PROMPT : Pailleté d'or


Depuis le début des leçons d'occlumentie, Harry avait l'impression que sa colère n'était pas retombée. Il bouillonnait d'une rage qu'il ne comprenait pas, une fureur brûlante qu'il ne réussissait pas à canaliser.
Il avait parfaitement conscience qu'il avait à certains moments un comportement légèrement irrationnel. Par exemple, les autres années, il n'aurait rien caché à ses amis. Il aurait compté sur Hermione pour l'aider à comprendre ce qui lui arrivait et sur Ron pour le rassurer ou lui changer les idées. Il leur aurait fait pleinement confiance, parce qu'ils étaient ses amis les plus proches.

Sauf que depuis le retour de Voldemort, il répugnait à les impliquer plus dans sa vie. Si avant ils avaient affronté des dangers, la menace de mort n'avait été que théorique. Une possibilité un peu abstraite et comme tout enfant, il n'avait pas vraiment cru que quelque chose d'aussi définitif puisse leur arriver. Même si en pratique, ils avaient risqué leurs vies chaque année…

Puis, il y avait eu le cimetière et le retour de Voldemort. Mais surtout, il y avait eu le sort mortel qui avait frappé Cédric Diggory. Son camarade était mort devant lui, et il n'avait rien eu le temps de faire pour le sauver. Il avait assisté impuissant aux derniers instants du jeune homme, et quelque chose s'était brisé en lui alors qu'il prenait soudain conscience qu'il risquait d'entraîner tous ses proches dans la mort.
Parfois, dans ses cauchemars, il voyait Hermione ou Ron à la place du gentil Poufsouffle. Et lorsqu'il s'éveillait, il se jurait que jamais il ne laisserait quelque chose d'aussi terrible se produire.

Il aurait pu leur parler de ses craintes, mais Hermione aurait rationalisé et Ron aurait prétexté que c'était leur choix. Et trop effrayé pour lutter, il se serait laissé convaincre. Tout pour ne pas rester seul ou pour obtenir un peu de réconfort illusoire.
Quand à la colère… il se disait que c'était le fait d'avoir vu le fantôme de ses parents dans le cimetière. De les avoir vu pour la toute première fois, sous une forme presque tangible, alors qu'il avait eu une enfance misérable. Ou la situation dans laquelle il était, ignoré par Dumbledore, malmené par Rogue, dénigré par certains camarades.

Mais il y avait plus. Bien plus.
La rage qu'il ressentait ne pouvait pas être réduite à la simple colère de savoir l'assassin de ses parents bien-aimés de retour et bien vivant.

Certains moments, il avait envie de tout détruire autour de lui, de frapper ses amis pour les faire taire. Les leçons d'occlumentie étaient un moment de torture, puisqu'il devait à la fois défendre sa vie privée - le peu qu'il avait en tous cas - et s'empêcher de sauter sur son professeur honni pour l'étrangler de ses propres mains.
Parfois, il caressait l'envie de laisser voir à Rogue ses pensées noyées dans un brouillard rouge de rage, pour voir si l'homme montrerait un peu de peur face à lui.
Et plus il luttait contre cette rage, plus elle augmentait, le consumant.

Son humeur morose et son agressivité avaient fait fuir la plupart de ses camarades. Hermione le regardait désormais les sourcils froncés, cherchant visiblement à comprendre ce qui se passait juste sous ses yeux. Quand à Ron, il oscillait entre l'inquiétude de voir son ami si mal et la colère de faire les frais de son caractère.
Il se disait parfois avec une ironie digne du Maître des potions en personne qu'au moins il bénéficiait un peu de la tranquillité à laquelle il aspirait. Lorsqu'il avait le visage sombre comme en cet instant, personne ne venait le déranger, et il pouvait réfléchir à loisir à la situation dans laquelle il avait été plongé bien malgré lui.

Lorsque Ginny se laissa tomber devant lui avec un large sourire et les yeux pétillants, Harry dût mobiliser toute son énergie pour ne pas lever les yeux au ciel. Il grogna vaguement en réponse à son "bonjour" enjoué, mais son comportement ne sembla pas rebuter la rouquine. Sa bonne humeur permanente semblait décupler la colère qui flambait en lui, mais elle ne semblait pas comprendre qu'il l'évitait intentionnellement.

Ginny babilla un long moment, sans que Harry ne retienne un seul mot. Il se moquait bien de savoir comment les cours se passaient, ou quel était la température extérieure depuis le début de la semaine.
La jeune fille se pencha vers lui, le fixant dans les yeux, l'obligeant à lui prêter attention. Harry grimaça, agacé mais les mots de la soeur de Ron stoppèrent ses reproches, alors qu'il la fixait, stupéfait.
- Oh je n'avais jamais remarqué que tu avais les yeux pailleté d'or.

Un bref instant, Harry caressa l'idée de se lever et de la laisser là, simplement. Au lieu de quoi, il leva les yeux au ciel, sentant la colère le consumer un peu plus. Il répondit entre ses dents, d'un air mauvais.
- Peut être parce que j'ai juste les yeux verts et qu'ils n'ont jamais été pailletés d'or.

Ginny rougit et son visage se froissa. Visiblement elle avait essayé de lui faire un compliment - aussi étrange que son poème de Saint-Valentin quelques années plus tôt - et elle était particulièrement vexée d'avoir reçu une réponse aussi sèche et désagréable.

Avant qu'elle ne puisse se plaindre ou hurler sur Harry, ce dernier s'était soudainement levé.

Autour d'eux dans la salle commune, les conversations se turent soudainement, et tous les regards se braquèrent sur eux. Visiblement leurs camarades espéraient une dispute compte tenu de l'humeur de Harry ces derniers temps et de la teinte rouge brique qu'avait pris le visage de Ginny Weasley, bien connue pour ses colères mémorables.

Sauf que la dispute attendue n'éclata jamais.
D'un coup, Harry vacilla et porta les mains à son front, les plaquant contre sa cicatrice, griffant presque sa peau dans le mouvement brutal. Le jeune homme n'avait plus la capacité d'aligner une seule pensée consciente, il ne pouvait que ressentir l'atroce douleur. Pire encore que le moment où Voldemort était revenu à la vie et où il s'était dressé face à lui.

Il lui semblait que son crâne était sur le point d'éclater, et que la douleur qu'il expérimentait allait le rendre fou. Il avait oublié Ginny, la colère, son inquiétude, tout ce qui n'était pas la souffrance actuelle. Rien n'avait d'importance, il n'y avait plus que ce mal qui le rongeait, qui le détruisait peu à peu.

Alors qu'il tentait de reprendre pied, Harry se fit la réflexion qu'il entendait des cris, et il se demanda si quelqu'un d'autre avait mal, s'ils étaient attaqués. Si c'était un sortilège qui avait touché ses camarades et amis. Un éclair bref de lucidité lui fit comprendre que c'était lui qui hurlait ainsi, à s'en déchirer les cordes vocales.

Avant qu'il ne puisse cesser de crier cependant, l'obscurité l'envahit complètement, et il s'effondra comme une poupée de chiffon sous le regard abasourdi et inquiet des Gryffondor présents dans la salle commune.
Il n'entendit pas la panique et le chaos qui débutèrent pas plus qu'il ne se rendit compte qu'il était transporté à l'infirmerie. De la même façon, il n'eut pas la moindre conscience des visites qui se succédèrent à son chevet.