rester ici avec moi pour en profiter ? »
Sans attendre de réponse, la blonde tendit la main et attira Régina à elle, la blottissant entre ses bras. Son souffle cascadant contre son oreille. Elles dansèrent sous le clair de lune, dans l'enchevêtrement des jardins aux accents parfumés.
Profitant du plaisir de sentir la main d'Emma posée au creux de ses reins, la brune se laissa aller à danser avec elle quelques instants en silence, avant de chuchoter :
« La pluie commence à tomber. »
« Nous finirons trempées. »
La blonde resserra ses bras autour de la taille de Régina puis attrapa sa main gauche dans une douce caresse. Refusant de la laisser s'éloigner. Jouant dans de gracieux mouvements avec l'intérieur de sa paume, passant sur chaque phalanges pour venir courir sur son dos jusqu'à son poignet. Reprenant ensuite le chemin inverse. Un long et sensuel effleurement qui ne manqua pas de la faire chavirer.
Les gouttes de pluie commencèrent à tomber, à distance les unes des autres avant que le florilège ne s'accélère pour devenir épais, serré et continu. Le rire d'Emma éclata en même temps que l'éclair qui les fit toutes les deux trembler de peur. Régina, laissant son cœur se calmer, finit par joindre son rire au sien. Puis elle s'éloigna cherchant à se mettre à l'abri, entrainant la blonde après elle, la main toujours dans la sienne.
Elles coururent sous l'averse jusqu'à se caler sous un grand arbre, les protégeant de son feuillage. Riant de bon cœur.
« N'est-ce pas un signe, de ne pas brûler les étapes ? » demanda Emma dans un clin d'œil complice.
« Vous pensez ? »
« Absolument pas, vous allez terminer la nuit dans mon lit, Régina, » répondit la blonde, joueuse. Toujours accompagnée de cette charmante manière de prononcer son prénom.
« Vous êtes d'une prétention. »
« Avouez que cela ajoute à mon charme. »
Le silence, teinté du pépiement de la pluie accueillit son commentaire.
« Vous rappellerez-vous longtemps de notre danse langoureuse au clair de lune ? » finit par demander la brune en plantant son regard dans le sien. Intense.
« Chaque année je vous en reparlerai. »
Régina sourit en portant son regard sur la grande salle de réception, à l'entrée des jardins. Illuminée par les chaudes lumières des lanternes, dont la splendeur était loin d'être ternie par la pluie, portant l'illusion d'un vol de lucioles. Tout lui parut si beau et magnifique. Elle garda la main d'Emma contre la sienne et se précipita hors des jardins.
« Allons danser jusqu'à l'aube, » dit la brune dans un sourire qui sembla faire fondre l'autre femme. « Pour la suite nous aviserons... » ajouta-t-elle, les yeux brillants de convoitises.
Emma sourit à son tour, resserrant fermement sa main contre la sienne pour lier leurs doigts entre eux.
Et, sous le clair de lune argenté, voilé de chauds nuages d'été, la soirée ne fit que commencer…
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Merci à mes soirées d'insomnie... J'espère vraiment que la lecture vous a été plaisante.
MERCI d'avoir prit le temps de me lire. N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.
