Transplanner une fois, c'est horrible. Transplanner deux fois, c'est encore pire. Définitivement, je déteste totalement cette façon de se déplacer. J'ai vraiment l'impression que mon ventre n'attend qu'un geste de ma part, pour recracher le chocolat chaud que Blaise m'a payé.
Le pire étant, que nous sommes à l'extérieur du château et donc, je ne peux même pas prendre une seconde pour m'asseoir et respirer tranquillement.
— Vous revoilà. Comment s'est passée cette petite sortie ? Je vois que vous avez aussi acheté une chouette, c'est une très bonne idée mademoiselle Maur.
Je jette un regard noir à Draco, qui semble plutôt fier de lui, avant de me tourner vers Dumbledore.
— Je n'ai pas vraiment eu le choix.
Cela semble amuser Dumbledore, qui ne se déparie pas de son sourire.
— Ce qui compte, c'est que tout soit en ordre. Vous avez donc maintenant votre baguette ?
Je hoche la tête, tout en posant la cage par terre. Ensuite, j'ouvre mon sac pour en sortir l'écrin dans lequel se trouve ma baguette.
— C'est une très bonne chose. Vous allez donc pouvoir participer aux cours dans son entièreté.
Il faut croire que oui. Après, il y a une différence entre "avoir une baguette" et "savoir utiliser une baguette". Mais je n'argumente pas, ne voulant qu'une chose : pouvoir aller m'asseoir rapidement.
Dumbledore semble le comprendre, ou peut-être a-t-il simplement autre chose à faire, en tout cas il nous laisse entrer dans le château sans plus nous retenir. De là, nous descendons directement dans notre salle commune, sans qu'aucun de nous n'ose dire un mot.
Une fois là-bas, il n'y a quasiment personne de présent. Comme nous n'avons pas de cours prévu ce matin, la plupart des élèves doivent être en train de profiter de leur temps libre. Ou bien ils font leur devoir, c'est aussi une possibilité.
Je profite donc du fait que le canapé principal de la salle est libre, pour pouvoir m'y asseoir. Je prends quand même, juste avant, une seconde pour poser la cage sur la table face à moi, et je l'ouvre pour que la chouette puisse se dégourdir les ailes. Mais elle ne le fait quasiment pas, volant simplement jusqu'à moi.
— Elle t'aime bien on dirait.
J'ignore complètement la prise de parole de Draco, n'ayant aucune envie de partager sa joie, par rapport à tout ça. Je me sens vraiment mal qu'il ait dû payer ma baguette, mais en plus de ça, je me retrouve avec une chouette qu'il m'a aussi offerte. Je déteste ce genre de situation. J'ai juste l'impression d'être un poids ou d'avoir profité de la situation. Et, surtout, j'ai l'impression d'être de nouveau dans la même situation qu'il y a quelques mois…
Machinalement, je caresse doucement la tête de la chouette, sans même y faire attention. Mon regard est plongé dans le vide, contemplant sans vraiment le voir, le feu qui crépite dans la cheminée.
Comprenant sûrement que je compte faire comme s'ils n'existaient pas, Draco et Blaise viennent s'asseoir à mes côtés sur le canapé. Cela a le mérite de me ramener dans l'instant présent, mais je ne leur montre pas.
— Tu vas vraiment m'en vouloir pour ça ?
Les flammes bougent à leur rythme dans l'âtre et je trouve ça hypnotisant.
— Écoute Elena, je ne pensais pas à mal. Je voulais juste t'aider.
— Et je t'avais dit que je ne voulais pas ! dis-je d'un ton plus sec que ce que j'avais voulu de base.
Je me tourne violemment vers lui, pour lui faire comprendre que je ne plaisante pas, et je sens que la chouette prend son envole pour s'éloigner. Je suis cependant incapable de le regarder dans les yeux. Finalement, je plonge mon visage dans mes mains, ne sachant pas quoi faire d'autre.
Depuis mon arrivée ici, j'avais l'impression d'avoir réussi à m'écarter de ce que je vivais avant. Et là, c'est comme si j'avais replongé tête la première dans mes problèmes.
Quand j'ai dû prendre mon indépendance, j'avais des rêves plein la tête. Je m'imaginais déjà avec un super boulot, rencontrer l'homme de ma vie, me mettre en ménage et vivre un véritable conte de fées. C'est dans cet état d'esprit là, que j'étais quand je suis partie du domicile de mes parents. Mais j'ai vite déchanté. J'ai dû enchaîner petit boulot sur petit boulot, car je n'avais pas de diplôme pour faire plus, et sans jamais pouvoir les garder longtemps. Je vivais dans un petit appartement, où je ne pouvais même pas inviter une seule personne, tant nous aurions été à l'étroit sinon.
Et puis, j'ai rencontré Jack. Et mes rêves me sont revenus en pleine face, comme si je pouvais y croire à nouveau. Sauf que ça n'a pas été le cas. Lui qui avait été si doux et si gentil avec moi au début, m'a petit à petit montré son vrai visage. Mais j'étais amoureuse, et je n'étais pas sûre de pouvoir vivre sans lui. À vrai dire, je n'en suis toujours pas certaine…
Nous sommes restés ensemble pendant à peine un an, et pourtant j'ai l'impression d'avoir toujours été avec lui.
Dans tous les cas, il était un petit peu plus vieux que moi, il va sur ses vingt-six ans cette année, et il a un bon poste dans son entreprise familiale. Il est même voué à prendre la place de son père, dans quelques années. Il a donc, contrairement à moi, un bon train de vie. Alors, quand il a vu où j'habitais la première fois, il a été scandalisé et il m'a invité à aller chez lui. Et ça aurait pu être génial, s'il ne passait pas son temps à me rappeler que c'était grâce à lui et à son argent si j'avais une bonne vie maintenant.
Pareil, dès que j'avais le malheur de m'acheter quelque chose, il ne cesse de me demander si j'ai utilisé le peu d'argent sur mon compte, ou le sien qu'il a durement gagné. Et, c'était toujours comme ça, à tel point que j'ai fini par ne plus me faire plaisir. Je me contentais de faire les courses. Je n'allais plus en soirée avec mes amis, je n'allais plus faire les magasins pour le plaisir et surtout je n'allais presque plus dehors.
C'est une amie qui, alarmé par tout ça, m'a demandé d'ouvrir les yeux sur cette relation qui était toxique pour moi. Au début, j'ai refusé de la croire, mais j'en ai quand même parlé à mes parents et ils n'étaient pas vraiment en accord avec tout ça. À leurs yeux, Jack était, et est toujours, un peu le gendre idéal. Beau garçon, avec une bonne situation professionnelle, serviable et prévenant envers moi, ils ne voyaient pas ce qui aurait pu me pousser à le quitter. Mais c'est parce qu'ils ne vivaient pas avec lui.
C'est aussi pour ça que je suis partie à Londres, pour ce rassemblement sur Harry Potter. J'avais besoin de respirer et de faire quelque chose pour moi. Alors, j'ai laissé un mot à Jack, car j'étais trop lâche pour lui dire en face que je voulais le quitter. Surtout que je ne savais pas comment il pouvait réagir. Et… je suis partie.
Et, maintenant, je me retrouve dans une situation qui est beaucoup trop similaire à mes yeux. Alors oui, le contexte et les personnes sont différents, mais il n'en reste pas moins que c'est grâce à quelqu'un d'autre que j'ai pu m'en sortir.
Toujours plongé dans le noir complet, j'entends Blaise dire à Draco qu'il va nous chercher quelque chose à manger. Le pauvre, il ne doit pas avoir envie que je passe mes nerfs sur lui. Une fois qu'il est parti, je sens Draco qui se rapproche de moi. Il attrape mes mains dans les siennes et me force à relever la tête.
— Je ne voulais pas te mettre dans cet état-là.
Il semble blessé par ma réaction et ça ne m'aide pas à me sentir mieux.
— Ce n'est pas de ta faute, je sais que tu ne pensais pas à mal. Je n'aurais pas dû réagir comme ça, désolé.
Cette fois, il me regarde sans comprendre mon changement d'humeur. La dernière fois, il s'est livré à moi, alors je ne réfléchis pas avant de faire pareil. Je ne lui donne pas tous les détails, mais au moins il pourra comprendre ce que j'ai vécu dans les grandes lignes.
— C'est pour ça que j'ai mal réagi quand tu m'as proposé de payer à ma place. Même si, au vu de la situation, je ne sais pas vraiment comment j'aurais pu faire sans ton aide.
Il ne dit rien pendant plusieurs secondes, puis il serre un peu plus fort mes mains, qu'il a toujours entre les siennes.
— C'était un salle type, et crois-moi je m'y connais en rayon sur les connards. J'en ai été un pendant assez longtemps, pour pouvoir le dire, je pense.
— Non, ne dis pas ça de toi.
— Pourquoi je ne le dirais pas ? C'est la vérité. Mon père était mon modèle quand j'étais plus jeune. Alors, je pensais qu'agir comme lui, ferait de moi quelqu'un de bien comme il faut. Mais, j'ai fini par comprendre que ce n'était pas le cas.
— Tu sais, j'ai toujours pensé que ce n'était en rien te faute, ni même celle de ton père à vrai dire.
Il me regarde, curieux, sans comprendre.
— Ce que je veux dire, et je peux me tromper évidemment, mais… Ton père a été élevé d'une certaine manière dès son plus jeune âge par son propre père et il a fait de même avec toi, car c'était le seul modèle qu'il avait. Cela vaut aussi pour ta mère, je pense. Vous faite partie de très anciennes familles, il y a des choses qui restent à travers les âges, même si les temps changent pour le reste du monde.
J'hésite sur quelques mots, ne voulant pas qu'il comprenne mal ce que je veux lui dire.
— Je pense que tu es la première personne que je connais, et qui le connaît surtout, qui prend la défense de mon père. Du moins, la première qui ne soit pas dans le même cercle de gens peu fréquentable que lui.
— Je vais prendre ça pour un compliment.
Il ne peut s'empêcher de sourire.
— S'en était un.
C'est à mon tour de lui sourire.
— En tout cas, je tiens encore une fois à m'excuser, Draco. Je n'aurais pas dû réagir comme ça. Mais, tu n'aurais pas dû agir de cette manière-là non plus, je pense. Alors, je te propose quelque chose.
— Quoi donc ? demande-t-il en étant, visiblement, très intrigué.
— Tu vas me dire combien tu as payé cette chouette, ainsi que la baguette, et je trouverai un moyen de te rembourser.
Reste juste à savoir comment je pourrais faire ça.
— Je n'ai pas vraiment besoin que tu…
Mon regard noir le fait taire d'un seul coup. Il est hors de question que je le laisse s'en tirer comme ça.
— D'accord, j'accepte.
— Bien !
Au même moment, Blaise revient dans la salle commune, avec quelques biscuits.
— Vous vous êtes réconcilié ? Cool ! Qui a faim du coup ?
