Date : 3 décembre 2020

Personnage : Illias, Sisyphe et Régulus, pour Koyalau, Scorpion-chan et à l'occasion de l'anniversaire de Sisyphe

Univers : Canon The lost Canvas

Genre : Famille

Note de l'auteur : Cette histoire est l'une des premières que j'ai écrite et j'y ai pris un réel plaisir. Cela faisait un moment que je voulais écrire sur la relation fraternelle entre Illias et Sisyphe. Fluff fraternel en vue.

Le personnage de Hector du Sagittaire est mon invention. On sait juste qu'Illias et Sisyphe sont demi-frères sans en savoir plus.

Je m'excuse en avance s'il reste des fautes. Je n'ai fait que deux relectures. Si certaines sont trop flagrantes, n'hésitez pas à me le signaler.

Bonne lecture


La couverture des sentiments

20 ans avant la guerre sainte

Sisyphe regardait par la fenêtre de la maison du Lion, l'air morose. Cette année, noël était blanc et froid, tout comme ce temple dans lequel il vivait depuis quelques mois. Sisyphe était seul. Enfin non, il y avait bien Illias, son frère et son maître, mais sa présence était insipide, vide, comme s'il n'y avait personne qui vivait avec lui.

Habituellement, Sisyphe passait Noël avec ses amis à l'orphelinat. Ils chantaient des chansons, se racontaient des histoires, s'offraient un festin avec les quelques vivres qu'ils parvenaient à obtenir, et ils s'endormaient tous près de la cheminée. Depuis toujours, Sisyphe se couvrait avec la vieille couverture tricotée par sa mère, devenue trop petite et usée avec le temps. Un des rares souvenirs de sa génitrice partie trop tôt d'une maladie, un des seuls effets qu'il avait emmené avec lui le jour où il décidât de devenir chevalier. Dorénavant, même s'il n'était qu'apprenti, il devait se dévouer entièrement à sa mission et sa Déesse et se détacher complètement de son passé. Ce pourquoi les apprentis arrivaient au Sanctuaire avec presque rien, si ce n'est un maigre souvenir des éventuels proches qu'ils avaient laissés derrière eux.

L'enfant qui venait de fêter ses neuf ans trois semaines auparavant sentit quelques larmes humidifier ses yeux. Tout en serrant la couverture sur ses épaules devenues carrées après quelques mois d'entraînement, il commençait à regretter son choix. Vouer sa vie à la paix et la justice dans le monde, venir en aide aux plus faibles, cette conviction était toujours aussi forte. Mais ce soir de fête, Sisyphe ressentait le besoin imminent de courir vers le village où il avait grandi et retrouver ses amis, leurs rires, leur bonne humeur, fuir la froideur de ces lieux. Sisyphe était nostalgique de sa vie d'avant, et surtout il ne se sentait pas à sa place ici. Illias ne l'aidait pas tellement à se sentir à l'aise.

Illias, ce héros qu'il admirait depuis si longtemps. Mais quelle surprise d'apprendre qu'il était son demi-frère, liés par leur père Hector du Sagittaire qui avait eu une aventure avec sa mère. Sisyphe avait été si fier de partager ce lien avec lui, et en plus le Grand pope Sage l'avait mis sous sa tutelle. Une opportunité pour lui d'apprendre de cet homme et se rapprocher d'un membre de sa famille.

Illias l'intimidait depuis le début. Le puissant et héroïque lion le regardait avec neutralité, lui donnait des instructions et l'observait s'exécuter sans que son visage n'exprime quoi que ce soit. Pas un regard doux, pas une parole rassurante, aucun encouragement. Le fait qu'il soit son petit frère n'y changeait rien. Il n'y avait rien de naturel entre eux.

Illias ne semblait pas agacé de l'avoir à sa charge. On aurait dit qu'il s'en fichait qu'il soit là ou non. Ce constat avait anéanti Sisyphe qui faisait de son mieux, travaillait dur, avait plusieurs fois tenté le dialogue avec lui, sans succès. Les deux frères ne se parlaient pas beaucoup, et tous les soirs, après avoir rangé la vaisselle, Illias partait s'enfermer dans sa chambre avec pour seuls mots "ne te couche pas trop tard". Même pas un "bonne nuit".

Sisyphe se sentait mal-aimé. Il se demandait bien ce qu'il avait pu faire pour que son frère se montre si distant. Était-ce parce qu'il était un enfant illégitime, le fruit que son père avait façonné en dehors de son mariage avec la mère d'Illias ?

Cette fois-ci, ses larmes dévalaient en torrent sur ses joues. Il avait envie de hurler, de pleurer tout son saoul, mais il ne voulait pas qu'Illias l'entende. Le futur Sagittaire se leva donc de son lit et sortit du temple du Lion. Il commença à grimper les marches, traversant le temple de la Vierge et de la Balance vide d'occupant, même chose pour le temple du Scorpion normalement gardé par Zaphiri. Cela l'arrangeait, Sisyphe n'avait pas envie de s'expliquer. Enfin, il atteint sa destination, le temple du Sagittaire jadis gardé par son père, cet homme qu'il n'avait même pas connu.

Les appartements privés ne contenaient que des meubles. Toutes les affaires de l'ancien chevalier avaient été débarrassées à son décès. L'absence de feu dans l'âtre rendait l'atmosphère glaciale. Sisyphe grelottait, soufflait de la buée et resserra plus fort sa couverture sur ses épaules. Il crut entendre un craquement, mais n'y fait guère attention. La fatigue de son entrainement se faisant sentir, il s'endormit dans le fauteuil en position assise.

Le froid le réveilla une heure plus tard. Le jeune homme claquait des dents, et ses membres étaient complètement engourdis. Il ferait mieux de rentrer chez Illias. Mais bon, ici ou ailleurs, c'était à se demander quel temple était le plus froid. Du coup, Sisyphe ne bougea pas et voulut resserrer sa petite couverture, laquelle avait commencé à se déchirer.

– Non, non, paniqua le futur Sagittaire. Non.

Il inspecta son précieux souvenir, constatant qu'il avait trop tiré dessus, coupant de la laine et s'effilait déjà. C'était la couverture de sa maman, la personne qui l'avait tant aimé, le seul membre de sa famille. Illias ne comptait pas. Illias ne faisait aucun effort pour s'intéresser à lui. Illias s'en fichait bien de lui. Illias n'était même pas son vrai frère.

Sisyphe pleura, étouffant ses sanglots dans la vieille couverture. Il venait de perdre le dernier souvenir de sa famille, la nuit de noël, cette fête qu'il aimait tant autrefois et qu'il passait seul désormais, entre les murs glacials de son futur temple. Sisyphe pleura sa nostalgie, sa frustration, son sentiment d'infériorité face au héros qu'était Illias. Vraiment, il aurait préféré qu'il ne soit pas son frère, au moins sa neutralité aurait fait moins mal.

Sisyphe n'avait pas demandé à naître. Il ne méritait pas d'être traité avec tant de froideur. Même Albafica, le petit garçon de trois ans dont s'occupait Lugonis, était traité avec amour. Sisyphe était certes plus âgé, mais il n'en restait pas moins un garçonnet de neuf ans qui avait quitté les siens quelques mois plus tôt. Il avait besoin de parler, d'être reconnu, aimé par son maître, son frère, surtout en ce jour si particulier.

Epuisé, Sisyphe se rendormit, assis dans ce fauteuil, en serrant ce qu'il restait de sa couverture. Il eut des réveils fréquents, mais il ne tremblait plus. Son corps frigorifié le tétanisait. Son instinct de survie lui disait de bouger, de rentrer, mais Sisyphe n'en avait plus ni la force, ni l'envie. Il se rendormait encore et encore, se demandant si sa vie touchait à sa fin. Quelle importance ! Ce n'était pas Illias qui allait le pleurer.

Encore plus tard, il ne savait pas exactement, Sisyphe sentit une chaleur l'envelopper. On le soulevait, on le portait, sa tête se posa sur une poitrine robuste. En levant se yeux, il reconnut le visage de son frère, ce visage neutre, quoiqu'un peu différent. On aurait dit... de l'inquiétude.

– Sisyphe, tu es glacé.

– I...

Il n'avait plus de voix. Incapable de parler, incapable de bouger, ni même de penser, il se laissa porter jusqu'au cinquième temple. Il voulait s'endormir, mais Illias le secouait, lui parlait, lui ordonnait de résister, de ne pas fermer les yeux. Tiens donc, c'était bien la première fois qu'il lui parlait autant.

Illias l'installa devant la cheminée. Il le couvrit d'une large couverture avant de faire chauffer de l'eau pour préparer une tisane.

– Tiens, bois, ça va réchauffer ta gorge. Qu'est-ce qui t'a pris, Sisyphe ? Tu aurais pu mourir.

Pour toute réponse, le futur Sagittaire haussa les épaules, las, avant de siroter sa boisson. Il ne savait même pas quoi répondre. Il n'avait pas spécialement cherché à mourir, mais il aurait pu. A vrai dire, il s'en fichait.

– Quelque chose ne va pas ?

Nouveau haussement d'épaule. C'était quoi cet interrogatoire ? Illias se fichait bien de lui depuis le début.

– Tu es épuisé, Sisyphe. Maintenant que tu es réchauffé, tu vas aller dormir et on en reparlera demain. Viens.

Illias lui prit la main pour le guider jusqu'à la chambre. Il l'aida à se déshabiller, l'allongea, le couvrit jusqu'aux oreilles et lui ajouta même une couverture supplémentaire.

– Je vais alimenter le feu et j'arrive.

Sisyphe dormait déjà lorsqu'il dit ça.


Ce fut la chaleur et la lumière du matin qui réveilla Sisyphe. Le poids des couvertures sur son corps le pesait, mais il n'y avait pas que ça. Un bras était enroulé autour de lui et une respiration soufflait dans son dos. C'était chaud et agréable. Est-ce qu'il avait rêvé ? Est-ce qu'il se trouvait à nouveau dans les bras de sa mère ? Est-ce que la Sanctuaire, son entrainement, son frère, tout ça n'était qu'un rêve ? Il ne savait même pas s'il en était soulagé ou pas. Non, il ne l'était pas. Sisyphe voulait devenir chevalier, protéger les plus faibles, promouvoir la paix dans le monde, et ce coûte que coûte. Ce n'est pas en restant au lit que cela se produirait. D'un geste vif, il se dégagea de l'étreinte qui s'était enroulé autour de sa taille et souleva les couvertures.

– C'…

Il n'arrivait pas à parler. Qu'est-ce qui se passait ?

– Sisyphe ? Ça va ?

– I…llia…

– Ne parle pas, tu as la voix éraillée. Tu as dû prendre froid. Montre-moi, ouvre la bouche et tire la langue.

– Aaaaaaaah

– Oui, c'est rouge et un peu enflé. Je vais te faire une tisane avec du miel. Est-ce que tu te sens fiévreux ?

Sisyphe fit non de la tête.

– Tu as mal quelque part ?

– … nouvelle négation de la tête.

– Tu peux te lever ?

Cette fois, le futur sagittaire hocha la tête, et pour la première fois depuis son arrivée en ces lieux, il crut distinguer la naissance d'un sourire au coin des lèvres d'Illias.

– C'est bien, tu es vraiment résistant. Viens dans le salon près du feu, j'ai quelque chose à te donner.

Sisyphe le suivit, ignorant de quoi il parlait. En quittant le lit, il réalisa qu'il n'avait pas dormi dans sa chambre, mais bien dans celle d'Illias. Ce devait être la première fois qu'il rentrait dans cette pièce. Mais qu'est-ce qu'il faisait là ? Comment était-il arrivé là ? Et d'ailleurs, ne venait-il pas de se réveiller dans l'étreinte de son aîné ? Entre deux bras puissants qu'il ne pensait pas si chaleureux ?

Les souvenirs de la nuit dernière était floue. Il se souvenait de sa déprime, du temple du sagittaire, du froid, de sa couverture bien trop petite pour lui, couverture qu'il retrouva sur le canapé, en lambeaux. Sisyphe lutta contre l'humidité de ses yeux. Il ne voulait surtout pas paraitre faible devant son maître.

– Je suis désolé, je sais que tu y tenais.

– Pas grave, articula difficilement le plus jeune. Plus besoin.

– Sisyphe, être chevalier ne signifie pas que nous sommes sans cœur. C'était la couverture de ta mère. J'ai aussi gardé quelque chose de la mienne, tu sais, et même de notre père.

« Notre père » ? Sisyphe écarquilla les yeux. Avait-il déjà entendu Illias évoquer leur lien ? Il allait de surprise en surprise. Il devait vraiment rêver en fait.

Illias le fit asseoir doucement sur le canapé, lui rapporta une tisane sucrée au miel ainsi qu'un sac qu'il lui tendit.

– Tiens, c'est pour toi. Ça ne remplacera pas la couverture de ta mère, mais si ça peut te remonter un peu le moral.

A l'intérieur du sac se trouvait une grande couverture couleur bleu foncé en laine, à sa taille et même plus. Il pouvait encore grandir qu'elle le réchaufferait encore.

– Merci, dit le plus jeune qui commençait à retrouver sa voix enrouée.

– Ce n'est pas grand-chose, mais elle te tiendra chaud,

– Je suis étonné que tu aies choisi cette matière. La laine est issue de mouton, non ? Je croyais que tu n'aimais pas qu'on s'en prenne aux animaux.

– J'ai discuté avec eux.

Sisyphe ne répliqua pas. Il ne pensait pas que les hommes pouvaient réellement communiquer avec les animaux, ni même avec la nature. Depuis le début de son entraînement, son frère ne cessait de parler de connexion aux éléments, de ne faire qu'un avec eux. Il comprenait vraiment mal et ratait beaucoup d'instructions que lui donnait Illias. Il n'était vraiment pas comme son frère. Juste une déception et une charge.

– T'étais pas obligé.

– Sisyphe, écoute. On est sans doute parti du mauvais pied tous les deux. C'est pas ta faute, plutôt la mienne. Je sais que je ne suis pas très engageant. Ce n'est pas contre toi, je suis comme ça avec tout le monde. J'ai beau être devenu un chevalier reconnu, je suis encore un peu le garçon timide et maladroit de mon enfance. Le Grand Pope Sage pourra te le dire. Je ne me suis jamais fait d'amis.

– Mais les Seigneurs Zaphiri et Lugonis ont l'air de t'apprécier.

– Ils ne me respectent que parce que je suis le chevalier d'or du Lion. Quand j'étais apprenti, ils ne m'ont presque jamais adressé la parole et je n'osais pas aller vers le gens. J'avais peur d'être jugé, de n'être vu que comme le fils du légendaire chevalier du Sagittaire. Je sais que tu souffres aussi de ce complexe à cause de moi. Mais Sisyphe, tu n'es pas moi, et tu as tes propres forces. Toi, tu es sociable par exemple. Tu comprends les gens, tu échanges bien mieux avec eux, et ça c'est une grande qualité que je n'ai pas. Regarde, tu t'es fait des amis en quelques mois à peine.

C'était vrai, Sisyphe s'entendait très bien avec deux autres apprentis, Rasgado et Aspros. Ils s'étaient déjà promis de devenir chevalier d'or tous les trois. Sisyphe s'entrainait souvent avec eux. Rasgado était puissant et Aspros intelligent. Il avait beaucoup à apprendre à leurs côtés.

Une main se posa sur son épaule, faisant sursauter Sisyphe. Illias s'était assis à côté de lui. La tête détournée, il semblait gêné et cherchait ses mots.

– Je n'ai plus eu de compagnie humaine depuis le décès de notre père. Sisyphe, je veux que tu saches que je suis content que tu sois avec moi. Tu es mon apprenti, mais surtout tu es mon petit-frère. Tu as beaucoup de potentiel… et je suis fier de toi… désolé, je ne suis vraiment pas doué avec les mots.

– Non… merci.

Le rouge aux joues, Sisyphe détourna la tête lui aussi. Ils étaient deux membres d'une même famille et pourtant c'était très difficile pour eux pour communiquer.

– J'espère qu'on arrivera mieux à échanger à l'avenir. J'ai pas envie qu'il y ait de froid entre nous, dit l'aîné. On va vivre ensemble encore quelques années.

– Je suis pas une charge pour toi ?

– Non, pas du tout. Tu es sérieux et tu remplis bien tes tâches. C'est un vrai plaisir de partager mon quotidien avec toi.

– Pourquoi tu t'enfermes dans ta chambre tous les soirs ? Tu ne veux pas rester un peu avec moi ?

– C'est que, ça fait des semaines que je prépare cette couverture pour toi en cachette. Je voulais te l'offrir pour ton anniversaire mais j'étais en retard.

– C'est toi qui l'as faite ? s'étonna Sisyphe. Tu sais faire ce genre de chose ?

– Ma mère m'avait appris tous les travaux ménagers et techniques. La cuisine, la couture, le tricot, la broderie. Elle disait qu'un homme devait savoir tout faire, et à l'inverse une femme aussi. Sauf que bon, j'ai jamais trop aimé faire ces choses et j'ai mis un moment à m'y remettre. J'ai dû recommencer quatre ou cinq fois.

– Ta mère, elle vivait ici ? demanda timidement le plus jeune, craignant d'aborder un sujet sensible.

– Oui, elle était chevalier d'argent de la Grue. Elle est morte en mission quand j'avais neuf ans. Notre père était sous le choc. Il a traîné sa peine jusqu'à rencontrer ta mère qui, je pense, lui a redonné un peu de joie de vivre avant qu'une maladie pulmonaire ne l'emporte.

– Tu n'es pas en colère que ton père ait aimé une autre femme que ta mère ?

– Non, les affaires de mon père ne me concernent pas. En plus, il n'a pas trahi ma mère puisqu'elle était déjà décédée. Et puis cette brève union a permis ta naissance. Vraiment, Sisyphe, je suis content de t'avoir comme petit frère.

Illias prit le menton de Sisyphe pour tourner la tête vers lui et le regarder dans ses yeux. Pour la première fois, l'apprenti crut voir des émotions voiler les yeux de son aîné.

– Tu as les yeux de notre père, Sisyphe. Et comme lui, tu es né sous la digne constellation du Sagittaire. Je suis vraiment, vraiment fier d'être ton frère et ton maître.

La gorge de Sisyphe lui fit mal, mais ce n'était pas la faute à sa maladie. Les larmes dévalèrent sur ses joues. Il voulut les essuyer, ne pas se montrer faible devant ce héros, mais sans qu'il ne s'y attende, Illias le rapprocha de lui et il se retrouva la tête posée sur la poitrine de son aîné.

– Joyeux noël, Sisyphe. Merci d'être là. Tu es le beau cadeau qu'il m'ait été donné de recevoir.

Sisyphe rendit son étreinte à Illias, pleurant dans sa poitrine. Enfin, il se sentait intégré dans ce sanctuaire, dans ce temple, dans sa nouvelle famille. Comme cette nuit, il ressentit la chaleur des bras de son grand frère. Il pleura, toussa, la couverture tricotée fut posée sur lui, et il s'endormit dans la douce chaleur fraternelle.


12 ans avant la guerre sainte

– Tonton, tonton, viens jouer.

La petite main d'un enfant de trois ans qui lui ressemblait beaucoup l'attira vers un coin du rustique habitacle où étaient déposés nombre de jouets en bois, fabriqués à la main. Sisyphe ne s'attendait pas du tout à une telle surprise en rendant visite à son frère. Il n'avait pas revu Illias depuis quatre ans, depuis qu'il avait quitté le Sanctuaire pour soigner sa maladie pulmonaire sur cette terre saine et riche. Lui qui venait de fêter ses dix-sept ans n'était pas peu fier de constater qu'il possédait un nouveau statut, celui d'oncle. Il en avait un peu voulu à Illias de lui avoir caché une telle chose, mais le mauvais état général de son aîné eut vite fait de lui faire oublier sa contrariété.

Sisyphe avait fait le déplacement suite à un courrier d'Illias adressé au Grand Pope, l'informant que sa maladie avait sévèrement évolué à l'entrée de ce rude hiver, et il demandait la visite de son petit frère pour le seconder. Le Sagittaire n'avait pas hésité, craignant de perdre son aîné, pas préparé à apprendre son décès. Mais la vraie raison de sa fatigue, c'était qu'Illias élevait seul un enfant en bas âge, natif du lion, plutôt vif d'esprit. Regulus était incroyablement intelligent, précoce, autonome, mais assez énergique, trop pour Illias qui avait de la fièvre, une respiration difficile et des mauvaises nuits à transpirer et suffoquer. Il n'arrivait plus à gérer correctement Régulus dans ces conditions.

– Regarde où tu vis aussi. Rentre au Sanctuaire. Les conditions climatiques sont moins rudes, et Régulus se socialisera avec les autres enfants.

– Le moment n'est pas venu, Sisyphe.

– Pff, je savais que tu dirais ça, répliqua le cadet en levant les yeux au ciel. Tu n'as pas changé. Si tu tiens tant à rester ici, prends ça.

Sisyphe lui tendit un sac qui contenait la couverture en laine épaisse tricotée autrefois par Illias lui-même, encore en parfait état.

– Mais elle est à toi, Sisyphe. Je l'ai faite pour toi.

– Tu en as plus besoin que moi actuellement. Garde-la, s'il-te-plait. Et pense à moi quand elle te réchauffera.

Comme des années en arrière, Illias posa sa main sur la tête de Sisyphe et l'attira contre lui dans un chaste étreinte fraternelle.

– Je pense tous les jours à toi, petit-frère. C'est fou comme tu as grandi, sourit l'aîné. Je ne doute pas que tu es un digne chevalier du Sagittaire, comme l'était notre père, même plus. Je suis fier de toi. Et merci d'être venu. C'est ta présence qui me réchauffe.

Sisyphe avait les larmes aux yeux. Comme d'habitude, il essaya de les retenir, mais peine perdue.

– Je t'ai dit plusieurs fois que ce n'est pas la peine de cacher tes émotions.

– Mais c'est tellement embrassant.

– Pleure pas tonton. Câlin, s'exclama alors l'enfant en se jetant sur son oncle.

Cette fois, Sisyphe sourit avant de prendre le petit sur un bras et se blottir contre son aîné. Un joli portrait de famille en ces périodes de fêtes.

L'enfant s'accrocha fort au cou de cet homme dont son père lui avait longuement conté le parcours et qui était son tonton. Il avait l'air gentil, Régulus l'aimait déjà. Il espérait qu'il resterait toujours ici avec lui et son papa. C'était sur cette pensée qu'il s'endormit, blotti contre Sisyphe, pouce en bouche.

– Il n'est pas sauvage, commenta Sisyphe. Il m'a directement accepté.

– Il te ressemble, dit alors Illias, sur plusieurs traits physiques et de personnalité.

– Ça te déçoit que ton propre fils ressemble plus à moi qu'à toi ? demanda le sagittaire avec un sourire fier et taquin.

– Pas du tout. J'ai l'impression de te revoir à travers lui. Le côté pleurnicheur en moins.

– Hé, protesta le cadet.

– Je plaisante, rit un peu Illias. Ou pas complètement. Plus je vois Régulus grandir, plus je te vois à travers lui. Tu me manques beaucoup, Sisyphe. Tu devrais passer plus souvent.

Pour tout réponse, Sisyphe s'appuya contre l'épaule de son aîné et ferma les yeux.

– Moi aussi je suis content de te voir. Tu m'as manqué, grand frère.

La large couverture passa au travers de leurs épaules, mais c'était bien leur étreinte familiale qui les réchauffait le plus.


5 ans avant la guerre sainte

Régulus pénétra le temple du Sagittaire d'un pas ferme puis se planta derechef devant son maître qui releva la tête, surpris de trouver son jeune apprenti si sérieux. Depuis qu'il l'avait recueilli plusieurs mois plus tôt, Régulus se montrait jovial, très sociable pour un garçon ayant vécu complètement seul pendant cinq ans, enthousiaste dans son entraînement, facile à vivre, autonome, et très curieux des nouveautés qui l'entouraient. D'une intelligence déroutante, Sisyphe n'avait pas besoin de lui expliquer les choses plusieurs fois. Il avait en très peu de temps appris à vivre comme n'importe quel citoyen d'une communauté évoluée, lui qui avait passé son existence à l'écart des civilisations.

C'était son neveu et son disciple. Sisyphe en était tellement fier, même s'il ne lui avait pas dévoilé leur lien de parenté. Quelque part, le Sagittaire avait un peu honte d'avoir abandonné son frère malade dans ces lieux reculés alors que les étoiles maléfiques s'éveillaient. Il n'avait plus revu Illias depuis cet hiver quand Régulus n'avait que trois ans, encore trop petit pour se souvenir de lui. Et s'il le rejetait, lui reprochait de les avoir abandonnés, d'avoir laissé son père mourir ? Regulus était le dernier souvenir d'Illias, Sisyphe ne voulait pas perdre son affection.

– Que se passe-t-il, Régulus ? demanda Sisyphe avec appréhension.

– Pourquoi est-ce que tu ne m'as rien dit ?

Le ventre de l'aîné des chevaliers se tordit. Est-ce que Régulus venait d'apprendre leur filiation ? Est-ce pour cela qu'il arborait ce regard inhabituellement courroucé ?

– Régulus, je ne prends pas que des bonnes décisions, mais j'essaie d'agir au mieux. S'il-te-plait, ne m'en veux pas.

– Et donc c'est pour ça que tu ne m'as pas dit que c'était ton anniversaire aujourd'hui.

– Mon... de quoi ? s'étonna Sisyphe.

– Rasgado vient de me le dire. Ton anniversaire, c'est aujourd'hui, le 3 décembre. Tu aurais dû me le dire.

– Ah, ça. Effectivement, maintenant que tu le dis, c'est bien aujourd'hui, réalisa lui-même le Sagittaire. Mais je ne tiens pas particulièrement à fêter mon anniversaire. Ça n'a pas tellement d'importance.

– Mais tu plaisantes ! Bien sûr que c'est important. Et je suis très embarrassé, je n'ai rien préparé. Raaaaaaah.

Régulus se prit la tête entre ses mains et se grattait se crâne, semblant réfléchir à quoi faire.

– Ne te prends pas la tête, Régulus. Je t'assure que ce n'est rien...

– Je sais !

Il courut dans sa chambre, ne laissant même pas à Sisyphe la possibilité de protester quoi que ce soit. Le Sagittaire se promit de rendre la monnaie de sa pièce à ce traitre de Taureau lors du prochain entraînement. Pourquoi avait-il dit ça à Régulus ? Sisyphe ne tenait plus tellement à fêter son anniversaire depuis le départ d'Illias pour son havre de paix. Voir s'éloigner sa dernière famille, après qu'ils aient mis tant de temps à se comprendre et se comporter naturellement l'un envers l'autre, avait été un déchirement. Chaque année, Rasgado lui cuisinait une petite pâtisserie plus ou moins réussie pour marquer le coup, mais Sisyphe n'avait plus d'entrain à célébrer sa naissance.

– Voilà, dit Regulus qui revenait de sa chambre avec un sac. Prends ça, je te le donne.

– Régulus, je te jure que ce n'est pas la peine.

– Papa m'offrait toujours des cadeaux pour mon anniversaire, et moi je lui offrais quelque chose pour le sien. Il disait que même si c'est pas grand chose, c'est pas grave du moment que ça vient du cœur.

Sisyphe s'étonnait toujours de la capacité de Régulus à se remémorer si distinctement des souvenirs partagés avec Illias alors qu'il était encore très jeune à sa disparition.

– Sisyphe, poursuivit le plus jeune, tu es tout ce que j'ai aujourd'hui. Je sais qu'on ne se connait que depuis peu, mais je tiens à toi. Tu dois trouver ça bizarre, mais je suis sincère.

– Je n'en doute pas, Régulus. Je suis très touché par ton affection pour moi, dit Sisyphe ému.

– Alors laisse-moi t'offrir ça. C'est une broutille, mais c'est quelque chose auquel je tiens, un souvenir de papa.

– Alors tu devrais le garder.

– Non, ça me fait plaisir de te la donner. Prends-la, elle te sera utile quand tu passes des heures assis en train de lire.

– Elle ?

– Tu dois avoir froid à force de rester immobile.

Sisyphe prit le sac, reconnaissant enfin ce baluchon de lin qu'il avait apporté à Illias plusieurs années en arrière. Régulus était arrivé au Sanctuaire avec très peu d'affaires, et il n'avait même pas fait attention à ce sac qui était dans le lot.

– Mais c'est...

Oui, c'était bien elle, la couverture en laine bleu foncé, tricotée des mains même de son frère quinze ans auparavant, cette même couverture qu'il avait offerte à Illias la dernière fois qu'il l'avait vu et qui lui revenait à nouveau aujourd'hui. Depuis le temps, des taches s'étaient incrustées et la laine était devenue quelque peu pelucheuse, mais elle ne s'effilait pas. Pour quelqu'un qui disait ne pas aimer ce genre de travaux, il avait conçu quelque chose de bien solide. Du Illias tout craché, il réussissait tout ce qu'il entreprenait. Cet homme admirable, c'était son grand-frère... et il était mort.

Sisyphe craqua et pleura, serrant la vieille couverture contre lui, couverture qui semblait porter les odeurs de Régulus et encore celles d'Illias. Depuis quand n'avait-il pas pleuré de la sorte ? Lui qui parvenait à mieux maitriser ses émotions ces dernières années.

En apprenant la mort d'Illias, Sisyphe avait tu sa douleur, versant quelques larmes silencieuses, rendant son deuil incomplet. Mais ce bout de laine qui lui rappelait son frère, et surtout ce petit bonhomme qui avait posé une main bienveillante sur son épaule, le Sagittaire avait l'impression de l'avoir un peu retrouvé, de sentir sa présence à travers cet objet, mais surtout à travers son fils.

– Ça va ? demanda Régulus soucieux.

Subitement, Sisyphe attira le jeune garçon contre lui. Régulus n'était encore qu'un enfant. Bien plus petit et moins musclé qu'Illias, il possédait tout de même cette chaleur familière sur sa poitrine. Elle semblait même plus forte et plus réconfortante que celle de son frère. Régulus n'était pas Illias. Régulus était l'héritage d'Illias, et il lui incombait de prendre soin de lui, parce que Sisyphe était son oncle, sa dernière famille.

– Merci, dit le Sagittaire. Je suis très touché.

– Prends-en soin, requit Régulus qui était resté les bras ballant, surpris de cette étreinte inattendue.

– Sois assuré que c'est ce que je ferais. Merci infiniment, tu ne pouvais pas me faire plus plaisir.

Sisyphe desserra son étreinte et prit le visage de son neveu entre ses mains. Il le fixa un moment, se noyant dans le bleu de ses iris.

– Tu as les yeux de ton père, et comme lui tu es né sous la puissante constellation du Lion. Tu apprends très vite, je ne doute pas que tu seras un chevalier au moins aussi fort que lui, voire même plus, et plus fort que moi également.

– Plus fort que toi ? Mais c'est impossible. Tu es l'homme le plus fort que je connaisse, Sisyphe. Je ne pourrais jamais te battre.

– J'ai eu un bon maître, sourit le Sagittaire.

– C'était papa ?

Sisyphe hocha la tête.

– Et aujourd'hui, je suis vraiment très fier d'être ton maître, Régulus. Je suis content que tu sois là, au Sanctuaire, sous ma tutelle. Quand je te vois, c'est comme si Illias était encore avec nous. J'ai l'impression de mieux ressentir sa présence dans le vent.

– Vraiment ? Tu arrives à le ressentir ?

– Difficilement. Je n'ai pas autant d'affinité qu'Illias avec la nature, mais il m'avait expliqué comment faire pour écouter le vent. Je te l'enseignerai. Je suis sûr que tu y arriveras bien mieux que moi.

Régulus baissa la tête, son air naturellement jovial envolé pour laisser place à un flot d'émotion. Sisyphe ne l'avait jamais vu comme ça. Il avait rencontré un enfant méfiant qui défendait la sépulture et l'armure de son père avec hargne, et depuis leur retour au Sanctuaire, il entraînait un garçon éternellement gai et dynamique. Jamais une larme ou une phrase nostalgique. Stupéfait, Sisyphe avait honteusement sondé l'essence cosmique encore immature de son apprenti le soir, pour savoir s'il dissimulait sa tristesse devant les autres, mais non. Régulus s'endormait comme une masse après le dîner. Il en avait conclu que depuis cinq ans, il avait eu le temps de faire le deuil de son père.

C'est ce qu'il avait cru jusqu'à ce jour où son jeune neveu laissait enfin éclater son chagrin jusqu'ici refoulé, probablement pour défendre Leo des gens qui convoitaient cette armure légendaire.

– Il me manque, dit Régulus d'une voix étranglée. Papa... papa...

– Pleure si tu en besoin, Regulus. Laisse sortir ta tristesse.

– Ça va aller, articulait l'enfant qui avait commencé à pleurer mais essuyait déjà ses yeux. Je suis fort.

– Rassure-toi, Leo est en sécurité au palais du Grand Pope. Tu n'as pas besoin de cacher tes émotions. C'est normal d'être triste quand on perd un parent. J'ai perdu ma maman au même âge où tu as perdu ton père. J'ai beaucoup pleuré, mais j'ai eu la chance d'avoir des amis qui m'ont aidé à faire mon deuil. Toi, tu étais tout seul. Ça a dû être très dur. Tu as dû beaucoup souffrir. Mais c'est fini, Régulus. Je suis là maintenant, tu peux relâcher la tension. Je suis ton maître et ton tuteur. Tu peux t'appuyer sur moi, te reposer sur moi. N'aie pas honte, je suis là pour ça. Et moi aussi, je tiens à toi.

Régulus se recroquevilla subitement sur lui-même pour éclater en sanglot. Ses pleurs étaient forts, ils résonnaient dans le neuvième temple. Les épaules de l'enfant se secouaient frénétiquement et il semblait avoir du mal à trouver son air. Régulièrement, il appelait son père, mais ce fut Sisyphe qui l'attira à lui pour le prendre dans ses bras, le faisant s'asseoir sur ses genoux dans le fauteuil. Régulus se laissa faire. Cette fois-ci, il enlaça son professeur et continua de pleurer dans son épaule.

– Là, mon enfant.

– Je... je veux le revoir.

– Ton papa est là, tout autour de nous. Il est le vent, il est la terre, il est la nature.

– Je comprends pas. Je veux le voir pour de vrai.

– Tu n'as pas besoin de le voir pour savoir qu'il est là.

– Papa...

Sisyphe, les yeux humides lui-aussi, caressait la tête de son protégé en le berçant. Progressivement, la crise de larmes s'atténua pour laisser place à une grande fatigue. Régulus papillonna avant de tomber de sommeil dans les bras de son maître. Le plus vieux s'empressa de les couvrir tous les deux avec la couverture qui traversait les âges et les générations. La chaleur qu'elle procurait lui donnait l'illusion qu'Illias les entourait tous les deux de ses larges bras. Vraiment, c'était le meilleur présent qu'il pouvait recevoir, ou presque.

– Merci Régulus, dit encore le Sagittaire en embrassant le front son neveu endormi. Merci d'être en vie, merci d'être là. Tu es le plus beau cadeau qui m'ait été donné de recevoir.


Plus tard dans la journée, Rasgado se présenta à son tour au temple du Sagittaire avec sa traditionnelle pâtisserie pour l'anniversaire de son ami. Les deux adultes virent les yeux du plus jeune s'illuminer à la première bouchée. Régulus n'avait visiblement pas l'habitude de manger des mets sucrés et gourmands. Il se dit qu'il y prendrait vite goût.

– Au fait Sisyphe, ça te fait quel âge ? Trente-quatre ? Trente-cinq ans ?

Le Sagittaire recracha le morceau qu'il avait en bouche tandis que Rasgado se fendit dans un rire incontrôlable. Non mais sérieusement, il faisait si vieux que ça ?

– J'ai même pas trente ans, signala Sisyphe outré.

– Il a vingt-quatre ans, répondit alors Rasgado.

– Ah bon ? s'étonna le plus jeune.

Sisyphe était au bord de la dépression. Rasgado se pencha alors sur l'apprenti pour lui chuchoter à l'oreille.

– C'est parce qu'il est toujours sérieux qu'il pârait plus vieux. Mais si tu le fais rire, il rajeunit d'un seul coup. Essaie de lui raconter des blagues ou de le chatouiller.

– Hé toi, ne lui donne pas de mauvaises idées.

– Sur les côtes, ça marche bien.

– D'accord, sourit Régulus.

– Espèce de traite ! C'est la seconde fois aujourd'hui. Puisque c'est comme ça, je vais dire à tes élèves que tu aimes les histoires de princesse.

– Ils le savent déjà. Ils savent aussi que tu en écris.

– C'est vrai ? s'emballa le jeune lion intéressé.

– Ah… euh… et bien… raaaaaaaaaaah, s'agita Sisyphe en s'enfermant subitement dans sa chambre.

– Qu'est-ce qui lui prend ? s'interrogea Régulus surpris, n'ayant jamais vu son maître ainsi.

– Il fait ça quand il est embarrassé, rit Rasgado. Il fuit.

– Hihihi, c'est drôle. Papa faisait la même chose. Comme quand je lui ai demandé comment on fait les bébés.

La bonne humeur de Rasgado s'évanouit à son tour au souvenir d'Illias, son ancien confrère, son ami qu'il avait laissé combattre seul, et du très jeune Régulus qu'il avait perdu de vue alors que le défunt lion lui avait demandé de veiller sur lui. Aujourd'hui, il était heureux de revoir le gamin sain et sauf. Depuis son arrivée, Régulus n'avait jamais évoqué leur précédente rencontre. Peut-être avait-il oublié. C'était probablement mieux.

– Des fois, Sisyphe, il me fait penser à papa. Je trouve qu'ils se ressemblent un peu. C'est bizarre, non ? demanda l'enfant.

– Non Régulus, ce n'est pas bizarre.

Rasgado avait tellement envie de lui dire le lien qui l'unissait à son meilleur ami.

– Ton père était le maître de Sisyphe. Ils ont vécu plusieurs années ensemble, donc je suppose qu'ils ont un peu les mêmes manies.

– Sans doute. Mais j'aime bien penser qu'on est tous une grande famille. Et toi aussi Rasgado, tu fais partie de cette famille, dit l'enfant en souriant à pleine dent.

– C'est gentil ça, sourit à son tour le Taureau en frottant la tête de l'enfant.

– Je suis content d'être ici. Sisyphe et toi, vous êtes très gentils avec moi. Et je me suis fait un bon copain. Il s'appelle Yato.

– C'est très bien. L'amitié, c'est important. Sisyphe et moi, on se connait aussi depuis l'enfance, et regarde-nous aujourd'hui. On est comme cul et chemise.

– D'ailleurs, je peux le rejoindre ? On doit s'entraîner ensemble.

– Va, je le dirais à Sisyphe. Sois de retour pour l'heure du dîner.

– D'accord. Oh, et Rasgado ?

– Oui ?

– Je suis content de t'avoir retrouvé ici. La nuit juste avant sa mort, papa m'a raconté beaucoup de chose sur toi, le puissant et fiable taureau doré. Il t'appréciait beaucoup, et moi aussi donc.

Il avait lâché ça naturellement comme on raconte une anecdote sans importance. Rasgado s'en figea de stupeur. Alors comme ça, Régulus se souvenait de lui.

L'enfant était déjà loin lorsque les larmes dévalèrent sur ses joues. Sisyphe l'avait prévenu. Ce garçon était vraiment étonnant et terriblement attachant.

Pourvu que la guerre sainte en approche ne fauche pas sa vie.


Note de l'auteur : Merci d'avoir lu

J'aime imaginer que plus jeune, Illias était un garçon timide et peu sociable. Dans le Gaiden de Sisyphe, le Pope Sage lui dit justement « tu as beau être devenu un héros, tu restes le garçon maladroit de ton enfance ».