Chapter 10, enfiiiiin ! Après avoir commencé à écrire ce chapitre, l'avoir perdu, m'être énervée, l'avoir réécrit, il est enfin là :D Un peu moins de romance à proprement parler mais glissons-nous tout de même dans les pensées d'Akira et Tokito qui ne restent pas insensibles ;) Et puis on avance aussi petit à petit dans la recherche de la vérité... Découvertes surprenantes, gros points d'interrogations, bref je vous laisse découvrir !
Merci infiniment pour vos reviews, je suis toujours très contente de les lire ! Pareil sur mes OS, thank you very, very, very much ! :3 (love you, my little readers !)
Bonne lecture à tous !
Tokito resta un moment immobile, près du comptoir. Elle suivit Akira du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse de son champ de vision. Elle repensa à ces mois, qu'elle avait passés, à le suivre sans relâche. A sa froideur, son incessant refus. Mais en même temps, la gentillesse qu'elle avait perçue derrière ses actes, derrière son masque. Car oui, malgré ses airs distants, son sourire moqueur et son ton sarcastique, elle savait désormais qu'Akira était quelqu'un de profondément attaché à ceux qui lui étaient chers, à ses amis, ses frères d'armes. Il n'y avait qu'à voir tout ce qu'il avait affronté pour Bontenmaru, lorsque qu'elle, Tokito Mibu, le retenait prisonnier. Derrière cet homme froid et, à priori, sans sentiment, se cachait un homme loyal, pouvant faire preuve d'une gentillesse étrange venant de lui.
En fronçant les sourcils, Tokito se souvint de cette nuit-là où il l'avait serrée contre lui pour ne pas qu'elle ait trop froid. A dire vrai, elle avait apprécié l'étreinte. Même si jamais elle ne l'avouerait. Elle avait aimé sentir ses bras, forts et musclés, autour de son petit corps, son menton reposant légèrement sur son crâne. Elle avait aimé sentir son cœur battre contre elle et entendre son souffle, si proche. Savoir qu'il était là, avec elle, à côté d'elle et pas simplement devant, lui tournant le dos.
Elle secoua violemment la tête. Elle divaguait complètement, là. D'accord, cette étreinte ne l'avait pas laissée insensible. Mais il n'y avait pas de quoi en faire tout un plat, si ? Il était hors de question qu'Akira, cet homme qu'elle voulait battre à tout prix, puisse la déstabiliser autant par une simple étreinte. Il fallait qu'elle se reprenne, ou elle ne parviendrait jamais à le mettre à terre.
Des bruits de pas la sortirent de ses pensées. Quelqu'un approchait. Tokito quitta immédiatement sa position près du comptoir. Elle se dirigea vers l'escalier, comme si elle allait se coucher. La réceptionniste, qui venait d'apparaître depuis la salle à manger, lui souhaita bonne nuit. Tokito la vit du coin de l'œil ranger tranquillement le registre à sa place habituelle, sans paraître soupçonneuse. Certainement qu'elle n'avait pas conscience de toutes les informations intéressantes qu'on pouvait y trouver.
Arrivée au premier étage, elle ne s'arrêta pas devant sa chambre et continua, jusqu'à l'escalier qui menait au deuxième. Chambre 204. C'était là qu'avait logé, pendant quatre jours, Eiko Tôga. Tokito était persuadée que la pièce n'avait pas été fouillée. Au vu des compétences des autorités locales et surtout de leur je-men-foutisme total lorsqu'il avait été su qu'Eiko ne provenait pas d'une riche et haute famille, il était peu probable qu'une réelle enquête ait été menée jusque dans la chambre de la victime.
Rapidement, Tokito gravit les quelques marches, d'un pas léger et presque dansant. Elle s'arrêta devant la porte en bois qui portait le numéro 204. Rapide vérification autour d'elle. Personne. Elle appuya sur la poignée. La porte n'était pas verrouillée. Elle esquissa un sourire face à sa chance. Elle entra dans la chambre d'un pas silencieux.
La pièce était plongée dans le noir. Néanmoins, la nuit claire qui passait à travers la fenêtre dont les rideaux étaient ouverts, laissait forme la forme d'un lit, d'une table de chevet, d'une armoire. Rien de bien spécial. La chambre était meublée comme toutes les autres. Cependant, c'était ce que recelait cette pièce d'apparence banale qui intéressait Tokito.
Plissant les yeux, elle chercha quelque chose qui lui procurerait une source de lumière. Elle repéra alors un chandelier avec trois bougies. A tâtons, elle chercha une boîte d'allumette ou un truc dans le genre. Elle en trouva une, à proximité. Elle craqua l'allumette et entreprit d'enflammer les bougies. Avec cette source de lumière, elle parvenait à voir la chambre autrement.
Elle resta un moment perplexe, debout, immobile. Par où commencer ? Et que cherchait-elle, précisément ? Elle ne savait pas bien. Un truc qui le mettrait sur la piste d'un éventuel ennemi. Quelqu'un qui aurait eu une raison de vouloir tuer Eiko. Un mobile. Un nom. Un visage. Elle voulait fouiller dans le quotidien voire le passé de cette femme si étrange, afin de le connaître, de la comprendre. Connaître la victime mène souvent à comprendre les raisons de sa mort.
Après de nombreuses réflexions, Tokito opta pour l'armoire comme point de départ. Parce qu'on dissimule souvent des choses dans des armoires. Elle était bien placée pour le savoir. L'armoire, c'est sacré. Aucun membre de sa garde rapprochée n'avait osé s'en approcher sous peine de se voir estropié à vie. C'était son sanctuaire. C'était là où elle cachait tout ce qui pouvait avoir un lien avec sa féminité dissimulée. A commencer par ces vêtements, qui se retrouvaient tâchés de sang –son sang- au rythme régulier d'une fois par mois. Elle soupira à ce souvenir. Qu'avait-elle fait aux divinités pour qu'elles la fassent naître fille ? Ce que ça pouvait être handicapant… C'est pourquoi elle avait apprécié de se travestir en jeune garçon pendant toutes ces années. Agir comme un garçon, être vue comme un garçon. Oui, elle aurait aimé être homme. Une rapide pensée lui traversa alors l'esprit. Akira. Comment aurait-il agi, si elle avait vraiment été Tokito, fils de Muramasa –ou Fubuki, au fond, peu importe le père ? L'aurait-il pris dans ses bras comme il l'avait fait ? Serait-il revenu sur ses pas, lorsqu'ils s'étaient retrouvés séparés, peu avant d'arriver à Kyoto ? Certainement pas…
A nouveau, elle secoua la tête avec violence. A quoi elle pensait ? Il était aussi possible qu'Akira aurait agi exactement de la même façon, que ce soit elle ou quelqu'un d'autre. Depuis quand pensait-elle qu'il lui accordait une attention particulière ? Depuis quand espérait-elle qu'il lui accorde cette attention particulière ? Elle ne voulait qu'une seule chose de lui : un nouveau combat. Elle n'avait que faire de son indifférence ou, au contraire, de son attention.
Elle ouvrit les portes de l'armoire tout en songeant qu'il fallait qu'elle arrête de divaguer ainsi.
Plusieurs kimonos pendaient. Ils étaient tous très jolis, avec de belles décorations et motifs. Tokito les observa un instant, essayant de voir Eiko portant chacun d'entre eux. Oui, décidément, cela lui allait bien. C'était tout à fait son style. Pas le sien. Jamais elle ne pourrait porter un de ces kimonos. Trop féminin. Cela créerait trop un décalage entre ses airs de garçon manqué, ses cheveux et son vêtement qui ferait très femme. Cependant, cela ne l'empêchait pas d'apprécier la beauté de l'habit.
Des yeux, elle continua de parcourir le contenu de l'armoire. Et quelque chose retint son attention. Un hakama. Ce vêtement ne semblait pas en accord avec le reste. C'était… bizarre. Bizarre de voir Eiko avec un hakama. Pourquoi avait-elle un tel vêtement dans sa garde-robe ? Cela signifiait-il qu'elle avait une quelconque aptitude dans le maniement du sabre ? Etait-elle, en réalité, une samouraï vagabonde, sans maître et sans attache ?
Intriguée par cette constatation, Tokito entreprit alors de fouiller plus minutieusement l'armoire. Son instinct lui disait que le meuble ne lui avait pas encore livré tous ses secrets.
Elle passa alors méthodiquement les mains entre chaque vêtement soigneusement plié et posé sur une étagère. Ses efforts furent récompensés car, arrivée au dernier niveau, sa main rencontra une forme familière.
C'était un petit sabre, au manche joliment sculpté. Il était plutôt léger, facilement maniable pour une femme. Tokito resta un moment interdite face à l'éclat de la lame. C'était vraiment une belle arme. Un peu courte, peut-être, mais bien affûtée et d'une grande beauté. D'où Eiko tenait-elle un truc pareil ? Savait-elle s'en servir ?
Soudainement, une lumière s'alluma dans l'esprit de Tokito. Elle revit ce qu'avait montré sa carte, quelques jours plus tôt. Un comédien. Elle avait alors pensé à un coup de théâtre ou quelque chose qui ne serait que fiction. En vérité, ce que souhaitait lui dire ça carte, c'était qu'Eiko tenait le rôle de la comédienne. Elle jouait la femme élégante, discrète, fragile, même. Alors qu'on vérité elle avait plus du samouraï solitaire et possédait une bien belle arme. Dans ce cas, comment se pouvait-elle qu'elle se soit laissée empoisonnée aussi grossièrement ? Et pourquoi n'avait-elle pas son sabre sur elle, lorsqu'elle était morte ? Si elle était menacée, la première des choses à faire était de garder son arme sur soi, à portée de main.
A cette pensée, Tokito se fit la réflexion que son propre sabre était rangé dans sa chambre. Après tout, elle ne craignait pas grand-chose ici. C'était des vacances, qu'ils s'offraient. Pas un combat sur un champ de bataille. De plus, cela faisait un moment que la Kyo-team n'avait plus de réel adversaire. Tous cherchaient plus ou moins une stabilité nouvelle, à se retrouver et comprendre enfin le chemin qui leur tendait les bras.
Lorsque son regard tomba de nouveau sur le sabre, elle eut un moment d'hésitation. Le prendre avec elle ou le remettre à sa place ? Elle opta pour la deuxième option. C'était plus sage. Effacer toute trace de son passage. Personne ne devrait savoir. Ou elle serait dans de beaux draps. Ce n'était pas très légal, ce qu'elle faisait. Quoique… elle n'en savait rien, en fait. Elle ne connaissait pas vraiment le droit des humains et elle s'en fichait. Elle était au-dessus de ça, elle. Ou pas, d'ailleurs…
Reposant le sabre là où elle l'avait trouvé, Tokito fronça les sourcils quand sa main toucha une nouvelle chose qu'elle n'avait pas remarquée précédemment. Une feuille de papier pliée en quatre. Aussitôt, elle s'en saisit pour l'observer de plus près. Elle la déplia lentement.
C'était un avis de recherche. Mais pas une tête mise à prix pour un criminel de haut rang. C'était un avis de disparition. Yoko Fujiwa. Un dessin approximatif et grossier laissait voir une femme jeune et banale, sans grand signe distinctif. A vrai dire, l'affiche ne servait strictement à rien car elle ne permettait pas vraiment de différencier ladite Yoko des autres femmes jeunes, brunes, plutôt jolies. Néanmoins, Tokito ne remit pas de suite le papier à sa place. Premièrement, elle se demandait pourquoi Eiko avait cet avis avec elle. Quelle était son lien avec la disparue. Ensuite, le nom de Yoko Fujiwa lui disait vaguement quelque chose.
Elle avait dû le croiser un jour qu'elle fouillait, pour une raison X ou Y dans la paperasse qui composait la grande bibliothèque Mibu. Yoko avait-elle donc un lien avec le clan ? Pas forcément. Les Mibu, en tant que clan suprême –de dieux, disait-elle autrefois- avaient des informations un peu sur tout, tant sur ses membres que sur le Japon en général. Ils répertoriaient les différents évènements qui animaient le pays, les faits divers, les accidents et les disparitions.
Elle chercha dans ses souvenirs ce qu'elle avait pu lire, sur cette Yoko. Impossible de s'en rappeler. Elle n'avait pas dû y faire attention, comme d'habitude. Elle détestait se pencher sur les petits faits divers qui faisaient tant vibrer les humains, ces sales minables. A présent, elle le regrettait. Elle devait savoir qui était Yoko Fujiwa. Quand elle avait disparu. Pourquoi. A quel endroit. Si elle avait été retrouvée entre temps.
Assise en tailleur au sol, Tokito réfléchit longuement. Puis, comme pour répondre à une question muette, hocha doucement la tête. Oui. Elle savait à qui il fallait qu'elle s'adresse. Qui était le plus à même pour répondre à ses questions. Il fallait qu'elle interroge un rat de bibliothèque, susceptible d'avoir lu cette information et d'y avoir fait attention.
Elle sourit et s'étira en bâillant. Elle ignorait l'heure qu'il était mais elle était claquée. En plus, si elle avait bien compris, Yuya organisait un pique-nique pour le lendemain. Hors de question de marmotter sous la couette, alors.
Elle remit le feuille pliée en quatre avec le sabre et, satisfaite de ses découvertes, souffla les trois bougies avant de quitter silencieusement la chambre.
Se glissant telle une ombre dans le couloir, elle rejoignit la sienne sans un bruit. Elle ne voulait pas réveiller Yuya. Cependant, celle-ci n'était pas aussi endormie qu'elle le croyait.
-Tu te couches bien tard, murmura-t-elle.
Tokito sursauta :
-Tu ne dormais pas ?
-J'ai dormi. Mais je me suis réveillée il y a une demie heure environ et depuis, impossible de retrouver le sommeil.
Tokito leva un sourcil mais ne dit rien. Alors son amie enchaîna, manifestant sa grande curiosité :
-T'étais où ?
« Ca te regarde ? » eut envie de répondre la jeune Mibu.
Néanmoins, ne voulant pas faire de mal à Yuya, elle s'efforça de construire un mensonge crédible. Elle ne voulait pas lui avouer qu'elle était allée fouiller dans les affaires d'une morte.
-Euhm… je… je n'avais pas vraiment sommeil. Alors j'ai pris l'air dans le jardin, jusqu'à la fermeture. J'ai regardé les étoiles.
Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Ce n'était pas vrai, mais elle aurait bien aimé que ce soit la vérité. Ca faisait un moment, qu'elle n'avait pas observé les étoiles.
-Le ciel était dégagé, on voyait bien. La Grande Ourse était jolie… ça me rend un peu nostalgique, tout ça.
En revanche, ça, c'était vrai. Elle repensa à son Hokutoshichisei, volé par ce minable de Chinmei et détruit par la suite. Pff… quel gâchis. Un si beau sabre.
Yuya fronça les sourcils dans le noir et Tokito sentit qu'elle n'était absolument pas convaincue. Pourtant, c'était crédible, non ?
-Tu sais, commença la chasseuse de prime, il n'y a pas de honte à avoir…
Quelle honte ? OK, ce n'était peut-être pas très légal, mais de toutes les façons, personne à part elle ne se bougerait pour essayer de connaître la vérité. La vraie vérité. Pas celle fantasmée d'avoir déjà attrapé le coupable au bout d'un seul jour d'enquête. Alors, elle pouvait bien se permettre ça. Si c'était pour rétablir la vérité et éviter à cet empoté d'être décapité par un sabre bien affûté (ou brûlé vif sur un bûcher ou encore ébouillanté, au bon vouloir du bourreau !).
-Je trouve ça même trop mignon, continua la blonde, d'un ton enthousiaste.
Tokito ne voyait pas ce qu'il y avait de mignon. C'était plutôt morbide, tout ça.
-Tu sais, je suis ton amie.
-Ouais, je sais, répondit la Mibu d'un ton évasif.
-Je sais rester muette, aussi. Alors tu peux me le dire, hein. Tu peux bien me le dire, que tu étais avec Akira !
Pendant un cours instant, au ton qu'avait pris sa voix, Tokito l'imagina avec des petites étoiles dans les yeux. L'instant d'après, elle réalisa ce qu'elle venait vraiment de dire.
-Hein ? Quoi ? Mais qu'est-ce que tu veux que je foute avec ce minable ?!
-Pff… t'es trop drôle quand tu essaies de nier ce qui est si visible ! Vous étiez les deux derniers à aller vous coucher. Si ce n'est pas un bon début.
Tokito n'en croyait vraiment pas ses oreilles. Son esprit était tout entier concentré à vouloir éviter la peine capitale à un innocent, et voilà que Yuya venait immiscer Akira dans tout ce fatras d'idées emmêlées. Comme si ce n'était pas assez compliqué comme ça ! Et puis d'abord, pourquoi Akira ? Pourquoi l'embêtaient-elles toutes avec lui ? Qu'est-ce qu'elle en avait à faire, de ce minable ? Oui, elle devait reconnaître que, parfois, elle aimait bien être à ses côtés. Mais il n'y avait guère plus que ça et ce minable lui passait, actuellement, à des kilomètres au-dessus de la tête.
-Je n'ai rien à voir avec cet abruti, répondit Tokito, d'un ton sec.
-Tu penses que je vais te croire ? demanda Yuya en étouffant un rire.
-Eh bien oui, je pense, parce que je dis la vérité.
-Mais tu n'as pas dit la vérité tout à l'heure. Tu n'es pas allée voir les étoiles.
La blonde soupira face à l'entêtement de son amie. Alors elle céda. Mais qu'à moitié.
-D'accord, t'as raison, je ne suis pas allée voir les étoiles. Même si, crois-moi, j'aurais bien aimé.
-Pas de balade romantique sous un ciel étoilé ?
Tokito devina plus qu'elle ne vit le large sourire malicieux de la chasseuse de prime. Ce qu'elle pouvait être embêtante, quand elle s'y mettait. Tokito adorait Yuya, elle était gentille, pleine de bonne volonté, généreuse –sauf en ce qui concerne l'argent- souriante. Mais quand elle voulait un truc, elle savait se montrer têtue et surtout énervante.
-Non, répondit la Mibu en se retournant sous ses couvertures, pas de balade romantique.
« Plutôt balade intriguante dans le passé d'une morte ».
-C'est c'qu'on dit, c'est c'qu'on dit. Je suis sûre que tu nous caches quelque chose.
« Peut-être mais pas ce à quoi tu penses ».
Yuya attendit un moment puis, constatant que son interlocutrice ne dirait plus rien, poussa un petit soupir.
-Enfin bon… dit-elle en guise de conclusion, bonne nuit.
-Ouais, c'est ça, bonne nuit.
Tokito émergea d'un sommeil sans rêve par les incessants cris d'un énergumène :
-Allez ! Debout là-dedans ! Réveillez-vous ! Ne soyons pas en retard !
La blonde se détacha difficilement de son oreiller et vit sa voisine de lit sauter à terre, l'air furieux.
-Quel abruti de Tigre Rouge ! pesta-t-elle. Il ne pense même pas aux autres clients de l'auberge ! Je vais le faire taire une bonne fois pour toute !
Elle ouvrit la porte à la volée et Tokito la vit sortir dans le couloir à grands pas.
-Tiiiiiiiigre ! cria-t-elle.
Mais Mahiro était déjà occupée à calmer son amant.
« Comment fait-il pour être aussi en forme de bon matin ? » se demanda la jeune Mibu, en se laissant de nouveau tomber, face contre l'oreiller. « Veux pas me lever… ».
Le bruit d'un coup bien placé se fit entendre puis un gémissement « mais Yuyaaaa… Ca fait maaal ! » ainsi qu'un « Je crois que tu y es allée un peu fort quand même » venant de Mahiro.
-Allez, debout la belle au bois dormant ! dit une voix.
En relevant la tête, Tokito vit Yukimura, tout sourire, qui était avait dû comprendre la porte laissée ouverte par Yuya comme une invitation.
Aussitôt, la blonde saisit le premier truc qui était sous sa main –son oreiller- et le lança dans la direction du samouraï :
-Barre-toi de ma chambre, minable ! s'exclama-t-elle. Et ferme la porte !
Le jeune compris de suite le message : on n'importune pas ainsi une jeune fille au réveil –surtout quand elle s'appelle Tokito.
Lorsque la porte se fut refermée suite au départ express du Yukimura, la jeune Mibu bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Une nouvelle journée en vue. Une journée à la campagne.
Dans un soupir, elle se leva et s'habilla. Elle allait mettre le nez hors de la chambre quand Yuya ouvrit la porte à la volée et la claqua derrière elle.
-Vraiment… quel abruti, grogna-t-elle. Mais quel abruti ! J'espère que les clients ne nous en voudront pas trop de ce tapage matinal.
Tokito afficha un léger sourire face à la mine énervée de son amie.
-Qu'est-ce qu'il y a ?
-Rien. C'est rare de te voir de si mauvaise humeur de bon matin.
-Si cet abruti de Tigre n'avait pas décidé de jouer le rôle du réveil-matin…
Sur ce, la chasseuse de primes alla se débarbouiller dans la salle d'eau tandis que la jeune Mibu sortait de la chambre. Sur la première marche des escaliers, Tigre et Sasuke semblaient se disputer mais pas trop fort, pour ne pas énerver encore plus notre chère Shiina.
-T'es vraiment qu'un boulet, fils à papa…
-Quoi ?! Répète un peu ça, sale gosse ?!
-Je suis certainement moins gamin que toi… Il n'y a qu'un type immature et égoïste comme toi qui puisse gueuler de si bon matin, oubliant le sommeil des autres.
Le Tokugawa tenta d'étrangler son cadet mais se reçut, pour toute réponse, un bilboquet en pleine face. Quelques coups furent alors échangés sous l'œil amusé de Tokito qui les observait en silence (et encourageait secrètement Sasuke à défigurer un peu Tigre).
-Vous n'en avez pas marre, de vos disputes stériles ? demanda une voix, d'un ton las.
-Oh, toi, commença Tigre en se tournant vers le nouveau venu, princesse des glaces, on ne t'a rien demandé !
-Qu'est-ce que tu as dit ?! s'exclama Akira, d'un ton à faire dresser les cheveux sur le tête.
Une demie seconde plus tard, le Tokugawa se retrouva congelé, un air idiot sur le visage.
-Pff… fit Sasuke, en le considérant un moment avant de descendre les marches, les mains dans les poches, calme, comme à son habitude.
-Princesse des glaces ? répéta Tokito, avec un large sourire. Comme ça te va bien ! Je suis étonnée qu'un type comme Tigre, ait réussi, malgré ses neurones en moins, à te trouver un surnom qui te qualifie aussi bien !
Elle rit alors qu'Akira répliquait, entre l'énervement et la honte :
-Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! Tu veux finir comme Tigre ?
-Pff… tu parles. Tu n'y arriverais même pas ! Mais si tu veux, tu peux essayer. Ca nous fera un nouveau combat et je l'aurai, ma vengeance. Je te mettrai à terre cette fois, tu vas voir, conclut-elle avec un grand sourire narquois.
Elle savait pertinemment qu'Akira n'attaquerait pas. Déjà parce que le lieu ne s'y prêtait pas. Et puis elle n'avait pas son sabre sur elle ; il n'oserait pas engager un combat aussi inégalitaire. Enfin, il n'avait tout simplement pas envie de se battre contre elle. Il avait refusé pendant tout ce temps. Ce n'était pas maintenant qu'il allait accepter.
Après quelques autres répliques cinglantes, ils descendirent l'escalier pour rejoindre les autres qui attendaient dans le hall. Soudain, une voix les interrompit :
-Euh… Akira, fit Yuya. Je sais bien que Tigre est chiant quand il s'y met mais on ne va tout de même pas le laisser là. Si tu pouvais avoir la gentillesse de le décongeler, ce serait super !
Il fallut attendre encore une heure pour que tout le monde soit prêt. Okuni avait eu un gros coup de panique lorsqu'elle avait cru perdre son nouveau verni, acheté la veille et Akari avait piqué un scandale, affirmant que quelqu'un lui avait piqué une de ses brioches. Finalement, Bonten l'avait retrouvée sous le lit. Tous s'étaient retenus d'étrangler la chamane pour la crise piquée sans raison. Bien évidemment, personne n'avait rien fait, sous peine de voir sa réputation entièrement ruinée en moins de cinq secondes.
Yuya en tête, la petite troupe quitta la ville, par ce beau matin ensoleillé. La réceptionniste leur avait gentiment préparé un pique-nique et Kyo et Yukimura avaient fait une escale dans un magasin, pour se réapprovisionner en saké.
Ils marchèrent un petit moment, contents de prendre l'air et le soleil. Kyo embêtait Yuya, comme à son habitude, sous l'œil amusé et attendri de Sakuya, laquelle marchait main dans la main avec Kyoshiro. Derrière eux Shinrei et Luciole se disputaient, comme souvent. Ah, l'amour fraternel ! Mahiro et Tigre discutaient à voix basse, sourire aux lèvres. Ce dernier s'était lamenté un moment, accusant Akira d'avoir voulu le faire mourir d'hypothermie. Seule sa chère et tendre kunoichi avait su faire cesser ses jérémiades et depuis, il arborait de nouveau son large sourire. Okuni parlait à une Tokito peu intéressée de vernis et de maquillage alors qu'Akari continuait d'exploiter l'hypothèse selon laquelle Bonten avait volé sa brioche avant de faire mine de l'avoir retrouvée. Le géant avait essayé de démentir ses dires avant de se taire, à la fois blasé et effrayé par les regards noirs et menaçants que lui jetait la chamane, à chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Enfin, Yukimura expliquaient à Sasuke et Akira les vertus de boire du saké, tentant vainement de les convaincre de s'y mettre eux aussi.
Vers midi, Yuya leur proposa de s'arrêter dans un petit champ d'herbe tendre, à l'orée d'une forêt.
-Déjà fatiguée, planche à pain ? se moqua gentiment Kyo. Tu n'es pas très résistante, hum ?
-Je n'ai jamais dit que ce serait une promenade d'endurance, se défendit la blonde. C'était une promenade pique-nique et il est midi !
-L'heure de mangeeeeer ! s'exclama Yukimura, tout content, en se vautrant dans l'herbe. Avec une bouteille de saké, bien évidemment.
-Tu ne penses qu'à ça, soupira Yuya en déballant ce que lui avait donné la réceptionniste.
-Le saké, c'est la vie, répondit Kyo en passant un bras autour de son cou. Tu devrais en boire, peut-être que ça ferait pousser tes seins, ajouta-t-il en passant une main dans son décolleté.
La blonde se dégagea, rougissante. Non mais, pas devant tout le monde !
-Allez donc vous tripoter ailleurs, dit Akari d'un ton taquin. Tenez, dans la forêt, là-bas, vous seriez bien tranquilles. Vous allez pouvoir faire toutes les cochonneries que vous voulez !
-Non mais ça va pas ?! s'exclama Yuya.
Qu'avait-elle fait pour tomber amoureuse d'un type aussi pervers, entouré d'une bande aussi délurée ? Elle soupira mais esquissa néanmoins un sourire. Il fallait avouer que si Kyo avait été autrement, elle n'aurait pas eu les mêmes sentiments. Alors même si elle se plaignait, elle l'aimait comme ça et ne voulait pas que ça change.
« Pff… qu'est-ce qu'il reproche à la poitrine de Yuya ? » se demanda Tokito, avec un regard blasé.
Elle devait avouer qu'elle avait souvent été jalouse de la chasseuse de prime. Parce qu'elle était jolie, gentille, agréable et qu'elle plaisait. Et puis malgré ce que pouvait dire Kyo, elle avait une belle poitrine. Si Yuya était une planche à pain, alors elle, qui avait assez peu de poitrine pour pouvoir se faire passer pour un garçon, qu'est-ce qu'elle était ?!
Tous s'assirent dans l'herbe et se servirent des différentes salades préparées par la réceptionniste et le cuisinier.
Malgré les petites piques et le côté taquin de beaucoup d'entre eux, le déjeuner et l'après-midi qui allait suivre s'annonçait plutôt bien, au grand contentement de la chasseuse de prime, contente d'avoir pris l'initiative d'organiser un pique-nique au soleil.
Akira poussa un petit soupir, se demandant pourquoi il avait choisi de se mettre entre Tigre et Sasuke qui avaient repris leur joute verbale du matin. Il ne les écoutait que d'une oreille alors que Mahiro, au lieu de les arrêter, rigolait.
Soudain, un mouvement attira son attention. Tokito venait de quitter sa place à côté d'Okuni qui parlait encore mode et de Sakuya, qui écoutait poliment. Elle devait en avoir marre d'avoir à subir les longues listes de shopping de l'informatrice. En même temps, ce n'était pas trop son truc. Mais quelque chose l'intrigua : il la vit se diriger vers… Shinrei ?
Akira était assez proche pour l'entendre :
-Euh… Shinrei ?
-Oh, Tokito, c'est toi ! Oui, que veux-tu ?
La jeune fille sembla hésiter un moment. Shinrei était seul (Luciole lui avait lâché la grappe pour aller boire avec Bonten et Kyoshiro et observer les papillons, libellules, fourmis ou autres bêtes de la nature). Mais il y avait pas mal de monde autour qui pourrait, sans le vouloir, entendre leur conversation.
-Est-ce que… est-ce que je pourrais te parler seul à seul ?
Le Mibu eut un air intrigué mais obtempéra, avec un léger sourire :
-Oui, bien sûr.
Il se leva et, ensemble, ils s'éloignèrent. Akira fronça les sourcils. Ce n'était pas vraiment le genre de Tokito de demander des conversations privées. Généralement, elle ne se gênait pas pour dire haut et fort ce qu'elle pensait des gens. D'ailleurs, il avait dû lui apprendre à parler un peu moins fort en critiquant si elle ne voulait pas que les personnes concernées se retournent sur son passage avec des regards foudroyants.
Pourquoi soudainement vouloir une conversation privée, loin des oreilles et loin des regards ? Et surtout, pourquoi Shinrei ? Ils n'étaient pas très proches, ne se parlaient pas plus que ça. Alors pourquoi lui, soudainement ?
Une idée traversa rapidement l'esprit d'Akira, qu'il chassa à grands coups de pied. C'était idiot. Ils étaient issus de la même famille et puis Shinrei et Tokito… ça ne collait pas vraiment. Non, pas compatible. Du moins, c'était ce dont il voulait se persuader.
Mais en même temps, il ne voyait pas d'autres options. La seule et unique chose dont Tokito n'aimait pas parler, encore moins en public, était de ses propres sentiments. C'était, selon Akira, l'unique raison qu'elle puisse avoir pour demander un entretien privé. Elle avait donc des sentiments pour Shinrei ? Non, improbable… Ils ne se parlaient presque jamais !
Akira fut tenté de se lever et de les suivre discrètement. Mais il y renonça. Premièrement, si Tokito s'en apercevait, il ne donnait pas cher de sa peau. Ensuite, si elle s'en apercevait, elle le détesterait certainement jusqu'à la fin de ses jours. Enfin, il se demanda pourquoi cela l'affectait autant. Tokito faisait ce qu'elle voulait de sa vie, non ? Il n'était ni son père, ni son frère ni son… copain ? Elle n'avait aucun compte à lui rendre.
Cependant, malgré sa lutte interne pour se détacher de l'image des deux Mibu, partant ensemble à l'écart, dans le bois, Akira ne cessait d'y penser. Et étrangement, ça lui faisait un peu mal. Il n'avait jamais ressenti ça auparavant. Quelle idiotie, que les sentiments ! Ca rendait faible, vulnérable. Et ça faisait souffrir pour rien. Il regretta un moment le temps où il ne pensait à rien d'autre qu'à se battre, à rattraper le niveau de Kyo. Cette nouvelle vie, que tous connaissaient, ne lui plaisait qu'à moitié. Il ne se reconnaissait plus. Depuis quand faisait-il autant attention aux autres ? Depuis quand se préoccupait-il d'une gamine qui, en apparence, ne représentait rien pour lui ?
Alors que Yukimura et Kyoshiro racontaient quelques histoires grivoises (ce dernier profitant que fait que Sakuya soit occupée à discuter avec Okuni pour se lâcher), Bonten cessa de boire un instant pour observer, du coin de l'œil, l'ancien Shiseiten. Lui aussi, avait remarqué le départ étrange de Tokito, aux côtés de Shinrei. Et il connaissait Akira depuis assez de temps pour voir qu'il en était troublé. Il se doutait de ce qui pouvait tourner dans sa tête et s'en sentait désolé. Jamais il n'avait vu son cadet ainsi.
« Tu as bien changé, Akira, pensa-t-il. Tu es devenu plus fort, ton combat contre Tokito l'a montré. Mais aussi plus sensible. Tu grandis, dis donc… ».
Quand elle considéra qu'ils s'étaient assez éloignés du reste du groupe, Tokito s'arrêta et s'appuya contre un arbre. Shinrei fronça les sourcils, se demandant sincèrement ce qu'elle pouvait lui vouloir. Il n'avait pas beaucoup de contacts avec elle. A dire vrai, il la trouvait assez mystérieuse et ne savait pas bien quelle position adopter face à elle. Elle était, dans le passé, sa supérieure hiérarchique en tant que Taishiro. Mais à présent qu'elle faisait partie de la grande famille qu'était la Kyo-team, il supposait qu'ils étaient sur pied d'égalité. Cependant, il avait encore du mal avec cette idée, lui, qui était si attaché à l'ordre et à la hiérarchie. En plus, elle était la fille de Fubuki, son maître vénéré et presque père adoptif. Ce qui faisait d'elle sa sœur de cœur, en quelque sorte.
-Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il, sans cacher sa curiosité.
Tokito inspira profondément avant de se lancer :
-Yoko Fujiwa. Tu connais ce nom ?
Shinrei garda un silence perplexe. Alors la blonde continua :
-C'est une fille qui a disparu et qui a eu droit à quelques avis de recherche. Je suis persuadée d'avoir déjà croisé ce nom, je suppose parmi les nombreuses archives de recèle le clan. Mais impossible de me souvenir de ce que j'ai pu lire sur elle. Toi qui a passé la plupart de ton temps parmi les livres et les parchemins, peut-être que ce nom te parle plus qu'à moi.
Shinrei fronça les sourcils. Qu'est-ce qu'elle racontait ? Il était un peu perdu.
-Pourquoi tu veux savoir ça ? Et puis, pourquoi avoir voulu t'éloigner du reste du groupe pour me poser cette question ?
Tiens, c'était vrai, ça. Pourquoi agissait-elle comme si elle voulait cacher quelque chose aux autres ?
-Euh… eh bien… c'est un peu délicat, se contenta-t-elle de répondre.
En vérité, elle ne voulait pas que les autres se mêlent de ses affaires, sachent qu'elle fouillait dans la vie d'une morte en vue de connaître la vérité. Elle voulait faire de cette affaire quelque chose de personnel.
Voyant qu'elle n'en dirait pas plus pour le moment, Shinrei poussa un léger soupir avant de reprendre :
-En effet, ce nom me dit vaguement quelque chose. Je crois que c'était quelqu'un qu'on pourrait qualifier de fille perdue, c'est-à-dire orpheline, enfant des rues, assez bagarreuse, pas très chanceuse. Bref une enfance plutôt pourrie. Elle était assez jeune, quand elle a disparu. Elle travaillait dans une maison close, seule ressource qui lui restait pour survivre. C'est sa patronne qui a alerté les autorités, quand elle s'est aperçue que Yoko découchait depuis deux nuits d'affilées. Au début, ce n'était pas très grave, on pensait à une simple fugue. Et puis je crois qu'ils l'ont finalement retrouvée morte.
-Assassinée ?
-Je crois mais je ne me rappelle pas vraiment de tous les détails.
-Je suppose que les autorités n'ont pas pris la peine de mener une enquête approfondie.
-Penses-tu ! Elles avaient mieux à faire que de se bouger pour comprendre ce qui est arrivé à une fille de joie. Je suppose qu'ils ont dû classer l'affaire dans les vengeances personnelles, rivalités du métier ou autre.
Il eut un léger haussement d'épaules.
-Pourquoi t'intéresses-tu à cette fille ? répéta-t-il après un moment.
Tokito sentit peser sur elle son regard intrigué, curieux. Devait-elle lui dire ? Elle ne connaissait pas bien Shinrei mais savait qu'il était un homme intègre. Et puis, il était le disciple de son père, son élève favori.
-Ne dis rien à personne, dit-elle alors, plus sur le ton de l'ordre que sur celui de la supplication. Je n'ai pas forcément envie qu'ils viennent tous se mêler de mes affaires. Et puis, ça leur gâcherait leurs vacances…
« Déjà que ça gâches les miennes, songea-t-elle avec une pointe d'amertume. Mais je ne peux rien y faire : l'envie de savoir est plus forte ».
Shinrei ne répondit rien mais ses yeux parlaient pour lui. Ce n'était pas le genre d'homme à aller crier à tout va tout ce qu'on pouvait lui raconter. Il n'était pas comme Tigre, par exemple. Il était bien plus discret et silencieux, presque taciturne parfois.
-J'ai retrouvé un avis de recherche dans la chambre d'Eiko. Il concernait cette Yoko Fujiwa.
-Eiko ? répéta le jeune homme. Eiko, la femme assassinée ?
Léger hochement de tête.
-Qu'est-ce que tu es allée faire dans sa chambre ? En quoi ça te concerne ? demanda le Mibu, de plus en plus surpris, d'un ton à la fois intrigué et réprobateur.
Tokito fit la moue face au visage de reproche et commença à s'énerver :
-Mais parce que ces foutues autorités n'en ont rien à foutre, d'Eiko ! Tout ce qu'elles veulent, c'est donner bonne image d'elles ! Alors un pauvre type qui déclare pour une raison X ou Y qu'il est coupable est toujours bon à prendre. Personne ne va chercher plus loin, le gars on le bute pour dire voyez, on a attrapé ce maudit assassin et tout est fini. Sauf que la vérité, la vraie, on ne le connait finalement pas. Qui a réellement tué Eiko ? Pourquoi ? Qui étaient ses ennemis ? Ne serait-ce que pour elle, pour sa mémoire, j'ai besoin de savoir. Et puis, peut-être que ça permettra à ce stupide bureaucrate, lâche mais innocent de s'en sortir sans grandes séquelles, avec la tête encore sur ses épaules.
Shinrei resta interdit devant une Tokito énervée. Ce n'était pas la première fois qu'il la voyait comme ça (elle avait toujours eu son mauvais caractère et sa grande faculté à s'énerver pour un oui et pour un non). Mais c'était la première fois qu'il la voyait avec de vraies valeurs, de vraies idées à défendre. Faire libérer un innocent ? Honorer la mémoire d'une morte en rétablissant la vérité ? Ce n'était pas l'ancienne Tokito qui aurait fait ça. Elle n'en avait rien à faire, autrefois, de ce genre d'histoire, de justice ou d'injustice.
Shinrei esquissa un sourire face aux changements que connaissait sa cousine ou sœur de cœur. Il ne savait pas exactement ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait vécu pendant son voyage aux côtés d'Akira mais une chose était sûr : ça l'avait totalement transformée. Et pas dans le mauvais sens du terme.
-Je vois, dit-il lentement.
-Mais je ne veux pas que tu t'en mêles, s'empressa d'ajouter Tokito. C'est MON affaire, c'est à moi de m'en occuper.
-Peut-être. Cependant, sans pour autant vouloir mettre le nez dans ce que tu magouilles, je peux te filer un coup de main, si tu le souhaites. Promis, je n'irai pas plus loin et tu te débrouilleras toute seule ensuite.
Tokito resta silencieuse, attendant la suite.
-Yoko Fujiwa est un personnage intriguant et le fait qu'Eiko ait eu sur elle un avis de recherche la concernant éveille encore plus ma curiosité. Kyoto reste la capitale impériale, malgré le fait que le père de Tigre se soit installé à Edo. Cela signifie qu'il doit y avoir bon nombre d'archives. En fouillant, on tombera peut-être sur plus d'informations sur cette Yoko. D'après ce que j'en sais, même si son histoire n'a que très peu intéressé le pouvoir et les autorités, elle a, en revanche, pas mal ému le peuple, qui voyait en elle une pauvre victime innocente, à qui la vie n'a jamais souri et qui, même dans la mort, continuera d'être malheureuse.
-Tu proposes donc qu'on aille se renseigner un peu plus sur cette mystérieuse femme.
Shinrei hocha la tête et Tokito eut un sourire.
-Bon, d'accord. Je veux bien que tu m'aides, alors.
-Tiens, il y a un avis de recherche ici, dit Shinrei, d'un ton absent, en tendant à sa cousine une feuille.
Cela faisait bien quelques heures qu'ils trainaient dans le bureau des archives. Ils avaient quitté le groupe un peu plus tôt, utilisant un prétexte bidon pour justifier leur retour en ville. Certainement que personne n'y avait cru, qu'ils y étaient tous allés de leur petit commentaires une fois qu'ils s'étaient éloignés. Arrivés devant le centre d'archives, ils avaient négocié une entrée (en vérité, Tokito avait un peu forcé la main) et avaient entrepris de regarder, méthodiquement, ce qui concernait les disparitions. Ils n'avaient encore rien trouvé sur Yoko si ce n'était cet avis de recherche.
Tokito s'en saisit et s'assit en tailleur en face du samouraï. Le papier ne l'avançait pas plus. Il était juste mentionné qu'elle avait disparu à Osaka, un soir, vêtue d'un kimono blanc, chaussée de gêtas. Elle avait 23 ans. Le dessin qui accompagnait l'affiche était aussi inexpressif et dénué d'intérêt que celui qu'elle avait trouvé chez Eiko.
Elle soupira. Ils s'étaient vraiment engagés dans une piste laborieuse. Rechercher le passé d'une prostituée dont tout le monde se fout et dont les autorités n'ont certainement gardé que peu de traces.
-Allons, rassura Shinrei, ne nous décourageons pas !
Elle lui fit un rapide sourire et ensemble, ils reprirent leur fouille.
Au bout de longues minutes, Tokito tomba sur un document inédit. C'était des feuilles reliée grossièrement entre elle, écrites d'une écriture irrégulière mais néanmoins lisible. Elle portait le titre de Yoko Fujiwa, la fille à la bague en or. Il s'agissait en vérité d'une biographie. Quelqu'un qui s'était penché sur son cas, qui avait étudié sa vie, qui s'était interrogé. Ou en tout cas, qui avait consigné des choses peut-être utiles.
Les deux samouraïs commencèrent à lire. Yoko avait été élevée dans un orphelinat austère et violent. Quand elle avait été en âge de le fuir, elle l'avait fait, avait vécu dans la rue avec d'autres gamins logés à la même enseigne. Elle avait cherché la bagarre, avait volé, s'était faite arrêtée, libérée en raison de son jeune âge, puis refaite arrêtée. Bref une enfance tumultueuse.
A dix-sept ans, elle avait été repérée par Dame Oku, qui lui avait proposé de gagner sa vie en vendant son corps. Sans le sou, lasse des bagarres de rue et de la boue, elle avait accepté. En vérité, les conditions de vie dans le bordel étaient bien mieux que celles qu'elle avait connues. Elle était nourrie, logée, bien habillée, parfumée. Le rêve, quoi.
Cependant, quelques petites bagarres avec des clients saouls ou d'un naturel violent n'échappaient pas à la règle. Yoko avait alors révélé ses antécédents de gamine de rue et son penchent pour donner des coups. C'était d'ailleurs en voulant arrêter un homme violent armé un petit sabre qu'elle avait été blessée à la joue. Dame Oku avait eu très peur que sa cicatrice, qui ne disparaîtrait pas, lui fasse perdre des clients. Alors elle lui avait appris à la dissimuler sous le fard et le maquillage.
Arrivée à ce point de sa lecture, Tokito fronça les sourcils. Une cicatrice sur la joue dissimulée p ar du maquillage pour que personne ne la remarque…
Elle continua néanmoins de lire. Elle avait un client régulier qui l'aimait beaucoup, qui la couvrait de petits présents. Entre autre, il lui avait offert une bague en or. Lorsqu'elle avait disparu, il avait été totalement effondré. Fou de rage et de douleur, il avait fini par se noyer.
La théorie de la fugue avait été validée par tout le monde car elle était partie en emportant tous ses bijoux. Cependant, sept mois après, un corps calciné avait été retrouvé sous un pont. Au doigt du cadavre, une bague en or dans laquelle les initiales de Yoko étaient gravées. Un peu plus loin, éparpillés dans l'herbe, les bijoux qu'elle avait emportés avec elle. Selon les prostituées qui la côtoyaient régulièrement et qui connaissaient totalement sa garde-robe, un seul manquait : un magnifique pendentif au motif de dragon. Certainement volé par l'assassin.
Le récit s'achevait là. Tokito se sentait bizarre. Une cicatrice sur la joue et le pendentif disparu… Non, ce n'était pas possible. Yoko était morte, tout le monde le disait. Même ce texte le disait. Alors comment…
-Il y a quelque chose qui cloche, remarqua Shinrei.
-Quoi donc ?
-La bague en or qui a permis d'identifier Yoko.
-Et alors ?
-Si le cadavre a brulé, la bague n'aurait-elle pas dû fondre sous la chaleur ?
La jeune Mibu garda le silence face à cette remarque évidente à laquelle elle n'avait pas pensé.
-Cela signifie donc que la bague a été glissée au doigt de la victime post-mortem. Je me demande pourquoi. Certainement que l'assassin voulait qu'on reconnaisse Yoko. Mais pourquoi cette volonté ? Il aurait très bien pu abandonner son cadavre sans rien dire et se délecter face aux problèmes d'identification du corps.
-Mais oui, c'est évident ! s'exclama alors Tokito qui n'avait écouté qu'à moitié ce que Shinrei avait dit. Il voulait qu'on reconnaisse Yoko. Et tu sais pourquoi ?
-Beeen… non, justement.
-Parce qu'en vérité, ce corps n'était pas Yoko. C'est pour ça qu'il l'a brûlée. Pour qu'on ne puisse pas la confondre. La seule et unique chose qui nous a fait affirmer qu'il s'agissait était cette bague. Mais passer une bague au doigt d'un cadavre est très facile. Le petit détail qui a trompé tout le monde…
-Seulement, c'était bel et bien la bague de Yoko qui a été retrouvée. Il y avait ses initiales.
-Soit l'assassin avait volé Yoko en amont, lui prenant sa bague et ses bijoux. Soit Yoko était complice voire l'assassin lui-même. Elle aurait simulé sa mort, pour une raison que j'ignore. Se serait cachée sous une fausse identité, aurait recommencé une nouvelle vie.
Elle se tut un moment, repassant dans son esprit toutes les connections qui se faisaient en même temps.
-Et cette nouvelle identité était celle d'Eiko Tôga. Voilà pourquoi les autorités n'ont jamais réussi à contacter sa famille. Parce que cette famille Tôga imaginaire n'existe pas, pas plus que son nom. La femme qui est réellement morte à l'auberge se nomme Yoko Fujiwa.
Une comédienne… L'image revint dans l'esprit de Tokito. Comédienne jusqu'au bout. Elle avait totalement monté son nouveau personnage. Allant même jusqu'à lui donner un nouveau nom. Mais certaines choses ne trompaient pas. La cicatrice, toujours dissimulée par le maquillage. Et ce pendentif dont elle n'avait jamais pu se séparer, pour une raison sentimentale sans doute.
Tokito resta un moment les yeux dans le vague, encore sous le choc de leur découverte.
« Eiko… ou Yoko peu importe, quels autres secrets nous caches-tu ? ».
J'espère que vous aurez envie d'en savoir plus sur cette Eiko/Yoko ^^ Et aussi de consoler ce pauvre Akira qui se fait des idées :3 (pauv' p'tit chou, que je maltraite !
Akira : je hais cette auteure...
Auteure : je sais, et c'est pour ça que je t'adore ! :D)
