La franchise et l'univers de Fire Emblem ne m'appartiennent pas. Ils ont été créés par Shouzou Kaga, et développés par Intelligent Systems.

Il s'agit ici d'une Fanfiction.
Timeskip Alternative.

Zakuro Ruby Kagame
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Et Cinq ne Devinrent qu'Un

Je n'avais pas remis les pieds ici depuis longtemps. Tellement longtemps. Bien trop longtemps. Si j'ai tout fait pour oublier, je me rappelle toujours parfaitement du dernier jour où j'ai quitté ces murs. Du jour où j'ai tout abandonné sans même me retourner. Mes amis, mes espoirs, et d'une certaine façon ma demeure. J'ai été naïve de croire que peut-être...

—Nous arrivons, votre Altesse.

Bien trop naïve. Si je suis ici aujourd'hui, c'est parce que quelque chose réclame mon attention. Quelque chose de bien plus grand que la libération d'Adestria, que l'unification de Fódlan.

—Bien, allons-y.

Assis en face de moi, Hubert semble tendu. Cela n'est que peu étonnant puisque toutes les personnes ici présentes réclament ma tête afin de mettre fin à la guerre. J'ai en quelques sortes l'impression de me jeter dans la gueule du loup. Enfin, dans la gueule du Dragon. J'espère que tout ceci n'est pas un piège et que cela ne se transformera pas en règlement de comptes. Si j'ai pu mettre mes ambitions sous cloche et mes projets, le temps de quelques jours, j'ose espérer qu'ils en sont tous capables.

Les rayons du soleil m'aveuglent et tentent presque de chasser mon ombre lorsque celle-ci ouvre la porte de la diligence. Cela ne me donne qu'un peu plus l'impression que nous ne sommes pas les bienvenus. Nous ne pouvons plus reculer cependant, je suis après tout l'instigatrice de ce déplacement.

La herse grince, déformée par la bataille qui a eu lieu ici lors de laquelle mes troupes ont du battre en retraite. Amertume et regrets m'envahissent quand je pense à cette seconde défaite. Aucune ne pourrait cependant être plus difficile à supporter que ma première, lorsque dans la tombe sacrée, j'ai réalisée qu'il me faudrait avancer seule. Même si j'ai toujours été préparée à le faire, la déception de ne voir aucun de mes camarades me suivre fut plus profonde que le gouffre d'Oghma.

Tous nous dévisagent quand deux de mes soldats se mettent au garde à vous lorsque je passe devant eux pour traverser la place du marché. J'ai l'impression qu'hier encore, je faisais venir les meilleures armes des plus grandes forges de l'empire afin de m'entraîner.

—Ne vous éloignez pas de moi, votre Altesse.

—Ne vous en faites pas, Hubert, je réponds à mon homme de main. Nulle bataille n'aura lieu aujourd'hui.

—Leur faites vous vraiment confiance ? me demande très calmement mon vassal.

—Ils ont besoin de nous tout comme nous, nous avons besoin d'eux.

Et ce n'est pas peu dire au vu de ce qu'il se prépare dans leur dos. Dans notre dos à tous. Nous en avons tous conscience maintenant, assez pour mettre nos querelles de côté et pour conclure une trêve, même éphémère.

Lorsque j'arrive devant le vestibule dans lequel j'ai mis les pieds plus d'une centaine de fois, je me retourne pour dire à mes gardes de m'attendre. Aucun membre de l'armée impériale n'est le bienvenu en dehors des élèves qui étudiaient autrefois ici, c'est à dire un seul, puisque les autres... Je fais fi de ces pensées qui m'enchaînent à quelque chose de disparu depuis longtemps maintenant et traverse bientôt ce grand bâtiment d'un pas très sûr. Je me trouvais ici, il y a cinq ans, malheureusement, cela n'a rien changé... C'est une foultitude de souvenirs qui m'assaille. Des souvenirs que je pensais avoir chassé depuis longtemps. Certaines blessures demeurent même lorsqu'elles semblent cicatrisées...

Devant le hall de réception, les jardins traversés, Seteth m'attend. Debout, fier, impassible ou bien inébranlable qu'en sais-je, les traits de son visage son tirés sévèrement et son regard de Jade me condamne déjà à l'exécution. Nul doute qu'il me jetterai derrière les barreaux s'il en avait l'occasion. Lui non plus, ne m'a jamais pardonné l'affront que tous pensent que j'ai fait à Rhea, à la Déesse. Ils ne voient en moi qu'une ennemi, l'impératrice de l'empire. Ils ont raison.

Lorsque je suis enfin face à lui, c'est son silence qui me juge, et son regard qui ne décroche pas une seule seconde du mien. Qu'essaye-t-il de montrer ? Qu'il n'a pas peur ? Qu'il ne tremble pas ? Pitoyable, j'ai cessé de trembler alors que je n'étais encore qu'une enfant et que mon corps était violé et lacéré dans le seul but de chasser définitivement la Déesse de Fódlan, ainsi que toute son engeance.

—L'Archevêque vous attend.

Il se retourne et me montre son dos. Excès de confiance en lui, certainement pas en moi, car il serait très aisé pour Hubert de prendre la vie du plus proche conseiller de Rhea afin de nous éviter d'avoir à combattre un redoutable ennemi par la suite. Nous avons cependant passé un accord, et aucune tentative d'assassinat n'aura lieu tant que la menace que nous devons faire disparaître ne cessera pas d'être. Ne dit-on pas que les ennemis de nos ennemis sont nos amis ? Même si je n'irais pas jusqu'à employer ce terme, le danger que représente les Serpents des Ténèbres n'est plus a sous-estimer et est donc à l'origine de cette étrange et temporaire alliance que d'aucuns n'auraient soupçonné depuis le début de la guerre.

Nous prenons là encore un chemin que je connais par cœur pour arriver devant la salle d'audience de laquelle je suis plus d'une fois sortie mes convictions encore plus fortes. Les portes sont grandes ouvertes mais au lieu d'entrer, le conseiller et second en chef de l'armée se retourne.

—Rhea se trouve dans ses quartiers.

Je reste silencieuse, perplexe. Essayent-ils finalement de me tendre un piège ? Pourquoi l'Archevêque n'est-elle donc pas dans son bureau pour me recevoir ? Pense-t-il que je suis à ce point naïve, ou peut-être stupide ? Certainement pas. Ils ont tous vu de quoi j'étais capable et aucun ne s'attendait à voir mon visage derrière le masque de l'Empereur des Flammes. Personne ne s'était attendu à mes plumes sous les écailles, aussi sombres sont-elles. Ils savent qui je suis, ils savent que s'il m'arrivait quoique ce soit, l'armée impériale toute entière lancerait l'assaut sur Garreg-Mach. Ces paramètres pris en compte, je suppose que je peux aller rencontrer le Dragon sans craindre pour ma vie. Mourir maintenant serait fâcheux et regrettable, le champs de bataille sera mon unique tombeau.

—Elle vous attend, seule, prend la peine de préciser le Saint.

Voila qui ne plait que très peu à Hubert dont le regard chartreux étréci ne quitte plus les orbe de Jade du chevalier de l'Ordre. Me laisser seule en face de la plus redoutable de mes ennemis ? Chose impensable pour lui, du moins, pas sans un ordre direct. Et même malgré mes directives, je sais le garçon avoir du mal à rester en dehors de mon ombre. Il le faudra bien pourtant.

Je monte les marches, passe la porte, et pénètre dans les appartements personnels de l'Archevêque. Evidemment, cette dernière ne fait pas les choses à moitié et lorsque j'arrive devant l'intersection qui mène à une immense terrasse, je ne peux qu'imaginer le sentiment de puissance qu'elle doit certainement ressentir de voir le moindre individu passer la herse sous son regard accusateur. Elle s'est auto proclamée juge de toute âme, voila bien là la principale raison de notre conflit d'ailleurs, et donc le cœur de cette guerre.

J'ouvre les portes de sa chambre sans même frapper. A quoi bon, elle sait que je suis déjà là. Ce n'est pas le moment de me défiler et cela n'a jamais été dans mes intentions, alors je fais un pas en avant, et entre dans la tanière du Dragon.

Debout devant son miroir, Rhea a laissé tomber sa robe d'Archevêque et sa cape de soie bleue pour une tenue que j'imagine, bien plus aisée à porter lorsqu'il y a une bataille à mener. Une tunique blanche recouverte de morceaux d'armure dorés. Dans son dos, ses longs cheveux de Jade sont tressés et sur sa tête, nulle trace de son diadème, de sa factice couronne. Les deux ailes de dragon qu'elle revêt semblent me souffler son nom. Je suis face à Seiros.

—Alors vous êtes venue.

Si Rhea a tant de fois fait preuve de douceur même accompagnée d'une extrême sévérité, aujourd'hui rien de cela n'est plus. En tout cas, plus face à moi. Dans le reflet de son regard, à travers le miroir, je lis toute sa colère, sa déception à mon égard.

—Vos armées sont-elles prêtes ? je demande sans prêter attention à son observation.

Si nous sommes ici aujourd'hui, cela est après tout entièrement de mon fait. La menace que représentent les serpents, et leurs projets, je suis la seule à les avoir vus et entendus d'assez près pour les comprendre. J'ai été leur expérience, leur jouet, leur instrument qu'ils pensaient pouvoir manipuler à leur guise. J'ai toujours su demeurer proche de mes ennemis et aujourd'hui, je suis obligée de revoir mes plans. Je ne peux plus œuvrer aux côtés de monstres pareils, pas si Fódlan tout entier doit en payer les conséquences. A quoi bon l'unifier sous les couleurs de l'empire si des imposteurs sont remplacés par d'autres ? Mon peuple ne sera asservi ni à une puissance divine, ni à une puissance maléfique.

—Elles le sont, l'Archevêque répond.

Je ne quitte pas cette grande femme des yeux, ni lorsqu'elle termine de placer sa cape sur ses épaules, ni lorsqu'elle replace les fleurs de Lys dans ses cheveux. Elle non plus, ne me lâche pas une seconde quand elle me regarde l'approcher au travers du miroir. Lorsque je suis assez proche d'elle, elle s'immobilise et laisse mes doigts s'aventurer dans ses longueurs. C'est la première fois que j'ai pareils geste avec elle alors que je place correctement les pétales blanc derrière ses oreilles en pointe parfaitement dissimulées. Je crois avoir déjà fais ceci lorsque j'étais petite, car cette odeur, son odeur, qui m'envahit, qui m'enveloppe, qui me bercerait presque... A quelque chose de familier et d'agréable. Ce geste est comme le symbole de la paix qui nous lie, le calme avant la pluie annonçant la tempête.

Ses yeux de Jade m'observent avec sévérité, j'imagine que pour elle, je ne suis que déception. Qu'essaye-t-elle de lire dans mon regard parme impassible, dans mon expression froide et figée ? Cherche-t-elle la petite fille que j'ai été, ou bien me condamne-t-elle pour mes crimes, ceux dont je suis déjà responsable et ceux que je m'apprête à commettre ?

—Puisque vous avez passé ces cinq dernières années à Fhirdiad, j'imagine que Dimitri vous apportera son soutient.

—Pourquoi, Edelgard ?

Je fais un pas en arrière quand je crois voir son visage se détendre, et lorsque j'imagine lire de la peine dans son regard de Jade qui cette fois, me vrille directement et non plus au travers de l'épais morceau de verre.

—Les Hresvelg ont toujours été les plus grands alliés de l'Eglise, elle m'explique comme si je l'ignorais. Pourquoi nous avoir tous trahis ?

—Trahis ? je répète. Je n'ai jamais trahis qui que ce soit puisque je n'ai jamais affirmé avoir foi en l'Eglise.

Je tourne la tête, détourne les yeux avant de faire un pas, puis bientôt un suivant. Combien de fois ai-je imaginé avoir cette discussion avec elle ? Combien de fois me suis-je dit que l'offensive était la seule et unique solution. Si au début, je pensais pouvoir libérer mon peuple de façon pacifique, c'était jusqu'à l'exécution des hommes de Lonato. Discuter avec une femme qui n'a aucune pitié ? Perte de temps.

—Je refuse de vivre dans le mensonge, Rhea ! L'Ordre, l'Eglise, tout n'est que simulacre ! Vous forcez le peuple à n'avoir qu'une seule et unique croyance et ainsi, vous faites taire les convictions de chacun ! Dissimuler la vérité, répandre les mensonges... Voila ce que vous faites ! je hurle presque en plantant profondément mes yeux parme dans les siens. Vous n'hésitez pas à faire exécuter quiconque tente de s'opposer à vous, et vous osez me demander... Pourquoi ?!

Elle ne dis rien, elle me laisse déverser ma haine, ma colère, ma rage. Elle me laisse inonder la pièce de l'avanie que je lui fais, à elle et à sa défunte mère que tous continuent de prier. Elle ne dit rien, et son silence n'en est que plus insupportable.

—Pensez vous vraiment que la vie d'une personne vaut mieux que celle d'une autre, pour seule raison la maison dans laquelle cette personne serait née, ou bien, les emblèmes qu'elle porterait ? je reprends plus calmement. En taisant ce système inégalitaire et injuste, vous l'encouragez.

Mais tout ce qui importe, c'est l'Ordre, n'est-ce pas ? Je sais que c'est ce qu'elle pense, et si des paroles étaient suffisantes pour faire cesser la guerre, alors je n'aurais jamais eu a provoquer celle-ci. Il n'y a que par la force que l'on peut faire chuter un tel pouvoir et nul doute que quand les Serpents ne seront plus, il nous faudra la reprendre. Un système de caste injuste, des gamins torturés, quelle importance tant que l'Ordre de Seiros maintien le pouvoir sur tout le continent ?

—Vous êtes resté au dessus de tout et de toute chose si longtemps Rhea, que vous avez fini par ne plus accorder aucune importance à ce qu'il se passe tout en bas. Des gens souffrent, et à la place de sa battre, ils attendent et ils prient... Pour finir par mourir !

Ses yeux plissent vers moi, je sais qu'elle est contrariée et si elle le pouvait peut-être qu'elle me couperait la langue, au mieux, sinon la gorge pour oser lui manquer ainsi de respect, et le tout sans ciller. Mais devant elle, je ne baisserai jamais la tête. Il ne s'agit pas de fierté, mais du combat que j'ai décidé de mener.

—Nous n'avons pas tous le luxe de pouvoir choisir nos alliés... je finis par conclure.

J'ignore pourquoi j'ai le cœur qui se serre dans ma poitrine lorsque je dis ces mots, lorsque je réalise que tous mes choix, à moi, demande des sacrifices. Pense-t-elle que je me suis alliée avec les Serpents de bonne volonté ? Non, je n'avais pas d'autre choix si je voulais espérer gagner ce combat. Et aujourd'hui, face à elle, je suis prête à tous les faire tomber même au risque de perdre une partie de mon armée. Que ne comprend-elle pas ? Elle n'est pas la seule à être prête à tout pour arriver à ses fin.

—Vous comme moi, nous nous ressemblons sur bien des points.

Elle me donne l'impression de lire en moi quand elle dit cela, comme ma propre mère le faisait. Je sais cependant que rien ne me fera changer d'avis, que ce soit la compassion qui subsiste derrière son expression qui se veut salvatrice, que ce soit la douceur qui s'échappe de son corps pour venir envelopper mon cœur. Et son regard, ses deux Jades qui me vrillent, qui me perforent. Les Hresvelg ont toujours été les plus grands alliés de l'Eglise, alors... Pourquoi ? Pourquoi ne pouvions nous pas marcher à côtés, pourquoi n'a-t-elle pas une seule fois voulu m'écouter ? Simplement car nos ambitions, nos projets, vont bien au delà des limites que représentent nos raisons.

Je n'ai plus rien à dire mais mes lèvres s'entrouvrent sur des mots qui ne sortiront jamais de ma bouche, puisqu'au même moment, quelqu'un frappe à la porte et entre avant de frapper sur mon cœur. Le silence habille mes lèvres quand la jeune femme entre d'un pas sûr, me regardant à peine comme si je faisais déjà partis du décors, un futur trophée peut-être, celui de leur victoire. J'ai de nouveau l'impression d'être étudiante à l'Académie des Officiers, pendant une seconde, peut-être deux. Le temps lui-même s'est arrêté. Je me revois l'observer, je me revois la regarder, je me souviens... ô combien je pouvais l'admirer. Elle, la seule qui su m'écouter et comprendre mon cœur quand moi-même en était incapable, celle que j'aimais en secret, avec qui je voulais avancer. Mon professeur.

C'est la première fois que je la revois depuis sa disparition au monastère, il y a cinq ans déjà. Bien sûre, j'ai tout de suite été mise aux faits lorsqu'elle est mystérieusement réapparue, galvanisant ainsi les troupes de Rhea, toute son armée. Je n'imaginais pas cependant que la revoir, en face de moi, si... proche de moi, me ferait autant d'effet. Si j'ai cessé de trembler devant mes ennemis il y a de nombreuses années, elle est la seule, aujourd'hui, à pouvoir ainsi m'ébranler.

—Claude et ses troupes viennent d'arriver, elle informe l'Archevêque. L'armée du Royaume avec Dimitri à sa tête ne devrait plus non plus tarder.

Rhea ne fait qu'un geste de la tête et cela suffit pour que Byleth en fasse autant. Elles se comprennent sans même avoir à se parler et je dois avouer les envier, l'une en particulier. Une part de moi en voudra toujours à Rhea, d'avoir été celle pour qui, son épée se leva, dans le tombeau sacrée. J'ai tant espéré que ce jour là, mon professeur me suive que la déception fut-elle que j'ai cessé de croire en tout. Pour avancer, mon cœur est définitivement devenu muet. C'est une douleur du passé qui, je le sais, ne pourra jamais cicatriser.

Elle ose enfin un regard. Si elle l'a probablement voulu bref, ses yeux sont pourtant maintenant amarrés dans les miens et j'imagine qu'elle a autant de mal à s'en détacher que j'en ai de la peine. Me détestes-tu, Byleth, pour tout ce que j'ai fais ? Que dissimulent ses pensées ? De la colère ? De la haine ? Peut-être des regrets ? J'imagine que je ne le saurai jamais, j'ai perdu ce privilège, celui de pouvoir, avec elle, simplement discuter.

C'est avec une déception d'une profondeur non mesurable et le cœur douloureux que je sors des appartements de Rhea pour m'en aller rejoindre mon allié. La journée ne fait que commencer et ce soir nous marcherons en direction du territoire des Serpents, je ne peux me laisser ainsi aller, à des souvenirs ébranlés, difficile à ne serait-ce que supporter. J'ai il y a bien longtemps maintenant renoncé à aimer, j'ai choisi d'oublier. Tout oublier.

Je descends les marches du hall de réception, Hubert de nouveau dans mes pas, mais m'arrête bien rapidement quand je reconnais devant moi, une silhouette bien familière, encore une fois.

—Yo, Edelgard !

L'homme qui a tant de fois prôné la neutralité s'approche comme si de rien était. Un jour lui aussi deviendra mon ennemi, ce qui fait, de fait, déjà de moi la sienne. Il ne voulait prendre part à aucun combat mais puisque les serpents se trouvent sur son territoire, lui non plus n'a pas le choix.

—Claude, je le salue avant de l'observe de haut en bas, et puis de bas en haut.

Il a l'air si différent de lorsque nous étions encore étudiants à Garreg-Mach, plus grand, plus fort. Sa tresse n'est plus, ses cheveux sont brossés en arrière et les vêtements qu'il porte lui donne une allure plus responsable. Une allure seulement, car j'ai également la sensation qu'il n'a pas du tout changé, il me parait toujours aussi joueur, aussi espiègle, aussi sournois, calculateur. Lorsque je tente de percer à jour les pensées que dissimulent ses yeux émeraude, je ne trouve absolument rien. Claude, comme moi, ne laisse jamais rien au hasard. Après tout, ce n'est pas pour rien qu'il porte le titre de Génie Tactique.

—Son Altesse est-elle toujours aussi sérieuse ? il demande en souriant un peu moqueur.

—Il semblerait que vous, ne le soyez pas soudain devenu.

—Vous avez raison, il me confirme sans gêne. Il faut dire qu'être l'impératrice de tout un empire doit incomber bien des responsabilités.

Comme s'il ne savait pas lui-même ce que cela impliquait, héritier de l'alliance, mais aussi de... Je me secoue la tête, je sais que si je poursuis dans son sens, il viendra à bout de mon énergie avant même que je ne le réalise. Quel dommage, tout de même, que l'homme insiste tant pour rester neutre dans le conflit qui oppose l'empire à l'Eglise. Il serait un si bon allié, et surtout, je sais qu'il partage mes idéaux. S'il ne se met pas en travers de ma route, alors je ne créerai aucun trouble sur son territoire, s'il interfère cependant, je n'aurai aucune pitié.

—Vous parliez d'informations capitales dans votre lettre, puisque nous sommes ici, vous pouvez maintenant m'en dire plus.

—Lorsque tout le monde sera là, je vous ferai en effet part de ce que nous avons appris.

—Vous continuez de vous méfier ? s'étonne à moitié le métisse.

—Contrairement à vous, toutes les personnes ici présentes veulent me voir derrière les barreaux, au mieux, si ce n'est ma tête séparée de mes épaules.

—Croyez le ou non mais cela n'est pas mon cas, il m'assure sûr de lui.

—Calculateur comme vous êtes, Claude, je sais que vous avez déjà pensé à un bon nombre de moyen de vous échapper si cette réunion venait à mal tourner.

—Haha, il se met à rire presque trop joyeusement, l'on ne peut rien cacher à l'impératrice de l'Empire d'Adrestia. Mais vous avez encore raison, après tout, la retraite stratégique est souvent une excellente solution.

Je prends congés auprès de Claude, loin de moi l'envie de m'éterniser à ses côtés et d'entendre ses techniques de stratège ou de manipulateur plus longtemps bien qu'une partie de moi trouve cet échange nostalgique. Me retrouver dans le monastère, en présence de certains de mes anciens camarades... a bien plus d'impact sur moi que ce que j'avais imaginé. Je suis restée si longtemps sur les champs de bataille ou bien à Enbarr que me trouver seulement ici, comme si rien n'était jamais arrivé... Et pourtant, plus rien n'est comme avant.

—Partez sans moi, Hubert, je fais en me tournant vers mon vassal, il y a un endroit où je souhaiterais me rendre.

—Si vous me permettez, votre Altesse, je pense que vous ne devriez pas rester seule en ces lieux.

—Cessez de vous faire du soucis pour moi, et s'il devait se passer quelque chose, je saurais me défendre.

—Permettez moi de vous accompagner, Dame Edelgard, insiste l'homme aux allures sombres.

—Pensez-vous que votre impératrice est incapable de veiller à sa propre sécurité ? je m'offusque en plaçant le dessus de ma main sur mes hanches.

—Bien sûr que non, jamais je n'oserai penser quelque chose d'aussi grotesque de son Altesse.

—Bien, alors laissez-moi.

Il me fait une révérence et me laisse m'éloigner. Son regard me brûle jusqu'à ce que je me trouve assez loin de lui pour qu'en me retournant, je ne l'aperçoive même plus. Je sais que si je n'avais pas autant insisté, il serait là, quelque part à me surveiller sans même que je ne m'en rende compte. Peut-être même est-ce déjà ce qu'il fait. Lui non plus, ne laisse rien au hasard, et il ne laisserait surtout jamais quoique ce soit m'arriver. Pas uniquement parce qu'il est mon vassal, mon serviteur, ou mon allié. Surtout parce qu'il demeure mon ami. Il l'a toujours été.

Je sors des bâtiments avec une impression de suffoquer tant les souvenirs que j'ai tenté d'effacer de ma mémoire viennent me percuter dés que je pose les yeux ici et là, et je sais n'avoir encore rien vu puisque je me rends dans l'endroit qui me tiens le plus à cœur au cœur du monastère. L'âme même de Garreg-Mach, là où il est possible d'admirer tout Fódlan, à l'interface du ciel et de la terre. La Tour de la Déesse. Jamais je n'aurais pu imaginer remettre les pieds ici si vite, si cette occasion s'était présentée à moi un jour d'ailleurs.

Lorsque mon regard se pose sur Fódlan, sur ses plaines, sur ses vallées, sur ses forêts, j'ai l'impression que tout est encore possible. J'ai l'impression que ce moment de temps que je vis à l'instant s'est décroché du reste, que la guerre et ses ravages n'ont jamais eu lieu. Alors qu'il y a quelques semaines encore, le sang coulait pour imprégner la terre, les hurlements s'échappaient pour transcender l'air, aujourd'hui, j'entends le souffle de la paix. Une paix éphémère, qui, je le sais, ne durera qu'un seul instant.

—Je savais bien que je vous trouverai ici.

Mon cœur, muet, tente de parler lorsque je me retourne. Je dois pourtant faire fi des maux qui s'en échappent, je ne dois surtout pas la laisser avoir, sur moi, un quelconque impact. Si ce n'est pas déjà fait.

—Je savais bien que vous viendriez.

Son expression impassible est la même qu'autrefois, lorsque je n'avais aucune idée de ce qu'elle pensait de moi, même lorsque je me confiais à elle, lorsqu'elle se confiait à moi. Ces quelques nuits que nous avons passées ensembles, à discuter, ces quelques après midi quand nous prenions le thé. Je dois me faire une raison, ces jours sont derrière moi, et ne seront plus jamais devant, en aucun cas.

—De quoi avez vous parlé avec Rhea ?

Elle me pose la question sans détour, sans ciller, sans hésiter. Je sais que tout n'est que curiosité car peu importe que je lui réponde ou non, l'Archevêque le fera de toute façon.

—Je crois que cela ne vous concerne en rien, Professeure.

Ses yeux de Jade auxquels je ne suis toujours pas habituée tant ils sont le reflets de ceux de mon ennemie me vrillent et pendant une seconde j'ai l'impression de les voir luire. Je l'ai interpellée, elle n'a jamais apprécié qu'on lui tienne tête.

—Après avoir ignoré ma présence tout à l'heure je trouve votre curiosité très mal placée, je rajoute alors pour la provoquer.

Les mauvaises habitudes sont tenaces et me rappellent encore une fois tous nos moments passés ensembles. Son impertinence défiait la mienne et face à elle, je n'ai cessé d'échouer. J'ai cependant décidé de ne plus jamais baissé les yeux, et de ne plus jamais perdre. C'est une promesse que j'ai faite en secret la dernière fois que nous nous sommes croisées, au sommet de cette tour, quand nous avons dansé.

—Pourquoi êtes vous ici, Edelgard ? A Garreg-Mach. Vous prétendez vouloir combattre les Serpents mais ce faisant, vous vous séparez de toute une partie de votre armée.

—Mon armée ? je répète. Ils ne constituent en rien mon armée, au mieux des alliés éphémères dont j'aurais un jour ou l'autre du me séparer. Ils étaient peut-être mes alliés d'hier mais sont mes ennemis d'aujourd'hui.

Mes propres mots sont dur puisqu'ils sont le reflet de la situation actuelle dans laquelle l'Ordre, le Royaume, l'Empire et l'Alliance ont du passer marcher pour justement les défaire. Les amis d'autrefois peuvent devenir les ennemis de demain, n'est-ce pas ?

—Vous n'aurez plus aucune chance contre l'Eglise après cela.

—Que dois-je comprendre par là, Professeure ? je demande sèchement en croisant mes bras sur ma poitrine. Que vous avez à un moment pensé que l'empire l'emporterait ou bien, que vous me sous-estimez tant que vous me pensez incapable de mener mes soldats à la victoire ?

—Gagner ou perdre, cela est sans importance si vous aussi, vous mourrez.

—Si je meurs sur le champs de bataille en arrachant la victoire des griffes de Rhea, je sais que l'empire sera libre, et si je perds alors je serai allée au bout de mes convictions et j'aurai tout tenté. Quoiqu'il en soit, Professeure, je refuse de rester sans rien faire pendant que le peuple souffre.

—Votre arrogance n'a vraiment que pour égale la grandeur de vos projets, même moi, je suis obligée de l'admettre.

Qu'est-ce qu'elle raconte, maintenant, alors qu'elle s'approche lentement de moi pour se tenir debout, face à Fódlan. J'ai du mal à réaliser qu'elle est à mes côtés... J''ai tant de fois pu en rêver.

—Professeure, je murmure, il y a quelque chose que je n'ai jamais eu l'occasion de vous dire et j'ignore si j'en aurai encore la possibilité demain.

Elle tourne la tête et amarre ses orbes de Jade et légèrement ambré sous les rayons dorés dans mon regard parme. Il y a quelque chose, des mots que j'ai prononcés en secret, des sentiments dont je n'ai jamais pu lui faire part. Je sais que c'est aujourd'hui ou jamais, et jamais ne m'a jamais semblé si proche alors, j'essaie d'arrêter de trembler.

—Je suis navrée pour ce qui est arrivé à votre père il y a cinq ans. Si j'avais été au courant de leurs projets alors...

—Je sais que vous n'y êtes pour rien, Edelgard, et pour ma part, je n'ai jamais eu besoin de vous pardonner.

Je me soustrais à son regard, je suis en train de fuir tant j'ignore comment réagir. Elle me surprend, mais elle m'ébranle au moins autant. Cette emprise qu'elle a sur moi n'a jamais cessé d'être, peu importe la distance qui peut nous séparer.

—Cependant, vous m'en voulez encore.

—Vous en vouloir ? elle élève la voix me forçant à lui faire face. En effet, je vous en veux. Mais je ne vous en veux pas pour vos choix, je vous en veux seulement de m'avoir poussé à en faire.

J'ai l'impression que mon cœur manque un battement et ses yeux ne décrochent pas une seule seconde des miens. Sa voix ne tremble pas, comme son corps. Elle me parait si forte, une ennemie que je sais avoir du mal à abattre si elle se met en travers de mon chemin. Et je sais qu'elle le fera car jusqu'au bout, elle cherchera à me faire revenir sur mes pas.

—Vous avez préféré rester seule plutôt que de me parlez de vos doutes, de vos craintes, ainsi que de vos peurs. Vous avez préféré agir dans l'ombre de tous, quitte à vous égarer, prête à vous sacrifiez pour des projets dont vous ne m'avez pas une seule fois parlé ! Si vous vous étiez confié à moi, peut-être que...

—Cela n'aurait rien changé, Professeure, je la coupe. Si tel était vraiment le cas, ce jour là, dans le tombeau sacrée, vous n'auriez pas levé votre lame contre moi.

—Pourquoi ne m'avoir jamais fait confiance, Edelgard ?

—Détrompez-vous, c'est justement car je vous ai fait confiance que j'ai autant douté. Mais ces jours là sont derrières nous, l'heure n'est plus aux regrets.

—Il ne se passe pourtant pas un seul jour sans que je n'y pense.

Qu'est-ce qu'elle raconte, maintenant ? Tente-t-elle de me manipuler ? Si tel est le cas, cela n'a aucune chance de fonctionner. Mes sentiments pour elle ont eu beau être grands, j'ai fini par les sacrifier, eux aussi, jour après jour, je les ai fait taire, je les ai lentement étouffés. Un poids qui me retenait prisonnière de mon passé.

—Edelgard !

Ses doigts se sont resserrés autour de mon poignet au moment où je m'apprêtais à la fuir. Lui faire face n'est que trop difficile, et surtout inutile. Nous sommes toutes les deux bien trop entêtées et que nous le voulions ou nous, les jeux sont déjà faits. Cela fait un moment maintenant que sur mon immense échiquier, les pièces ont avancé.

—A cause de vous, j'ai du choisir entre la raison et le cœur.

—Le cœur ? Savez-vous seulement ce que c'est ?

Elle prend une expression tirée et son regard me braque comme si elle était soudain très contrariée. Que croit-elle pouvoir faire avec moi ? Je suis l'impératrice de l'Empire d'Adrestia et elle n'est plus mon professeur.

Elle ne relâche pourtant pas son emprise, ni après une seconde, ni après une douzaine au moins, bien au contraire. J'ai l'impression qu'elle pourrait me briser le poignet, et puis, elle ose un peu plus s'approcher. Cette fois, c'est sur ma joue que je sens la présence de ses doigts, et la chaleur qui s'en dégage, douloureuse, qui va directement torturer mon cœur.

—Nous ne sommes plus à l'Académie des Officiers, et je ne suis plus votre élève... Alors cessez ce petit jeu avec moi.

—J'ai pourtant encore tant à vous apprendre. Vous parlez d'un jeu, Edelgard, mais vous comme moi savons très bien qu'il n'en est rien.

—Cette époque n'existe plus depuis longtemps... je souffle en tentant de garder mes yeux loin des siens. Si j'ai pu oublier, tachez d'en faire autant.

—Je ne vous crois pas.

Son souffle me ramène à elle. J'ai l'impression qu'elle me supplie. Qu'elle me supplie d'arrêter. Qu'elle me supplie de la regarder. Elle le sait, elle sait l'impact qu'elle a sur moi, elle connait parfaitement les conséquences de sa présence, et encore bien plus celles de son absence. Nous ne sommes pas si différentes elle et moi, nous avons du faire des choix.

—Qu'est-ce que vous faites ?

Mais elle ne répond pas, elle se contente de m'observer, de me jauger, peut-être tente-t-elle de lire dans mes pensées. Elle n'y trouvera aucun plan, cependant, peut-être seulement les vestiges de mes sentiments.

—Ne feignez pas la surprise, nous n'avons jamais eu besoin de mots pour nous comprendre...

Pourquoi n'arrivé-je plus à bouger ? Pourquoi suis-je immobilisée, comme à des chaînes de nouveau attachée ? C'est elle, c'est elle qui me fait un tel effet. Elle a ce don, celui de me figer, de me laisser pantoise, décontenancée, elle met à terre ma fierté. Face à ce regard profond, elle éprouve ma raison, me prive de toute réflexion. Comment peut-elle seulement oser ?

Puis elle s'approche, lentement, et c'est mon cœur qui implose lorsque je sens son souffle chaud mêlé au mien, lorsque ses lèvres s'arrêtent à seulement quelques centimètres des miennes, lorsque son odeur de pin m'enveloppe et m'emporte. La seconde d'après les battements cessent, et tout s'arrête. Elle fait disparaitre la souveraine que je devrais être.

—Renoncez, Edelgard...

Ce ne sont ni mes sentiments ni mon cœur qui dansent mais mes doigts sur le même son qu'une détonation dans l'air. La repousser vient de me demander plus de force que ce que je ne pourrai jamais admettre.

—Comment pouvez-vous seulement osez vous servir de mes sentiments, et ainsi me manipuler ?

C'est son regard cette fois qui se soustrait au mien quand sa main se pose sur la trace rouge que je viens de graver sur sa joue. Si je n'avais pas aussi renoncé à mes larmes, je suis certaine que celles-ci couleraient bien qu'elle n'en vaille pas la peine.

—Me demander de passer le reste de ma vie de nouveau dans une cage, Professeure, et de renoncer à mes projets, à tout ce en quoi je crois... je murmure faiblement. Je pensais mériter plus de respect que cela ! je hurle ensuite.

—Au moins, vous resteriez en vie, Edelgard ! Je suis certaine que Rhea ferait preuve de clémence si je lui demandais !

—De clémence vous dites ? Est-ce la même clémence que celle dont elle a fait preuve envers les soldats de Lonato ? envers son fils ? Ou bien peut-être parlez-vous de celle qui a guidé nos lames sur les côtes de Rhodos lorsque nous avons nous-mêmes exécutés les fidèles de l'église occidentale ?

Mes mâchoires se ferment l'une sur l'autre et plus aucun son ne veut franchir mes lèvres tant je suis prise de colère. Elle ne comprend pas, elle n'a jamais comprit. Comment le pourrait-elle, après tout, elle qui est restée si longtemps vierge de toute influence ? Et puis, je ne dois pas oublier. Je ne dois pas oublier qu'elle a déjà choisi.

Je fais un pas en arrière et me retourne. Si les larmes ne sont plus depuis longtemps maintenant, je sais que leur souvenir peut encore marquer mon visage. Je refuse de lui montrer. Je refuse de faire preuve de faiblesse et de sensibilité devant elle.

—Je dois vous remercier pour une chose, Professeure, je lui avoue une dernière fois. Grâce à vous, j'ai appris qu'il était vain d'espérer.

Mes propres mots sont insupportables à entendre mais suintent pourtant d'une étonnante vérité. Si j'avais renoncé à l'espoir, à rêver, c'était jusqu'à la rencontrer. Elle m'a montré qu'il m'était encore possible d'aimer mais à quoi bon ? Il n'y a que désespoir au bout du chemin, désespoir et désolation. Comment le sien et le mien pourraient-ils se rejoindre ?

—N'oubliez pas ce que je vous ai dit la dernière fois, lorsque les choses seront terminées, si nos routes se recroisent...

L'une d'entre nous devra mourir, et il est hors de question que j'échoue une fois de plus face à elle. Si son cœur a toujours été muet, le mien est mort. Cela fait maintenant bien des années. Bien trop d'années.

J'ai regagné mes quartiers très rapidement et Hubert monte désormais la garde devant la porte de ma chambre. Du moins, la chambre que j'avais autrefois. J'ai conseillé au jeune homme de se reposer également puisque nous partirons bientôt au combat mais il n'a eu que faire de mes recommandations, insistant sur le fait que ma vie était de loin supérieure à la sienne. C'est quelque chose qui me désole et qui encore prouve que ce système de castes n'est que tromperie et injustice. Pourquoi ma vie aurait-elle plus d'importance ? Uniquement car je suis née dans la maison Hresvelg ? Car je suis la souveraine d'Adestria ? Si mon titre représente un devoir que j'ai volontiers accepté de supporter, il n'en reste pas moins un poids. Mais je fais cela pour que les autres, après moi, puissent avoir le choix...

Je partagerai mes informations avec le reste des troupes lorsque nous nous mettrons en route, dans un peu plus d'une heure. Un risque pour eux, certains osent dire, mais si je révélais tout maintenant cela serait dangereux pour moi. Comment puis-je savoir qu'après leur avoir révélé l'endroit où se dissimulent les serpents, ils ne m'exécuteront pas ? Cela ne sert à rien d'y penser, puisque, dans quelques heures, les dés seront jetés. Mon destin est déjà scellé, je peux au mieux, le retarder. Que je gagne ou que je perde, je sais que mes jours sont comptés.

Je fais le tour de ma chambre plusieurs fois, rien n'a changé. C'est étrange, les fleurs ne sont pas fanées mais je ne crois pas au miracle alors, quelqu'un a du continuer de les arroser, ou bien, les a changées. J'ai l'impression que mon parfum est encore partout, et que cette pièce s'est soustraite au temps lui-même. Si de la poussière ne recouvrait pas les étagères, je pourrais presque croire que j'y dormais, encore hier.

Mes yeux s'agrandissent lorsque j'approche de mon bureau et que, du dessous d'une pile de livres, je tire une feuille de papier qui a à peine jauni. Je me souviens parfaitement du jour où j'ai dessiné ce portrait. J'imaginais là encore, que peut-être, elle ferait le choix de m'accompagner. Mais j'avais tort.

Dame Edelgard ne souhaite recevoir personne, j'entends derrière la porte.

Laissez-moi entrer, Hubert !

Je reconnais parfaitement les voix qui s'élèvent à l'extérieur, dans le couloir. Celles de mon serviteur et... de mon professeur ? Pourquoi ? Pourquoi est-t-elle là ?

Dois-je utiliser la force pour que vous me laissiez passer ?

Je crains ne pas pouvoir vous laisser rencontrer son Altesse même si vous deviez en arriver là, Professeure. Sachez néanmoins que si cela arrivait, je serais sans pitié malgré l'estime que j'ai pu vous porter par le passé.

Par tous les Saints, vont-ils vraiment sa battre ? N'y en aurait-il pas un de plus intelligent que l'autre ? Si Hubert tente de calmer les choses, peut-être, bien conscient que nous sommes comme qui dirait en territoire hostile, je sais mon ancienne préceptrice dotée d'aucune patience et encore moins de savoir-vivre, alors, je décide d'intervenir.

—Pourrais-je savoir ce qu'il se passe ici ?!

—Votre Altesse, fait mon homme en se penchant vers moi. Veuillez me pardonner mais notre... Professeur, insiste pour vous voir malgré mes indications.

—Vous avez besoin que l'on monte la garde devant votre chambre maintenant, Edelgard ?

Entre mes doigts, je sens le papier se froisser. Est-elle venue pour m'énerver ? Si oui, cela fonctionne à merveille car déjà je sens la contrariété venir à bout de mon sang froid. Quelle désagréable personne quand elle s'y met.

—Contrairement à vous, Professeure, j'ai beaucoup d'ennemis mais comment pourriez-vous le savoir puisque vous avez disparu pendant cinq ans en abandonnant tout derrière vous ?

Son visage se crispe et elle pince ses lèvres. Si elle sait comment m'atteindre la réciproque est valable également. Je ne suis plus une enfant, je ne l'ai jamais été, mais la gamine qu'elle pensait tenter de voler autrefois s'en était allé avant-même qu'elle ne la voit. Je n'ai jamais eu besoin d'elle pour déployer mes ailes.

—Que faites-vous ici ? N'avez-vous pas mieux à faire en attendant notre départ ?

—Nous n'avons pas fini notre conversation tout à l'heure.

—Au contraire, Professeure. Il n'y avait plus rien à ajouter.

Je tente de refermer la porte mais son poing l'arrête en frappant contre le bois. La voir faire preuve d'autant d'agressivité est rare, même lorsque l'on combattait, en tant qu'alliés mais aussi en tant qu'ennemis.

—Votre Altesse ? demande l'homme aux plumes ébènes. Si vous le désirez je peux...

—Laissez-nous, Hubert.

—Bien, votre Altesse.

Je soupire et avance dans la pièce, ce qu'elle prend visiblement pour une invitation puisqu'elle me suit silencieusement. Je réalise que ce portrait d'elle que j'ai dessiné autrefois est désormais en piteux état, et malgré cela, je tente de le dissimuler.

—Je l'ai déjà vu, inutile de le cacher.

Comme cela est surprenant, alors elle a fouillé dans mes affaires ? Je suppose que j'ai perdu ce simple droit à l'intimité et à la vie privée au moment où je me suis révélée sous les traits de l'Empereur des Flammes, après tout. De toute façon, cela n'a plus aucune importance aujourd'hui et ce morceau de papier n'est bon qu'à être brûlé.

—Vous êtes sortie de ma vie pendant cinq ans, Professeure, pourquoi diable apparaissez-vous si souvent sur mon chemin aujourd'hui ?

—A mes yeux, Edelgard, vous êtes partie il y a quelques semaines seulement, elle me répond très franchement. Quant au fait d'être sortie ou non de ma vie, je crains que cela ne soit pas encore arrivé, elle ajoute sans détour.

—Que cherchez-vous ? A me torturer de votre présence ? je lui crie en me retournant brusquement vers elle. Vous sentez-vous à ce point désarmée face à moi pour jouer avec mes sentiments ?

—Vos sentiments ? elle répète feignant d'être étonnée. Ne prétendiez-vous pas les avoir laissés derrière vous ?

—Ne vous méprenez pas, Professeure, fut un temps où je vous admirais et où je vous considérais de bien d'autres façon qu'en tant que préceptrice. Aujourd'hui je ne peux plus me le permettre.

—Vous êtes tellement injuste, Edelgard.

Elle s'avance vers moi et ses doigts s'approche. J'imagine déjà leur présence sur ma joue, comme au sommet de la tour. J'imagine déjà devoir m'armer de courage pour de nouveau la repousser puisque je suis incapable de lui sommer d'arrêter. Mais rien ne se passe, du moins, pas comme je l'attendais. Sa main effleure la mienne, une seconde, peut-être deux, et elle se saisit du papier froissé. J'imagine que les fleurs sont également de son fait...

—Vous avez eu cinq ans pour oublier, ne me demandez pas d'en faire autant en seulement quelques jours.

—Ce que vous dites n'a aucun sens...

—Vous croyez ? elle demande. Ha, mais vous ne me faisiez déjà pas confiance lorsque vous étiez encore étudiante, pourquoi le feriez-vous aujourd'hui ? elle souffle ensuite presque peinée. Bien que je ne vous demande point de le faire, seulement de m'écouter.

Pourquoi mon cœur me fait-il si mal ? Pourquoi l'écouter est somme toute insupportable ? Lorsqu'elle était encore mon professeur, elle ne m'a jamais rien dit de ceci, alors... Pourquoi aujourd'hui ? Je ne sais plus quoi penser, je ne sais plus où se trouve le mensonge, la vérité. Est-elle sincère ? Tente-t-elle de me manipuler ? Et puis...

Elle attrape l'une de mes mains pour la poser sur sa poitrine. Mes oreilles sont chaudes et mes joues certainement aussi rouges que ma robe vermeille. A quoi joue-t-elle ?

—Vous sentez ? elle demande soudain.

—Je... Je ne sens rien, je réponds, déconcertée.

—C'est parce qu'il ne bat pas.

J'ai les jambes raides, à deux doigts de céder sous mon propre poids ainsi que sous celui de sa présence. Je suis l'impératrice de tout un empire, de la plus grande puissance de Fódlan alors... Pourquoi m'écrase-t-elle autant ? Pourquoi son regard me met à terre à sa seule façon de percer le mien ? Et son expression, entre la colère et... la tristesse ? J'ai l'impression qu'elle me condamne, qu'elle me flagelle, qu'elle me brise... Qu'elle me brise toute entière. Mon corps, mon cœur, mon âme... C'est mon esprit qu'elle ébranle et qu'elle fait voler en éclats.

—Puisque mon cœur est muet, les mots sont la seule arme que je possède pour tenter de vous faire comprendre, elle me contraint à entendre. Et vous savez bien mieux que moi que dans ce domaine, j'ai encore beaucoup à apprendre.

—Et ce n'est pas peu dire, je rajoute sans même m'en rendre compte.

J'ai l'impression de la voir sourire, pendant une seconde. Une très courte seconde qui me fait manquer un battement, l'un de ceux qu'elle n'a jamais pu ressentir. Ses doigts se resserrent autour de ma main, comme si elle refusait de me la rendre, comme si elle refusait de la lâcher. En ai-je seulement envie ? Même au travers de mes gants, je sens la chaleur de sa peau, et ce réconfort qu'elle m'apporte, cette sensation de me soustraire au temps lui-même. Pourquoi est-ce si difficile de la regarder ? Je suis tellement en colère... Tellement en colère qu'elle ne m'ait pas choisie. Mais cette colère n'est rien à côté du profond vide qu'elle a laissé à ce moment. Des battements de cœurs arrachés, des notes volées sur une portée à peine composée.

—Edelgard... elle murmure à présent. Si les mots ne sont pas suffisants, alors...

Je n'arrive plus à amarrer mes yeux ailleurs que dans son regard de Jade. Je préférai le bleuet mais je le trouve toujours aussi magnifique, particulier. Peut-être que la couleur de ses yeux et celle de ses cheveux a changée, mais elle... Demeure la même que par le passé.

Et puis, elle s'approche à nouveau, comme lors de ce moment à la tour mais cette fois, j'ai l'impression que son regard ne dissimule pas d'autre pensées que celles que reflètent ses mots déjà évaporés, qui continuent néanmoins de résonner en écho dans ma tête. Elle s'arrête à quelques centimètre de mes lèvres, assez près pour que je sente son odeur et nos souffles mêlés, mais encore assez loin pour que son absence se fasse... insupportable. Elle craint peut-être que je la gifle à nouveau, et elle aurait raison, mais lorsque ses lèvres se scellent au mienne, il m'est désormais impossible d'agir.

Ce baiser me prive à la fois de geste et de parole. Sa présence me donne la sensation de disparaître, ou du moins, l'impératrice que je suis censé être. Pendant une seconde, j'oublie que je suis une souveraine, et je me souviens que je ne suis qu'humaine. Les vestiges de ma fragilité, de ma faiblesse, de ma sensibilité reviennent au même moment que les ruines de l'espoir que j'entretenais jadis. Et quand elle s'éloigne pour noyer son regard dans le mien, tout s'écroule à nouveau. Je la vois mais l'imagine déjà s'en aller, me laissant derrière elle, avancer sans moi, m'abandonner. Ces larmes, que je pensais déjà cendres, enfouies au plus profond de moi-même sous les flammes que je revêts depuis cinq ans maintenant, s'écoulent lentement sur mes joues pour bientôt se briser.

Elle va disparaître, je le sens, je le sens au plus profond de moi, et cette sensation désagréable est effrayante. J'appréhendais de la revoir car je savais. Je savais que devant elle, de nouveau, je m'écroulerais. A ses yeux, la souveraine n'a jamais existé, quelque chose que je lui reprochais mais également... que j'admirais. Car elle était la seule à ainsi me considérer, seulement pour celle que j'étais et non pour une princesse héritière, destinée à gouverner. Alors qu'elle restait dans mon ombre, j'ai toujours cru qu'elle m'empêcherait de voler, surtout après son choix dans la tombe sacrée mais aujourd'hui encore, mes grandes ailes... Elle est là, à les soulever. Mais comment voler sans elle ? Tout me parait si vide, même le ciel.

—Professeure...

Mais elle me fait taire quand ses lèvres prennent la parole. Sa langue est cette fois plus bavarde et j'entrouvre légèrement la bouche pour lui répondre. Ce sont des étincelles qui courent sur ma peau, le vent qui hurle dans ma tête, des flammes qui dansent dans tout mon corps et la pluie qui continue de rouler sur mes joues comme si je découvrais la vie pour la toute première fois. De la tendresse et de la peine qui se mêlent parfaitement, qui se séduisent pour ne faire qu'un, comme mon cœur et le sien, pendant une seconde. Une seconde arrachée au temps.

Après cela, le seul fait de penser est difficile mais tout ce dont j'ai conscience, c'est qu'elle me prend dans ses bras et que les miens se resserrent autour d'elle comme si elle était soudainement la dernière chose sur terre. Une chose que je refuse qu'on m'enlève. Et pourtant, je sais qu'un jour, fatalement... Le temps reprendra son cours. Il le fait à présent.

—Vous pactisez avec l'ennemie, Professeure, je souffle contre sa poitrine à demi-mot.

—Vous en faites autant, Edelgard... elle murmure près de mon oreille. Sachez cependant que si je vous ai toujours considérée comme mon adversaire, vous ne serez jamais mon ennemie...

Des mots, des maux, qui faut autant de bien qu'ils sont durs à entendre. Au moment où son odeur m'enveloppe et m'apaise, les épines des sapins entre lesquels je l'imagine librement courir sans rien pour la retenir continuent de faire saigner mon cœur.

Nous nous sommes séparées après plusieurs minutes. De longues minutes passées silencieusement, l'une contre l'autre. Elle est sortie la première, sous le regard assassin de Hubert qui n'a rien demandé lorsque je l'ai suivie. Je reste sa souveraine même si les décisions que je prends ne vont pas toujours de pair avec ses recommandations, il sait les respecter. C'est l'heure. L'heure de nous rassembler. L'heure de nous retrouver.

—Edelgard, j'entends m'appeler lorsque je traverse le vestibule pour rejoindre la place du marché.

Nul besoin de me retourner, je connais cette voix. C'est celle de Rhea. Byleth n'est plus là, partie quelques minutes avant, et je sais ne pouvoir lui échapper. Ce n'est de toute manière aucunement dans mes intentions, j'ai toujours été prête à faire face au Dragon. Alors, je me retourne, et je l'observe m'approcher.

—Rhea, je fais lorsqu'elle s'arrête devant moi.

Un rictus habille soudain ses lèvres et je n'ai aucune idée de ce qu'elle peut penser, de moi, et de tout cela. Cette situation somme toute étrange, cette alliance, aussi fragile qu'éphémère, on ne peut même pas appeler cela la paix.

—Êtes vous prête ? elle me demande soudain comme si elle s'en souciait vraiment.

—Je le suis depuis que je suis sortie des geôles de mon propre palais, je réponds sans aucune hésitation. Et vous ?

—Depuis qu'ils ont pris la vie de ma mère.

Cette fois, c'est moi qui souris, avant de soupirer. Où en sommes nous arriver ? Pour travailler main dans la main, tels des alliés, nous devions vraiment être désespérées.

—Si l'on m'avait dit qu'un jour, j'affronterai les Serpents des Ténèbres en votre compagnie, j'aurais probablement ri.

—J'ai affronté Nemesis il y a plusieurs milliers d'années avec l'aide de votre ancêtre. Si j'ignorai devoir recommencer aujourd'hui, je ne suis pas tant surprise de trouver le même allié.

—J'espère néanmoins que nous n'aurons pas à en arriver jusque là et que nous pourrons empêcher sa résurrection.

—Mais si cela n'est pas le cas alors...

—Nous l'exterminerons, nous faisons presque en chœur.

Rhea et moi nous ressemblons sur bien des aspects, cela est vrai, mais ce que nous partageons est probablement la haine que nous entretenons pour cet ennemi commun, et pour le faire plier, l'Archevêque est probablement la plus puissante des alliées. Sa colère est au moins égale à la mienne, et la seule chose qui pourrait nous mettre en conflit serait de décider de qui sera celle à le tuer.

—Edelgard, elle m'interpelle de nouveau en passant devant moi tandis que nous traversons le vestibule. Lorsque tout cela sera terminé, nous devront reparler.

Je ne réponds rien car je sais ces mots fragiles et éphémères, au moins autant que la paix dont ils tentent désespérément d'être le futur reflet. J'ai il y a cinq ans pris une décision, mais aujourd'hui, qui sait... Personne ne sait de quoi le monde sera fait.

Le soleil m'aveugle lorsque je sors du bâtiment. Sur la place du marché, tout le monde est prêt. Claude attend impatiemment les informations que je vais bientôt livrer, Byleth, ma chère professeure se tient à ses côtés, Rhea et moi les rejoignons, et sous la Herse, enfin arrive le Lion à la tête de toute son armée. Lorsqu'il s'approche, il reste silencieux, il sait avoir un combat à mener, et je sais qu'il m'en veut bien que j'ai à plusieurs reprises tenté de lui expliquer. Nous n'étions que des enfants... Peut-être qu'il peut le comprendre à présent, car, aujourd'hui, nous nous dirigeons vers son véritable ennemi.

—Bien, je fais alors en tendant la main face à Rhea. Puisque tout le monde est là...

Ses orbes de Jade me considèrent, et puis... Je la sens attraper mes doigts. Les serres de l'Aigle et les griffes du Dragon. Bientôt rejointes par celles du Loup et du Lion. Avant de parfaire cette alliance par le sabot du Cerf. Nous sommes tous là et il est l'heure. Aujourd'hui, je dis au revoir à mes ennemis d'hier afinde saluer mes alliés de demain.

Car Cinq ne forment plus qu'Un.