Le lendemain, Gilles n'en parla pas à son frère. Il n'aimait pas s'écrouler de la sorte, même seul à seul avec Robin en qui il avait pleinement confiance et qu'il aimait tendrement. Ce n'était pas dans ses habitudes, c'était contraire à la force et à la méfiance qu'il avait toujours dû affecter en toutes situations. Pourtant, ça l'aurait peut-être réconforté d'en parler avec lui. Il n'avait plus de père, mais il avait toujours un frère, ce qu'il avait de plus proche au monde de Lord Locksley. Certes, ça n'aurait pas effacé la douleur qu'il ressentait, mais peut-être...
Peut-être que ça l'aurait empêché de commettre une grosse erreur.
En effet, plus le temps passait, plus le parchemin de la vieille femme trottait dans sa tête. Il revoyait les instructions écrites dans une langue tout à fait compréhensible, la liste des plantes et ingrédients nécessaires à la potion, le rituel à suivre. Il réentendait la vieille femme lui assurer de sa voix caquetante que, s'il le voulait, il pourrait revoir son père. Il imaginait le visage de Lord Locksley, sa voix, ses mains qui se tendraient vers lui...
Non. Gilles secoua la tête pour se remettre les idées en place et perdit de nouveau son regard sur les gens qui allaient et venaient dans le camp en contrebas. Des lambeaux de brume voilaient légèrement les maisons perchées, les couches de feuilles brunes et dorées qui tapissaient le sol et le mouvement des passants. Gilles reconnut quand même les cheveux dorés de son frère dans la foule et il sourit, puis il prit une poignée de glands et les laissa choir dans le cou et la capuche de Robin.
"Hé ! protesta le jeune noble en portant vivement la main à son vêtement."
Le ricanement de Gilles lui répondit. Souriant, Robin leva les yeux et apostropha son frère :
"Ah, te voilà ! Dis donc, tu ne veux pas descendre de là une minute ? J'ai besoin de te parler.
-De me parler ou de me jeter dans la rivière ? rétorqua le jeune homme qui connaissait ce genre de piège. Tu n'as qu'à venir me chercher !
-Il fait beaucoup trop froid pour que je te jette à l'eau, voyons. Descends de là, Gilles. C'est important. Je te cherchais, justement."
Son air était soudain devenu grave. En fronçant les sourcils, Gilles se redressa et descendit de l'arbre jusqu'à son frère. Robin lui posa une main sur l'épaule et expliqua :
"Marianne et moi allons quitter Sherwood quelques jours."
Gilles se tendit. Puis il s'efforça de reprendre une contenance et d'offrir un sourire de façade à son frère et à sa future belle-sœur, qu'il n'avait pas vue arriver.
"Laisse-moi deviner. Tu en as assez de vivre à ciel ouvert au milieu des cochons, alors tu as décidé de te ressourcer dans le château de Marianne. Ou encore mieux, chez un ami de Marianne, comme ça tu ne seras pas obligé d'accourir à chaque fois que quelqu'un a un problème."
Ce qui devait passer pour un trait d'humour ne parvint pas à dissimuler totalement la pointe de vraie crainte qui transparaissait dans ses mots, alors il ajouta en souriant :
"Il était temps, je vais enfin avoir le lit pour moi tout seul."
Robin rit, et l'inquiétude qui était apparue un instant dans ses yeux se dissipa.
"Je dois avouer que c'est plutôt tentant de pouvoir dormir enfin sans se faire dévorer par les insectes, admit-il. Mais ce n'est pas la raison."
Il prit le bras de son frère et le fit sortir de la foule pour gagner la rivière, suivi de Marianne. Malgré les quelques plaisanteries et paroles aimables qu'il adressa aux paysans qu'ils croisaient, Gilles devinait que l'heure était grave. Robin s'immobilisa près du cour d'eau, où l'attendaient les deux cheveux qui devaient les emporter, Marianne et lui, jusqu'au château de la jeune femme. Gilles observa Sarah, sa chaperonne, qui discutait non loin avec quelques autres paysannes lavant le linge. Il retardait presque inconsciemment le moment des explications et du départ de Robin. Il n'avait pas envie de le voir partir.
"Il y a un problème avec les fiefs de Père, lui expliqua son frère après un moment à essayer de croiser son regard. Depuis que le shérif est mort, notre oncle essaie de les acquérir pour lui.
-Notre oncle ? répéta le jeune voleur en se tournant enfin vers Robin."
Il n'avait jamais beaucoup songé à la famille élargie que son frère, et par conséquent, lui, pouvait avoir du côté de leur père. Se découvrir des oncles paternels sonnait presque absurde.
-Oui, notre oncle. L'un des frères de notre père. Enfin, son demi-frère."
Le jeune homme fronça les sourcils. Demi-frère, ce mot l'interpelait.
"C'est le fils que son père a eu de sa seconde femme, répondit Robin qui devinait la question. Mais ce n'est pas très important pour l'instant. Ce qui est grave, c'est qu'il a demandé au nouveau shérif le droit d'acquérir les terres de Père.
-Mais, c'est à toi qu'elles reviennent, rétorqua Gilles, voleur dans l'âme mais tout à fait indigné qu'on puisse vouloir piller son frère. Sous quel prétexte veut-il les récupérer ?
-Il fait jouer mon statut de hors-la-loi et le fait que les terres de Père sont vacantes maintenant que le Shérif est mort. Elles ne sont à personne... et puisque c'est le frère de notre père, il pense avoir le droit de les réclamer.
-Qu'est-ce que tu vas faire ? s'inquiéta le jeune voleur.
-Je vais essayer d'aller négocier avec lui. Je ne peux pas croire que le roi Richard refusera de nous gracier quand il apprendra ce qu'il s'est passé. Et je ne peux pas laisser notre oncle nous prendre nos terres.
-Nos terres ?
-Oui, les miennes et celles d'un garçon particulièrement irritable, rétorqua Robin en essayant de lui donner une pichenette que Gilles esquiva.
-Est-ce que ce n'est pas un peu risqué pour toi ? reprit le jeune voleur en attrapant sa main pour l'empêcher de réitérer le geste. Puisque tu es toujours un hors-la-loi, tu pourrais te faire emprisonner. Et si jamais tes adversaires t'attrapent...
-Quelque chose me dit qu'ils ne prendront pas le risque de faire quelque chose qui pourrait froisser le roi à son retour, le rassura Robin, et il essaya de lui pincer la hanche avec l'autre main, geste que Gilles para également."
Le jeune homme voulut ajouter quelque chose, mais son frère se tourna vers Marianne et ils se sourirent, échangeant un regard complice qu'il ne comprit pas vraiment. Son estomac se serra. Oui, Robin et Marianne chevauchant vers les fiefs de la jeune femme pour reprendre leur place de nobles et puissants seigneurs locaux, c'était ce qu'ils attendaient de faire depuis des mois. Gilles soupira. Voilà pourquoi il ne voulait pas voir son frère partir : il avait terriblement peur de ne pas le voir revenir. Pourtant, avait-il le choix ? À contrecœur, il lâcha les deux mains de Robin. Prenant ça pour la permission de partir, l'archer se tourna de nouveau vers son cadet et conclut :
"Je te laisse t'occuper du camp en mon absence. Fais attention à ce que tout le monde reçoive sa part pendant les repas et pas de bêtises !
-C'est à Jean que tu devrais dire ça, rétorqua le jeune homme en se fabriquant un sourire insolent, et en reculant de quelques pas. Je ne suis pas un donneur d'ordres, moi.
-Tu es bien content de les avoir, ces ordres, quand il s'agit de savoir comment s'organiser pour ramener le plus de provisions possible !"
Gilles sourit et, déjà en partie engouffré sous le couvert des arbres, il fit un signe de la main à son frère et disparut aussitôt. Il ne laissa même pas à Robin le temps de lui dire au revoir.
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Gilles était étendu sur le dos et regardait les nuages à travers les branches nues des grands arbres, les jambes pendant dans le vide depuis la plateforme où il avait élu domicile. La vie du campement s'était considérablement tue depuis quelques heures. Les hommes étaient à la chasse, les femmes avaient amené les enfants à la rivière pendant qu'elles lavaient le linge. Il ne restait guère plus que six ou sept âmes égarées dans le campement, pour la plupart des vieillards. Paresseusement, Gilles tourna la tête sur le côté et osa un regard en contrebas. Personne. Un coup d'oeil vers les cabanes qui se trouvaient à droite et à gauche. Personne. Alors il porta discrètement la main à sa poche et en sortit le parchemin.
Il avait eu l'intention de s'en débarrasser dès son retour au camp, quelques nuits plus tôt, en le jetant directement dans les braises du feu qui servait à faire cuire le dîner, mais il n'avait pas pu s'y résoudre. Il se maudissait de cette faiblesse, mais chaque jour depuis le départ de Robin, il consultait le document et en lisait quelques lignes, observait certains schémas. Tout avait l'air d'une banalité folle. Herbes sauvages, pentacles à l'air mystique mais pas dangereux, instructions aussi romancées que "un soir de pleine lune" ou "possesseur d'un sang noble". Ce sort n'avait pas l'air sorcier, dans tous les sens du terme.
Cette après-midi-là, Gilles parvint finalement au bas du document. Il était indiqué que, en cas d'un quelconque problème pendant le rituel, il suffisait de brûler le parchemin pour fermer aussitôt la porte qui appelait les esprits. Cette précaution avait tout pour rassurer les éventuels récalcitrants, et elle vint clôturer la longue liste des prétextes que Gilles se trouvait pour essayer le sortilège. Parmi eux dominait bien sûr le désir presque désespéré de revoir son père, mais Robin, en partant, en avait rajouté un autre : celle d'aider sa famille à conserver les terres que leur oncle leur disputait. Si Lord Locksley revenait, il n'y aurait plus de problème, n'est-ce pas ? Et puis cette invocation n'avait vraiment pas l'air maléfique...
Oui, songea le jeune homme en s'asseyant soudain. Ce rituel ne marcherait peut-être même pas. Dans ce cas, ça valait clairement le coup d'essayer.
Il jeta un nouveau coup d'oeil en contrebas, replia le parchemin dans sa poche et se dirigea vers l'échelle de cordes. Cette nuit, ce serait la pleine lune, le moment idéal pour procéder à l'invocation. Pourquoi ne pas essayer ? Il avait tellement lu la liste d'ingrédients qui s'égrenait le long de la page qu'il la connaissait pratiquement par coeur. D'un pas rapide et déterminé, il quitta le campement pour aller quérir dans les bois les ingrédients dont il aurait besoin. Il en avait quelques uns de côté dans sa cabane, qui servaient à la vie de tous les jours et qu'il avait récupérés en essayant de se persuader qu'ils lui seraient d'un tout autre usage. Certains autres, les plus rares, se trouvaient dans la cabane d'Azeem, de laquelle le maure s'était absenté pour aller chasser avec les hors-la-loi. En dérober une partie ne fut pas bien difficile, d'autant plus que Gilles, ayant été largement mis à contribution pour ramasser toutes ces plantes, pierres et poudres avec le guérisseur, n'avait aucun mal à les reconnaître.
La partie la plus délicate du problème fut, en fait, de dénicher un objet ayant appartenu à leur père et qui permettrait d'attirer son âme vers le réceptacle. Les soudards du shérif lui avaient pratiquement tout volé, mais Gilles savait que Robin conservait l'épée et une veste de Lord Locksley. Il était bien sûr parti avec la première, mais la seconde devait toujours se trouver dans sa cabane, protégée de l'humidité et des insectes par le grand pan de toile qui l'enveloppait. Le jeune voleur s'agenouilla et défit presque révérencieusement l'étoffe, révélant le beau surcot beige bordé de noir dans lequel leur père devait vraiment avoir fière allure. S'autorisant ce bref élan maintenant qu'il était seul, Gilles porta le tissu à son nez et enfouit son visage dedans. Bien sûr, le vêtement ne sentait plus que le bois, la pierre mangée de mousse et un peu l'odeur de Robin qui le portait à l'occasion, mais parfois, le jeune homme pouvait y distinguer une fragrance qui, il en était sûr, était celle de son père.
Le jeune voleur poussa un gros soupir et les larmes lui montèrent aux yeux. Il lui manquait tellement, son père. Il avait tellement envie de le revoir... Gilles resserra ses bras sur la veste et se releva rapidement, avant de sortir de la cabane en emportant le reste de ses affaires. Le jour tombait et, au-delà des grands arbres gelés, le ciel se parait d'un orange et d'un doré qui perçaient faiblement la couche grise des nuages. Sans attendre, Gilles se mit en route.
Revenir aux abords du château de Locksley dans la nuit tombante causa une profonde appréhension au jeune homme. Son ventre se noua et il tâcha de chasser le malaise qui lui pesait sur les épaules, malaise qui grandit et s'augmenta même de larmes de douleur quand il parvint devant le rectangle de terre qui marquait la tombe de son père. Une croix faite de deux branchages avait été érigée dessus par Robin, et Gilles s'agenouilla devant.
"Père..., murmura-t-il en caressant la croix du plat de la main. Si vous saviez comme vous me manquez..."
Il essuya une larme qui perlait à ses yeux avec son épaule et se redressa. Il avait du travail. Heureusement, la grande lune ronde et brillante éclairait la colline presque comme en plein jour. Sans attendre, Gilles se mit à l'ouvrage.
Il creusa dans la terre, autour de la tombe de Lord Locksley, le grand pentacle qui était dessiné sur le parchemin, puis y disposa, à intervalles réguliers, certains types de pierre qui y étaient décrits. Il prépara aussi les différentes potions qui étaient demandées, alluma des bougies et enfin, disposa la veste de son père au milieu du pentacle.
Le coeur battant à tout rompre, Gilles se recula et jeta un coup d'oeil à la lune. Puis, il prit une profonde inspiration, et s'entailla le bras avec son couteau pour en laisser choir la quantité de sang requise sur les bords intérieurs du pentacle. Il en fallait bien davantage que deux ou trois gouttes, et bientôt le jeune homme s'essuya le front en poussant une grande expiration, soudain affaibli. Sans attendre d'être trop alangui pour tenir debout, il récita la formule écrite sur le parchemin sans en oublier un seul mot -il la connaissait par coeur.
Il s'attendait, à divers degrés de conscience, que l'invocation ne marche pas, et pourtant une lumière étincelante se mit à irradier du pentacle sitôt la formule terminée. Les yeux écarquillés, Gilles recula en tremblant un peu, le teint pâle et creusé par la perte de sang qu'il venait de subir. Tout en compressant son bras blessé avec un linge qu'il avait apporté exprès, il observa les flammes des bougies gonfler et gagner en intensité, puis de la fumée s'élever du pentacle scintillant. Les jambes coupées, Gilles se laissa tomber au sol. Une grande déchirure semblait s'être faite dans l'air à quelques pas de lui, et quelque chose en émergea... Quelque chose de translucide et d'indistinct, mais dont il reconnaissait vaguement la silhouette... La chose s'avança de quelques pas, puis se volatilisa. Cependant, sa présence était encore perceptible, et quand Gilles regarda autour de lui pour essayer de voir où elle était passée, la fumée se mit alors à scintiller vers le centre du pentacle.
Et, alors que tout se passait très bien, un grand bruit déchira le calme de la nuit. La faille, un peu plus loin, semblait soudain s'être élargie. Et, sous les yeux effarés du jeune homme, des dizaines de spectres en jaillirent en hurlant.
