Il était une fois la petite famille parfaite. Comme on en voit à la télé. Ou comme celles avec lesquelles les petites filles jouent dans leurs maisons de poupées. C'est d'ailleurs à cette métaphore que je m'identifie le plus. Il faut dire qu'elle est très parlante.

Ma famille est constituée de mon père, ma mère, mon grand frère et moi. Et quand on est en public, on joue à la famille parfaite. On me demande de sourire pour la photo et de me tenir à côté de mon frère comme si on s'aimait. Pourtant, c'était loin d'être le cas.

Tous les soirs, je vois mon père qui sort en douce. Je sais où il va. Je l'ai suivi une ou deux fois. Il va voir des femmes. Des prostituées puisque je l'ai vu leur donner de l'argent. Je sais que ma mère est au courant. Il suffit de voir comment elle le regarde. Avant, elle jouait déjà beaucoup, mais maintenant elle boit énormément. Particulièrement quand papa sort ou quand on voit une trace de baiser dans son cou.

Je crois que c'est depuis ce temps que mon frère se drogue. À presque tous les jours, il fume du canabis. Je crois qu'il prend aussi d'autres choses mais je n'en suis pas certaine. Pour le pot, c'était facile à découvrir. Sa chambre sent toujours la moufette. Et maman fait semblant de ne rien remarquer...

De mon côté, je mets de belles robes et mon visage de poupée. Mais mon esprit est totalement sens dessus dessous. Je ne sais pas ce qui se passe, mais c'est pas rien qu'une mauvaise passe. J'aimerais disparaître, comme dans un tour de passe-passe! Quatorze étés sont derrière moi. Qu'aurais-je été? Une bougie soufflée trop tôt comme mon ami mort en moto? Une statistique pathétique dans une chronique nécrologique?

Un Québécois de plus ou de moins, ça ferais-tu de quoi à quelqu'un?

Probablement à ma famille qui verrait son image de petite famille parfaite en miettes. Après tout, tout le monde pense que nous sommes parfaits. Par pitié, ne les laissez pas voir la vérité!

En attendant la fin je veux bien paraître dans la parade de l'apparat. Mascara et mascarade pour mes parents et camarades. Même si je suis maussade, j'ai rénové ma façade. La maison de poupée a été réparée. Dans les murs, les fissures ont été colmatées, les volets sont repeints, la toiture est refaite.

L'imposture est parfaite!

Mais par pitié n'ouvrez pas les murs!

À l'intérieur, tout est décrépi! La charpente est pourrie, les tapis sont finis et la tapisserie est moisie... Les lambris sont recouverts de vert de gris! Oh oui je vous le dit, tout ça c'est bon pour l'incendie!

Pourquoi continuer sur le chemin de la vie quand il n'y a pas d'horizon? À mes pieds, il y a un ravin et j'en vois même pas le fond! Si je lève les deux mains, je butte sur un plafond... à quoi bon un lendemain si c'est pour sombrer plus profond?

En attendant mon heure, je tue les heures devant mon ordinateur. Dire que ma mère se voile la face alors que je rêve rien que d'un face à face! Mais ça a l'air qu'elle se persuade que c'est pour mes travaux scolaires. Pauvre maman! Avec un coup d'œil tu verrais que je suis sur un site de noeud coulant! Et tu déboulerais dans la cave en courant!

Si je me souviens comme il faut, dans le garage il y a tout ce qu'il faut. Escabeau, corde à canot et un anneau assez haut pour me hisser haut! Hissez haut!

Et si jamais je m'accrochais, ce serait à la vie? Ou à un crochet?

Je viens de terminer le livre d'un certain Hubert Aquin. C'est pas du arlequin! Il prévoit la fin des miens. Est-ce que c'est ça mon destin?

C'est pas certain! J'ai peut-être pas la rage de vivre mais j'ai pas le courage de mourir!

Fatiguée, indécise, c'est ma vie ces temps-ci. J'ai réussi mon entrée mais je ne veux pas rater ma sortie! La rater me clouerait à un lit et je n'aurai pas un moment de répit. J'ai beau être une poupée, je ne veux pas qu'on me contrôle comme une marionnette!

C'est pour ça que ce matin je remets mon visage de poupée. Et puis, qui penserait à regarder dans ma maison de poupées?

Par pitié, ne regardez pas dans ma maison de poupées!

Pour écrire cette histoire, je me suis inspirée de deux chansons. Dollhouse de Melanie Martinez et M'accrocher du groupe Loco Locass.