Et voilà le troisième OS. Merci, Moira-chan, pour ta relecture et ton avis ! Ça m'a bien aidée !

D'ailleurs, n'hésitez pas à aller lire son recueil, Serrer les poings, il est vraiment super ! :)

Je vous souhaite une bonne lecture !


Etre un fils

Shizuo avait toujours eu ce désir dans un coin de sa tête. Au départ, il n'y avait pas vraiment pensé. Il avait juste été là, tout simplement. Mais, avec le temps, il était devenu de plus en plus concret. À tel point qu'aujourd'hui, Shizuo ne pouvait plus l'ignorer. Son envie était beaucoup trop forte pour ça. L'envie d'avoir, un jour, un enfant.

Oui. Il voulait devenir père. Il voulait aimer de tout son cœur ce petit être dont il serait responsable. Pendre soin de lui. Le préparer à la vie qui l'attendait. Mais il le souhaitait tant que ça commençait à lui faire du mal. Parce qu'il était rempli de doutes. Parce que la réalité, cruelle, s'imposait sans cesse à lui. Malgré sa bonne volonté, il se devait d'être honnête envers lui-même. Il ne pensait pas qu'il ferait un bon père.

Après tout, comment pourrait-il l'être s'il n'était déjà pas une bonne personne ? Il ne pouvait que blesser les gens autour de lui. Ses amis et même... même sa famille. Shizuo était un mauvais frère. Mais il était encore pire en tant que fils. Il n'avait jamais pu être comme Kasuka. Lui, il avait toujours dû tout faire de travers. Parfois, il se demandait même si ses parents ne regrettaient pas de l'avoir eu. Ils auraient tellement de raisons de le faire. Shizuo n'aimait pas y penser. Mais son désir de paternité le ramenait fatalement vers son passé. À chaque fois qu'il imaginait quel père il voulait devenir, il pensait au sien. Et quand il songeait à son futur enfant, il revoyait l'enfant pitoyable qu'il avait lui-même été autrefois. S'il n'avait jamais su être à la hauteur en tant que fils, avait-il le droit d'essayer d'être père ? Shizuo se posait sérieusement la question.

Arriverait-il à cerner les besoins de son enfant, à se mettre à sa place ? Comme pouvait-il être un père au minimum correct s'il n'avait jamais pu être un fils correct ? Il ne savait rien de ces deux rôles-là. Et... Dans le fond, c'était ça le pire pour lui. Il n'avait aucune idée de la dynamique qui devait exister entre un enfant et son parent. Si seulement il n'avait pas autant déçu son propre père. La culpabilité ne faisait alors que grandir en lui. Il ne pouvait pas se calquer sur le modèle de ses parents pour s'épanouir dans ce rôle et il en était le seul responsable.

Shizuo ne leur en avait, d'ailleurs, pas voulu. Pas même une seconde. Ses parents avaient toujours fait de leur mieux pour prendre soin de lui. Ils avaient tenté de l'aider, même si, au final, ils n'avaient fait que s'éloigner de lui. Mais ce n'était pas de leur faute. Shizuo ne s'était pas bien comporté avec eux. Oh, il n'avait pas défié leur autorité, il n'avait pas sciemment enchaîné les erreurs. Mais quand même... Sa violence avait tout gâché. Shizuo avait arrêté de compter les fois où ses parents avaient dû payer les conséquences de ses coups d'éclat. Il avait pourtant essayé de les rendre fiers. De moins les inquiéter. De ne plus les mêler à ses histoires de bagarre. Mais il n'avait pas réussi. Peu importe à quel point il avait fait des efforts, ça s'était à chaque fois soldé par un échec. Shizuo n'avait donc jamais su comment être un fils. C'était son plus grand regret. Sa plus grande source de honte.

D'autant plus qu'il ne s'était en aucun cas rattrapé auprès d'eux. Lorsque ses parents avaient pris leurs distances, il n'avait même pas tenté de les retenir. Ça aurait juste été terriblement égoïste. Il leur avait causé tant de soucis. Ses parents ne lui avaient pourtant jamais fait la moindre remarque, ni même la moindre critique. Mais parfois, Shizuo se disait que ça aurait été mieux s'ils avaient laissé parler les émotions. S'ils avaient tous pu en discuter à cœur ouvert. Parce que la déception dans leur regard, Shizuo ne pouvait pas l'oublier. S'il parvenait à accepter qu'il n'était pas à la hauteur la plupart du temps, il ne réussissait pas à se pardonner de ne pas avoir été à la hauteur en tant que fils. Ses parents auraient mérité tellement mieux que lui comme enfant.

Aujourd'hui encore, il se sentait mal en y pensant. Parce que, malgré toute sa honte, tous ses regrets, il n'avait pas changé. L'énorme culpabilité qu'il ressentait envers ses parents n'avait même pas suffi à le rendre meilleur. La violence régissait toujours sa vie. Il aurait pourtant tout donné pour agir autrement. Pour être différent. Mais le passé ne s'effaçait pas. Il lui collait toujours à la peau. Shizuo ne se contrôlait pas. Et si blesser sa famille était déjà une chose grave, il ne pourrait jamais se le pardonner s'il venait à en faire de même avec son propre enfant.

Alors oui. Il se devait d'être réaliste. Tout comme il n'avait jamais été un bon fils, il ne ferait jamais un bon père. Et pourtant, il avait terriblement envie d'y croire. Il y pensait sans cesse. Il se surprenait même à rêver à la vie qu'il pourrait mener s'il n'avait pas ce problème de colère. Après tout, en dehors de ça, il avait enfin un bon environnement. Même s'il n'aimait pas son boulot, au moins, il avait un travail stable. Son appartement n'était pas génial, mais il pouvait payer son loyer à la fin de chaque mois. Ça n'avait l'air de rien, néanmoins, pour lui, c'était déjà beaucoup.

À l'approche de ses trente ans, il voulait juste pouvoir se dire que c'était possible, dans le fond. Qu'il pouvait se permettre de rêver à cet avenir meilleur. Qu'il n'était pas condamné par son attitude envers ses parents, envers tout le monde. Sa vie n'avait rien eu de palpitant, ni de joyeux au cours de la dernière décennie, mais Shizuo aspirait au changement. Il avait tant besoin que ce cap soit le déclic qu'il lui fallait pour prendre les choses en main. Pour enfin se réconcilier avec lui-même, travailler sur sa violence, aller de l'avant. Et peut-être qu'alors un jour, il serait prêt. Il serait prêt à être ce père qu'il voulait tant devenir.

Si ça venait à arriver, sans doute qu'il parviendrait à être en paix avec ses actions. Qu'il n'aurait plus honte de son comportement. Et qu'il pourrait présenter avec fierté son enfant à ses parents. Peut-être que, jusqu'ici, il avait juste vu le problème à l'envers. Et si en devenant un bon père, il apprenait enfin à être un fils ? C'était possible... L'avenir l'aiderait alors à s'accepter, à pouvoir faire un trait sur son passé et à se racheter auprès des personnes qui comptaient pour lui. S'il parvenait à se sentir légitime dans un rôle aussi important, il arriverait plus facilement à reprendre confiance en lui. En tout cas, il l'espérait de tout son cœur, de toute son âme.

Oui. Il avait envie de croire qu'un jour, il ne serait plus cantonné au mauvais rôle. Il ne serait plus la personne qu'on fuyait, ni l'enfant qu'on oubliait. Il dépasserait alors sa monstruosité pour apprendre à devenir un fils dont on était fier. Pour enfin oser accomplir son envie de paternité.

Mais, comme toujours, il s'emballait. C'était juste utopique. S'il n'avait jamais su contrôler sa violence jusqu'ici, pourquoi y parviendrait-il à présent ? Shizuo savait que le mieux à faire serait de tout simplement ne plus y penser. Et accepter qu'il avait juste raté tous les rôles que la vie lui avait donnés. Il le fallait oui. Cependant, Shizuo n'arrivait pas à lâcher prise. Parce que ce désir, c'était la seule lumière qu'il voyait à l'horizon. Comment pouvait-il alors l'éteindre ? C'était juste impensable...

Au final, Shizuo était coincé. Coincé au milieu de tout ce mal qu'il avait causé autour de lui. De toutes ces incertitudes qu'il avait lui-même créées. Le père qu'il voulait devenir était retenu par le fantôme du fils qu'il aurait dû être.

Pour s'en sortir, il faudrait qu'il apprenne à vivre avec lui-même. Mais ça, c'était juste hors de sa portée. Parce que, au final, ses espoirs ne seraient jamais plus forts que ses doutes...


Merci de m'avoir lue. À demain pour un nouvel OS. Et promis, il sera fluff celui-là !