"Vous pourriez peut-être nous raconter une autre histoire comme celle-là ? Vous avez évoqué le dépit de Robin quand il s'est aperçu que sa bien-aimée lui avait volé son arc pour participer à un tournoi à sa place. Qu'est-ce qui s'est passé, ensuite ?"

C'était Petit Loup qui avait posé la question. Sans surprise, Lord Locksley était rapidement devenu un monument dans le campement, de part toutes les histoires qu'il avait à raconter sur leur chef bien-aimé. Les hors-la-loi, depuis deux jours qu'il était là, venaient le voir plus souvent qu'à leur tour pour entendre des anecdotes tantôt drôles, tantôt belles, tantôt émouvantes sur l'archer que, de fait, ils aimaient encore plus, si c'était possible. Bien sûr, Lord Locksley n'était pas homme à révéler les secrets peu glorieux ou embarrassants de son fils; ses histoires-là, il les gardait exclusivement pour Gilles, ou pour le cercle proche de Robin, Azeem, Petit Jean, Fanny et Frère Tuck. Ce dernier n'avait pas quitté sa posture méfiante à l'égard du revenant... mais il se passait de commentaires et faisait en sorte de rester le plus naturel possible quand il était là.

"S'il continue comme ça, le campement connaîtra plus de choses sur ma propre vie que moi, grommela Robin en s'approchant de son frère, qu'il salua en lui pressant l'épaule. Est-ce qu'il a déjà raconté la fois où je me suis perdu entre le château et le village le plus proche, ai chuté dans un fossé à purin et dû revenir avec les vêtements pleins de crasse ?

-Non, mais il me plairait de l'entendre, rétorqua son frère, les yeux brillants."

Robin était parti très tôt pour espionner avec ses hommes un marchand seul qui semblait avoir l'intention de traverser la forêt, malgré les avertissements des gardes alentour. Certes, les hors-la-loi de Sherwood n'avaient plus aucun convoi d'argent contre le roi Richard à arrêter, mais il n'en demeurait pas moins que l'hiver était rude et que les paysans mouraient d faim. La chute de Nottingham n'avait pas mis un terme à leurs activités illicites.

"Ne fais pas cette tête, voyons, tu sais bien qu'il ne dirait jamais rien d'humiliant sur toi à dessein, lui fit remarquer Gilles en souriant. Alors, qu'avez-vous découvert sur ce commerçant ?

-C'est le "à dessein" qui m'inquiète, petit frère, marmonna Robin en feignant l'agacement. Mais si jamais des informations embarrassantes lui échappent, notre prise d'aujourd'hui devrait les faire oublier à tout le monde. L'homme que nous suivons s'est arrêté en bordure de la forêt pour déjeuner avant de traverser les bois. Il nous donne presque trop de temps ! Tu veux venir avec nous ?

-Bien sûr ! Il y a trop de temps que je ne me suis pas exercé à voler un plus gros gibier que des gardes à moitié ivres ! Ça nous sera utile, si jamais nous devons rester vivre dans les bois pour toujours."

Le jeune voleur ne savait pas exactement s'il le souhaitait ou pas. D'un côté, les derniers jours avaient été tellement beaux et magiques qu'il lui semblait que, désormais, la vie à l'extérieur ne serait peut-être plus si mal. Mais, d'un autre côté, il souffrait quand même du froid et de la faim, comme toutes les autres années depuis le début de l'hiver. Il avait seulement le luxe de retrouver les bras de Robin pour le réchauffer, ou son frère qui faisait en sorte qu'il ait quelque chose à manger tous les jours, quitte à s'affamer un peu lui-même. Pour Gilles, c'était déjà immense, mais il doutait que son frère et son père s'habitueraient de bon gré à cette vie. En plus... ces terres étaient les leurs, et, même sans jamais avoir été seigneur, il pouvait comprendre l'offense qu'ils ressentaient à l'idée qu'on les en dépossède. Ils étaient des comtes... ils ne pouvaient pas vivre comme des voleurs, et lui aussi, plus les années passaient, plus il était fatigué de cette vie.

"Viens, allons prévenir Père, lui proposa Robin en le tirant de ses pensées.

-Tu es certain qu'il sera d'accord avec ça ? s'inquiéta soudain le jeune homme en lui emboîtant le pas. C'est un noble. Comment pourrait-il cautionner que nous volions, si ce n'est pas pour aider le roi ou par nécessité pour le royaume ?

-Ce n'est que maintenant que tu te poses la question ? se moqua son frère, amusé."

Lord Locksley était justement en train de terminer son histoire. Comme Gilles s'en était douté, elle se concluait plutôt bien pour son aîné. Robin avait réussi à remporter et le tournoi de tir à l'arc, et l'admiration de la sœur de la jeune fille qui avait usurpé son identité. Bien malgré lui, Gilles en ressentit une pointe d'agacement. Son frère avait vraiment eu la vie douce et facile, pendant que lui... eh bien, il ne viendrait pas au monde avant plusieurs années, à l'époque où se déroulait l'histoire, mais en tout cas, il ne vivrait jamais d'aventures de ce genre, aussi faciles et agréables. Cependant, à ce moment-là, Robin se tourna vers lui et lui sourit fièrement, sans doute très content de son double exploit, et le jeune voleur ne put s'empêcher de rire. Sa colère disparut. Robin était vraiment un enfant, parfois... et il l'aimait tellement.

"Père, Gilles et moi partons à la chasse au trésor, annonça l'archer en posant sa main sur l'épaule de Lord Locksley. Le Shérif a beau être tombé, l'hiver s'annonce rude et les gens dans les campagnes meurent toujours de faim.

-Je ne sais toujours pas quoi penser de cette initiative, soupira leur père. J'aurais aimé que ces gens que vous protégez aient des seigneurs dignes et compétents pour veiller sur eux.

-Père, le jour où j'apercevrai des nobles qui pensent à leurs paysans avant de penser à eux, je vous ferai savoir que vous avez de la concurrence, répliqua son fils cadet d'un ton un peu sec."

Lord Locksley, nullement offusqué, sourit avec compréhension et Robin soupira de soulagement. Son frère commençait enfin à retrouver sa langue. Il n'aurait pas cru dire ça un jour, mais son insolence et ses sarcasmes lui avaient manqué.

"Allez viens, lança-t-il en tapant dans le bras de Gilles. Plus vite nous aurons intercepté ce convoi, plus vite je t'épuiserai et plus tôt tu arrêteras de jacasser sans arrêt."

Son cadet lui expédia un coup discret dans les cotes en réponse, et les deux frères s'éloignèrent ensemble en se chamaillant. Lord Locksley les regarda faire, les yeux brillants. Puis, il se tourna vers Frère Tuck, qui semblait déterminé à partager une grande partie de son temps avec lui.

Dans les bois, les hommes que Robin avait sélectionnés étaient déjà en place dans les arbres et les taillis. On leur avait annoncé un convoi chargé de denrées périssables, qui étaient censées approvisionner un petit seigneur non loin de là, uniquement lui, sa famille et les domestiques de son château. Les légumes que son chariot transportait devraient normalement amortir la chute de leur attaque surprise.

"Si c'est du chou qu'il y a là-dedans, tu vas empester pendant des jours, se moqua Gilles à voix basse. J'ai hâte de voir ça !"

Ils étaient embusqués côte à côte sur une branche haute, assez loin du sol pour que leur cible ne les repère pas tout de suite.

"Pas si je te pousse dedans d'abord, murmura Robin en essayant de le pincer dans la hanche.

-Chut, j'entends le bruit des chevaux !"

En effet, un martellement rapide, presque nerveux, se faisait entendre sur le sol nu de la forêt. Les hors-la-loi qui se trouvaient un peu plus loin que Robin lâchèrent leurs flèches juste devant le naseau des chevaux, qui se cambrèrent en hennissant et immobilisèrent leur attelage juste en-dessous de la branche où se tenait le chef des voleurs.

"Du chou ! eut-il le temps d'entendre son frère s'exclamer d'un ton triomphant, puis il se laissa tomber de son perchoir pour atterrir juste derrière le conducteur.

-Robin des Bois ! s'écria le pauvre homme comme s'il avait une armée de mercenaires sanguinaires en face de lui.

-Inutile de vous affoler, rétorqua le jeune noble en se redressant gracieusement pour s'avancer jusqu'à son siège. Si vous nous cédez votre précieux chargement, il ne vous sera fait aucun mal.

-Prenez... prenez tout ! Mais, de grâce, laissez-moi ma bourse !

-Une bourse ? Tiens tiens, en voilà une information intéressante."

Les hors-la-loi commencèrent à sortir de leurs cachettes et à venir récolter la cargaison de légumes. En levant brièvement les yeux vers l'arbre d'où il avait sauté, Robin croisa le regard de son frère qui, assis, nonchalamment sur sa branche, le dévisageait en plissant les yeux, sans doute échafaudant mille plaisanteries qu'il pourrait faire sur son compte, une fois rentrés au camp. Robin lui rendit son sourire mais, soudain, Gilles se figea et fixa un point juste sous les pattes des chevaux. Avant que l'archer puisse baisser les yeux pour voir de quoi il retournait, les deux animaux émirent des hennissements stridents et se lancèrent à l'aveuglette à travers les bois.

Pris au dépourvu, Robin se rattrapa in extremis au bord du siège du conducteur et empoigna juste à temps le commis par le bras pour l'empêcher de tomber.

"Qu'est-ce qui se passe ? hurla le pauvre homme tandis que les animaux cavalaient à vive allure entre les arbres dégarnis, trébuchant, dans leur peur, sur la moindre aspérité et le plus petit caillou.

"Je ne sais pas ! cria Robin à son tour pour couvrir le vacarme des roues qui grinçaient et des sabots qui martelaient le sol."

Mais, avant qu'il ait pu se reprendre, un craquement terrible retentit au niveau des essieux du chariot, et le bois céda, explosant sur le sol et projetant, d'une secousse, ses passagers vers une rivière qui coulait en contrebas d'une petite pente. Le cocher hurla quand il heurta le sol puis roula à toute vitesse vers le cours d'eau, et Robin n'eut que le temps de lui lancer un coup d'oeil avant d'entrer violemment en collision avec le sol. Il poussa un grognement de douleur mais, alors qu'il tentait de rassembler ses esprits pour ralentir sa chute, la branche basse d'un arbre à moitié mort le frappa au niveau de la tempe et il perdit immédiatement connaissance.

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Gilles sentait son coeur battre de façon si rapide et si désordonnée qu'il n'était pas sûr de savoir si c'était à cause de sa course effrénée à travers bois sur la piste de l'attelage disparu, ou de la peur qui le rongeait de plus en plus. Des mains spectrales s'étaient dissimulées sous le chariot. C'était elles qui avaient brisé l'essieu, il les avait vues ! Et, s'il en croyait le visage livide d'un ou deux de ses compagnons, il n'était pas le seul. Ces spectres n'étaient pas partis, ils avaient tenté de tuer Robin... et ils avaient une belle chance d'y être parvenu, avec cette partie de la forêt hérissée de pierres énormes qui affleuraient du sol et ses semi-précipices !

Non, il ne fallait surtout pas qu'il pense à ça. Sinon... sinon, il était certain que ses jambes se couperaient sous lui et qu'il ne pourrait plus avancer.

"Les chevaux sont là ! s'exclama soudain l'un des hors-la-loi en désignant une clairière où les deux bêtes s'étaient arrêtées, effrayées et confuses. Elles sont toujours attelées !"

À quelques pas de là, le sol inégal laissait soudain place à une pente extrêmement raide et à un cours d'eau bouillonnant. Par réflexe, Gilles jeta un coup d'oeil en bas. Et faillit mourir de peur.

Là, en bas, si près du torrent que ses chausses en effleuraient la surface bouillonnante, il y avait son frère, étendu sur le dos, visiblement sans connaissance. Et, juste au-dessus de lui, une silhouette fantomatique s'attardait toujours.

"Arrêtez ! cria le jeune homme, persuadé que le spectre était sur le point d'achever son frère. Non !"

Étonnement, l'apparition releva la tête et fixa ses yeux bleus dans ceux du jeune voleur. L'espace d'une seconde, les traits de Robin se superposèrent à ceux de la femme blonde qui le dévisageait, puis elle consentit à faire demi-tour et disparut entre les arbres. Il fallut quelques secondes à Gilles pour retrouver le contrôle de son corps, tétanisé par la peur et l'incrédulité.

"Robin... Robin ! s'exclama-t-il en retrouvant soudain sa voix, et en dévalant prudemment la pente en direction de son frère."

L'eau qui avait trempé son aîné gouttait de ses cheveux blonds, devenus soudain plus foncés, et gorgeait encore ses vêtements. Cependant, elle n'était pas parvenue à laver le sang qui tâchait encore sa tête et ses jambes au niveau des genoux. Gilles se mit aussitôt à craindre le pire. Et si Robin avait pris un mauvais coup à la tête ? Et si ses membres souffraient de blessures graves ? Il ne pouvait pas le perdre. Cette simple idée lui était insupportable. Sans son frère, il ne serait rien d'autre qu'une moitié d'âme à la dérive... et il ne pouvait pas tolérer ça ! D'autant plus que tout était sa faute !

"Robin, murmura le jeune homme en tapotant doucement les joues de son aîné. Robin ? Allez, réveille-toi. Tu ne peux pas rester par terre comme ça. Robin ?"

Les autres hors-la-loi commençaient à arriver autour d'eux. Ils échangeaient des coups d'oeil et des paroles angoissées, et certains entreprirent même de ramener la charrette au sommet de la pente pour effectuer une réparation rapide et reconduire leur chef au campement. Mort d'angoisse, Gilles posa sa main sur la poitrine de son frère pour suivre sa respiration. Sans s'en rendre compte, il cala son souffle sur le sien et ne le lâcha pas des yeux jusqu'à ce que les autres voleurs ne les rejoignent pour soulever précautionneusement l'archer et le porter jusqu'à la carriole.

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Le monde autour de Robin lui paraissait trop bruyant pour que ce soit normal. Pourquoi diantre les autres voleurs s'agitaient-ils comme ça alors qu'ils étaient au beau milieu de la nuit ? Parce qu'il dormait, n'est-ce pas ? C'était pour ça qu'il était allongé, qu'il émergeait à peine des ténèbres... et qu'il avait mal, sa position ayant dû être très inconfortable.

Le corps lourd, Robin essaya de se redresser. Aussitôt, les voix les plus proches de lui s'interrompirent et deux mains appuyèrent sur ses épaules, chacune de leur côté.

"Qu'est-ce qui se passe ? marmonna Robin, qui peinait à ouvrir ses paupières pesantes. Est-ce que quelqu'un a encore laissé s'échapper les chèvres ?

-Ce n'est pas le moment de t'inquiéter pour le camp, Robin, répliqua la voix de Gilles à sa gauche.

-Rallonge-toi, mon fils, renchérit celle de Lord Locksley à sa droite. Mais surtout, continue de te battre pour revenir vers nous."

En prenant peu à peu conscience de son environnement, l'archer s'aperçut que la température était beaucoup plus haute que d'habitude, dans sa cabane. La chaleur était la même que celle qui enveloppait les lieux de rassemblement. Est-ce qu'il était malade ? Avait-il peiné à se réveiller, et était-ce pour ça que tant de monde l'entourait anxieusement ?

"Essaie de te concentrer sur nos voix, Chrétien, lui ordonna Azeem, au niveau de sa tête. Tu dois vaincre les ténèbres qui t'engourdissent."

Docile, Robin obtempéra malgré son envie presque irrésistible de rebasculer dans le sommeil. Par réflexe, il tourna la tête à gauche. La main sur son épaule le serra encore plus fort. Il avait presque l'impression qu'elle tremblait... alors il fit l'effort d'entrouvrir les paupières.

La lumière était basse, dans la pièce, à cause de la clarté grisâtre qui régnait sur l'Angleterre depuis le début de l'hiver. Quatre visages étaient penchés sur lui. Celui de son frère, de son père, d'Azeem et de Frère Tuck. Ce dernier paraissait grave; il le fixait avec insistance comme s'il attendait de lui qu'il reprenne ses esprits le plus vite possible, afin qu'il puisse l'entretenir d'un sujet urgent. Les trois autres avaient l'air surtout inquiets pour lui.

"Comment tu te sens ? demanda Lord Locksley en égarant sa main large et calleuse sur son front. Est-ce que tu as mal quelque part ?

-Seulement un peu aux jambes... et au dos, marmonna Robin en essayant de se redresser une nouvelle fois. C'est bon, je tiendrai tout seul ! insista-t-il en voyant son ami, son père et son frère prêts à refondre sur lui.

-Ne fais pas ta tête de mule, rétorqua ce dernier sèchement, en le rattrapant derrière les épaules lorsqu'il le vit manquer de force. Tu ne vois donc pas que tu es blessé ?

-Blessé ?"

L'archer s'appuya avec soulagement dans les bras de son frère et tenta de rassembler ses souvenirs. Blessé ? Comment avait-il pu se blesser ? Heureusement, sa douleur à la tête lui en remémora assez vite la raison. Un accident. Il était violemment tombé d'une charrette, et...

"Je me demande ce qui a bien pu effrayer les chevaux à ce point, commenta-t-il pendant qu'Azeem allait lui chercher à boire. Un de nos hommes ? Un animal ?

-Un spectre ! rétorqua Frère Tuck avec emportement. Ceux-là même que ton frère a fait revenir ! Et ne dis pas que je l'accuse à tort ! Lui aussi, il les a vus !"

Stupéfait, Robin regarda son frère. Gilles fixait le lit avec obstination, les pommettes rougies autant d'irritation devant cette accusation, qui devait se répéter depuis un moment, que de honte. Lord Locksley paraissait défait. Robin eut peur, tout à coup, que le moine lui ait révélé leur secret.

"Tenter de faire revenir ta mère en utilisant une invocation satanique..., murmura justement leur père, en lançant un regard à la fois lourd de reproches et d'incompréhension à son cadet. Tu sais pourtant bien que c'est mal ! De toutes les limites, c'est la seule à ne pas dépasser !

-Pour Robin, vous l'auriez fait, marmonna Gilles, tellement bas que seul son frère l'entendit."

Stupéfait, l'archer glissa un coup d'oeil en direction de Frère Tuck, qui ne broncha pas. Il désapprouvait plus que tout autre les agissements du jeune homme, mais pourtant, il ne l'avait pas dénoncé auprès de son père... Pour ne pas le mettre davantage en colère, peut-être ? Il semblait déjà tellement remonté contre son cadet... Peiné, Robin tendit la main pour réconforter son frère, mais celui-ci esquiva sa caresse. Il ne le regardait toujours pas.

"Depuis trois jours que tu es inconscient, ils attaquent notre campement de toutes parts ! s'emporta Frère Tuck."

Robin retourna son attention vers lui. Soudain, ça le frappa : tous ses compagnons présentaient des entailles ou des bosses un peu partout sur le corps. On aurait dit qu'ils venaient d'échapper à un glissement de terrain ou un raz-de-marée particulièrement violent.

"Que s'est-il passé ? murmura-t-il, choqué. Père ?

-Frère Tuck dit vrai, soupira Lord Locksley en se laissant tomber sur le bord de son lit. Des chariots qui se renversent, des poids qui tombent de nulle part... des pièges qui se déclenchent sans qu'on les ait touchés, des animaux qui foncent à l'aveuglette à travers le campement, des pans entiers de sol qui s'affaissent soudain... et des spectres, des dizaines de spectres qui sortent de partout. Et impossible pour nous de les arrêter. Six de tes hommes sont déjà morts, Robin."

Effaré, le chef des voleurs se tourna de nouveau son frère. Gilles détourna une nouvelle fois la tête et fit mine de s'éclipser, mais Robin le retint par le bras.

"Attends ! Nous avons besoin de toutes les forces disponibles ! Nous devons trouver un moyen de nous débarrasser de ces fantômes, immédiatement ! commanda-t-il.

-Si tant est qu'on le peut, marmonna Frère Tuck en prenant la potion qu'Azeem lui tendait pour la passer à Robin.

-Il le faut !"

Bien sûr qu'il le fallait, ils n'avaient pas le choix ! Et plus le temps de savoir à qui était la faute, ils étaient tous dans le même bateau. Robin espérait que Gilles finirait par se reprendre, et vite. Il n'aimait pas du tout l'expression sur le visage de son frère...