Notes: Maintenant que FataMoru a officiellement une traduction française, il mérite d'avoir au moins une fanfic en français — et Michel et Giselle mérite tout le bonheur du monde, donc voilà
Il y a quelques vagues spoilers à sa préquelle et séquelle là-dedans, Requiem et Réincarnation, mais vous pouvez toujours comprendre même sans avoir lut ces deux-là.
« Oh non ! »
Un cri de surprise aigu résonna de l'autre bout de l'appartement, faisant sursauter Michel qui était en train de bosser sur son ordinateur depuis deux heures au moins. S'attendant au pire, un frisson lui traversa l'échine et il se releva instantanément de sa chaise avant de courir vers le salon. Lorsqu'il entra dans la pièce, il aperçut la silhouette de sa femme en face de la fenêtre, lui tournant le dos.
« Giselle ? appela-t-il d'une voix inquiète. Est-ce que tout va bien ?
— Quoi ? Oh, c'est toi, Michel. »
Giselle se retourna et, le reconnaissant, un doux sourire se forma sur ses lèvres. Michel se demanda brièvement à qui elle avait pu s'attendre à part lui — ils n'étaient que tous les deux dans l'appartement, et même Morgana était de sortie — mais ce n'était pas le plus important pour le moment.
« Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ? Je t'ai entendu crier… »
Giselle inclina légèrement sa tête et posa sa joue sur sa main, comme si elle n'avait pas la moindre idée de ce dont il parlait.
« Oh, oui. C'est terrible, Michel ! Il pleut !
— Hein ?
— Dehors ! Regarde, enchaîna-t-elle, avant de le prendre par le bras et de l'entraîner devant la vitre avec elle. J'avais prévu de sortir avec ma sœur cette après-midi, tu te souviens ? Mais avec cette pluie, cela ne va pas être possible… »
Effectivement, tout comme le disait Giselle, il pleuvait bien dehors. Michel ne s'en était même pas rendu compte, tellement il avait été absorbé par son travail. Il avait pourtant fait si beau ce matin, et il ne pensait pas que la météo ait annoncée quoique ce soit concernant de la pluie. Certes, ce n'était pas une très grosse pluie, et, bien qu'il y ait des nuages gris, le ciel était autrement plutôt clair. Mais il était vrai que si Giselle avait prévu de sortir, cela gâchait un peu ses plans. Il se souvenait vaguement qu'elle lui avait en effet mentionné que sa sœur aînée l'avait appelée un peu plus tôt pour l'inviter à aller en ville avec elle… mais il avait été complètement prit par le travail jusqu'à maintenant et, pour être honnête, cela lui était un peu sortit de la tête…
« Et… c'est pour ça que tu as crié ?
— Hmm ? Oui. »
Michel poussa un soupir et se malaxa les tempes.
« La prochaine fois, évite de faire ça, peut-être ? Tu m'as presque donné une crise cardiaque. J'ai cru que quelque chose de grave était arrivé…
— Eh bien, j'étais surprise, ce n'est quand même pas de ma faute ! » rétorqua-t-elle, gonflant ses joues boudeusement d'une manière qui lui rappelait l'ancienne Giselle — la joyeuse, pimpante jeune femme aux cheveux courts qu'il avait rencontré pour la première il y a des siècles de cela…
Avant qu'il ne meure, et qu'elle ne devienne la Servante.
Giselle ne se comportait plus comme celle du passé — plus exactement. Elle avait en fait gardé plus des manières de la stoïque Servante qu'autre chose, ce qui pouvait s'avérer un peu troublant parfois. Mais de temps en temps — où ses yeux de jade s'allumaient comme ceux d'une enfant, comme en cet instant — il avait l'impression de revenir à cette période de leur vie passé, où ils n'étaient que tous les deux dans ce grand et vieux manoir maudit.
« Et je te ferai dire que c'est grave pour moi ! Maintenant il va falloir que j'appelle Clémence pour annuler… Et tout mes plans sont fichus… Qu'est-ce que je vais faire de ma journée ?
— Tu n'as pas du travail à rattraper ?
— Contrairement à toi, j'ai une vie en-dehors du travail !
— Euh… Moi aussi ? Je te rappelle qu'on est marié ? »
Giselle ouvrit sa bouche et tendit un doigt en l'air, puis se figea l'instant d'après, comme si elle venait juste de se rappeler qu'ils étaient, en effet, mariés. Elle réagissait toujours ainsi même un an après le fait, ce qui était assez amusant. Pour une fois que Michel pouvait avoir le rôle d'être celui qui la taquinait. Même si, pour être honnête… lui aussi avait encore du mal à croire qu'ils étaient tous les deux ici, ensemble, habitant sous le même toit et avec une bague au doigt.
Giselle s'éclaircie soudainement la voix, et claqua des doigts.
« C'est vrai… Nous sommes mariés. Et tu as une vie outre ton job. Donc, que penses-tu de passer l'après-midi avec moi pour me remonter le moral ? »
Michel aller ouvrir la bouche pour protester — parce que contrairement à ce qu'il venait de dire, il avait, en fait, beaucoup de travail qu'il devait finir en priorité — mais Giselle le coupa soudainement en posant un doigt sur ses lèvres.
« En fait, ce n'était pas une question. »
Puis elle lui prit la main gentiment, et avec un regard joueur elle fit quelques pas en arrière en l'attirant vers elle, avant de finalement les faire tomber tous les deux sur le canapé derrière eux. Rien que du vert, vert, vert entra le champs de vision de Michel alors que son corps était étalé contre celui de Giselle et que leur nez se touchaient, et il n'en fallut pas plus avant qu'elle ne capture ses lèvres d'un bref mouvement. Baiser enjoué mais tendre, vif mais affectueux, rempli d'amour et de printemps.
Elle y coupa court beaucoup trop tôt à son goût quand elle se mit à rire contre ses lèvres, mais il ne put se permettre de s'en plaindre en voyant son visage illuminer de bonheur.
« Je crois que cela pourra faire l'affaire pour rattraper mon après-midi gâchée, très cher époux, » dit-elle en se redressant et en s'asseyant sur le canapé d'une manière plus convenable, et Michel ne put que l'imiter.
— Je suppose que je ne qu'admettre que c'est beaucoup plus attrayant que mon travail. »
Giselle sourit, mais à son regret il n'obtint aucun baiser supplémentaire comme il l'eut espéré. À la place, la jeune femme vint poser son regard sur la fenêtre contre laquelle la pluie battait avec vigueur d'un air contemplateur. Puis, elle laissa sa tête tomber contre l'épaule de Michel, se blottissant contre son bras et prenant à nouveaux sa main dans la sienne.
Michel n'arrivait pas à décrypter son expression. Il savait qu'il y avait une part de Giselle — la femme qui l'avait vu mourir sous ses yeux et avait passée des siècles piégée dans un manoir en assistant à des tragédies plus saugrenues et morbides les unes que les autres — qu'il n'arriverait jamais à comprendre. Une femme trop brisée, trop distante pour lui à atteindre, et cela lui faisait ressentir tout un paquet d'émotions contradictoires qu'il n'arrivait jamais à mettre en ordre ou à nommer. Mais cela ne voulait pas dire qu'il ne pouvait pas au moins essayer, et il continuera de lui tendre la main jusqu'à la mort et même au-delà.
La pluie devint soudainement plus brusque contre les vitres, plus tranchante, et bien qu'il n y ait pas encore de tempête ou d'éclair dehors Michel ne serait pas étonné si cela devait arriver un moment donné ou à un autre. Cependant, le violent clapotement raviva soudain quelques vieux souvenirs enfui, et un sourire fugace étira ses lèvres.
« Cela me rappelle de cette fois, au manoir, où il pleuvait tellement fort qu'il y avait eut une fuite… »
Giselle releva soudain son regard vers lui sans pour autant la bouger de l'épaule de Michel, puis le fixa avec de grands yeux verts remplis de confusion.
« Une fuite… ? »
Cette fois, ce fut au tour de Michel de s'étonner, et il la dévisagea avec surprise.
« Oui. Tu ne te rappelle plus de ça ? »
Ce n'était pas une vraie question. C'était un évènement engravé tellement profondément dans sa mémoire que pour lui il était évident que Giselle devait s'en rappeler, tout comme la première fois qu'ils avaient lu auprès de la cheminée ou lors de leur confession au clair de lune. Mais elle continuait simplement de le fixer silencieusement, le regard trouble, et un sentiment de malaise s'éprit de lui.
« Tu ne… te souviens plus ?
— Non, je… je ne crois pas… »
Elle fronça ses sourcils, et il pouvait dire qu'elle essayait de toutes ses forces de se remémorer une telle scène.
« Je devrais… ?
— Eh bien, c'est… c'était une sacrée expérience, donc j'aurais pensé… »
Le visage de Giselle semblait devenir de plus en plus ébranlé — presque peiné — alors Michel arrêta ses mots dès la seconde suivante. Sûrement, ce n'était pas si grave que ça. Après tout, lui non plus ne se souvenait plus parfaitement de tout ce qu'il s'était passé il y a des siècles de cela. En fait, il y avait beaucoup de souvenirs, même importants, qui lui filaient maintenant entre les doigts comme du sable, ou qui devenaient déformés sous la contrainte du temps.
Cela le libérait, parfois — de ne plus avoir ces souvenirs d'antan et ces traumatismes anciens à devoir tirer derrière lui comme un fardeau. Mais le plus souvent, cela lui faisait peur.
C'était naturel, bien sûr, d'oublier sa vie passée — c'était le cas pour la grande majorité des gens. Mais Michel ne voulait pas tout oublier — cette histoire, ces mémoires, ce manoir maudit — pour le meilleur ou pour le pire, tout cela faisait partie de lui — l'avait construit et fait qui il était aujourd'hui, et il ne voulait renoncer même aux pires moments pour rien au monde.
« La pluie… ne me rappelle que de mauvais souvenirs. »
Quand Giselle reprit de nouveau la parole, sa voix était frêle et douce, presque effacée par le bruit des gouttes d'eau acharnées de l'extérieur. Sa tête était toujours contre son épaule, sa main dans la sienne, la chaleur de son corps contre le sien — mais Michel pouvait sentir que son esprit était ailleurs.
« Il pleuvait souvent… dans le manoir maudit. Presque tout le temps, en fait… Il y avait toujours ce… ce bruissement qui continuait encore et encore… Peut-être n'était-ce pas de la pluie, maintenant que j'y pense. Mais cela avait le même bruit, alors je ne peux m'empêcher de l'associer à ça dès qu'il pleut. C'était le cas même enfant, avant que je ne retrouve mes souvenirs… »
Elle resserra sa main dans la sienne, comme pour se rassurer de sa présence, de sa réalité.
« Je déteste la pluie. »
Une vague d'affliction submergea Michel, et il posa sa tête contre celle de sa femme. Il avait toujours était plus enclin à apprécier la pluie étant donné que le soleil pouvait être difficile à supporter pour lui, donc l'idée que les souvenirs douloureux de Giselle avaient effacés tout bons sentiments envers celle-ci lui semblait profondément triste.
« Nous étions en train de dîner, ce soir-là. »
Giselle cligna des yeux, et regarda Michel étrangement.
« Comment ?
— Le jour où il y a eut cette fameuse fuite. C'était le soir, et nous étions en train de dîner. Je ne sais plus de quoi on parlait ; quelque chose de trivial sûrement, quand soudain on entendit un grand bruit, alors on est allé voir. Et là, une immense flaque d'eau encombrait la pièce centrale. Il n'avait jamais plu aussi fort, alors on ne l'avait jamais remarqué, mais il y avait une fuite dans le toit à cet endroit. On a passé presque toute la nuit à essayer de limiter les dégâts, boucher la fuite et vider la pièce d'eau… C'était un vrai cauchemar. »
Michel rigola légèrement alors que les souvenirs s'écoulaient dans son esprit au fur et à mesure qu'il les racontaient ; il pouvait encore voir le visage horrifié de Giselle, sentir l'eau glacée lui épouser les pieds, la fatigue lui étreindre tout le corps alors qu'il tenait les sceaux fermement pour jeter l'eau dehors… Cela avait était extrêmement éprouvant quand c'était arrivé, mais maintenant il ne pouvait s'empêcher d'y repenser avec amusement. Cependant, lorsqu'il dirigea son regard vers Giselle à nouveau, elle ne semblait pas partager ses sentiments. Elle souriait doucement en l'écoutant parler, mais ses yeux briller tristement.
« Je… ne m'en souviens vraiment pas, déclara-t-elle finalement à la fin de son récit. Mais cela avait dû être une sacré aventure… »
Michel ne put s'empêcher de ressentir un pincement au cœur, mais il fit de son mieux pour ne rien laisser paraître et força un sourire à la place.
« Tu dois avoir d'autres souvenir avec la pluie, dit-il alors.
— Hein ?
— Je veux dire, de cette période. Quand tu étais plus jeune, par exemple. Ce n'est pas comme si il ne pleut jamais à Paris. »
Giselle cligna des yeux curieusement, puis pencha sa tête sur le côté d'un air pensive, considérant sérieusement la question. Enfin, un sourire authentique et tendre se dessina sur ses lèvres.
« Quand j'étais enfant… Une fois, j'étais de sortie avec ma mère — on était que toutes les deux. Je ne sais plus pourquoi on était sortie ; je me rappelle juste que je portais des grosses bottes et un anorak vert et jaune absolument adorable, avec des grenouilles dessus. J'a-do-rais cet anorak. »
Elle rigola.
« Donc, on était sortie, et à un moment donné on était arrivées vers un parc, je crois, ou quelque chose du genre ; et il y avait tout plein de grandes flaques d'eau. J'étais aux anges en voyant ça, et je me suis mise à sauter dans toutes les flaques, au grand désespoir de ma mère. Sauf que l'une d'elle que je croyais être une flaque était en fait un lac, et j'ai sauté tout droit dedans ! En plus, j'étais tellement petite que je ne savais pas encore nager à l'époque, alors ma mère à dû plonger à son tour pour me sauver ! »
Elle se mise à rigoler de vive voix et Michel ne pu s'empêcher de l'imiter, ravi de voir la bonne humeur briller dans ses yeux à nouveau.
« Je ne te raconte pas la tête de mon père et de ma sœur quand nous sommes rentrées toutes les deux trempées de la tête au pied ! Et nous ne sommes même pas tombées malades après coup.
— Comment as-tu fait pour confondre une flaque et un lac ?
— Ne te moque pas ! s'offusqua-t-elle quand elle le vit pouffer de rire avant de frapper son épaule. J'étais vraiment toute petite ! Tous les petits enfants font des trucs idiots, pas vrai ?
— J'imagine que tu n'as plus jamais sauté dans une flaque après ça.
— Non, plus jamais ! »
Giselle rit à nouveau, et Michel la regarda en silence pendant un moment, avant de finalement passer un bras autour de ses épaules et de poser sa tête contre la sienne comme toute à l'heure, la serrant fort contre lui.
« Tu vois que tu n'as pas que de mauvais moments avec la pluie, dit-il d'une voix douce.
— Oh…
— Pense à ces moments-là quand il pleut, et non pas à quand tu étais la Servante enfermée dans le manoir. Si tu as besoin, je pourrai te raconter tous les instants que tu as oublié, autant de fois que tu le voudras. Et si même ça n'est pas suffisant, alors… »
Il prit une brève inspiration, comme si il n'était soudainement plus sûr de ses mots — était-ce vraiment ce que Giselle avait besoin d'entendre en cet instant ? Était-ce vraiment des mots qui parviendrait à alléger ses soucis ? — mais il fit l'effort de terminer sa phrase malgré tout.
« Alors dans ce cas, nous n'aurons qu'à créer de nouveaux bons souvenirs quand il pleut à partir de maintenant. Je suis qu'on aura pleins d'occasions de le faire. »
Il l'embrassa tendrement sur le front, et quand il croisa à nouveau son regard elle était en train de le fixer, ses yeux brillant d'une lueur profonde dont il n'arrivait pas à identifier. Que pouvait-il se passer dans sa tête à cet instant, il n'en n'avait aucune idée — mais peut-être n'était-ce pas nécessaire de le savoir quand le sourire le plus beau qu'il n'ait vu fleuri sur ses lèvres.
« C'est déjà fait. »
Son murmure fut presque perdu sous le son de la pluie, et elle se pencha pour l'embrasser à nouveau, doigts enroulés dans ses cheveux blancs et cœur battant contre sa poitrine.
Il pleuvait toujours dehors, mais Giselle n'avait plus du tout l'air contrariée.
