Date : 10 décembre 2020
Personnages : Aiolos x Baian, pour petit Pigeon
Univers : Post-Hadès résurrection
Genre : Romance légère
Les petits chevaux
Au sein du Sanctuaire d'Athéna, les festivités de noël battaient leur plein pied dans le palais du Pope reconverti en salle de réception. Athéna, Hadès et Poséidon s'étaient réunis, tous accompagnés de leurs guerriers pour fêter la nativité. Enfin la nativité, disons plutôt le jour où l'on mange comme quatre un repas plus amélioré que le quotidien et qu'on s'offre des cadeaux. Voilà, ça c'était le vrai esprit de noël que les trois divinités pleines aux as souhaitaient transmettre à leurs troupes.
La soirée se déroulait dans une relative bonne humeur. L'ambiance était au rendez-vous. L'alcool coulait en illimité, si bien que certains en profitèrent allégrement. Beaucoup d'unions inter-sanctuaires pouvaient se concrétiser ce soir pour le plus grand bonheur des déités qui voyaient là l'occasion de renforcer leurs nouveaux liens d'amitié. Hadès et Poséidon admirent à l'unisson que cette fête était une excellente idée et qu'ils devraient renouveler ça pour le nouvel an, aux Enfers cette fois.
Chevaliers, marinas, spectres, tous étaient bien heureux de discuter avec d'autres personnes. Tous passaient une excellente soirée.
Tous ? Non !
Quelque part au pied du domaine sacré, deux valeureux guerriers résistaient vaillamment aux envahisseurs…
Envahisseurs totalement inexistants. Bah oui, on ne lance pas des attaques la nuit de noël, quand même ! Les Dieux et autres royaumes ont aussi droit à leurs soirées bouffe et cadeaux ! Il n'empêche que dans le doute, deux guerriers avaient été chargés de surveiller le Sanctuaire, avec un changement de sentinelle toutes les heures pour que la tâche ne soit pas trop pénible et que tout le monde puisse profiter de la fête.
Ça, c'était la théorie. En vrai, les tours de garde ne se passèrent comme convenu.
– Crisse* qu'on s'fait chieeeeer, soupira longuement Baian, marina de l'hippocampe.
– Il vont pas tarder, lui assura Aiolos, chevalier d'or du Sagittaire.
– T'es optimiste, toi.
– Je suis Sagittaire, sourit le chevalier.
– Ça fait quatre heures qu'on aurait dû prendre notre relève. Quatre heures ! Ils nous ont oubliés, j'te dit ! Et j'suis presque sûr que la grande majorité ne tient même plus debout là-haut. J'espère qu'ils vont bien se vautrer la gueule dans les escaliers, les lâcheurs.
– Bah écoute, s'ils s'amusent, tant mieux. Moi ça me gêne pas d'être là.
– T'es un bourreau du travail ?
– Non, mais je ne bois pas d'alcool. Dans ma tête, j'ai pas l'âge, même si sur le papier, j'atteins presque la trentaine.
– Oui, d'ailleurs je n'ai rien compris à ça. T'as quel âge au juste ? T'as pas l'air si vieux.
– Officiellement, si on regarde mon acte de naissance, je viens d'avoir vingt-huit ans. Mais comme mon corps et mon esprit ont fait une pause de treize ans, dans ma tête et mon corps, j'en ai tout juste quinze. Mais tout le monde me cause comme si j'avais rien manqué, et on se fout bien de ma gueule quand je connais pas un objet, une expression ou un événement d'actualité.
– Ah ouais, pas évident comme situation.
– Par les sabots de Chiron, même Aiolia est surpris quand je lui dis que je touche pas à l'alcool, commença à se lamenter le Sagittaire. De toute façon, même si je passais outre mon âge, je trouve plus sain de modérer voire d'éviter carrément ces boissons. Et je trouve d'ailleurs que mon petit frère exagère un peu. Mais il ne m'écoute pas, il ne m'écoute plus. Il n'est plus le gentil garçonnet que j'ai laissé derrière moi. C'est un homme maintenant.
Face à la mine déprimée de son compagnon de garde, Baian lui mit une main compatissante sur l'épaule.
– Je connais ça, mon vieux, si je puis dire. Dans la famille dans laquelle j'ai grandi au Canada, j'avais un petit frère de deux ans mon cadet. Il m'adorait quand on était gamin et je lui faisais faire tout ce je veux. Il ne m'a plus du tout écouté à l'adolescence. Nos frères grandissent et prennent leur indépendance, mais ça veut pas dire qu'ils ne nous aiment plus.
– Vous les marinas, vous avez subitement quitté vos familles ? demanda Aiolos curieux.
– Oui, l'éveil imminent de Poséidon fait rentrer les écailles en résonnance avec les élus. Un jour, j'ai juste dit à ma famille que je sortais prendre l'air, et je ne suis jamais revenu. Je n'ai pas pris d'affaire, rien. Les premières eaux rencontrées m'ont guidé jusqu'au Sanctuaire sous-marin où ma protection m'attendait. C'est en la revêtant que nos pouvoirs se réveillent. Je crois que c'est un peu la même chose avec les spectres. Après, on s'entraine quand même pour se perfectionner.
– Et vous n'avez plus du tout de contact avec vos proches ?
– C'est interdit. Je peux me faire destituer de ma fonction pour ça. L'existence des Sanctuaires sacrés doit rester un secret absolu.
– C'est triste.
– Beaucoup d'entre nous sommes déjà allés les espionner, ne serait-ce que pour s'assurer qu'ils vont bien.
– Ils te manquent ?
– Un peu, surtout mon petit-frère, et mes terres natales aussi. Le Canada à noël, je peux te garantir que c'est tout autre chose. Ici en Grèce, il fait plutôt doux, mais là-bas, tous les sols sont recouverts d'un blanc de neige. C'est comme les noëls magiques qu'on voit dans les films.
– J'imagine, ça doit être beau en effet.
Le silence se fit quelques instants, laissant les deux hommes partir dans leurs imaginaires, à la recherche de ce paysage enneigé la nuit de noël.
– Au lieu de me pavaner au coin du feu et regarder la neige tomber, un verre de cognac dans la main, je suis là à monter la garde pendant que tous mes confrères font la fête, maugréa Baian. Enfin, heureusement, j'ai de la chance d'être tombé en bonne compagnie.
– Le plaisir est partagé, sourit Aiolos.
– Il n'empêche qu'on se fait chier, geignit encore l'Hippocampe. Je crois bien qu'on est parti pour monter la garde toute la nuit. Personne ne viendra nous relever à cette heure-ci.
– Je le crains aussi.
– Tu as perdu ton optimisme ?
– C'est pas comme si ça me dérangeait. Si les autres s'amusent, je suis content de le faire.
– Tu voulais pas profiter de ce noël avec ton petit frère ?
– Aiolia ne traîne plus vraiment dans mes jupes. C'est un félin adulte occupé à séduire de la femelle, sourit encore Aiolos, un peu plus tristement cette fois. Il a vraiment grandi.
– Désolé pour ça.
– Ne le sois pas. C'est bien, il est devenu indépendant. Je suis fier de lui.
– T'es vraiment trop positif, toi. Je sais pas comment tu fais.
– En fait, c'est une façade, tu sais. Si tu veux savoir la vérité, je suis complètement paumé.
– Comment ça ?
– Je n'en ai jamais parlé à personne. Pas même à Aiolia, à mon meilleur ami Saga, ni même à Athéna, mais je ne sais pas comment je dois me comporter. En adolescent ? En adulte ? Et tous les chevaliers, j'ai encore du mal à me sortir de la tête leur image d'eux enfants. Ils ont grandi trop brusquement, et je ne sais pas quel adulte ils sont devenus. Bien sûr, je pourrais le découvrir, apprendre à les connaître, mais je n'arrive pas à m'intégrer, à converser. Je ne comprends pas tout ce qu'ils disent, certaines références que j'ai manquées. Je me sens en complet décalage, alors je m'enfonce dans le travail, les entrainements, n'importe quoi pour me rendre utile et éviter de ridiculiser. Le seul à qui j'aurais pu en parler est Saga, mais lui aussi il picole pas mal depuis sa résurrection. Sa façon à lui d'affronter ses remords.
– Pourquoi tu m'en parles à moi ?
– Va savoir, haussa les épaules Aiolos. Besoin de le partager avec une personne neutre. Ça te dérange ?
– Du tout. Et toi, comment tu aimerais te comporter ?
– Je ne sais pas vraiment. Je sais que je ne peux pas complètement reprendre ma vie là où je l'ai laissé. La Terre et les gens ont évolué sans moi. Mais quand bien même, j'ai envie qu'on me laisse le temps de vivre l'éveil de mes hormones, mon corps évoluer encore un peu pour atteindre sa morphologie définitive, mon esprit gagner en maturité. La vie est courte, je ne veux pas qu'on m'ampute des années que tout être humain est censé vivre. Je ne veux pas tricher et sauter les étapes. Athéna nous a demandé de vivre, alors je veux vivre ma vie en partant de là où je me suis arrêté.
– Alors fais-le.
Nouvelle accolade et clin d'œil du canadien.
– Ils comprendront.
– Je l'espère. Merci à toi.
– Pas de quoi. Pfff, bon allez, je m'assoie. Quitte à faire de pied de grue toute la nuit, autant s'installer.
– Oh attends, j'ai une idée. Le temple du Bélier est juste là. Je pourrais voir s'il y a des jeux de société de Kiki.
– Pourquoi pas. J'aime bien jouer aux cartes. Mais pas de Monopoly, ce jeu me donne des boutons.
– D'accord, rit Aiolos. Je vais voir. Et Baian ?
– Hum ?
– Vraiment merci. Ta famille serait fier de l'homme que tu es devenu.
Merde, ce que ce mec pouvait être sincère et touchant. Et d'après ce que Baian avait pu comprendre, il avait été le premier chevalier à mourir pour sa Déesse. Un peu comme lui au final, premier fauché dans la guerre entre Athéna et Poséidon. Ça lui faisait un point commun avec cet homme qu'il était presque heureux de partager, même si c'était lugubre. Sans parler de leur totem respectif qui représentait des chevaux. Quel drôle de hasard tout de même ! Vraiment, il n'aurait pas pu tomber sur meilleur binôme. Et à vrai dire, depuis que son meilleur ami Io fricotait avec le chevalier Andromède, Baian se sentait un peu mis à l'écart.
– J'ai trouvé ! revint Aiolos tout fier en lui montrant la boîte... des petits chevaux ?
Nom de Poséidon en slip de bain ! Il n'avait pas fait de partie de ce jeu depuis son enfance.
– Deux canassons qui vont faire avancer des chevaux, sourit Baian. Bon choix.
Ils s'esclaffèrent bêtement avant de s'installer par terre et commencer à déplier le plateau du jeu.
– Tu veux quelle couleur ? demanda Aiolos.
– J'aime bien le bleu.
– D'accord, du coup je prends le jaune. Il vaut mieux qu'on soit en diagonale si on n'est que deux. Dommage, je voulais prendre le rouge.
– On changera à la prochaine partie. On est parti pour monter la garde toute la nuit de toute façon.
La partie commença. Les deux hommes déplacèrent leurs pions sans jamais se croiser. C'était bien le problème quand on ne jouait seulement qu'à deux.
– C'est chiant ce jeu en fait, commenta Baian. Faut au moins être trois. J'ai déjà fait le tour et j'arrive à mon échelle.
– Attention, mon second cheval te rattrape. Il faut que je fasse un quatre pour te renvoyer à l'écurie… ah ben j'ai fait un cinq. Bon tant pis. J'avance, dit Aiolos en sautant par-dessus le pion de l'Hippocampe.
– Euh, mais tu fais quoi ?
– Ben j'avance mon pion.
– Mais tu peux pas me sauter par-dessus comme ça. Soit tu me tombes dessus pour me renvoyer à l'écurie, soit tu recules.
– J'ai toujours joué comme ça, moi, s'étonna le Sagittaire
– Les règles sont peut-être différentes en Europe.
– J'ai jamais lu la règle. Ce genre de jeu, tu l'apprends en jouant avec d'autres. Tu veux dire que ça fait des années que je triche !
– Bon alors, on fait quoi ?
– Hé, salut les gars.
Les deux gardes se retournèrent pour trouver Seiya, le chevalier Pégase, accompagné de Jabu, le chevalier de la Licorne, et dont les rumeurs disaient que ces deux-là sortaient ensemble.
– Navré, on vous a complètement oublié, s'excusa Seiya.
– Tiens donc, on avait pas remarqué, répliqua Baian blasé. Vous êtes enfin venus pour nous relayer ?
– Oui et non, on est plutôt venu vous prévenir que c'était plus la peine de venir. La fête est presque finie. Il ne reste presque plus rien à manger et la moitié sont déjà affalés par terre, sur les tables, certains sont rentrés chez eux. Les Dieux sont encore là, mais Athéna tient la chandelle à ses oncles qui ont un bon coup dans le nez. La pauvre baille à s'en décrocher la mâchoire.
– Bah tiens ! Merci d'avoir pensé à nous, rouspéta le marina. On vient de passer un noël FORMIDABLE.
– On a aussi passé un bon moment, sourit Aiolos. N'est-ce pas Baian ?
Le canadien voulait démentir, mais le sourire lumineux du chevalier du Sagittaire, digne un ange de noël, lui fit changer d'avis. Au final, ce n'était peut-être pas plus mal d'avoir passé la soirée ici en sa compagnie, à discuter de tout et de rien, à rire bêtement comme un gamin devant un jeu de société, à écouter les confidences des uns et des autres, plutôt que de côtoyer une esplanade de festifs ivres.
Depuis qu'il avait endossé ses écailles, Baian n'avait parlé de son passé à personne, pas même à son ami Io. Il ne regrettait pas son choix de servir l'empereur des mers, mais parfois, comme tout à chacun, il se sentait nostalgique.
L'Hippocampe ressentait également une petite fierté que cet homme, qu'on disait être le héros du Sanctuaire avec Pégase, soit venu se confier à lui. Probablement un hasard puisqu'ils s'étaient retrouvés ensemble. Ou alors, il avait vraiment su lui inspirer confiance.
– Oui, c'était sympa. Nous au moins, on tirera pas une tronche de six mètres de long demain. Et on s'est trouvé une bonne occupation. D'ailleurs, j'ai presque gagné. C'est à moi de jouer, dit Baian en reprenant le dé.
– Oh, vous jouez aux petits chevaux ! s'exclama Seiya. J'adore ce jeu. On peut jouer avec eux ? Hein Jabu, on peut ? On allait pas retourner là-haut de toute façon.
– De toute manière, quand tu décides quelque chose, Seiya, on sait que c'est inutile de te faire changer d'avis, soupira faussement Jabu en souriant.
– Qui vous dit qu'on veut de vous, hein ? plaisanta le marina.
– On vous a ramené à boire et à manger, déclara fièrement Seiya en montrant des bouteilles de soda, quelques restes des toasts apéritifs et surtout du dessert.
– Bon d'accord, on vous garde.
– Quatre chevaux qui jouent aux petits chevaux, remarqua Jabu avec amusement.
– Et Aiolos, je t'ai même ramené de la bière, signala Seiya en montrant des canettes, encore plus fier de penser à son aîné.
– Non merci Seiya, je ne bois d'alcool. Je n'ai pas l'âge, déclara sobrement Aiolos.
Les deux arrivants se regardèrent sans comprendre, puis haussèrent les épaules avant de s'asseoir par terre.
Ils recommencèrent une partie en appliquant la vraie règle cette fois, sous les protestation d'Aiolos qui se retrouvait souvent coincé derrière des chevaux puis se faisait manger par ses poursuivants. Mine de rien, à quatre, avec des tirs de dé pas toujours chanceux, des joueurs sans pitié qui n'hésitaient pas à renvoyer les pions des autres au point de départ, la partie se termina tard dans la nuit sur la victoire de Seiya qui, dans l'extase, balança accidentellement son coca à la figure de son voisin, à savoir Baian.
– Oh pardon, s'esclaffa Pégase. C'était pas intentionnel.
– D'abord tu m'as tué et tu as cassé mes écailles. Ensuite, toi et tes potes, vous nous laissez en plan pour garder un Sanctuaire qui n'est même pas le mien. Puis tu m'as mangé trois petits chevaux, et maintenant ça ! La liste de tes actes contre moi s'alourdit, cher ALLIE, le prévint l'Hippocampe en prenant un air faussement outré mais très calme.
– Roh allez, on fait la revanche ?
– Je ne perdrai pas cette fois, mon poulain à plume.
– Le poulain, il va encore mettre sa raclée au poney des flaques d'eau !
– Attention, parce que le poney des flaques d'eau, il va te balancer sa bière à la tronche et on verra si Pégase pourra encore voler.
– Hé les amis, calmez-vous, tempéra Aiolos amusé de la petite rivalité qui était en train de naître entre ces deux anciens ennemis. Et puis, il est l'heure d'aller se coucher maintenant. Jabu s'endort complétement sur Seiya.
– Oh mince. Pardon Jabu.
– Mmmmh, gémit la licorne qui bavait littéralement sur l'épaule de son petit-ami.
– Bon, du coup, on remballe pour aujourd'hui. Mais j'attends ma revanche, âne plumé !
– Je m'en réjouis d'avance, cheval miniature !
Pégase posta Jabu sur son dos qui cette fois dormait complètement et s'en alla vers la petite cabane qu'il occupait avec la licorne, son chez-lui en ces temps de paix. Aiolos et Baian, eux, commencèrent l'ascension des maisons du zodiaque.
– Finalement, c'était sympa cette nuit de noël.
– T'es toujours content, toi, fit remarquer Baian. Je me demande comment tu fais.
– Envie de profiter de cette nouvelle chance. Je suis tellement heureux de retrouver mon petit frère, tous ces gamins qui ont bien grandi, ma Déesse plus resplendissante que jamais, mon meilleur ami. Et cette paix, c'est un trésor du ciel. J'ai beaucoup prié pour que les guerres des Dieux n'éclatent jamais, que mon petit frère et mes protégés puissent grandir dans un monde tranquille. Malheureusement, ce souhait ne s'est pas exaucé. Ou plus exactement, il s'est réalisé plus tard que prévu. C'est déjà ça. Aiolia et les autres sont encore jeunes et ils ont largement le temps de profiter de la vie. Et puis, cette paix est l'occasion de faire de belles rencontres.
Aiolos avait ponctué cette dernière phrase en faisant un clin d'œil à son partenaire de garde, lequel détourna vivement la tête en rougissant. Non, Aiolos n'était pas un ange de noël, il était carrément le divin enfant. Baian se sentait minuscule à côté de lui qui n'avait rien fait pour son Dieu, si ce n'est mourir en premier des mains de Pégase. Un hippocampe. Un cheval miniature comme l'avait surnommé Seiya. Ce surnom lui allait bien.
– Ça va ?
– O… oui. C'était une bonne soirée, en effet. J'ai eu de la chance d'avoir un bon binôme.
– Et moi donc. Pardon de t'avoir ennuyé avec mes histoires.
– Mais non ! démentit un peu trop vivement le marina. Ça ne m'a pas dérangé du tout. Merci de la confiance que tu m'as accordée.
– T'es un chouette type, toi.
Nouvelle montée de chaleur à son visage, et cette fois, Baian sentit quelque chose d'autre dans sa poitrine. Non, franchement ! Il n'était quand même pas en train de tomber amoureux. Pas de cet homme qui atteignait des sommets inaccessibles pour lui. Aiolos méritait mieux, beaucoup mieux que lui. Mais Baian ne parvenait plus à arrêter cette roue des sentiments qui avait commencé à tourner.
– Je dois aller dormir, dit Baian en baissant le regard. Je suis fatigué.
– Où dors-tu ?
– Au temple du Cancer.
Ah oui, il se souvenait avoir tiré une mauvaise pioche. Le chevalier du Cancer ne semblait pas des plus accueillant.
– J'espère que tu pourras fermer l'œil.
Et l'autre qui en rajoutait en plus. Quoi ? Qu'est-ce qu'il craignait au juste ? De se faire assassiner dans son sommeil ?
– Angelo ronfle fort, dit Aiolos, répondant ainsi à la question muette de Baian. Aiolia dit qu'il l'entend même de chez lui.
– Ah, si ce n'est que ça, soupira de soulagement le marina. Et toi, tu dors chez toi ?
– J'ai laissé mon temple à des spectres. J'ai prévu d'aller chez mon petit frère. J'espère qu'il n'a pas choppé de la gonzesse. Je devais dormir avec lui, dans son lit puisqu'un spectre dort dans la seconde chambre, mais s'il est en charmante compagnie, je vais me péter le dos sur le canapé. Ah, je me fais pas à l'idée qu'Aiolia est devenu un homme.
Soudain, pris d'un élan de courage, Baian saisit le poignet du Sagittaire. Qu'est-ce qui lui prenait ? Cet homme était hors de sa portée, mais cet homme, tiraillé entre l'adolescence et l'âge adulte, lui inspirait confiance.
Parmi les marinas, Baian savait qu'il était considéré comme l'un des plus faibles. Poséidon le tenait peu en estime, voir ne le calculait pas du tout. Il était un guerrier banal qui n'avait rien pour se démarquer. Et pourtant, c'était à lui que ce héros avait donné sa confiance, lui redonnant de l'estime et de la valeur. C'était vraiment le meilleur présent qu'il pouvait recevoir en cette nuit de noël, et lui aussi voulait offrir à Aiolos quelque chose en retour.
– Est-ce que tu veux voir de tes yeux les terres glacées du Canada le matin de noël ?
– Qu'est-ce que tu racontes ?
– Quand j'étais un simple humain, j'habitais en ville, à Montréal. Mais mon arrière-grand-père vivait dans une cabane près du lac Saint-Jean, dans un cadre rustique mais confortable. C'était mon endroit préféré quand j'étais enfant. Je crois que ça l'est toujours. Ça te dit d'aller là-bas cette nuit ? Il y a sept heures de décalage en moins. On dormira tranquille, et on se réveillera dans un paysage enneigé, digne des contes de noël.
– Mais, et ton arrière-grand-père ?
– Il est décédé quand j'avais douze ans. Ses enfants, dont mon père, se disputent encore le droit de garder ou de vendre son héritage. En attendant, elle est à l'abandon. Personne ne vit là-bas depuis plusieurs années. C'est tellement dommage. Mon pépé serait heureux si cette cabane était de nouveau habitée. Il y a vécu les meilleures années de sa vie avec sa femme qu'il adorait. Qu'en dis-tu, Aiolos ?
Il ne fallut pas beaucoup de temps à Aiolos pour se décider. Il bougea son bras pour se défaire de la poigne de Baian, mais c'était pour mieux attraper sa main.
– J'adorerai. Emmène-moi là-bas, Baian, sourit davantage le Sagittaire.
Nouveau cognement contre sa cage thoracique. Baian n'aurait jamais cru cela en suivant son Dieu à cette soirée.
C'était vraiment le miracle de noël.
Lorsqu'Aiolos ouvrit les yeux, la clarté passait à travers la fenêtre de la chambre dans laquelle il dormait, confortablement emmitouflé sous plusieurs couvertures en laine et fourrure. Mais qu'est-ce qu'il avait bien dormi !
Le Sagittaire remarqua que son colocataire, qui en passant avait dormi dans le même lit que lui, n'était plus là. Aiolos n'entendait même aucun son dans la petite et pittoresque cabane. Baian avait dû sortir récupérer du bois ou quémander quelques vivres chez les voisins, ou de l'eau.
La veille, Baian et lui étaient arrivés dans la nuit, mais les lumières des maisons environnantes étaient encore allumées. Son nouvel ami semblait bien connaître les habitants du coin, pour la plupart des personnes âgées et isolées qui l'avaient connu enfant. Ils étaient allés frapper chez une vieille dame pour lui demander quelques buches de bois en échange de travaux manuels. Cette personne était veuve depuis peu et passait le réveillon seule étant donné que ses enfants n'avaient pas fait le déplacement. Le chevalier et le marina avaient donc diné avec elle dans un cadre restreint mais chaleureux, probablement très différent de la grandiose fête des déités à laquelle ils n'avaient pas participé. Aiolos se sentait presque plus à l'aise comme cela.
Après cela, Baian l'avait emmené jusqu'à la petite cabane qui avait admirablement résisté au temps et aux intempéries. La clé était bêtement cachée sous le paillasson. Décidément, entre la grand-mère qui accueillait des inconnus chez elle et ça, la confiance régnait dans cette région.
Le lieu rustique et ancien ne possédait ni électricité, ni eau courante. Son ami avait immédiatement relancé la cheminée. Les deux hommes passèrent ainsi la deuxième soirée du réveillon devant le feu, à se raconter des anecdotes de leurs vies, après quoi ils s'étaient couchés dans le même lit. Rien de suspect pour deux hommes, même deux hommes qui se serrèrent l'un contre l'autre. Le seul but étant de partager sa chaleur.
Aiolos regarda par la fenêtre et la vision enchanteresse qui se dévoila devant lui était encore meilleure que dans ses rêves. Un paysage blanc, gelé et enneigé, sur fond de ciel bleu. C'était juste grandiose et magique pour lui qui avait toujours vécu en Grèce. Aiolos se sentait comme un enfant devant un immense paquet cadeau le matin de noël. Baian venait de lui offrir le paradis terrestre juste sous ses yeux.
La porte s'ouvrit. Le marina pénétra le modeste habitable, les bras chargés de victuailles. Aiolos s'empressa de venir l'aider.
– Bien dormi ? Pas trop froid ? demanda Baian.
– C'était parfait.
– Je me suis réveillé il y a une heure environ. Je suis allé voir les gens que je connaissais et ils m'ont donné tout ça avant même que je leur demande, l'informa l'Hippocampe en lui montrant les résultats de sa pêche. Ah les papy et mamies ! Tu leur demandes un verre d'eau, ils te donnent une citerne.
– On mourra pas de faim, au moins.
– En échange, j'irai remplir leurs réserves de bois. La vieille Charlotte a une fuite dans sa charpente. Le vieux Robert a mal au dos et ne peut plus aller chasser. Et il y a également un jeune couple avec un bébé qui ont décidé de venir habiter ici pour enseigner à leur enfant comment vivre en harmonie avec la nature. Ils sont débutants et n'ont pas anticipé leur réserve de bocaux, mais leur scooter des neiges est en panne pour se rendre à la ville la plus proche. Et bien sûr, ils n'ont pas le téléphone.
– Nous ferons tout ça, approuva Aiolos. J'aime ce principe de solidarité, d'échange et d'entraide.
– Ça ne presse pas à aujourd'hui. Tous m'ont dit de passer mon jour de noël tranquille. Si on déjeunait ? J'ai pu récupérer des pancakes frais avec mon péché mignon, s'extasia Baian en montrant une bouteille contenant un liquide ambré.
– C'est du sirop d'érable ?
– Et local. Les Lapointe ont une petite production qu'ils vendent aux particuliers. Tu vas voir, c'est une tuerie.
Aiolos découvrit des saveurs et un mode de vie diamétralement opposé à tout ce qu'il avait connu. La cabane du grand-père ne contenait presque plus rien, et certainement pas de quoi chasser le gibier, mais Aiolos réussit à confectionner un arc avec ce qui l'entourait.
– T'es drôlement manuel, dis donc.
– Résultat de mes ateliers créatifs avec Aiolia quand il était gamin.
– C'est vraiment un bel arc. Sans artifice inutile, mais efficace.
– Justement, il est pour toi, dit Aiolos en lui tendant l'arme.
– Pour moi ?
– Tu ne sais pas t'en servir ?
– Jamais essayé.
– Je vais te montrer. Après tout, je ne suis pas le Sagittaire pour rien. – Clin d'œil du grec – Considère ça comme mon cadeau de noël, pour te remercier de m'inviter ici. Pour tout t'avouer, je n'ai pas du tout envie de rentrer au Sanctuaire pour le moment. Je me sens tellement bien ici. C'est calme et ressourçant. Je pense que j'avais besoin de ça pour réfléchir à ce que je souhaite vraiment. Être un adolescent, être un adulte, ou bien trouver un juste milieu.
– Le Sanctuaire ne va pas s'inquiéter de ta disparition ?
– J'ai laissé un message écrit à Aiolia et je le contacterai plus tard. Je pense qu'il doit encore décuver. Je devrais franchement lui dire de se calmer sur la picole.
Les derniers jours de l'année passèrent tranquillement. Au programme promenade, patinage sur le lac Saint Jean, service rendu au voisinage, chasse, Aiolos s'essaya même à l'attelage de chiens de traîneau. Les deux hommes passaient chaque soirée à discuter de tout et de rien devant le feu de cheminée. Ils se rapprochèrent de plus en plus au cours de ces jours d'isolement, passant de la confidence à plus de tendresse.
Plusieurs fois, Aiolos contacta son frère pour lui donner des nouvelles, mais Aiolia éprouvait quelques difficultés à communiquer en télépathie avec lui. Visiblement, la soirée beuverie de noël avait débouché sur un rituel quotidien. Plusieurs chevaliers se retrouvaient les uns chez les autres pour un apéritif qui durait un peu trop longtemps. Les temples des Gémeaux, du Cancer, du Lion, de la Balance, du Scorpion ou encore du Capricorne se transformaient en de véritables open bar, si bien que le Grand Pope Shion envisageait sérieusement d'ouvrir un pub au sein même du domaine sacré. Il en avait assez des nombreuses plaintes pour tapage nocturne ou des vomissures dans les escaliers responsables de plusieurs chutes. Une vraie débauche !
– Je te rassure, c'est visiblement pareil chez Poséidon, lui assura Baian.
– On est bien mieux ici tous les deux.
– Je n'aurais pas dit mieux.
– Et j'ai vraiment, vraiment de la chance d'être en si bonne compagnie, sourit largement Aiolos.
– Ça fait plusieurs fois que tu me dis ça, rougit Baian. C'est toujours aussi intimidant de l'entendre de la bouche d'un héros.
– Je n'ai rien d'un héros. Je suis juste un jeune homme simple, qui sort de l'adolescence, rentre à peine dans sa vie d'adulte, et qui découvre la sensation magique de tomber amoureux.
– Tu... tu es sérieux ? s'empourpra davantage le marina.
– Embrasse-moi, mon cheval miniature.
– J'en rêve depuis des jours, mon cheval piquant.
Retranché dans les contrées québécoises enneigées, Aiolos avait pris la décision de se comporter comme un homme qui découvre la vie. Non pas comme un adolescent encore immature ou un adulte déjà accompli. Dans sa tête, il lui semblait avoir approximativement le même âge que Baian.
Cette décision lui convenait très bien.
– Mais du coup, si tu considères avoir dix-huit ans comme moi, tu te retrouves plus jeune qu'Aiolia ?
– Aiolia est mon petit frère quoiqu'il arrive. J'ai changé ses couches, préparé ses biberons, passé des nuits blanches à le bercer. Je lui ai appris à lire. Je lui ai enseigné tout ce qu'il avait à savoir sur le cosmos. J'ai apaisé ses angoisses d'enfant. Je l'ai bordé. Je lui ai raconté des histoires. J'ai préparé ses tartines du petit-déjeuner, et d'ailleurs je le fais toujours. Donc c'est mon PETIT frère, et je compte bien lui faire la leçon quand je rentrerai au Sanctuaire. A ce rythme, il va devenir un vrai ivrogne et fera fuir sa petite-amie.
An Sanctuaire, Seiya était assis devant la cabane qu'il occupait avec Jabu. Les yeux fermés, il se concentrait sur la conversation télépathique qu'il partageait avec Aiolos. Le nouvel an approchait et le Sagittaire l'informait qu'il ne rentrerait que le deux ou trois janvier.
– On a un peu abusé de nous à noël, alors on a décidé de passer le passer le nouvel an tranquille, expliqua Aiolos. J'en ai déjà fait la demande à Athéna qui est d'accord et se charge d'en informer Shion. Pourras-tu faire passer le message à Aiolia ? Son cosmos est tellement perturbé par ses consommations quotidiennes d'alcool que je n'arrive pas à parler avec lui.
– Pas de problème, Aiolos. Je m'en chargerai.
– Merci, je sais que je peux compter sur toi, Seiya. Si tu pouvais aussi lui dire de lever un peu le pied sur la bouteille, ça m'arrangerait bien.
– J'essaierai, mais ils sont un sacré groupe de têtus. Même Marine en a marre et songe à revenir au dortoir des femmes-chevaliers pendant quelques temps.
– Tu m'étonnes, ce n'est agréable pour personne de sortir avec un poivrot. Va vraiment falloir que j'ai une discussion avec lui à mon retour.
– Vous avez bien raison d'en profiter. Jabu et moi, on pense presque à ne pas se rendre à la fête du nouvel an aux Enfers.
– Crois-moi, c'est aussi bien comme ça.
– Et dis bien à Baian que je l'attends pour notre revanche des petits chevaux.
– Il ne t'oublie pas, sourit le sagittaire à l'autre bout du monde.
A la fin de la conversation, Seiya rentra à l'intérieur où l'attendait Jabu qui finissait de préparer le repas du soir. Pégase le remercia en l'embrassant tendrement sur les lèvres.
– Merci mon cheval corné. Dis-moi, est-ce que ça te dirait de passer le nouvel an tranquille, juste toi et moi ?
– J'attendais que tu me le proposes, mon cheval ailé, sourit Jabu en l'embrassant à son tour.
* Crisse : juron québécois
Note de l'auteur : Merci d'avoir lu
Je trouve aussi que jouer à deux aux petits chevaux est assez ennuyeux. J'ai tellement joué à ce jeu enfant, et j'appliquais la même règle que Aiolos, à savoir sauter les pions. J'ai enfin su la vérité plus de 25 ans plus tard, en allant lire les vraies règles de ce jeu pour écrire cette histoire.
Bah, c'est comme la règle des +2 et +4 au Uno, chacun fait un peu à sa sauce.
Beaucoup d'entre vous ont dû reconnaître le populaire « tous ? Non », qui est une référence à Astérix.
