Gilles se colla un peu plus au mur mouillé de la cabane pour laisser encore davantage d'espace aux hors-la-loi qui se trouvaient recroquevillés là. La situation était telle qu'ils avaient préféré rapatrier tout le monde dans les quelques bergeries et cabanes qui se trouvaient au sol, plutôt que de prendre le risque de voir les esprits malmener les branches des arbres. L'inconvénient, c'était que, comme les résidents de Sherwood étaient bien trop nombreux pour tenir largement dans les installations, ils étaient tous serrés les uns contre les autres. L'avantage, c'était qu'il faisait chaud, là, au moins.
Le jeune voleur détourna le regard de la forêt humide et brumeuse pour observer son frère. Entouré de ses cinq hommes de confiance habituels, plus leur père, il énumérait différents plans d'action à voix haute pour essayer de trouver une solution à leur problème. Gilles, lui, avait retrouvé sa place d'avant ses révélations : en marge et à l'écart, assez près pour voir et entendre mais pas assez pour avoir l'air de participer.
"La première chose que nous devons faire, c'est trouver un moyen de nous protéger de leurs attaques le temps que nous mettions au point une solution pour nous en débarrasser, déclara Robin, pratiquement collé à la porte, en laissant son regard parcourir la foule devant lui."
Son regard croisa celui de Gilles, qui détourna la tête. Certains voleurs lui lancèrent un regard, mais ils ne pouvaient pas savoir pourquoi leur chef et son frère se dévisageaient ainsi.
"Garder tes hommes ici est trop dangereux, décréta Lord Locksley en posant la main sur l'épaule de son fils. Ils seraient davantage à l'abri dans une place forte, un lieu clos où les branches ne risqueraient pas de nous choir dessus, ou les animaux sauvages de blesser quelqu'un.
-Le château de Marianne ? déduisit Robin à contrecœur. C'est certainement la seule qui nous accueillera à bras ouverts, mais je n'ai pas envie de la mêler à tout ça.
-La forêt est trop difficile à défendre, Chrétien, fit valoir Azeem doucement. En terrain ouvert, n'importe quoi peut nous arriver. Alors que si un toit et des murs nous protègent...
-Mais ces choses doivent pouvoir les traverser ! répliqua Robin. Ce sont bien des fantômes.
-Oui, mais leur force physique ne vaut pas grand chose, au corps-à-corps, intervint Petit Jean."
Toutes les têtes se tournèrent vers lui.
"Ah, parce qu'ils sont tangibles, en plus ? se découragea le chef.
-Comment crois-tu qu'ils nous ont fait ces blessures ? répondit son bras droit en désignant les ecchymoses qui le marquaient au visage. C'est bien parce qu'ils sont physiques qu'ils peuvent briser des essieux ou lâcher des poids. Mais dans une forteresse... leur champ d'action serait bien plus réduit."
Robin ne paraissait toujours pas convaincu qu'apporter de tels ennuis à sa belle était la meilleure chose à faire. Mais il n'était pas que le fiancé de Marianne, il était aussi le chef de ce groupe hétéroclite de paysans, hommes, femmes, enfants et vieillards. Il n'avait pas le droit de les laisser sciemment exposés au danger comme ça.
"Très bien, soupira-t-il en se frottant les yeux à deux doigts. Dans ce cas, nous devons partir immédiatement. Petit Jean, Bouc, Azeem, vérifiez que les quelques chariots que nous possédons sont tous en état de rouler. Et que ces spectres n'ont pas décidé de les saboter comme l'autre fois. Frère Tuck, allez prévenir les autres villageois que nous partons dans quelques minutes, et qu'ils ne doivent emporter que le strict nécessaire avec eux. Père, j'aimerais que vous l'accompagniez. Ils vous aiment déjà. Votre calme et votre expérience devraient les tranquilliser."
Tout le monde acquiesça et Lord Locksley serra une nouvelle fois l'épaule de son fils avant de s'engouffrer dehors avec les autres. Robin chargea également Fanny et quelques autres femmes d'aller aider les mères avec leurs enfants, puis il se tourna vers son frère. Rien dans ses yeux n'indiquait au jeune homme qu'il lui en voulait de quelque façon que ce soit, mais Gilles savait bien qu'il ne méritait pas tant de clémence. Il voulut se dérober une nouvelle fois, mais l'archer lança :
"Gilles, je veux que tu viennes m'aider à tracer l'itinéraire que nous emprunterons pour partir. Tu connais la forêt mieux que quiconque ici. Toi seul sauras détecter tous les pièges à éviter."
Le jeune voleur ne put empêcher le petit bruit entre la moquerie et le soupir qui s'échappa de sa bouche. Non, il ne méritait vraiment pas que son frère continue à lui faire confiance. Pourtant, il se détacha de son mur humide et se rapprocha de lui.
"Il faudra éviter la partie du bois où tu es tombé, décréta-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de garder neutre. Il y a trop de précipices et de pierres dures à proximité, ces choses n'auraient aucun mal à nous y pousser."
Et tout ça par ma faute, songea-t-il, la gorge sèche. Il déglutit et poursuivit :
"Il faudrait aussi éviter de s'approcher des rivières. Noyer quelqu'un est facile pour elles.
-Mais pour sortir de Sherwood ? s'inquiéta son frère. Nous serons bien obligés de passer par là."
Gilles réfléchit un instant puis secoua la tête.
"Non, il y a un autre passage, affirma-t-il. Il faudra emprunter un léger détour, mais ça sera moins dangereux.
-Très bien, conclut Robin en lui frappant l'épaule. Je te fais confiance.
-Tu vois très bien à quoi ça t'a mené, la dernière fois.
-Arrête, l'interrompit Robin sévèrement. Tu ne pensais pas que les choses dégénèreraient ainsi. Je sais que, autrement, tu n'aurais jamais utilisé cette formule."
Il le saisit délicatement par la nuque et lui murmura un ton plus bas :
"Il faut que tu restes concentré sur notre fuite, petit frère. Pour le moment, c'est le plus important. Ne laisse rien d'autre te distraire de ça."
Puis, l'archer se redressa et se dirigea rapidement vers l'extérieur. Gilles lui emboîta le pas, guère pressé de retourner dans les griffes de ces créatures infâmes. Dehors, plusieurs hors-la-loi s'étaient rassemblés autour de la cabane principale, armés de fourches et de bâtons. Des armes plus élaborées ne serviraient à rien; il suffisait de les frapper les créatures pour les éloigner. Leur véritable danger, c'était leur nombre... et leur invincibilité.
"Prends ça, Gilles l'Écarlate, lança un homme en lui fourrant une fourche dans les mains. Je suis complètement épuisé... ces choses semblent dotées d'une énergie inépuisable !"
Parce que c'était sûrement le cas. Gilles n'avait jamais entendu parler de fantômes qui se fatiguaient ou se tuaient à la tâche. Lui, en revanche, il sentait sa résistance commencer à s'user de manière de plus en plus certaine. En poussant un gros soupir, le jeune homme souleva son arme de fortune et se mit en position de défense. À force, il était presque habitué à voir les spectres grimaçants se jeter sur lui et essayer de l'atteindre avec leurs griffes spectrales. D'ailleurs, ça lui arrivait bien plus souvent qu'aux autres hors-la-loi...
"Amenez les chariots par ici ! héla la voix de Robin, quelque part entre les arbres. Dépêchez-vous. Je veux que nous arrivions chez Marianne avant la nuit."
Gilles était courbaturé de partout, des épaules, des bras, des jambes, du dos, mais il continua de frapper et de frapper encore les esprits qui essayaient de les atteindre. Le groupe avait réussi à prendre un certain rythme, mais ça n'empêchait pas les coups de griffe, les coups de poing, les tentatives de strangulation de s'échanger. Au bout de presque une heure de lutte, Gilles avait recommencé à saigner de la lèvre, et ses bras et ses épaules comptaient quelques estafilades complémentaires. Il soupira presque de soulagement quand son frère vint lui tapoter le dos pour le féliciter et attirer son attention sur les carrioles qui s'apprêtaient à s'en aller.
"Je sais que tu dois être fatigué, mais il faut que tu nous aides à sortir d'ici. Prends la tête du convoi, je vais te couvrir avec quelques autres.
-Je n'ai pas besoin de protection... Je peux continuer à me défendre seul, affirma le jeune homme.
-Non, rétorqua son frère en lui jetant un regard qui signifiait qu'il avait parfaitement compris où il voulait en venir. Tu vas avoir besoin de tes forces et je sais très bien que tu es épuisé."
Gilles voulut ajouter quelque chose, mais il se ravisa. Tendant sa fourche à un autre hors-la-loi, il gagna l'avant de la procession, où il saisit les rênes de l'un des chevaux pour guider le groupe dans la bonne direction. Ce faisant, il glissa un coup d'oeil vers son père et le vit à quelques pas, qui discutait avec Robin avant que son frère ne rejoigne son poste à l'arrière du convoi. Lord Locksley, lui, s'éloigna vers le flanc gauche, envahi par les spectres, après avoir jeté un coup d'oeil à son cadet. Le coeur de Gilles se serra. Il n'était même pas venu le voir. Mais il chassa bien vite cette pensée et se reconcentra sur son objectif. Il devait guider tous ces gens hors d'ici.
Commença alors une longue, pénible, difficile marche à travers la forêt et les spectres qui leur tendaient à chaque occasion une embuscade. Gilles faisait son possible pour les ignorer, restant focalisé sur la route qu'il faisait emprunter au groupe à travers les buissons épineux et les flaques boueuses et glissantes.
"Faites attention par ici, les prévint-il au détour d'un rang d'arbres et de bouquets d'orties serrés qui ne paraissait mener nulle part. Il y a des branches basses qui pourraient vous blesser si vous n'y prenez pas garde."
Les hors-la-loi se précipitèrent pour écarter les frondaisons et les spectres en profitèrent pour se jeter sur eux. Gilles poussa un grognement d'exaspération et, à bout de nerfs, il ramassa une poignée de pierres qu'il jeta sur le fantôme le plus proche.
"Continue de marcher, Gilles, lui intima Robin en émergeant près de lui, épuisé et en sueur. Nous nous occupons du reste."
Son arcade sourcilière gauche était ouverte et du sang coulait sur sa tempe et près de son oeil. Le coeur du jeune voleur se serra. Il voulut tendre la main pour effleurer la coupure, pour s'assurer que ce n'était pas trop grave, pour lui demander encore une fois pardon, mais son frère repartait déjà. Alors, il replia les doigts et recommença à ouvrir la voie dans les fougères. Lui aussi, il fut rapidement en nage. Des ronces lui griffèrent le front, mais il pouvait s'orienter dans ces bois les yeux fermés; ce n'était pas quelques épines qui allaient lui faire peur.
À un moment, il entendit un cri derrière lui, et un bruit de bousculade, mais quand il se retourna, il ne vit que le chariot qui le suivait au plus près et les yeux terrifiés des enfants qui s'y trouvaient assis avec leurs mères. Elles portaient des piques et des bâtons, elles aussi, et essayaient de les protéger des fantômes qui débordaient les hors-la-loi. Il y avait tant de peur et de détresse dans ce groupe hétéroclite auquel il appartenait, plus ou moins en marge, depuis des années, même si le rassemblement avait bien changé depuis le jour où les hors-la-loi de Sherwood l'avaient accepté parmi eux. Il fallait qu'il tienne son rôle... il ne fallait pas qu'il les laisse tomber, même si l'envie d'aller aider son père et son frère était insupportable... Et même si ce groupe, finalement, ne l'avait jamais vraiment intégré pendant tout ce temps qu'il avait passé avec eux, jusqu'à la révélation de sa filiation avec Robin... Mais il avait vécu avec eux, il devait les aider.
D'autant plus que c'était à cause de lui qu'ils étaient en danger.
Cette idée refusait de le quitter.
Alors, il secoua la tête et se fit violence pour reprendre son chemin. Il ignorait qui avait crié là-bas, si c'était son frère, son père, Azeem... Mais il devait continuer. Il devait... continuer.
Au bout d'un moment, les bois s'éclaircirent et il reconnut sans aucun mal les buissons d'ajoncs qui s'épanouissaient aux abords des landes anglaises.
"C'est par là, indiqua-t-il en écartant une dernière rangée de branches basses. La plaine s'ouvre juste devant nous.
-Bien joué, petit frère, lui lança Robin en émergeant à nouveau près de lui, comme de nulle part, l'épaule en sang.
-Qu'est-ce qui est arrivé à ton bras ? s'inquiéta le jeune homme en s'écartant pour laisser passer les chariots. On dirait qu'ils t'ont mordu.
-Je vais bien, ne t'en fais pas. J'ai connu bien pire."
Tandis que l'ensemble du convoi émergeait péniblement des taillis, griffés par les ronces et titubant de fatigue, couverts de boue, les fantômes s'étaient élancés vers le ciel gris d'orage et les observaient d'en-haut, cherchant sans doute le meilleur angle pour abattre leurs attaques, à présent que leurs cibles étaient à découvert. Robin poussa un grondement de colère et raffermit sa prise sur le pommeau de son épée. Puis, il se tourna vers Gilles.
"Nous saurons nous diriger, à présent, affirma-t-il. Tu devrais rejoindre l'un des chariots pour te reposer un moment.
-Attends, tu plaisantes, là ? s'indigna le jeune homme en reculant d'un pas. Que j'aille me reposer, alors que ces choses nous attaquent de toutes parts ? Je ne suis pas encore inutile, Robin !
-Je n'ai pas dit ça, mais tu as été debout toute la nuit, et je suis certain que tu l'as été aussi les jours précédents ! Tu es mort de fatigue, et je sais très bien pourquoi !"
Il s'interrompit brusquement quand des hors-la-loi passèrent près d'eux et ajouta à voix plus basse :
"Tu n'as pas à te laisser mourir d'épuisement pour ça ! Cette histoire te dépasse très largement, à présent. Alors fais ce que je te demande !"
Comme le flot de fantômes continuait à fondre sur eux, l'archer se redressa et se prépara de nouveau à les repousser.
"Et si tu ne te reposes pas, reste au moins près de moi. Nous nous battrons ensemble. Jusqu'à la fin. Tu te souviens ?"
La gorge nouée, Gilles déglutit et acquiesça. Il ne pourrait jamais se pardonner d'avoir mis son frère en danger comme ça. Il fallait absolument qu'il le protège, même s'il avait de plus en plus l'impression que sa présence était davantage nocive qu'utile.
Ainsi à découvert, il devint de plus en plus évident que c'était Gilles la cible des attaques. Le tourbillon de fantômes qui l'entourait était bien plus dense que les autres.
"Je ne sais pas ce que tu leur as fait, mais ils ne t'aiment pas, grommela Robin en l'attrapant par le col pour le tirer après lui. Continuez d'avancer ! cria-t-il aux autres, que les spectres n'avaient pas délaissés pour autant. Le château de Marianne est juste de l'autre côté de cette lande !"
Ainsi épaulés par Azeem, Petit Jean, Bouc et quelques autres, les deux frères de Locksley parvinrent à concentrer le plus gros des esprits à l'arrière du groupe et à les tenir en respect avec leurs armes. Comme ils progressaient en reculant machinalement, ils ne se rendirent pas compte tout de suite qu'ils avaient atteint les doubles portes de la demeure de Marianne.
"Chrétien ! s'exclama Azeem le premier en serrant l'épaule valide de son ami."
Robin se retourna et, dans la périphérie de son champ de vision, il vit Gilles redresser la tête et regarder en direction de l'est. Puis, le jeune homme poussa un long soupir et se tourna vers lui, mais l'archer avait déjà son attention détournée par les deniers hors-la-loi qui s'engouffraient dans la demeure. Autour d'eux, les spectres connurent un instant d'hésitation et s'élevèrent au-dessus des tours, comme en proie à une profonde réflexion. Robin n'attendit pas qu'ils aient décidé de les achever et il s'engouffra rapidement dans le château, claquant les lourdes portes derrière eux.
Il lui fallut quelques secondes pour s'habituer à la luminosité plus faible des lieux, mais il fut soulagé de voir les gens de Marianne prendre déjà soin des hommes blessés et épuisés.
"Qu'est-ce qui se passe, Robin ? s'exclama la maîtresse des lieux en accourant vers lui, regardant partout autour d'elle d'un air effaré. Jean m'avait déjà fait parvenir un billet pour m'expliquer que votre situation s'était soudain aggravée, mais je ne m'imaginais pas que c'était... de cette façon-là !
-Je vous dirai tout plus tard, lui promit Robin en essayant de reprendre son souffle. Pour le moment, mes hommes sont blessés et épuisés. Il leur faut de l'eau et quelque chose à manger. Et mettre au point des gardes pour nous assurer que les fantômes ne nous attaqueront pas en traître !
-Je vais m'occuper de tout ça, promit la jeune femme. Mais d'abord... je pense que vous allez devoir m'expliquer quelque chose, ajouta-t-elle d'un ton plus bas en coulant un regard incrédule vers Lord Locksley. Votre père... il... il était bien mort, n'est-ce pas ?
-C'est une longue histoire, soupira Robin en l'entrainant à l'écart. Peu après notre départ pour voir mon oncle, Gilles a..."
Robin s'interrompit soudain. Mû par un horrible pressentiment, il regarda autour de lui les visages familiers qui l'entouraient, repéra son père au milieu d'eux, Azeem, Petit Jean, Bouc, Frère Tuck et Fanny, mais aucune trace de Gilles. Son frère... son frère n'était pas avec eux ?
"Gilles ? appela-t-il en haussant la voix. Gilles ? Gilles !"
Mais il n'obtint aucune réponse. Son frère n'était plus là. En fait, il n'était même jamais entré dans la forteresse avec eux.
