Bonjour à tous, et particulièrement à Christine, commentatrice fidèle. Ce texte est la participation à un défi d'écriture sur le thème des rigueurs de l'hiver.
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La Kirkissée : épisode 4
LÉTHÉ MEURTRIER
Une fanfiction Star Trek TOS par OldGirl-NoraArlani
Relecture : Alienigena
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Sur les bords du fleuve de l'oubli je me suis assis et j'ai pleuré
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Le Docteur McCoy souleva une paupière de son patient. D'un geste presque maternel, il vérifia la température de son front glacé. Puis sur sa lancée, il arrangea la couverture chauffante avant de réclamer d'autorité une nouvelle serviette à son infirmière. Les mèches châtain clair s'entremêlaient encore d'un givre opiniâtre qui commençait à fondre. Pas trop tôt.
Épié par l'œil d'aigle du Premier Officier, le médecin de bord plénipotentiaire se sentit mal à l'aise d'être surpris en flagrant délit de compassion pour son malade...
Il effaça un petit rictus amer. C'était sûrement ce que pensait Spock. Mains derrière le dos, le Vulcain au visage éternellement grave semblait pourtant avoir, plus que jamais, le comportement approprié en la circonstance. Ses paupières ne frémissaient pas. Ses sourcils ne s'inclinaient pas. Les yeux fixes, il était aussi statufié à la verticale que le gisant l'était à l'horizontale, donnant au médecin l'impression désagréable d'être coincé entre deux blocs de glace : l'un métaphorique, et l'autre littéral…
McCoy s'attendait à ce que Sa Raideur ne dise rien du tout, mais à sa grande surprise, il posa une question du dernier illogique.
— Docteur… commença-t-il, avec une pointe inhabituelle d'hésitation. Les mesures indiquées sur l'écran n'ont pas bougé depuis vingt-deux minutes point sept secondes. Ne devrait-il pas y avoir un signe, même infime, d'améliorati…
— La ferme, Spock. Je le vois bien.
L'intéressé ne se serait pas permis le moindre commentaire face à la mauvaise humeur coutumière du Dr McCoy. Mais après des mois et des mois, Leonard se prenait toujours à espérer que le Vulcain finisse enfin par deviner que son célèbre caractère de cochon n'était pas du tout son caractère – mais bien la manifestation du souci anxieux qu'il se faisait, à l'idée de perdre un patient placé sous sa surveillance. Et à fortiori James T. Kirk, intrépide impénitent et, pour peut-être très peu de temps encore, le capitaine de l'USS Enterprise.
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— Fort bien, je remonte sur la passerelle. Mais si nous ne retournons pas vers leur gouvernement nantis de nouvelles encourageantes sur la santé du capitaine, les relations diplomatiques avec les Andoriens risquent fort de se refroidir à nouveau, si je puis me permettre une telle formulation.
McCoy lui adressa un petit coup d'œil biaiseux, hésitant entre la surprise et l'incrédulité. Spock ? Plaisanter ?
Il passa outre. Tout l'équipage était extrêmement stressé, particulièrement ceux qui avaient vu un capitaine à moitié congelé sortir de la salle de téléportation sur un brancard. La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur tous les ponts. Et il faudrait bien tout le flegme du Premier Officier pour calmer quatre cent membres d'équipage sur les dents. Jim avait été récupéré à un cheveu de la cryogénisation.
— Ha, renifla le Docteur en commençant à préparer une injection. C'est sûr que depuis ce fiasco diplomatique – où nous avons eu le bonheur d'être présenté à vos parents – niveau entente cordiale, ça ne doit pas être brillant... Mais il faut se mettre deux secondes à leur place. Les Andoriens ont été accusés à tort d'avoir voulu « refroidir » un capitaine de la Fédération. Même innocentés, je me doute qu'ils sont restés un peu vexés de nos conclusions hâtives…[1]
— Motif exact pour lequel Starfleet nous a dépêchés sur Andoria. Pour aplanir toute forme de…
— Spock, le coupa-t-il d'un ton excessivement contrôlé, soyez aimable, allez aplanir ailleurs…
Il se reprit aussitôt, conscient que sa formule pouvait apparaître... mal aimable.
— Hem… je veux dire, du côté de l'Andorienne albinos qui nous l'a ramené. Elle n'est pas au gouvernement, mais c'est la seule qui a peut-être des nouvelles encourageantes, comme vous dites. Il faut que je sache ce qu'elle a essayé de lui administrer. Elle n'avait pas l'air trop bien, elle non plus, vous n'aurez qu'à utiliser cette excuse pour la faire venir.
Spock resta planté là, le sourcil levé. Quand McCoy retourna lire les constantes, l'autre ne bougea pas, mais il y avait une vague réprobation calme dans son maintien. Il fallait de l'entraînement pour deviner juste, parce que chez le Premier Officier, même la gestuelle était économe.
— …s'il vous plaît ?
Le Vulcain pivota et se dirigea vers la sortie.
— Plus zéro point huit, docteur, lâcha-t-il en laissant les portes de l'infirmerie se refermer automatiquement sur lui.
Le Dr McCoy remit le nez sur son écran. Diable, le gobelin avait raison, la température remontait ! Christine ramena une serviette sèche qu'elle glissa délicatement sous la tête de Jim, remportant celle qui était trempée par les petits glaçons fondus. Il la remercia d'un coup d'œil plus amène. Il aimait bien l'infirmière Chapel. C'était à peu près la seule qui arrivait à supporter son prétendu mauvais caractère…
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Il n'avait pas envie de reconnaître qu'il avait été aux cent coups une demi-heure plus tôt, en étant appelé en salle de téléportation. Un kit médical d'urgence et un tricordeur sous le bras, il s'était jeté dans un ascenseur.
Il arrivait tout juste quand un capitaine bleui et une Andorienne à la peau blanche finissaient de se rematérialiser. Faire la moindre remarque sur cette surprenante ébauche de permutation épidermique aurait été très impoli...[2] Deux brancardiers avaient chargé Jim au plus vite pour l'emporter au pas de course vers l'infirmerie, nichée loin au cœur du vaisseau.
Il aurait dû les suivre, mais la curiosité scientifique l'avait retenu quelques instants. La visiteuse s'était inclinée devant chaque officier présent. A l'exception de sa peau crayeuse, la femme aux traits fins présentait toutes les caractéristiques physiques habituelles des natifs de cette lune : front très haut, épaisses antennes courtes et souples, chevelure platine ou blanche. Mais la sienne était abondante et longue, retenue par de fines nattes d'un bel effet – d'un point de vue terrien. Toujours extrêmement professionnel, il avait noté son début de cataracte, puis oublié quand elle s'était tournée vers lui à nouveau et qu'il avait senti comme un souffle frais et soyeux lui caresser le lobe pariétal.
« Nous avons presque réussi à stabiliser votre ami, mais nous sommes limités par notre méconnaissance complète de sa physiologie, veuillez nous excuser. Nous espérons ne lui avoir causé aucun mal… »
Etourdi un bref instant, le docteur McCoy avait vite compris qu'il était face à une télépathe longue distance d'une grande délicatesse. La courbette de Spock avait été à la limite de l'obséquiosité… Question théorique, celui-là pouvait-il rester insensible à une autre espèce télépathe ? Non.
Il se demandait encore ce qu'ils pouvaient se dire à l'abri des oreilles terriennes quand la réponse était venue d'elle-même.
— Mais si vous souhaitiez rester quelques instants pour nous l'expliquer, je serais honoré de laisser mes quartiers à votre disposition. Ils jouissent d'un dispositif de thermorégulation parfaitement ajustable à vos besoins spécifiques…
Alerte rouge. Scotty sortez de distorsion, éjectez le réacteur. Comment ? Ce ton presque amène où flottait un tachyon d'admiration ? Ouh, il était heureux d'avoir vécu assez longtemps pour contempler Spock faire l'équivalent du gringue à une minette, et tenter de l'inviter dans sa chambre sur le premier prétexte venu... Chassant ses pensées puériles, il s'était rappelé qu'il était attendu d'urgence et s'était excusé pour rejoindre son patient.
En sortant, il avait entendu le Vulcain lui aussi extrêmement professionnel plaider pour la retenir, arguant qu'ils étaient très désireux de comprendre ce qui était arrivé à leur capitaine et que ces informations auraient pu être précieuses pour le soigner (ce qui était vrai). « L'Andorienne Pâle » avait incliné la tête et pointé vers lui une antenne pour le corriger aussitôt « Je suis une Aenar ».
Leonard McCoy n'avait eu besoin d'aucune antenne ni de télépathie pour deviner qu'elle était apeurée et réticente.
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Parce qu'il ne pouvait rien faire de plus pour Jim, il abandonna la surveillance de son réchauffement progressif à Christine Chapel. Pendant ce temps, le médecin-chef ronchon en profita pour aller retrouver le pilote Leslie et les deux agents de sécurité de cette mission complètement calamiteuse.
Car normalement, et c'était bien connu de ceux qui suivaient le règlement de Starfleet, le capitaine laissait ses putains de fesses dodues sur le fauteuil de commandement, histoire de ne pas aller mourir bêtement dans des expéditions où il n'aurait jamais dû mettre le bout de ses bottes.
Mais pour ce cas précis, c'était difficilement critiquable. Une reprise de contact officielle mais discrète entre leurs peuples nécessitait un haut gradé pour parler au nom de la Fédération. Ils n'allaient pas confier ça à une bleusaille de l'Académie où à un amiral en charentaises… [3]
Le lieu de rendez-vous ayant été évidemment fixé au diable, loin d'une région habitée, Spock avait supposé aussitôt que c'était un traquenard, Jim l'avait trouvé rabat-joie et ne l'avait pas emmené…
Depuis leur remontée à bord, les trois autres membres de l'équipe au sol étaient retournés à leurs postes respectifs. Leonard avait l'intention de traiter leurs éventuelles engelures ou au minimum de leur administrer un petit remontant pour booster leurs défenses immunitaires. Mais arrivé à l'Ingénierie, il n'eut pas besoin de tricordeur. Un simple examen de visu de leurs pommettes un peu roses l'informa que Scotty s'en était déjà acquitté pour lui…
Avec une sincérité désarmante, le chef-ingénieur lui expliqua tout bas qu'on n'allait pas le déranger pendant qu'il soignait le capitaine, alors qu'un coup de gnole pur malt pouvait faire le même effet, sans parler de leur remonter le moral. Les pauvres, soulignait-il avec son accent impossible, se sentaient suffisamment misérables d'avoir perdu le capitaine dans une bourrasque pour leur première sortie.
Le pilote fut assez disert. Il expliqua qu'ils avaient buté sur une zone électromagnétique dense générée par le minerai du manteau rocheux, ce qui les avait conduits à pratiquer un atterrissage d'urgence (c'est-à-dire se crasher). Une fois posés, ils avaient constaté la faiblesse des communications (kaput) endommagées par l'atterrissage ou les conditions électriques. Le capitaine était sorti pour essayer de contacter le vaisseau en se déplaçant vers une zone plus dégagée (soit bien à découvert). Les deux gardes avaient tenté de le suivre (mission impossible) et c'était à ce moment que la glace sous la navette avait commencé à craquer…
Leurs faces navrées en disaient assez lorsqu'ils avouèrent qu'ils n'avaient eu que le temps de décoller avant que la glace ne cède. Un blizzard soufflant à quatre cent huit kilomètres heure les avait déportés ensuite à plusieurs centaines de mètres de là, mais à portée de communication. Et entre la visibilité nulle et les détecteurs en panne, ils avaient pris la décision de remonter tout de suite en haute atmosphère et de joindre l'Enterprise…
McCoy avait soupiré en rempochant son hypospray inutile. Il savait tout ça : sur la passerelle, la fine fleur de l'équipage battait déjà sa coulpe parce qu'ils n'avaient pas été foutus de repérer un biosigne à 37° au milieu d'une banquise…
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Jim scrutait la vaste étendue blafarde autour de lui, incapable de s'orienter faute du moindre repère visuel. La couche nuageuse épaisse rejoignait un horizon monotone… Malgré son anorak blanc bien fermé, il fut pris de frissons et souffla sur ses doigts, par pur réflexe. Dans ses gants spéciaux isothermes, ses phalanges ne pliaient pourtant déjà plus. Ses poches vérifiées minutieusement ne contenaient ni boussole, ni phaser, ni communicateur, ni rien…
Il chercha comment cela avait pu se produire. Un peu plus tôt, une bise cuisante avait traversé son écharpe, gelé sa goutte au nez et à moitié scellé ses paupières… Puis une nouvelle rafale l'avait fait riper sur une plaque de gel cachée sous la poudreuse et il était lourdement tombé sur le coccyx. Il se doutait que c'était lorsqu'il s'était relevé que ses effets personnels avaient dû glisser de ses poches.
Parce qu'il fallait bien prendre une décision, il suivit la direction d'une forme grise émergeant de la brume compacte qu'il distinguait maintenant à quelques mètres.
La « forme » s'avéra être un ponton de bois orné de stalactites cristallines. L'eau noire recouverte était par endroits d'épaisses plaques de gel, et il ne donnait pas cher de la fréquentation fluviale. D'ici à ce qu'un canot arrive, dans deux heures, deux jours ou bien deux mois, il serait congelé sur place.
Accrochée à une petite potence, une cloche de bronze se trouvait là, exempte de toute neige ou givre, et même le petit marteau à côté était impeccable. Sans trop savoir pourquoi, plutôt par jeu, il fit tinter la cloche et le regretta. La forme de son onde se réverbéra à travers ses poumons et sa poitrine d'une façon très désagréable, lui donnant l'impression d'être transpercé de part en part par un fantôme. Mais quelques poignées de secondes après, un canot brise-glace au bec acéré s'approchait déjà au son d'un moteur thermique préhistorique. La coque de noix fut manœuvrée avec dextérité pour la ranger sur le côté du ponton. Enveloppée dans une chaude houppelande à capuche, une silhouette humanoïde plutôt petite leva la tête vers lui. Il découvrit ainsi une jolie nautonière au long visage grave et aux yeux clairs.
— Bonjour ! dit Jim.
Elle cilla et il se demanda si elle pouvait comprendre sa langue.
— Vous semblez surprise, vous attendiez quelqu'un d'autre ?
— En effet. Le première classe Bell, dit-elle avec un coup d'œil entendu sur la cloche. [4]
Le capitaine était presque sûr que c'était le nom de l'un des hommes de la sécurité qui l'accompagnait. Avec des centaines de membres d'équipage, c'était inévitable…
— Désolé de vous décevoir, il n'y a que moi, il faudra vous en contenter, dit-il en alignant son arme de destruction massive spéciale gent féminine. Je suis frigorifié et j'ai perdu contact avec mon équipage. Ça vous embêterait de me conduire quelque part où je pourrais leur faire savoir où je suis ?
Elle sembla hésiter à considérer sérieusement la proposition. Jim Kirk élargit encore son sourire.
— Mon nom est Kirk. Je suis le capitaine du…
— … du vaisseau Enterprise, oui, je sais. Nous avons des bases de données ici, qu'est-ce que vous croyez ? C'est que vous êtes en avance au rendez-vous, on ne vous attendait pas si tôt, simplement. Je m'appelle Sharon… Et je ne travaille pas gratuitement. J'imagine déjà la réponse mais… vous avez une pièce pour payer, ou n'importe quoi que je pourrais troquer ?
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Jim négocia une rétribution qu'elle recevrait sitôt qu'il aurait pu parler à son équipage qui ferait le nécessaire. Sharon plissa les lèvres en se bornant à dire qu'il n'était pas rare que des clients impolis disparaissent tout bonnement en mettant le pied sur la berge. Une fois assis, Kirk l'assura qu'il était un homme de parole. Après avoir scruté ses yeux honnêtes, elle bougonna sous sa capuche, tout en remettant le moteur en marche.
Cette région d'Andoria n'avait pas beaucoup d'attraits en cette saison. Pour avoir vu d'autres représentations de sa nature sauvage, Kirk était déçu par ces mornes plaines à peine visibles dans un brouillard qui lui donnait l'impression de respirer de fins cristaux. Le capitaine de ce minuscule esquif ne faisait aucun effort pour alimenter la conversation, seul régnait le froissement crissant des glaçons déchiquetés clapotant contre la coque. Il allait y remédier quand il la vit manœuvrer pour se ranger à nouveau de côté. Le tout avait duré une minute, c'était court… Elle lui commanda de descendre, ce qu'il fit mais il resta près du bord, indécis. Elle leva un sourcil étonné qui lui rappela Spock.
— Qu'est-ce que j'ai encore fait ?
Elle secoua la tête sans répondre en le considérant d'une étrange façon.
— Vous êtes encore là… Vous en aviez envie, donc ?
— Bien sûr que j'en ai envie. Non seulement ce sont les ordres de Starfleet mais en plus, pour une fois, j'ai le droit de me promener dehors… J'ai sauté sur l'occasion, acquiesça-t-il avec l'esquisse d'un sourire de garnement… Dites, vous ne viendriez pas ? J'ai perdu mon tricordeur et… j'aime bien avoir de la compagnie.
Elle refusa et lui indiqua de marcher tout droit le dos au fleuve sans s'arrêter. Il tendit le bras derrière lui.
— Par là, c'est ça ? On n'y voit rien dans cette purée de pois…
— Ne vous en faites pas, James Tiberius Kirk, vous me reverrez. Dépêchez-vous un peu, vous avez mauvaise mine.
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Revoir ? Rien n'était moins sûr car ses yeux accommodaient mal. Le crépuscule était tout juste passé : ce n'était plus le jour, et pas franchement la nuit. Il y avait une grande étendue… fleurie. En son milieu, une foule compacte était tournée vers un imposant bâtiment de pierre grise.
Ragaillardi par l'espoir d'y trouver peut-être un centre de communication, il ne tarda pas à jouer des coudes, remerciant sa chance car personne ne s'offusquait de le voir se faufiler et passer devant. Leur apathie à tous était remarquable. Et ce qui l'était tout autant, si ce n'était davantage, était l'absence d'Andoriens parmi eux. C'était à la fois incongru et improbable.
L'idée d'être tombé par malchance tout près d'une sorte de camp de détention commença à germer dans son esprit. N'avait-il pas vu de hauts murs bordant le grand pré ? Si le fait était avéré, Starfleet allait déchanter car son rapport changerait certainement la donne dans les négociations pour qu'Andoria rejoigne la Fédération. Ces visages amorphes s'expliquaient-t-ils par une drogue quelconque, injectée dans la nourriture empêchant toute velléité de rébellion ? Il avait vu pire. Pour l'heure, il se devait de collecter le plus d'informations possible.
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L'impatience et l'inquiétude de McCoy s'entendaient nettement dans son ton abrupt. Spock fut heureux d'avoir les yeux fermés.
— Bon, alors, vous y êtes maintenant ?
L'incompréhension de l'Aenar face à cet éclat de voix lui parvint comme un petit filament bleu clair et il tenta de la rassurer silencieusement.
— Oui, docteur. J'y suis. Mais le capitaine ne me voit pas.
— Comment ça, il ne vous voit pas ? C'est important ? Parlez-lui ! Appelez-le ! Faites quelque chose…
— Peut-être voudriez-vous procéder à ma place, docteur McCoy ?
— Ha, si je pouvais certainement !
— Puis-je me permettre de vous signaler que vous perturbez notre invitée, ce qui nuit à l'opération et augmente les risques à chaque…
— D'accord, d'accord, je vais parler plus bas. Qu'est-ce qu'il fait ? Il rêve n'est-ce pas ? supposa-t-il en regardant les courbes des ondes cérébrales.
L'Aenar frissonna et Spock se risqua à une minuscule caresse sur le dos de sa main. « Ignorez-le. Nous allons y arriver. »
— Pour autant que je sache, oui. Le capitaine est… dans un environnement interactif pourvoyant une base sensorielle qui…
— Bon, il rêve, coupa McCoy. Pouvez-vous vous approcher ?
— Oui mais le capitaine est distrait. Il s'avance profondément dans cet endroit en direction d'une tour environnée de sculptures exobiologiques de canidés. Une représentation très intéressante au demeurant. Il y a des personnes qui l'entourent. Quelqu'un le frappe, il saigne et… lèche le sang sur ses doigts…
Pour le moment la température de Jim était stable. Mais trop stable, elle aurait dû s'élever de plus de quelques dixièmes avec l'effet de la microdose de cordrazine...
Leonard considéra les deux télépathes debout côte à côte tout près du lit de Jim. Ils se donnaient la main. Pour autant qu'il ait compris leur tour de passe-passe, la jeune femme seule servait de canal puisqu'elle n'avait pas besoin de contact avec Jim et puisqu'elle semblait… extrêmement douce dans son approche. Spock n'était qu'un simple renfort pour elle.
Le docteur s'impatientait un peu du scrupule du Vulcain qui refusait une fusion mentale qui n'aurait pas été acceptée. Poser trois doigts sur la tempe de son capitaine était intolérable, mais tenir la main de leur invitée, là tout allait bien ? Il était sûr d'avoir vu le gobelin lui caresser la main, ce qui était pour son peuple du dernier inconvenant…
« Inconvenant ? » questionna la jeune beauté albinos qui était manifestement multitâches.
Spock l'empêcha de répondre car il poursuivit.
— Je ne connais pas le premier homme mais nous avons rencontré les suivants. Il s'agit de Gary Mitchell, du frère aîné du capitaine et de l'homme qu'il avait reconnu comme le tyran Kodos… Ils lui parlent et le capitaine semble bouleversé… Ils se battent entre eux.
Leonard McCoy se frotta le menton puis se précipita vers son terminal informatique pour éclaircir le doute qui lui venait à l'esprit. Il appela la base littéraire pour faire une recherche, trouva ce qu'il cherchait et ferma la fiche en appuyant sur un bouton.
— Spock, je suis désolé mais vous devez permuter vos places avec… Mme Aenar. Je sais que je vous en demande beaucoup, mais je suis ici le plus haut gradé car nous sommes en situation d'urgence médicale relevant de ma compétence. Considérez que vous êtes réquisitionné. Vous devez m'assister de toutes vos compétences. Est-ce clair ?
Toujours remarquablement impassible, Spock ouvrit les yeux et lâcha la main de l'Andorienne qui lui demanda dans leur sotto voce télépathique ce qui était inconvenant. Il secoua la tête. « Cela n'entre pas en ligne de compte. Nous avons besoin de votre aide et ce léger contact vous rassure et vous ancre. »
— Très clair, docteur, répondit-il à voix haute.
— Je n'aime pas cela plus que vous. Je peux essayer une dernière dose infime mais pas plus. Tout reposera sur vous ensuite, vous comprenez ?
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Kirk frissonna constata qu'il avait le front mouillé. Il faisait si froid que sa transpiration aurait dû geler dans l'instant. Et pourtant, il claquait des dents en sentant la fièvre monter. Son anorak en Gore-Tex ne valait pas tripette. Derrière-lui, il entendit une voix lointaine l'appeler. Une voix connue. Celle de son médecin à bord peut-être… Comment déjà ? Bones ?
Avec effort, il distingua debout sur le verglas une Andorienne vêtue de blanc qui tournait vers lui ses courtes antennes. Il opina quand des images récentes affluèrent. L'atterrissage forcé, sa chute dans la neige, la glissade dans une congère d'où on était venu le tirer…
— Jim ?
Gary Mitchell avait repoussé ses « concurrents ». Ancien élève et ami, Gary avait péri dans des conditions qui restaient difficiles à oublier. Il se sentait encore plus coupable de ce qui lui était arrivé que de la mort de son ancien supérieur Garrovick... Combien se trouvaient contraints de combattre en duel leur meilleur ami ?
Le capitaine Kirk tiqua. Duel à mort avec son meilleur ami ?
Le jeune homme brun au visage large le regardait avec plaisir. D'un geste, il arrêta ses nouvelles questions et ses excuses, expliquant seulement que comme les autres, il était venu le relever de son fardeau inutile et faire passer le message qu'il ne lui en voulait pas.
Kirk l'empêcha de poursuivre. Il garda le doigt levé en réfléchissant tout haut.
— Une minute, une minute... Je connais tes capacités perceptives et psychiques. Les murs ne sont rien pour toi. Pourquoi n'as-tu pas trompé la vigilance des gardiens de ce camp et prévenu quelqu'un à l'extérieur ? Qu'est-ce qui se passe ici ?
— Pas ce que tu crois.
— Pas ce que je crois, pas ce que je crois, mais je ne crois rien ! Je vois des gens décédés ! Je suis inconscient et soumis à une simulation créée de toutes pièces par le gouvernement andorien ? Cette entrevue n'était qu'une ruse pour obtenir des informations, une rançon ou un échange de prisonniers politiques ? Bon sang ! Spock avait raison !
Son ami afficha une moue spirituelle exprimant clairement son opinion sur ce sujet, au demeurant partagée. Spock avait souvent raison, mais pas toujours.
— Bon très bien. Si tu es une création basée sur mes souvenirs, tu connais forcément un moyen pour que je m'échappe d'ici ?
— Peut-être suffit-il d'écouter attentivement les consignes qu'il te donne ?
— Qui ça « il » ?
Un peu lassé de ne pas saisir le fond de ces réponses allusives, le capitaine plissa les yeux, et jeta un coup d'œil dans la direction indiquée par Mitchell. Il sursauta.
Juste derrière son dos, se trouvait le Vulcain… celui qui était son Premier Officier. Un autre spectre pâle debout à ses côtés vint lui prendre la main avec précaution, avant de quêter un signal auprès du grand maigre. Il pourrait quand même de temps en temps se rendre à la salle de sport du vaisseau…
Jim quêta assistance auprès de Gary mais celui-ci s'était volatilisé. Il sentit une main ferme presser sur son épaule, puis trois pointes lui brûler la joue, là où il avait été griffé par le capitaine Garrovick. Une douleur fugace lui vrilla la tempe.
— Capitaine, est-ce que vous m'entendez ?
Autour des êtres incorporels, la luminosité plus forte lui blessait les yeux et éclipsait presqu'entièrement le décor grisâtre à la végétation décharnée. Dans cet éblouissement, il s'imagina être devenu aveugle. Des sensations et des couleurs étranges saturèrent son cerveau pendant un instant. Les doses hallucinogènes qu'on lui injectait pour qu'il se tienne tranquille devaient être trop fortes… Il détourna la tête en grimaçant pour protéger ses rétines accoutumées à la pénombre.
— Capitaine, vous devez m'autoriser à poursuivre la fusion mentale. Vous êtes en choc thermique et le Docteur McCoy est en train de vous perdre. Il… ne le prend pas très bien.
Kirk sourit un peu mais son attention volatile fut attirée par un cri. Le tyran Kodos en tenue de scène[5] avait rossé un homme car il estimait avoir la primauté d'un temps de parole... pourquoi ça ? Mystère. « Qu'est devenue ma fille ? » implorait-il.
Jim devait reconnaître qu'il ne se souvenait plus très bien d'elle ni même comment elle s'appelait. Par contre, l'homme à terre était son propre frère Sam. Encore un mort.
L'Andorienne accentua sa pression manuelle, Kirk se retourna et fit aussitôt un petit bond en arrière.
— Spock, vous êtes trop proche de moi !
— Je suis navré, capitaine. Notre amie Aenar tente d'amplifier notre connexion car votre conscience se perd. Acceptez-vous maintenant la fusion mentale ? insista-t-il.
Un air moqueur se peignit sur ses traits et il ricana bêtement.
— Dites donc, vous pourriez au moins me payer un verre avant de demander à « fusionner », non ? Il y a déjà des rumeurs… Bon, vous faites une de ces têtes ! Je plaisantais. Allez, si ça peut vous faire plaisir, faites donc. Ça m'est égal, vous n'allez pas trouver grand-chose. Je commence à réaliser qu'une bonne partie de ce à quoi j'attachais de l'importance est en train de vider les lieux…
A présent, le Vulcain était devant lui et plus du tout à moitié transparent. Jim pouvait voir les plus infimes détails de son insigne, le tramage du tissu bleu de sa tunique d'uniforme, sa peau épaisse légèrement ocrée de jaune…
L'officier obtempéra poliment d'un pas en arrière sans le lâcher.
« Continuez, l'encouragea la belle Andorienne qui transpirait elle aussi. Votre ami fâché vous fait savoir que le patient se réchauffe. »
— Le patient ? Quel patient ? demanda l'intéressé, décidément plus volubile. Vous savez quoi ? Mon ami Gary, il est psychique lui aussi mais bien plus fort que vous. Quand même, c'est pas dingue que je tombe toujours sur des types comme ça ?…
— Capitaine, ressaisissez-vous, le pressa-t-il en secouant son épaule. Venez avec moi, nous allons reculer jusqu'au bord de… de… quoi ? Oui, merci docteur… au bord du fleuve, vous vous souviendrez mieux. Vous étiez en mission, elle a été compromise...
— …et vous êtes venu me dire que vous m'avez localisé mais ne pouvez pas me récupérer par téléportation parce que le champ de force ou la météo ou les deux affaiblissent mon signal ? Bla bla bla, ironisa-t-il avec un geste rotatif. Dites-moi quelque chose que je ne sais pas. Que réclame leur gouvernement en échange de ma libération ?
— Cela fait trois fois qu'ils nous appellent au sujet de votre état de santé. Ils soupçonnaient certaines factions politiques de vouloir faire échouer les négociations mais en l'occurrence personne n'y est pour rien. Même pas les Tellarites.
— Foutaises. Je ne rêve pas, je suis bien enfermé quelque part, et drogué car je… j'ai du mal à réfléchir, j'oublie des choses. J'ai la tête vide …
Spock leva un sourcil et sa lèvre frémit à peine pendant qu'il jetait un coup d'œil latéral.
— Au risque d'une mesure disciplinaire, le docteur McCoy soutient que ça ne date pas d'hier et que vous n'êtes pas drogué. Vous êtes sur l'Enterprise, capitaine. Dans l'infirmerie. Je vous l'ai dit à l'instant, vous avez subi un choc thermique et vous êtes… entre la vie et la mort.
— Ah oui ? Vous me l'avez dit quand ? Je ne m'en souviens pas. Non mais détendez-vous à la fin ! Je plaisante encore... Tenez puisque je suis censé être à l'infirmerie, j'aimerais bien un fébrifuge, il fait de plus en plus chaud. J'ai pris un coup de froid.
— Ne vous inquiétez pas, c'est notre invitée Aenar qui n'est pas habituée à la température du vaisseau et qui vous transmet ce qu'elle ressent. Continuez à me parler capitaine, dites-moi de quoi vous vous souvenez d'autre.
Jim Kirk se figea un instant et ses traits se modifièrent pour laisser apparaître un lumineux sourire.
— Édith Keeler !
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Spock interrompit la connexion car il avait perçu l'inconfort croissant que ressentait la dame aenar. Elle lui lâcha la main. McCoy lui donna précipitamment de l'eau froide et vint la soutenir. Le médecin de bord avait les traits si tirés d'inquiétude qu'il aurait certainement pu faire un meilleur usage de son remontant sur lui-même.
— Alors ? Ça marche votre truc ou pas ? Ses ondes cérébrales thêta sont très actives mais le cœur ne pompe pas assez. Vous avez deux minutes, pas plus. Je ne peux plus utiliser la cordrazine sans danger, le cœur va lâcher.
Elle s'écarta un peu d'eux pendant leur longue dispute. Se sentant mieux après avoir bu, elle pesa un instant les risques, tant vitaux que politiques, puis se frotta les doigts sur la paume. Le léger crépitement qui en sortit fut couvert par le fort échange vocal des compagnons. Elle étendit subrepticement la main au-dessus de l'homme mourant pour un bref contact.
— …Oui « ça marche ». Le capitaine peut nous voir et nous entendre maintenant. Il est suffisamment conscient pour analyser la situation d'une façon presque logique.
— « Presque » ? Vous êtes trop bon.
— Il se figure qu'il a été capturé par des espions qui l'auraient drogué et placé dans une simulation pour lui soutirer des informations en faisant pression sur ses hantises.[6] Il est donc persuadé que j'avais raison de penser que c'était un traquenard…
— Ah, belle ironie. Pour une fois que vous aviez tort, lui il vous croit… Pourquoi n'est-il pas encore réveillé alors ? Vous lui avez bien expliqué la situation ?
— Oui. Mais nous avons un problème, docteur.
— Oh, ça m'étonne bien ! Un autre ? grinça-t-il. Lequel ?
— Mademoiselle Keeler.
Poings aux hanches, le docteur lui jeta un regard de travers. Fulminant, il se haussa sur ses ergots pour parvenir à la hauteur du Premier Officier inébranlable et afin de parler – inutilement plus bas – dans ses oreilles pointues qui entendaient toujours aussi bien, même de loin.
— Oh, ça c'est un coup bas ! Cordrazine et Keeler, le cocktail catastrophique… Merci de me rappeler que ni moi ni Jim n'avons rien pu faire pour elle ! [7]
— Non, vous ne comprenez pas. Le capitaine perd la mémoire. Quand nous sommes en contact par la fusion, il se souvient par mon intermédiaire. Et à l'instant, à force de vous entendre évoquer ce produit, j'ai pensé à Mlle Keeler. Le capitaine entretenait… des pensées romantiques pour elle.
— Oui et ça n'arrange pas nos affaires. Vous êtes en train d'insinuer qu'il voudra se laisser aller pour rester avec elle ?
La machine du lit se mit à sonner et le docteur se précipita en écartant l'Aenar. Elle obtempéra, peu sûre que ce qu'elle venait de faire aide vraiment l'homme blessé.
Fronçant les sourcils, le soignant manipula quelques commandes à toute vitesse. Elle en profita pour boire encore un peu d'eau froide pour reconstituer ses forces, les deux autres ne faisaient pas attention à elle.
— Je ne sais si c'est l'effet de Miss Keeler mais le cœur bat un peu plus vite. Retournez dans sa caboche et négociez, intima le docteur avec un geste incitatif. Faites-lui miroiter qu'il pourrait ramener son Eurydice…
— Si je ne m'abuse, le personnage d'Orphée est revenu seul…
L'Andorienne perçut la tristesse et la résolution du sage médical. Il se sentait coupable de la perte de la personne qu'ils appelaient Keeler. Toutefois, il considérait que si « Edith Keeler avait dû mourir, rien n'était moins sûr pour le capitaine James T. Kirk ici et maintenant ».
Déchiré, il regarda son petit tube de liquide rouge. Elle alla vers lui et retint son bras. « Ne faites plus ceci » insista-t-elle.
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Spock n'avait pas trouvé le capitaine au même endroit. Il avait dû marcher dans des herbes hautes qui se coloraient à mesure qu'il s'approchait d'une zone qu'il n'avait pas vue au départ. Les lieux semblaient plus luxuriants, avec une vraie végétation. L'air était doux et le ciel était bleu. Les probabilités pour que ce décor aux blés blonds, aux multiples espèces d'arbres et oiseaux siffleurs soit purement terrien, étaient de quatre-vingt-dix-huit virgule sept pour cent.
Quand il la vit courir, il la reconnut aussitôt. Edith Keeler était une très belle brune assurément. Il comprenait que le capitaine soit tombé amoureux de ses yeux pervenche, de ses jolies robes fraîches quand ils avaient rendez-vous, ou de ses petits chapeaux perchés sur une coiffure relevée toujours parfaite. Mais au-delà de sa beauté plastique, et de ses traits d'une incomparable beauté, c'était sa générosité, son esprit visionnaire plein d'espoir pour l'avenir de l'humanité, qui avaient achevé d'emporter son cœur. Le capitaine avait dû y voir une compagne parfaite, comprenant intuitivement un futur trop lointain pour elle, et une réalité pour lui. Il savait qu'il la faisait rêver en lui parlant des étoiles.
Quand il vit la joie illuminer leur traits lorsqu'ils s'embrassèrent, Spock se demanda pourquoi aucun de ses deux autres compagnons d'infortune perdus dans le temps, n'avaient envisagé un seul instant qu'il existât une autre solution pour elle.
Le docteur McCoy avait sauvé Miss Keeler, et ce faisant, il avait radicalement modifié le cours de l'histoire parce qu'elle avait mené une action politique. En voyant les coupures de presse de la réalité alternative où la jeune femme avait survécu au lieu de mourir sous les roues d'un camion, en comprenant que ce minuscule évènement avait bouleversé inacceptablement la face de l'histoire terrienne, oui, il avait certes dit en toute logique « Edith Keeler doit mourir ». Mais il aurait suffi qu'elle disparaisse pour obtenir le même résultat. Il aurait suffi qu'elle repasse avec eux le portail qu'était Gardien du Temps.
Il regrettait d'avoir à le considérer, mais le capitaine n'y avait pas pensé parce qu'il croyait très profondément qu'il ne méritait pas le bonheur sur ce plan. Quelles que fussent ses aspirations, ses souffrances ou ses regrets, il choisissait toujours l'Enterprise.
Avec une honte bien dissimulée car la honte était une émotion, Spock espérait qu'il le fasse encore une fois.
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— Capitaine ?
Ledit capitaine serrait Miss Keeler dans ses bras. Ce qu'il y avait entre eux, même tout Vulcain qu'il était, il était assez cultivé pour le comprendre, parce qu'à leur façon, ses parents partageaient la même communion en dépit de leurs espèces différentes.
James Kirk s'était retourné à demi vers lui. Pourtant, il ne sembla pas le reconnaître et ce seul détail faisait froid dans le dos. Il tenait toujours la main de Miss Keeler. Celle-ci le scrutait avec curiosité. Surtout ses oreilles, mais ça, il avait l'habitude.
— Est-ce que nous nous connaissons ?
— Capitaine, avez-vous traversé une seconde fois le bras de ce fleuve pour rejoindre Miss Keeler ?
— Oui, comment le savez-vous ?
— Les anciennes légendes de votre monde l'appelaient le Léthé. Le fleuve de l'oubli.
— Et ?
— Et vous avez oublié vos amis, vos voyages, votre mission… Ne vous souvenez-vous pas d'eux ?
— Je me souviens d'Édith, dit-il en lui embrassant la main avant d'esquisser un tour de valse avec elle. Et c'est bien assez.
— Et si nous faisions notre pique-nique ? Il fait si beau, proposa-t-elle pour infléchir cette conversation qu'elle n'aimait pas pour quelque raison qui lui échappait.
— Volontiers, accepta Spock, l'imitation d'un sourire aux lèvres. Allons par-là, le clapotis de l'eau sur les rochers est apaisant.
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C'était indéniable que l'air paraissait sucré par les fleurs et les fruits. Miss Keeler étendait la nappe au sol et préparait leur dînette comme si c'était la chose la plus importante au monde. Elle ne s'étonnait pas que le panier n'ait pas été là une seconde avant. Quand elle eut fini, elle leur dit qu'il y avait des pommes et qu'elle allait en chercher pour le dessert. Les deux hommes acquiescèrent.
Le capitaine avait retroussé le bas de son uniforme et trempé ses pieds dans l'eau. Avec trois brins d'herbes géants, il faisait une tresse et il y avait cent deux chances sur cent qu'il comptait l'offrir à celle qu'il aimait.
— Pourquoi est-ce que je ne cesse de vous voir ? demanda-t-il, les yeux toujours baissés sur son ouvrage. Pourquoi revenez-vous ? Car vous revenez n'est-ce pas ?
— C'est-à-dire… oui, je suis revenu plusieurs fois.
— Et je ne m'en souviens pas, annonça-t-il comme une évidence. Et pourtant quand je croise votre regard si sérieux, c'est comme s'il y avait des images qui tourbillonnent. Des lieux, des gens… beaucoup de gens. Je ne sais pas si c'est vous qui les connaissez ou… moi ?
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Édith avait créé un petit panier avec son foulard où elle avait rassemblé les fruits jaunes d'or. Elle fit des grands signes en criant qu'elle avait largement assez pour eux trois… Ils opinèrent encore de loin.
Quelque chose semblait incertain dans la couleur du jour. Dans sa livrée jaune et noire, un bourdon au pelage doux détourna son attention quand il se mit à voleter autour d'elle. Épuisé par son vol, il se reposa un instant sur le plus gros des fruits, et elle le contempla avec admiration. Elle chatouilla prudemment ses élytres brillants, ses pattes s'accrochèrent un peu mais il ne bougea pas. Il semblait apprécier. [8]
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— Nous devrions aller la rejoindre, il ne faut pas faire attendre les dames. Surtout quand elles ont la bonté de préparer le déjeuner. Il ne va pas apparaître tout seul comme par magie.
— C'est vrai, acquiesça le Vulcain qui pensait pourtant le contraire. Vous n'avez pas de synthétiseur ici. Mais dans mon souvenir Miss Keeler était une excellente cuisinière. Vous ne perdez pas au change.
— Vous la connaissez ?
— Affirmatif. Je serai ravi de la saluer à nouveau. Nous l'avons rencontrée ensemble.
— A quelle occasion ? s'étonna-t-il.
— Bonne question capitaine, à quelle occasion avez-vous rencontré Miss Keeler ?
Le capitaine réfléchit et se frotta machinalement la poitrine. Sa mine indécise montra assez qu'il ne pouvait répondre.
Spock nota clairement qu'il s'agissait de la zone cardiaque et s'en inquiéta – même s'il n'aurait pas dû, parce que cette émotion n'avait rien de logique. Il rationalisa. La dame Aenar le percevait certainement chez le docteur McCoy et lui transmettait via leur connexion. A ce propos, elle ne semblait avoir aucune idée de ce qu'étaient des défenses mentales... Il aurait voulu en parler avec elle, lui apprendre si ce n'était pas présomptueux. Mais son peuple reclus en avait-il besoin ?
Quoi qu'il en fût, il mesura également la chance qu'il avait de ne pas ressentir cela en temps ordinaire, car c'était affreux. L'inquiétude, c'était le contraire de la « vulcanité ».
— Pourquoi m'appelez-vous capitaine ?
— Parce que vous l'êtes.
— Mais de quoi donc ? s'amusa-t-il.
— D'un vaisseau spatial.
— Vous êtes un marrant, s'esclaffa-t-il.
Spock haussa un sourcil dubitatif.
— Je crois pouvoir soutenir avec assurance que personne ne partage cet avis à bord…
— Ah mais si ! Comme vous y allez ! Un vaisseau spatial ! Et puis quoi encore ? Les extraterrestres existent ?
Le Vulcain espéra que sa physionomie ne livre rien de l'effet que lui faisait de cette innocente remarque, parfaitement compréhensible, qui ne reflétait que l'état de confusion du capitaine.
— C'est des trucs dont je rêvais gamin. Aller dans l'espace et voir des extraterrestres. La grande aventure ! dit-il avec des étoiles dans les yeux.
— Hum… donc vous ne vous souvenez pas avoir rencontré Miss Keeler à son dispensaire et sa pension pour les sans-abri ?
— Si ! C'est ça ! Exactement ! Allons voir Édith, les femmes se rappellent toujours de ces détails…
Le Vulcain se leva et ôta dignement les brins d'herbe de son uniforme restés à l'endroit où il s'était assis. Quand il vit le ciel s'assombrir et le vent souffler plus fort, il fut pris d'un peu d'espoir. Et il se demanda si ses défenses tenaient vraiment bon. L'espoir maintenant ! Il fallait que cette opération d'extraction s'achève au plus vite…
Le capitaine fila vers sa belle dont il entoura la taille en croquant dans une pomme. Il lui chuchota à l'oreille que leur invité voulait entendre l'histoire de leur rencontre. Le Premier Officier vit bien qu'elle ne la savait plus, elle non plus.
Gênée, elle posa les yeux ailleurs, puis vers le ciel et fronça ses fins sourcils.
— C'est étrange, le temps tourne… murmura-t-elle. C'est sûrement parce que nous sommes trop proches de la rivière… Rentrons, je vais être trempée.
— Et est-ce que tu aurais peur d'un petit peu d'eau ? la taquina-t-il.
Spock vint à son secours en fournissant une aide inattendue.
— Miss Keeler n'a certainement pas envie qu'un étranger la voie dans cet état, ce ne serait pas convenable. Partez devant, nous allons ramener le pique-nique.
— Au péril de notre vie ! ajouta le capitaine pour plastronner.
Elle sembla hésiter, troublée par les nuages noirs qui roulaient vers eux. Les deux hommes se penchèrent pour ramasser au sol les assiettes et les couverts en plastique.
Du coin de l'œil, le Premier Officier vit ses pas entravés malgré les efforts qu'elle faisait. La façon dont les herbes longues lui battaient les mollets évoquait des doigts griffus tirant sur sa robe. Elle était forcée de reculer au-delà des blés florissants, loin de Jim. Un champ de force infranchissable lui barrait la route. James Kirk ne le voyait pas et continuait tranquillement sa collecte tout en croquant le fruit juteux et sucré.
— Jim ! appela-t-elle en martelant l'invisible. Jim ! Je ne peux pas traverser ! Reviens !
Alarmé, ce dernier tourna la tête brusquement et s'étrangla avec un morceau de pomme en la voyant aspirée dans une vive lumière qui blessait les pupilles.
Spock lui retint fermement le bras et, comme il était bien plus fort qu'on ne l'aurait dit en le voyant, le capitaine se débattit en vain contre sa poigne et sa détermination infaillibles.
— Laissez-moi, enfin ! s'échauffa-t-il en passant de l'incompréhension à la colère.
— Je ne puis, dit-il en baissant ses paupières bistrées. Ordres du docteur.
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Épilogue
Le bip funèbre de la bio-couchette fut la première chose qu'il entendit. Il se sentait lourd et dolent, encore incapable de bouger ou de parler.
— Il est revenu à lui, signala la voix de McCoy avec un soulagement évident. Jim, Jim, est-ce que tu m'entends ?
— …dith, souffla-t-il avec difficulté.
— Ça va aller, doucement, doucement, préconisa McCoy. Christine, allez lui chercher d'autres vêtements, s'il vous plait…
Le capitaine plissa les paupières car la lumière lui blessait les yeux. Dans un coin, il vit l'Andorienne Aenar toute pâle qui lui souriait timidement. Il lui adressa un merci muet, sachant qu'elle l'entendrait.
« Je suis désolée pour votre peine. »
Il hocha la tête en lui signifiant que c'était aimable mais inutile. Un raclement de gorge discret de l'autre côté du lit se fit entendre. Spock se tenait là, l'air aussi penaud qu'un Vulcain pouvait le montrer sans contrevenir aux lois ancestrales. Sans dire un mot, Kirk échangea un regard bref mais poignant avec son Premier Officier.
McCoy donna deux tapes sur l'épaule du Vulcain avec un sourire approbateur – ce qui en soi valait son pesant de latinium. Plus raide que jamais et plein de contrition, Spock ouvrit la bouche.
— Capitaine, je suis...
James Kirk, capitaine de l'USS Enterprise en route pour une mission de cinq ans, secoua la tête en esquissant maladroitement un geste pour l'arrêter. Il plongea une nouvelle fois son regard dans le sien, et murmura dans un soupir en fermant les yeux :
— Kaiidth.
FIN
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[1] Référence à l'épisode Journey to Babel où des Télarites ont fomenté un complot pour faire capoter des négociations commerciales avec les Andoriens, s'arrangeant pour qu'on les accuse d'avoir tué un ressortissant éminent de la Fédération : Kirk.
[2] Aux non familiers : un Andorien, c'est bleu. Dans la série Star Trek Enterprise, le commandeur Shran désigne le capitaine Archer et son équipage comme « les Peaux-Roses ».
[3] Toute allusion voilée à l'Amiral Archer ayant justement découvert fortuitement les Aenars au 22e siècle, alors qu'il commandait l'Enterprise, est parfaitement volontaire.
[4] Ce qui va sans dire, va mieux en le disant… Bell signifie cloche en anglais.
[5] Référence à l'épisode « La conscience du Roi ».
[6] Scénario validé sur le capitaine Picard aux mains des Cardassiens. :-D
[7] Référence à l'épisode « The city on the edge of forever ». Spock et Kirk se sont lances à la poursuite de McCoy devenu fou en tombant sur une seringue pleine de la fameuse cordrazine. Complètement égaré, il a sauté dans un portail temporel. Le saut les a conduit dans l'Amérique des années 30.
[8] La métaphore est moins claire si on ne sait pas que l'uniforme d'un capitaine de Star Trek est une vareuse jaune portée sur un pantalon noir…
