Date : 12 décembre bis

Personnages : Deutéros & Kanon, pour Wei Wuxian

Univers : Canon divergeant série d'origine et The lost Canvas, inspiré de la fic « Gémeaux maudits » de Wei Wuxian.

Au XXe siècle, Aspros est Grand Pope et son frère jumeau Deutéros est le chevalier d'or des Gémeaux, survivants de la précédente guerre sainte. Ils sont très âgés et survivent grâce au Misopéthaménos. Ils sont les maîtres et tuteurs de Saga et Kanon qu'ils élèvent depuis leur naissance, les considérant comme leurs fils. Aspros s'occupe plus de Saga et sa formation, et Deutéros celle de Kanon dans l'ombre.

Genre : Famille

Note de l'auteur : Dans cette histoire, Kanon est âgé de neuf ans. Je remercie Wei Wuxian de me laisser utiliser le scénario de sa fanfic.

Bonne lecture


Mauvaises herbes

Caché dans le sous-sol du temple des Gémeaux, à la lueur d'une bougie, Kanon lisait Octobre solitaire d'Edgar Poe. Un livre sombre, à l'image de son humeur actuelle. Il aimerait bien être encore au mois d'octobre. Il aimerait surtout que le mois de décembre disparaisse du calendrier. Ou plutôt, il aimerait que ces fichues festivités n'existent pas.

Encore cette année, l'euphorie des fêtes prenaient place même au Sanctuaire, lieu pourtant régi par la Déesse Athéna. Noël n'était-il pas une célébration religieuse à la base ? Alors pourquoi est-ce qu'on le fêtait au juste ? Ceux qui vivaient ici ne connaissaient même pas le vrai sens de cette fête. Ignare tous autant qu'ils étaient ! Et Saga qui ne viendrait certainement pas le voir aujourd'hui. Il devait être occupé à décorer le palais comme tous les ans, mais en plus il s'était trouvé un binôme, un bon copain pour l'aider.

– Maudit sois-tu Aiolos, cracha Kanon tout bas. Tu me voles mon frère. Tu me voles ce que j'ai de plus cher au monde. Tu me voles la seule personne qui s'intéresse à une mauvaise herbe comme moi.

– Kanon.

L'enfant releva les yeux vers le nouvel arrivant. Il aurait tellement aimé que ce soit Saga, mais il s'agissait de son maître Deutéros des Gémeaux. Kanon appréciait le vieil homme qui était bon et s'occupait de lui depuis sa naissance, mais qui à contrario ne faisait rien pour améliorer sa condition. Il était pourtant un chevalier d'or, non ? Et en plus il était le frère jumeau du Grand Pope. Kanon était persuadé qu'il pouvait avoir une influence considérable pour changer certaines lois du Sanctuaire, mais il ne faisait rien.

Deutéros avait pourtant lui-aussi subi la dure réalité de naître en second sous l'étoile maudite des Gémeaux. Il savait ce que Kanon endurait, peut-être même était-ce pire à son époque. Alors pourquoi suivait-il bêtement les instructions du Grand Pope ? Pourquoi, alors qu'il disait l'aimer comme un fils, le laissait-il souffrir de la sorte ? Sa pesante solitude le transformait petit à petit en monstre. Kanon en venait même à haïr Saga par moment, son jumeau qu'il adorait pourtant. Il ne voulait pas le détester. Il l'aimait, mais il l'enviait tellement de vivre tranquillement dans la lumière pendant que lui se terrait dans l'obscurité, ignoré de tous. Kanon n'avait pourtant rien fait de mal, si ce n'est naître en second.

Plus il grandissait, plus il prenait conscience de l'injustice de sa situation, et il en voulait cruellement à son maître.

– Ça ne va pas ? demanda le vieil homme.

– Je veux être seul.

– C'est une première.

– Je lis, laissez-moi. Il fait encore jour, non ? Ce n'est pas l'heure de l'entrainement.

– Elle est pas vraiment gaie ta lecture.

– Elle est très bien.

Deutéros ferma subitement le livre avant de l'enlever des mains des Kanon qui ne chercha même pas à le récupérer.

– Je sais ce que tu ressens, dit le Gémeau.

Là encore, Kanon ne répliqua rien, car c'était vrai. Deutéros posa ses deux mains sur les épaules du jeune garçon et son front contre le sien.

– Mon enfant, ne te laisse pas envahir par la tristesse et l'envie. Ne laisse les démons te convaincre que tu as moins d'importance que Saga où les autres apprentis.

– C'est pourtant le cas. Je ne suis qu'une une mauvaise herbe non désirée.

– Laisse-moi te montrer quelque chose, Kanon. Mets ta veste et viens avec moi.

– Où va-t-on ?

– A Athènes. Tu t'y es rendu plusieurs fois avec Saga, mais tu n'es jamais allé au marché de noël, non ?

– Encore un truc de noël, cette grosse mascarade ?

– Tu sais, le Sanctuaire n'est pas le seul à célébrer noël sans penser aux vraies origines de cette fête. L'important, c'est de se faire plaisir.

– Elle ne me fait pas plaisir à moi. Saga s'éloigne de moi pendant cette période, et c'est encore pire maintenant.

– Tu changeras peut-être d'avis.

– Ça m'étonnerait.


Il changeait d'avis. Définitivement, il changeait d'avis.

Les lumières étincelantes du marché de noël ainsi que les décorations colorées illuminèrent les yeux de Kanon. Il y avait également ces délicieuses odeurs sucrées et épicées, et cette musique berçante. Sa main dans celle de son maître pour qu'ils ne se perdent pas dans la foule, Kanon regardait absolument partout les trésors des différents chalets, proposant à la vente toute sorte d'objets pour les petits et les grands. Au centre de la place, l'immense sapin aux guirlandes lumineuse semblait toucher le ciel pour chatouiller les pieds des Dieux. Et à l'extrémité, on la voyait de loin, la grande roue surplombait la place entière et faisait de la concurrence au conifère. Kanon ne savait dire lequel des deux il préférait.

Kanon ne connaissait pas tellement noël, si ce n'est au travers des récits que lui racontait Saga. Des décorations, des cadeaux, des repas bien trop copieux, il lui avait parlé d'un sapin également. Mais même dans ses rêves, Kanon n'aurait jamais cru que ça puisse être aussi beau.

Deutéros observait avec satisfaction le regard curieux et pétillant de son disciple. Alors qu'une heure auparavant, le pauvre enfant semblait broyer du noir. Il avait eu une bonne idée, et il savait qu'il pouvait encore plus égayer la vie du jeune garçon.

– Ça te dit d'aller là ? proposa Deutéros en montrant un genre d'estrade sur laquelle adultes et enfants semblaient littéralement glisser en riant, certains se tenant fermement à la rambarde de sécurité.

– Une patinoire ! s'exclama Kanon.

Saga et lui étaient plusieurs fois passés à côté de la patinoire municipale d'Athènes, mais leurs revenus étaient trop faibles pour qu'ils puissent en profiter. Ils préféraient garder leur argent pour un cinéma ou une gourmandise. Ce fut donc la première fois que Kanon enfila des patins à glace.

– Vous ne venez pas, maître ?

– Je préfère te regarder t'amuser. Et pour être tout à fait honnête, je ne suis même pas sûr qu'ils laisseraient un vieillard comme moi patiner. Ils auraient trop peur que je me casse le col du fémur, rit le plus vieux.

Au début, Kanon eut du mal à trouver son équilibre. Lui qui avait toujours vécu dans un pays tempéré comme la Grèce, il n'avait même jamais connu de vraie glace. Mais ses capacités physique aidant, il trouva vite la technique et devint le roi de la patinoire. Il glissait et se faufilait entre les gens avec aisance, sous les yeux admiratifs de son maître. Plusieurs enfants lui tendirent même la main pour qu'il puisse les aider et les entrainer à son rythme. Une chenille composée de plusieurs personnes se forma sur la patinoire, tous menés par Kanon en chef de file. Le jeune garçon de neuf ans avait vraiment l'étoffe d'un leader.

Deutéros était impressionné. Kanon parlait facilement aux gens, alors que jusqu'ici il n'avait rencontré que très peu de personne. Il possédait de grandes ressources, au moins égales à celles de Saga mais qu'il avait développées dans des conditions bien plus précaires. Serait-il un génie ?

Accoudé à la rambarde, Deutéros était fier. C'était son garçon à lui.

– C'est votre petit-fils ?

Une dame visiblement septuagénaire venait de se poster à côté de lui.

– Il patine très bien, dis donc. Il prend des cours ? demanda-t'elle.

– Euh non. C'est la première fois pour lui.

– Mais c'est un génie ! Regardez, il est le champion aujourd'hui. Tous les accompagnants ont braqués leurs yeux sur lui plutôt que sur leurs propres gamins. On croirait voir Alain Giletti* plus jeune. Et c'est vraiment un beau garçon. Visiblement, c'est héréditaire.

Deutéros avait envie de rire. Clairement, cette femme était en train de flirter avec lui. Le Gémeau avait certes eu une longue existence, mais il avait passé le plus clair de son temps au Sanctuaire, auprès du Grand Pope, son jumeau Aspros qui était la seule personne qu'il aimait tendrement et il n'imaginait pas partager ses lèvres avec quelqu'un d'autre. Depuis neuf ans, il y avait aussi Saga et Kanon qui étaient chers à son cœur, mais ce n'était pas les mêmes sentiments qu'avec Aspros. Ces deux petits étaient comme ses enfants, et plus particulièrement Kanon dont il avait toujours été plus proche. Saga, à l'inverse, s'était plus attaché à Aspros.

– C'est fort gentil à vous. C'est un beau garçon en effet. Mais voyez-vous…

Deux bras vinrent subitement entourer le cou de Deutéros. Kanon venait littéralement de se jeter sur le plexiglass sécurisant la patinoire pour y faire un gros câlin à son maître, surprenant celui-ci qui ne comprenait pas ce qui lui prenait.

– Tout va bien, Kanon ?

– Le temps est écoulé. Vous me rejoignez à la sortie ? Je vais rendre les patins.

– Ah oui, j'arrive, confirma le vieil homme en plantant là la septuagénaire déçue.

A peine eut-il renfilé ses chaussures que Kanon se précipita vers son maître pour lui prendre la main et la lui serrer.

– Qu'est-ce qui t'a pris, Kanon ? Te jeter sur moi comme ça.

– Qu'est-ce qu'elle vous voulait la dame ?

– La dame ? Ah oui, la dame à côté de moi. On parlait, c'est tout. Elle me demandait si le roi de la patinoire était de ma famille. Tu es très doué.

– Rien de plus simple pour un apprenti chevalier.

Mais cela ne lui expliquait toujours pas pourquoi il s'était subitement jeté sur lui de cette façon. Kanon était très câlin avec Saga, mais pas spécialement avec lui. Il n'était quand même pas jaloux de cette femme, non ? Vu les circonstances, notamment depuis l'arrivée d'Aiolos au Sanctuaire, ça ne serait pas tellement étonnant. Deutéros serra à son tour la main de son garçon et lui offrit un sourire rassurant.

– Une petite gourmandise pour mon champion ? proposa-t-il.

Les yeux soucieux se remirent à pétiller, et le cœur de Deutéros déjà fragilisé par le temps se serra. Kanon était trop important à ses yeux. Il n'était pas question que les ténèbres prennent possession de son cœur. Il ferait tout pour que la malédiction des gémeaux ne l'atteigne pas.

Il l'aimait indéfiniment son garçon.


La nuit était tombée. Kanon regardait par la fenêtre de la grande roue les lumières de la ville de cet éternel regard pétillant et enfantin. Pendant quelques heures, l'apprenti chevalier était redevenu ce qu'il était réellement : un simple enfant.

– Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. J'aimerai beaucoup que Saga voit ça avec moi.

Deutéros eut un sourire triste. Evidemment, dans toute circonstance, Kanon pensait à son jumeau. Il le comprenait, mais en même temps, il ne pouvait s'empêcher d'avoir ce petit pincement au cœur. Cette sortie, c'était la leur, à Kanon et à lui, et à personne d'autre. C'était lui qui était venu le trouver dans sa cachette et qui l'avait sorti de sa prostration. Il lui avait fait découvrir la beauté et l'allégresse de l'ambiance des fêtes, et il lui avait fait gouter aux traditionnels marrons grillés avant de l'emmener sur cette grande roue pour qu'il s'extasie des guirlandes lumineuses qui éclairaient la ville en pleine nuit.

A son âge, Deutéros ne pensait plus être capable d'être surpris, mais le visage rayonnant de Kanon, inédit pour ce garçon de l'ombre, ravissait ses yeux et son cœur. Son garçon semblait heureux et c'était grâce à lui. C'était pour avoir la joie de contempler ce sourire radieux qu'il avait pris cette initiative sans même en parler à Aspros, encore moins à Saga.

– Kanon, je peux m'asseoir à côté de toi ? demanda le vieil homme.

– Euh... oui, s'étonna l'enfant en laissant la place à son mentor pour qu'il puisse s'asseoir.

– Est-ce que tu es content ?

– Oui ! C'est vraiment trop beau... pardon pour tout à l'heure.

– Pourquoi ?

– Pour ce que j'ai dit sur noël. Je n'y connaissais vraiment rien, c'était de la pure mauvaise foi. C'est vraiment une bonne fête. Regardez, les gens ont l'air heureux et aussi enchantés que moi. C'est comme si on était sur une autre planète.

– Ce n'est pas une autre planète, Kanon. C'est bien notre magnifique Terre, celle que nous protégeons aux côtés de la Déesse Athéna. C'est ce que je voulais te montrer, mais aussi...

Deutéros passa un de ses bras au travers des épaules de Kanon pour le rapprocher de lui. L'enfant de se laissa faire, posant même sa tête sur son maître qui caressa ses cheveux.

– Je voulais te rendre le sourire. Je n'aime pas te voir triste, mon enfant. Je sais ce que tu penses, mais les lois ancestrales du Sanctuaire sont plus difficiles que tu ne le penses à changer. Ces lois ont été érigées par les Dieux eux-mêmes. De simples humains ne peuvent y toucher sans leurs accords. Pourtant, je te promets qu'à votre naissance, j'ai tout fait que pour que Saga et toi puissiez grandir ensemble. J'ai vraiment fait tout ce que j'ai pu, Kanon. Je t'en supplie, crois-moi et ne m'en veux pas. Mon garçon, je vous aime Saga et toi depuis ce 30 mai où je vous ai trouvés dans le temple des Gémeaux. Je n'avais jamais connu un pareil bonheur auparavant. Mon seul regret est de vous voir enchaîné au triste destin de la constellation des Gémeaux. Sois fort, mon petit, car bien des épreuves t'attendent encore. Mais tant que subsistera un souffle de vie en moi, je serai là pour te soutenir.

Deutéros prit le menton de Kanon pour lui soulever la tête et regarder dans ses yeux de jade qui n'exprimaient rien. Ni tristesse, ni rancœur, ni même joie. Rien. Kanon écoutait attentivement le discours de son maître comme une rengaine qu'il avait déjà entendue.

– Ne garde pas tout pour toi. Appuis-toi sur moi, Kanon, reprit le Gémeau. Je ne suis pas né de la dernière pluie, mais je suis encore suffisamment solide pour conforter celui que je considère comme mon fils. C'est le rôle des parents et je serais honoré d'être ton pilier. Tu n'es pas seul, mon enfant. Ne l'oublie pas.

– Même si je ne suis qu'une mauvaise herbe ?

– Les gens se méprennent sur les mauvaises herbes.

– Comment ça ?

– C'est une histoire que je te raconterai à l'occasion.

– Comment puis-je vous remercier pour aujourd'hui ? Vous m'avez bien gâté.

Pour toute réponse, Deutéros se pencha pour déposer un baiser sur le crâne de Kanon, lequel se sentit envahi par une vague d'émotion et de bonheur en réponse à ce geste d'amour familial. Les larmes piquèrent ses yeux. Il cacha son visage dans les vêtements de son maître, passant ses bras autour de la taille de l'adulte qui l'entourait toujours.

– Je t'aime mon enfant. Te voir sourire et heureux et le meilleur remerciement que tu puisses me donner.


Lorsqu'ils descendirent de la grande roue quelques minutes plus tard, Deutéros proposa à Kanon de revenir à la patinoire. Ravi, l'enfant afficha un large sourire et accepta immédiatement. Il n'avait jamais connu de distraction aussi palpitante.

– Je vais aller faire une course. Retrouve-moi au pied du sapin lorsque tu auras terminé.

– Vous n'allez pas retrouver cette dame, hein ?

– La seule femme qui m'intéresse en ce bas monde, c'est la Déesse Athéna. Tu n'as rien à craindre, Kanon. Je ne suis pas intéressé par ce genre de relation. Et quand bien même, tu es plus important que n'importe qui.

– Sûr ? voulut s'assurer l'enfant qui ne lâchait pas la main de son mentor.

– C'était de la jalousie tout à l'heure ? Quand tu m'as littéralement sauté dessus ?

– Non, répondit Kanon en détournant les yeux. Elle m'inspirait pas.

– D'accord, je te crois, rit un peu Deutéros en caressant la tête de l'enfant. Allez vas-y avant que ça ne ferme.

Définitivement, Kanon adorait patiner. Au diable le cinéma, il fallait absolument qu'il convainc Saga d'aller ensemble à la patinoire municipale. Cependant, il n'en profitait pas autant que la première fois. L'absence de son maître dans son champ de vision l'inquiétait un peu. Bien sûr, il n'avait pas son mot à dire sur ses fréquentations, mais Kanon craignait de le perdre, qu'il ne s'éloigne de lui, tout comme Saga était devenu plus distant depuis l'arrivée d'Aiolos.

Perdu dans ses pensées, il bouscula plusieurs personnes et fit même tomber un enfant qui pleura. Désemparé, il quitta la patinoire plus tôt que prévu pour se rendre au point de rendez-vous où son maître l'attendait déjà.

– Déjà de retour ? s'étonna le vieil homme.

– Trop de monde, mentit Kanon. J'arrivais pas à circuler.

– Bon, c'est bientôt l'heure du dîner. Nous allons rentrer.

Kanon opina du chef. Il allait reprendre la main de son maître lorsque celui-ci lui tendit une petite boîte carrée.

– Ce n'est pas encore noël, mais je tenais à t'offrir ceci en souvenir de cette journée.

– Oh, il ne fallait pas.

– J'insiste.

Dans la boîte se trouvait une boule de neige renfermant une fleur d'un rouge étincelant. Sur le socle, il y avait une petite plaque où son nom avait été gravé.

– Merci beaucoup, sourit Kanon en secouant la boule pour répandre la « neige » dedans. C'est très beau.

– Je l'ai faite mettre à ton nom. Elle est à toi et à personne d'autre, d'accord ?

– D'accord.

– Et ne la montre pas à Saga.

Kanon lui lança un regard d'incompréhension. Il n'avait jamais rien caché à Saga. Ils étaient jumeaux et ils partageaient absolument tout. Il n'était pas à l'aise à l'idée de garder un secret rien que pour lui. Remarquant son désarroi, Deutéros s'agenouilla pour se mettre à son niveau et regarder dans ses yeux.

– Je sais que tu partages tout avec lui. Moi non plus je n'aime pas cacher des choses à mon frère, mais ce n'est pas un mauvais mensonge. C'est plus garder pour nous seuls ce moment de partage. Ni Saga, ni le Grand Pope se savent que nous sommes sortis aujourd'hui. Je ne veux pas que tu aies d'ennuis.

– Mais Saga ne le répétera à personne.

– Je sais que ton amour pour ton frère fait que tu ne doutes pas de lui. J'ai aussi été dans ta situation, Kanon. Je croyais tellement en Aspros que je n'ai pas su voir sa part d'ombre qui grandissait, jusqu'à ce qu'elle surgisse et fasse du mal à autrui.

– Saga n'est pas comme ça. Saga est le plus gentil garçon du monde. Il n'a pas de part d'ombre.

Sourire triste du vieil. Lui aussi, à l'âge de Kanon, adorait aveuglément Aspros, le croyant absolument parfait. L'amour qui unissait deux jumeaux était décidément très fort, et ce quelque soit la génération.

– Oui, c'est vrai, Saga est un très bon garçon et mon vœu le plus est qu'il le reste. Mais tous les humains ont une part d'ombre. Un rien suffit à la faire germer, et c'est encore plus le cas chez les gémeaux. Kanon, libre à toi de décider si tu veux parler de cette journée à Saga. Mais j'aimerais vraiment que ça reste notre petit moment à nous. Tu as déjà tes sorties mensuelles à Athènes avec ton frère. Je suis un peu jaloux, sourit le vieil homme.

Kanon sembla réfléchir avant de hocher la tête.

– Si ça peut faire plaisir à un vieux gâteux, sourit malicieusement l'enfant.

– Dis donc toi ! rit en retour Deutéros en pinçant les joues de son disciple, le faisait rire.

– Vous m'avez tellement apporté aujourd'hui. Je pense que je pourrai exaucer les dernières volontés d'un vieillard, poursuivit Kanon toujours aussi espiègle.

– Tu continues en plus ! Attends un peu qu'on rentre. Tu vas voir de quoi est capable le vieillard. Tu diras plus rien quand tu te tordras de rire sous mes chatouilles.

– Faudrait déjà que vous m'attrapiez. Attention à ne pas vous faire un tour de rein ou vous casser le col du fémur, grand-père.

Kanon avait bien insisté sur ce dernier mot. Deutéros prit un air faussement outré, puis le vieil homme et l'enfant éclatèrent de rire, s'attirant les regards curieux des passants.

Rien de tel qu'un bon rire pour expulser ses démons.


Kanon regardait son cadeau, assis sur le canapé du temple des gémeaux. La nuit était tombée mais Saga ne rentrerait pas encore. Il n'aimait pas lorsque son jumeau restait trop longtemps éloigné de lui, mais ce soir, Kanon était de très bonne humeur. En plus son maître était resté avec lui pour lui tenir compagnie.

– Tu sais ce que c'est ? demanda Deutéros en désignant la fleur aux feuillages écarlates qui ornait l'intérieur de la boule de neige.

– Non, mais c'est joli.

– C'est un poinsettia. On l'appelle aussi l'étoile de noël. Tu veux connaître son histoire ?

– Pourquoi pas.

– Cette fleur vient du Mexique. Elle est devenue l'emblème de noël mexicain à cause du mythe qui l'accompagne. Il raconte que la fille d'un pauvre paysan voulut apporter une offrande à la vierge Marie la veille de noël. Mais comme elle n'avait rien à offrir du fait de sa condition, un sage lui dit de ramasser des feuilles et cueillir des mauvaises herbes. Lorsqu'elle les déposa sur la crèche, un miracle se produisit. Les végétaux ordinaires que tout le monde ignorait, les considérant comme de la mauvaise graine, se transformèrent en de magnifiques fleurs d'un rouge intense.

Comme dans la grande roue, Deutéros passa son bras au travers des épaules de l'enfant.

– Tu vois mon enfant, même de simples mauvaises herbes peuvent devenir magnifiques. Si ton cœur reste sur le bon chemin, alors les Dieux, et dans notre cas la Déesse Athéna, saura faire jaillir ta véritable beauté. C'est pour ça que j'ai choisi de t'offrir cette boule de neige. Comme un rappel qu'une mauvaise herbe comme toi pourra devenir aussi magnifique que le poinsettia.

– C'est un beau mythe, dit Kanon. Mais je doute de devenir une aussi belle fleur.

– Sache que moi, je te vois déjà comme une magnifique bractée, dit le vieil homme en embrassant encore le crâne de son disciple. Et puis, je t'avais dit que les gens se méprenaient sur les mauvaises herbes. On les arrache sans penser que beaucoup d'entre elles servent de protection contre les nuisibles, voire de compostage ou de paillage une fois broyées, comme les feuilles mortes. Il n'y a pas vraiment de mauvaises herbes, Kanon. C'est juste une appellation que les hommes ont donné à ces végétaux d'une incroyable robustesse, qui reviennent encore et encore. Tu dis être l'une d'entre elles, et bien sois-en fier parce que je ne connais aucun autre végétal aussi persistant. C'est une grande qualité lorsqu'on est chevalier.

Kanon posa délicatement sa boule de neige sur la table basse, ce simple objet de décoration devenu l'un de ses trésors les plus précieux. Il s'installa mieux sur le fauteuil contre son maître, ses bras autour de lui et sa tête sur sa poitrine en demande de câlin que lui accorda le vieil homme.

– Merci maître. Je vous aime.

– Moi aussi, mon étoile de noël.


* Alain Giletti : ancien champion du monde de patinage artistique en 1960

Note de l'auteur : Merci d'avoir lu

Cette fiction a été postée aujourd'hui 12 décembre parce c'est la journée mondiale du poinsettia.