Bonne lecture.


Chapitre 9

Quelques jours passèrent après la conversation qu'elle avait eu avec Rosalie.

Bella s'efforça de maintenir une certaine distance entre elle et les Cullen bien que cela se releva compliqué considérant le fait qu'elle avait appris à les connaître malgré-elle. Elle avait de plus en plus de mal à les considérer comme de simples monstres sanguinaires et cette constatation la dégoûtait d'elle-même. Comment pouvait-elle nourrir la moindre once de sympathie ou d'affection aux meurtriers qui avaient tué ses propres amis et l'avaient kidnappé ? Et cela ne faisait-il pas d'elle un plus grand monstre ?

Mais fidèle à sa parole, Bella fut contrainte de remplir sa part du marché.

Ayant eut le droit d'envoyer une lettre à son père, elle se prêta au jeu d'essayer d'entrer en contact avec le supposé lien qui la reliait à Esmée. Pour cela, la cheffe de la famille l'invita à prendre place dans le salon. Bella s'installa sur le tapis moelleux de la pièce, croisa les jambes et ferma les yeux. Elle vida son esprit et écouta les indications d'Esmée.

Mais alors qu'elle essayait de trouver ce satanée lien et doutait de son existence tant elle ne trouvait rien, Bella fût prise de doutes. Si toute cette histoire de lien était véritablement vrai, ne valait-il pas mieux pour elle et pour ses chances de survie qu'elle continue de le nier et même de le rejeter ? Ne risquait-il pas de l'influencer si elle le trouvait ? Ne risquait-elle pas de devenir comme Edward, tellement aveuglé par sa dévotion qu'il en oubliait sa morale ?

Bella ne voulait pas oublier.

Elle ne pouvait pas, ne serait-ce que par respect pour ses amis. Et même si elle ne l'avait pas vu de ses propres yeux et que les Cullen ne l'avaient jamais ouvertement admis, elle était certaine que Jessica et Mike avaient été assassinés par Carlisle et Emmett.

« Ferme les yeux, Bella ».

Bella grimaça, n'ayant même pas remarqué qu'elle les avait réouvert pour la énième fois. Mais le silence qui pesait dans le salon la poussait à s'enfoncer dans ses pensées parasites et à s'interroger, lui faisant perdre de vue son premier objectif de cette séance : à savoir trouver ce lien introuvable.

Elle s'agita sur le tapis, incapable de réussir à trouver le calme et encore moins la plénitude. Avant aujourd'hui, Bella ne savait même pas qu'il était possible d'entrer en contact avec un lien. Même le terme de lien lui paraissait toujours aussi obscur.

Étrangement, Esmée n'avait pas été très friand en informations, comme si elle craignait de lui faire peur – ce qui serait probablement le cas si Bella savait tout. Mais Bella aurait apprécié connaître l'emprise et les limites d'un lien, pas seulement parce qu'elle était emplie d'une sincère curiosité mais également parce qu'il en allait de sa survie. Risquait-elle de gâcher ses chances d'évasion si elle acceptait leur lien ?

Alors, que devait-elle faire ? Écouter Esmée ou faire semblant ?

« Les humains comme les vampires possèdent des liens. Mais les liens de vampires ont tendance à être plus forts et plus intenses que ceux des humains. Un lien entre un vampire et un humain est très rare. Il se manifeste uniquement lorsqu'il s'agit d'un lien véritable et puissant. Un lien incassable » commença Esmée.

Bella risqua un coup d'œil vers elle.

Esmée était assise en face d'elle, dans la même position. Elle avait les yeux fermé et les mains posées à plats sur ses genoux. Elle se surprit à l'observer, fascinée par sa vulnérabilité. Elle fut tentée d'attraper le tison brûlant qui était posé près de la cheminée et de la frapper avec, ne serait-ce que pour voir sa réaction.

Bella glissa un regard hésitant vers le tison. Il était seulement à trois pas d'elle. Elle pouvait faire sembler de s'étirer et-

Quelque chose remua en elle.

« Je crois que je sens quelque chose » haleta-t-elle, paniquée.

Pourtant, elle n'avait rien fait. Se pouvait-il que Esmée y soit pour quelque chose ? Mais cette dernière écarquilla les yeux et la fixa avec espoir.

« Qu'est-ce que tu ressens ? » lui souffla-t-elle si bas que Bella manqua de l'entendre.

Bella fronça les sourcils.

« Je- ».

Son ventre gargouilla bruyamment, mettant aussitôt un terme au suspense. Elle lui offrit un sourire penaud.

« Oh, c'était juste mon ventre. J'ai faim ».

Esmée se dégonfla.


Bella était assise sur le banc qui trônait dans un coin du perron, enroulée d'un plaid chaud pour lui éviter d'attraper froid. La neige avait commencé à tomber depuis quelques jours. Elle était en train de lire un livre lorsque Rosalie lui signala sa présence.

« Ne l'écoute pas ».

Bella releva la tête de son livre et la regarda.

Rosalie monta agilement les marches du perron, la démarche élégante et magnétique. Les yeux de Bella la suivirent sans réussir à se détourner, s'accrochant avec trop d'avidité à chaque mouvement qu'elle faisait.

Aujourd'hui, Rosalie portait des bottines en cuir sombre qui remontaient jusqu'à la moitié de ses mollets, par-dessus un jean qui moulait ses formes somptueuses avec un pull en cachemire couleur crème en forme de V qui soulignait le décolleté de sa poitrine. Ses cheveux blonds et éclatants de brillance dégringolaient le long de ses épaules.

Elle était sublime.

Bella s'empressa de détourner les yeux, les joues rouges.

Elle était gênée par l'agitation qui habitait le bas de son ventre et les palpitations précipitées et éloquentes de son cœur. C'était devenu une réaction récurrente à chaque fois qu'elle apercevait Rosalie. Et celle-ci semblait rivalisait de beauté de jour en jour, comme si sa beauté n'avait pas de limite. Parfois, Bella jurait de pouvoir voir un sourire satisfait danser au coin de ses lèvres parfaites. Mais il disparaissait si rapidement que Bella se mettait à douter de son existence.

Cependant, même dans son état d'émerveillement hébété, elle ne put s'empêcher de remarquer que la jeune femme était anormalement agitée. Ses yeux sombres teintés de pigments écarlates s'élançaient d'un bout à l'autre du paysage.

« Qui ne dois-je pas écouter ? » finit-elle par lui demander, se souvenant brusquement de sa phrase.

Rosalie fronça les sourcils et la regarda à nouveau. Bella essaya de ne pas trop s'en réjouir. Elle retint son souffle.

« Elle. Si tu fais ce qu'elle te dit de faire pour entrer en contact avec votre lien, tu n'auras plus aucune chance de t'en sortir. Tu deviendras aussi impuissante que nous».

Ah.

Heureusement, aucune des deux jeunes n'eurent à craindre d'être entendu par les autres membres de la famille. Il étaient partis chasser – Bella n'avait pas osé demander plus de précisions. Esmée lui avait dit qu'ils ne reviendraient probablement que le lendemain. Elle avait chargé Rosalie de veiller sur elle, à la plus grande déception d'Edward. Bella avait approuvé ce choix bien qu'elle s'était appliquée à ne pas le montrer.

« Je n'ai pas le choix si je veux rester en vie. Je suis obligée de lui obéir. Vous me traitez peut-être mieux que des kidnappeurs lambdas, mais je suis toujours votre prisonnière ».

Rosalie serra les mâchoires.

Bella se raidit, surprise par le désir soudain et fort qui la traversa de tendre la main pour caresser la ligne crispée de sa mâchoire ciselée. Elle serra son poing autour de son livre.

« Et si je t'aidais à t'enfuir ? » lâcha-t-elle brusquement.

Le cœur de Bella manqua de s'arrêter.

« Quoi ? ».

Rosalie garda le silence un moment. Bella observa avec plus d'attention ses yeux. Ils semblaient fébriles et même tristes.

« J'ai peut-être menti lorsque j'ai dit nous n'avions plus de cœur. Peut-être qu'il nous reste encore quelques résidus... » murmura-t-elle doucement.

Bella la dévisagea, le cœur battant à tout rompre. Ses mains devinrent moites autour de son livre. Elle le referma et le posa à coté d'elle, sur le banc.

« Pourquoi ferais-tu ça ? Pourquoi te mettrais-tu en danger pour moi, Rosalie ? » lui demanda-t-elle en s'efforçant de maîtriser ses émotions.

Bella n'était pas assez stupide pour ne pas remettre en doute sa sincérité. Rosalie avait toujours manifesté une animosité certaine envers sa famille, et plus particulièrement envers sa mère adoptive. Mais il s'agissait peut-être d'un piège destiné à tester sa parole et sa loyauté. Et Bella n'était pas en position de pouvoir échouer à n'importe quel test.

Rosalie haussa les épaules.

« Je suppose que j'aurais aimé que quelqu'un me propose une issue de secours. J'aurais aimé avoir une chance de m'en sortir » lui avoua-t-elle, le regard lointain.

Bella avala difficilement sa salive, les yeux fixés sur elle.

« Mais ça n'a pas de sens. Esmée est loin d'être stupide. Elle comprendra que tu m'as aidé à m'enfuir » lui fit-elle remarquer.

Rosalie lui sourit faiblement, une lueur sombre dans le regard.

« Laisse-moi m'occuper d'elle ».

Bella la fixa un moment avant de prendre sa décision.

« D'accord ».


Rosalie ne sembla pas vouloir perdre de temps. Bella fut d'autant plus choquée lorsqu'elle lui tendit un sac à dos rempli de provisions. Bella s'en empara avec hésitation.

« Depuis combien de temps penses-tu à ça, Rosalie ? ».

Rosalie la regarda un moment avant de détourner la tête.

« Un moment ».

Bella secoua de la tête, l'air incrédule avant de la suivre à l'extérieur du chalet. La nuit était déjà en train de tomber. Bella eut presque un sourire ironique en songeant qu'elles allaient se séparer devant un coucher de soleil.

« Je ferais de mon mieux pour les retarder et te faire gagner du temps. Ne fais pas de pause. Continue de rouler aussi loin et aussi vite que possible. Ne laisse aucune trace de ton passage » lui conseilla Rosalie en la guidant vers sa Mercedes grise. Elle hésita un court instant avant d'ajouter : « Je sais que je ne peux rien faire pour te forcer à m'écouter mais tu ferais mieux de ne pas retourner à Forks. C'est le premier lieu dans lequel elle se rendra pour te chercher ».

Bella hocha de la tête.

Honnêtement, elle n'avait pas encore pris de décision. Son cerveau peinait encore à réaliser ce qui était en train de se produire.

C'est réel. Rosalie est vraiment en train de m'aider à m'enfuir…, pensa-t-elle, l'air hébété.

Rosalie ouvrit la portière du coté conducteur et se tourna vers elle. Une lueur d'incertitude nagea dans son regard. Elle sembla vouloir lui dire quelque chose mais se ravisa finalement.

« Fais attention à toi ».

Bella hocha de la tête encore une fois, trop dépassée par les événements pour lui retourner une remarque intelligente. Elle s'installa derrière le volant et déposa le sac de provisions sur le siège passager. Ses mains tremblantes s'enroulèrent avec hésitation autour du volant froid.

« Es-tu sûre de vouloir me la donner ? Elle a dû te coûter très cher » demanda-t-elle brusquement, l'air gêné.

Rosalie fut surprise par sa question. Un éclat de tendresse et d'amusement traversa son regard sombre.

« Je suis sûre que tu en feras bon usage » lui répondit-elle doucement.

Un moment passa. Aucune des deux jeunes femmes ne sembla vouloir mettre un terme à leur conversation comme si elles appréhendaient leur séparation. Le silence s'étira longuement. Rosalie finit par le rompre avec un raclement de gorge.

« Tu devrais partir ».

« Oui ».

Une autre silence passa.

« Va dans des endroits chauds. Il nous est dangereux de nous exposer au soleil. Elle aura plus de mal à te rattraper » lui conseilla-t-elle.

Bella hocha de la tête.

« Endroits chauds. C'est noté » dit-elle.

Rosalie lui sourit faiblement.

« Au revoir, Bella ».

Bella leva les yeux vers elle.

Elle la fixa longuement et se surprit à inscrire dans sa mémoire ses yeux sombres, ses cheveux blonds et soyeux, ses traits durs et la lueur étonnamment douce qui brillait dans son regard.

Elle déglutit difficilement, la gorgée trop nouée.

Rosalie lui lança un dernier regard si intense qu'il lui coupa le souffle avant de se détacher de la voiture. Elle referma la portière de la voiture et s'éloigna de quelques pas avant de croiser les bras sur son torse.

Bella continua de la fixer, le cœur battant à tout rompre. Une idée lui traversa brusquement l'esprit. Elle baissa avec empressement la vitrine de la portière.

« Viens avec moi » lui dit-elle, l'air presque suppliant.

Rosalie écarquilla les yeux et chancela.

« Bella- ».

« Tu n'es pas comme les autres. Tu es une bonne personne, Rosalie. Tu mérites une chance de t'en sortir aussi » insista-t-elle.

Les yeux sombres de Rosalie semblèrent s'emplirent de larmes. Mais Bella était trop loin pour en être sûre. Ses ongles s'enfoncèrent dans le volant. Rosalie sembla réfléchir un moment à sa proposition, l'air déchiré. Elle ferma les yeux, resta silencieuse un moment avant de les rouvrir pour les plonger dans les siens. Bella retint sa respiration.

Rosalie lui offrit un triste sourire.

« C'est déjà trop tard pour moi, Bella ».


« Pourquoi ? ».

Rosalie ferma le yeux en entendant la voix d'Esmée.

Son ton était chargé d'émotions, allant de l'incompréhension à la colère. La jeune femme finit par rouvrir les yeux. Elle se tenait devant la fenêtre de sa chambre, les yeux fixés sur le chemin que Bella avait emprunté avant de disparaître de sa vie – pour toujours, elle l'espérait.

Elle lança un dernier regard au chemin avant de se retourner vers sa créatrice. Elle la dévisagea un instant, repensant à tout ce qu'elles avaient vécu ensemble, aux souvenirs et aux liens qu'elles avaient construit. Comment en était-elles arrivées à là ?

Rosalie avait la réponse à cette question.

Lorsqu'elle fut assez mature pour prendre du recul par rapport à leur situation, elle se rendit compte de l'horreur de leurs agissements.

Elle ne détestait pas seulement Esmée, elle se détestait elle-même aussi. Elle se détestait de ne pas avoir été plus forte plus tôt, elle se détestait de ne pas avoir dit non la première fois qu'Esmée lui avait présenté un humain devant elle – un repas.

Rosalie lui offrit un sourire dénué de la moindre trace de joie, aussi glaçant et coupant qu'un bloc de glace.

« Je ne te laisserais pas la détruire. C'est peut-être trop tard pour le reste d'entre nous, mais pas pour elle ».

Un éclat de fureur traversa le visage d'Esmée, en totale opposition avec l'éternelle expression de chaleur et de convivialité qu'elle affichait.

« C'est ma fille ! » gronda-t-elle en révélant ses crocs parfaitement blanches et acérées.

Une douleur la transperça brusquement.

Rosalie étrangla un cri de souffrance et plaqua une main contre sa poitrine. Elle avait l'impression que cette dernière était oppressée dans une cage en fer qui se resserrait progressivement. Pourtant, il n'y avait rien.

Rosalie releva la tête et dévisagea Esmée, ravalant le sentiment de chagrin et de trahison qui l'emplissait en comprenant ce qu'elle faisait. Esmée était en train de manipuler leur lien. Ça n'était arrivé que deux fois depuis que Rosalie l'avait rencontré, et jamais contre elle. Mais la rage et la détermination l'aidèrent à combattre sa souffrance.

« Vas-y. Fais-moi mal. Manipule notre lien. Mais Bella ne reviendra jamais. Tu ne l'as reverra plus jamais » lui cracha-t-elle, la voix rauque et parcourue de soubresauts de douleur.

Le regard d'Esmée s'enfonça dans le sien, impitoyable et courroucé. Et Rosalie se rendit compte de son erreur trop tard. Ses jambes ployèrent sous elle. Elle tomba à genoux, les deux mains pressées contre sa poitrine.

Pour la première fois depuis plusieurs décennies, Rosalie douta que son cœur était vraiment mort tant la souffrance qu'elle ressentait était extrême. Elle avait l'impression de suffoquer, d'être tiraillée, déchiquetée, écartelée. C'était insupportable.

Rosalie étouffa un sanglot.

« Je suis désolée mais je ne peux pas la perdre. Et toi non plus. Elle est trop importante à nos yeux » lui expliqua Esmée en continuant de manipuler leur lien.

Rosalie lâcha un râle de douleur et s'effondra sur le sol. Elle se recroquevilla sur le parquet de sa chambre alors que tout disparaissait autour d'elle. Seule la douleur substitua dans son esprit et remplit chaque pore de son être. Un abyssal de solitude et de souffrance s'ouvrit en elle et l'agrippa, l'attirant petit à petit en lui.

Rosalie se mit à trembler, pris d'une terreur sans nom à l'idée de tomber dans ce gouffre de solitude et de souffrance infinis. Elle se mit à sangloter incontrôlablement. Ses ongles griffèrent le sol, entaillant sérieusement le parquet.

« Non, non, non… » sanglota-t-elle en se forçant à ne pas céder, à ne pas supplier, à ne pas quémander la femme qui était en train de lui faire subir un véritable supplice « Non… Bella… Bella » gémit-elle d'une voix brisée.

Esmée continua de la torturer, le regard déchiré entre la souffrance qu'elle faisait endurer à sa progéniture et la détermination à retrouver son nouvel enfant.