PROMPT : Photographie usée
Harry s'était isolé à l'écart de ses amis, prétextant un peu de fatigue et l'envie de se reposer. Parfois, il lui arrivait d'avoir du vague à l'âme, sans qu'il ne puisse justifier la tristesse soudaine qui lui serrait le coeur.
Le jeune homme se replia dans un petit salon désert, mais où la cheminée flambait agréablement. Blotti dans un fauteuil, il se laissa aller à rêvasser, le regard perdu dans le vide.
Voldemort était en pleine réflexion. Il ne pouvait pas nier que l'arrivée du Gryffondor près de lui avait changé beaucoup de choses.
Bellatrix avait bouleversé sa vie d'une manière qu'il n'aurait jamais imaginé. Sa Mangemort cinglée pourrissait toujours dans ses cachots, et il ne comptait pas la libérer de sitôt : sa haine pour le jeune Potter la pousserait certainement à attaquer encore son hôte, quoi qu'il puisse ordonner. Et puis il était nécessaire de faire passer le message que ses ordres ne devaient pas être bafoués.
Avant toute cette histoire, si quelqu'un lui avait parlé de ce rituel et du lien qui en découlerait, il aurait ricané moqueusement et aurait refusé.
L'orphelinat lui avait appris durement qu'il était mieux seul et que n'importe quelle relation était une faiblesse qu'il devait combattre et éliminer.
La notion même d'âme soeur - dépendre ainsi de quelqu'un - était contraire à tout ce qu'il croyait.
Étant lié malgré lui, le Mage Noir avait décidé de tirer un maximum d'avantages de la situation : il n'avait pas le choix désormais, et s'il pouvait devenir plus puissant, il aurait peut être enfin le dessus sur Dumbledore.
Il avait imaginé que Harry Potter plierait devant lui finalement. Qu'il se laisserait impressionner, que son courage de Gryffondor faiblirait à un moment.
Après tout, il était un enfant, et lui avait déjà un certain âge… et une expérience très longue en ce qui concernait la magie noire et la torture. De quoi effrayer n'importe qui.
Et puis… il avait découvert qu'il allait devoir faire des compromis. Que ce fichu gosse lutterait pied à pied contre lui. Ne pas attaquer les amis de Potter, ne plus attaquer les moldus… il avait cédé pour que leur cohabitation se passe bien.
Désormais un groupe de Gryffondor prenait ses aises dans son manoir, et l'expérience n'était pas si désagréable pour sa plus grande surprise.
Cependant, tous ces bouleversements impliquaient un changement net de ses habitudes. Il ne pouvait plus juste mettre le monde magique à feu et à sang, tuer indifféremment sans se soucier des répercussions.
Harry ne pourrait pas être convaincu d'un Doloris, et attaquer ses amis ne ferait que le braquer contre lui.
Voldemort était un Serpentard jusqu'au bout des ongles, et il était bien décidé à retirer un maximum d'avantages de la situation. Il lui restait à revoir ses objectifs, et la façon de s'y prendre.
Dominer le monde magique pouvait se faire de plusieurs façons. La seule chose qui ne changeait pas était qu'il devait en premier lieu se débarrasser de Dumbledore. Le vieil homme chercherait à lui mettre des bâtons dans les roues, quoi qu'il décide.
Ensuite… il pourrait endormir la méfiance de la population sorcière. Ils vénéraient tous Harry Potter, et désormais le jeune homme était à ses côtés.
Voldemort s'immobilisa en voyant le jeune Potter seul, l'air triste, retranché dans une pièce vide.
En silence, il l'observa attentivement, curieux d'en savoir plus sur lui.
Le petit brun regardait dans le vide en tournant quelque chose entre ses doigts. Une photographie usée, à laquelle le gamin devait tenir. Une photographie de ses parents devina-t-il immédiatement.
Une vague de culpabilité inattendue déferla sur Voldemort. Inattendue et inhabituelle.
Jamais de toute sa vie il n'avait regretté ses actes. Il se moquait bien des autres, de ce qu'ils éprouvaient. Les vies humaines - qu'elles soient moldues ou sorcières - n'avaient pas de valeur à ses yeux.
Il avait tué à de nombreuses reprises. Il avait ordonné à ses Mangemorts de tuer.
Il avait détruit des familles, massacré des innocents sans s'inquiéter de leur âge ou de leur sexe. Harry était un bébé lorsqu'il avait pris la décision de le tuer, uniquement parce qu'un jour il pourrait s'opposer à lui.
Et il n'avait jamais eu le moindre scrupule. Pas de cauchemars, pas de regrets. Pas le moindre pincement au coeur. Jamais une hésitation.
Et pourtant, face à ce gamin perdu qui tenait la photographie de ses parents morts, de ses parents qu'il n'avait jamais connu, il avait l'impression de suffoquer.
S'il avait pu, en cet instant, il reviendrait dans le temps pour changer ses actes de cette sombre nuit d'Halloween, lorsqu'il était entré dans la maison du couple Potter et qu'il avait tué.
C'était stupide, totalement idiot. Ils n'étaient liés que parce qu'il avait tué les parents du gamin. Sans ça, Harry Potter ne serait qu'un adolescent parmi d'autres. Un inconnu, dont il ne se préoccuperait pas.
Voldemort soupira, et avança d'un pas dans la pièce, faisant sursauter le gamin.
Le visage inexpressif, le mage noir fixa l'adolescent et désigna la photographie d'un geste du menton.
- Je suis désolé.
Harry écarquilla les yeux et s'empressa de ranger la précieuse photographie dans sa poche, avant de détourner le regard gêné.
- Hum… oui. Merci… je crois.
- Ils étaient décidés à te protéger, au prix de leurs vies. Je leur ai proposé la vie sauve en échange de toi mais…
Voyant Harry gêné, le mage noir changea brusquement de sujet.
- Tu n'es pas avec tes amis ?
Harry se détendit, légèrement soulagé. Il secoua la tête, avant de répondre, un peu hésitant.
- J'avais besoin d'être seul.
Le silence retomba alors qu'ils s'observaient du coin de l'oeil. Sans un mot, Voldemort métamorphosa un second fauteuil dans la pièce et s'installa. Il ne savait pas comment le réconforter, mais il pouvait lui offrir une présence silencieuse.
Harry aurait aimé protester et dire que la présence du mage noir le gênait. Cependant, il devait avouer qu'il se sentait comme apaisé.
Il ne voulait pas entamer une conversation - il ne savait pas de quoi il pouvait parler avec le meurtrier de ses parents - mais la nostalgie qui l'avait submergée plus tôt semblait soudain moins aiguë.
C'était déstabilisant, définitivement étrange.
Pour une fois, Harry n'avait pas envie de lutter ou de se rebeller.
Depuis sa naissance, il avait lutter pour arracher un peu de bonheur ou de bien être. Puis pour rester en vie. Sans compter qu'il devait se battre pour le monde magique.
Pour la toute première fois, il avait juste à se laisser aller. Même s'il n'avait pas encore la moindre idée de quoi serait fait son avenir, maintenant qu'il était l'âme soeur de l'homme qu'il aurait dû tuer, en attendant de prendre une décision, il pouvait juste… savourer l'instant de paix qui lui était offert. Profiter de l'opportunité de souffler un peu, et de vivre pour lui-même, librement.
