Date : 13 décembre 2020

Personnages : Minos x Albafica pour Callie

Univers : Post-Hadès résurrection

Genre : Réflexion, romance légère, Angst

Note de l'auteur : Installez-vous bien, ceci est la plus longue entrée de ce calendrier de l'avent. J'ai été pas mal inspirée et je me sentais dans l'obligation de passer par bien des étapes pour arriver là où je voulais arriver.

Une scène en particulier m'a donné pas mal de fil à retordre. Si vous découvrez de laquelle il s'agit, sachez que je l'ai écrite en écoutant la chanson « While your lips still red » de Nightwish. Elle m'a mise dans l'ambiance de la scène, si cela vous dit de l'écouter également.

Bonne lecture


Victoire de la lumière

Lorsqu'Albafica ouvrit les yeux, il sentit la chaleur de son corps bien vivant, mais son cœur se glaça d'effroi et d'horreur en voyant la personne qui attendait son réveil, un sourire bien trop ravi collé sur ses lèvres. Non, pas encore.

– Heureux de te revoir encore cette année. Albafica, mon cher, tu m'as tellement manqué.

Albafica se raidit en sentant les bras de Minos du Griffon s'enrouler autour de son cou et l'attirer à lui dans une étreinte d'une infini douceur.

– Ton parfum naturel est toujours aussi envoutant. Ton visage… ajouta Minos en relevant le menton d'Albafica d'une main presque brusque, comme s'il était pressé de plonger ses yeux dans les siens. Parfait, toujours aussi parfait. Mon bel Albafica, te revoilà enfin près de moi.

Les lèvres du juge se posèrent sur celles de son captif. Albafica se raidit mais ne le repoussa pas. Après nombre de réincarnations éphémères, dans un corps où il ne pouvait pas se servir de son cosmos, Albafica avait compris qu'il valait mieux se laisser faire, que c'était encore la meilleure chose à faire. Oh, et puis ce n'était pas si désagréable. Si seulement Minos ne l'écœurait pas, il pourrait presque y prendre du plaisir. Lui qui avait passé son existence à l'écart des autres, il n'aurait jamais cru embrasser quelqu'un un de ces jours.

Depuis combien d'année durait cette mascarade ? Combien avait-il eu de résurrection temporaire ? Il n'en savait rien, tout était flou dans sa tête. Ces allers-retours entre le Cocyte et Toloméa le brouillait. Il ne savait même pas depuis combien de temps il était mort ? A priori, plus de deux siècles, car le Minos qui continuait de l'embrasser n'était pas celui qu'il avait tué mais sa nouvelle réincarnation. Mais la guerre sainte avait-elle eu lieu à cette époque ? Comment allait la Terre ? Athéna s'était-elle réincarnée elle-aussi ? Albafica avait essayé de poser ces questions au juge, mais ce dernier ne l'écoutait pas, lui répondait encore moins.

Pendant vingt-quatre heures, Minos enfermait Albafica dans sa demeure pour le « choyer ». Il l'embrassait, le touchait, le ligotait avec sa technique, le violait carrément, dans toutes les positions, le contorsionnant, lui brisant même quelques os dans la manœuvre. Il testait sur lui tout genre de fantasme vicieux qui lui donnaient la nausée.

Au départ, Albafica avait essayé de se défendre, mais rien à faire. Privé de son cosmos, il ne parvenait pas à repousser les assauts de Minos. Alors il subissait, pleurait en silence, avant de se faire essuyer ses larmes par le juge aux cheveux argentés qui reprenait un ton plus mielleux, embrassait tendrement son visage, lui murmurait tout l'amour qu'il avait pour lui.

Minos avait indéniablement jeté son dévolu sur lui. Pourquoi est-ce qu'il devait endurer ce supplice ? Était-il le seul ? Quelle était la raison de son retour à la vie pour un jour ? Ah oui, il s'en souvenait. Minos le lui avait dit à sa première résurrection. A l'occasion de noël, Hadès exauçait un de leur souhait, et Minos ne voulait qu'une seule chose : Albafica.

– Mon Seigneur est tellement bon. Cette année encore, je peux profiter de toi. Un jour par an, c'est bien trop court. Oh, mon Albafica, jubilait Minos.

– Et qu'est-ce que tu me réserves cette année, Minos ?

Albafica s'attendait à tout. Quel genre de fantasme tordu avait pu traverser l'esprit de Minos en une année ? Le juge le releva et prit sa main pour le guider vers sa chambre. Allez, les joyeusetés pouvaient commencer. Comme chaque année, Albafica aurait juste à mordre violemment ses lèvres pour étouffer sa douleur et son humiliation. Une journée à se faire « cajoler » n'allait pas le tuer, non ? Quel sens de l'humour il pouvait avoir dans sa situation ! Manigoldo aurait surement ri… Manigoldo, Shion, Sisyphe, tous ses camarades de son époque, qu'étaient-ils devenus après sa mort ? Il avait été le premier chevalier d'or tombé au combat et il ignorait complètement comment s'était passé la guerre sainte ensuite. Y avait-il eu des survivants ? Que des questions dont il n'aurait probablement jamais de réponse.

– Enfile ça, ordonna Minos en montrant des vêtements posés sur son lit.

Alors cette année, il aurait droit au fétichisme vestimentaire ? Ça ne pouvait pas être pire que la fessée dont semblait raffoler le Griffon. Mais également le bâillon, le bandeau, la savate, le bondage japonais, la séance photo sous toutes les positions possibles et inimaginables, l'araignée qui torture sa proie prisonnière de ses fils, la cire brûlante d'une bougie, les tatouages au couteau, ou même des choses pouvant paraitre anodines mais s'avéraient une vraie torture psychologique pour le chevalier fier qu'il avait été. L'infantilisme en lui faisant porter des couches et en s'occupant de lui comme un bébé. Le gavage d'eau pour l'empêcher de se soulager ensuite et s'extasier de le voir se retenir. Les chatouilles qui durent des heures et l'ayant mené à une humiliation pire encore. Stimuler ses zones érogènes jusqu'à le faire crier de plaisir et jouir bien malgré lui.

Après toutes ces expériences qu'il avait juste envie d'oublier, cette année, il avait juste droit à un fétichisme vestimentaire ? L'arrogant Griffon se dégonflerait-il ? Albafica sourit nerveusement. Il fallait qu'il le lui fasse remarquer. Que risquait-il de plus de toute façon ? Il souffrait au Cocyte depuis des décennies et il y retournerait dans quelques heures.

– Quoi, c'est tout ?

– Enfile ça. Ne me fais pas répéter, Albafica, dit plus sèchement Minos.

Ah, ça y est, l'humeur changeait. Messire Griffon avait beau clamer haut et fort son amour pour lui, il n'en restait pas un homme abject, incompréhensible, cyclothymique. Il y avait longtemps qu'Albafica ne se faisait plus avoir par son ton guilleret qui changeait du tout au tout en un clin d'œil. Griffon arriéré, va. Qu'est-ce qu'il avait l'intention de lui faire faire avec ces… pantalon, chemise et manteau ? Juste ça, des habits du quotidien ?

– Euh…

– Oh je vois, sourit cette fois Minos. Il faut t'aider. Avoue, tu aimes que je prenne soin de toi, n'est-ce pas ?

Albafica ne répondit pas. S'il y avait bien une dernière chose que Minos ne pourrait jamais posséder, c'était son mental. Si son corps le lâchait, son esprit ne céderait pas. Non, il ne dirait jamais qu'il aimait se faire bêtement manipuler comme une poupée, quand bien même il levait instinctivement ses bras pour permettre à Minos à lui retirer sa toge de défunt. Albafica se retrouva complètement nu devant le juge qui le reluquait de la tête aux pieds.

– Magnifique, toujours aussi splendide.

Minos ne résista pas et se jeta sur l'éphèbe pour embrasser son buste et son ventre tout en palpant ses fesses qu'il claqua brutalement. Debout, droit comme un piquet, Albafica le laissait faire. Le juge le poussa sur le lit pour s'occuper maintenant de ses pieds et suçoter chaque orteil.

– J'ai tellement envie de te prendre maintenant, Albafica.

Et bien qu'il le fasse. Il ne s'était jamais gêné les fois précédentes. Mais au lieu de se déshabiller, Minos le redressa brutalement pour le remettre sur ses jambes.

– Allez, habille-toi, dit à nouveau Minos, dont l'excitation semblait être subitement tombée, en montrant les vêtements d'un signe de tête. Dépêche-toi, on n'a pas beaucoup de temps.

Albafica ne comprenait plus rien. Mais qu'est-ce qui se passait cette année ?

L'ex-Poisson obéit. Il passa les vêtements dont le pantalon à l'étrange texture qu'il trouvait bien serrée.

– C'est un jean, le renseigna Minos. T'as pas connu ça. C'est passe-partout et surtout ça moule bien ton cul.

Main posa sans vergogne sa main sur le derrière d'Albafica qui grogna de mécontentement. Son geôlier ne pouvait définitivement pas s'empêcher de le tripoter. Il coupa court aux gestes déplacés du Griffon en enfilant son manteau bien trop chaud. Avait-il l'intention de le faire transpirer jusqu'à ce qu'il se dessèche ? Ça serait effectivement une première.

– Parfait, allons-y.

– Où ça ?

– Sur Terre.

Albafica allait pousser une exclamation de surprise, mais elle fut immédiatement étouffée par les lèvres de Minos.

– Chut, normalement je n'ai pas le droit. Le Seigneur Hadès accepte de te ramener pour un jour à la condition de rester à Toloméa. Je risque gros. Heureusement, quelqu'un me couvre.

– Quelqu'un ?

– Suis-moi.

Il lui prit la main et l'emmena dans ce qui semblait être une bibliothèque. Assis sur l'un des fauteuils, un homme était installé en train de lire. Sa physionomie se rapprochait de celle de Minos avec sa taille svelte, son teint laiteux et ses long cheveux argentés.

– Vous y allez, Seigneur Minos ? demanda-t-il sans lever les yeux de son livre.

– Je compte sur toi, Rune. Que personne ne sache.

– J'espère que vous me revaudrez ça.

– Je suis ton supérieur. Normalement, tu devrais m'obéir sans rien réclamer.

– Je peux aussi alerter les Seigneurs Rhadamanthe et Eaque de votre évasion.

– Je te hais, sale sous-fifre.

– Moi de même, mon Seigneur. L'idée que vous baisiez un ennemi me remplit d'horreur. Pensez à bien vous laver avant de revenir vers moi.

– Quoi ! s'exclama Albafica.

– Ferme ta putain de gueule, Rune. Tu prends bien tes aises depuis la paix.

– La paix ? s'interrogea encore le captif à voix basse.

– Et je sais que ça te plairait aussi de baiser un ces chevaliers d'Athéna qui se la coule douce au Sanctuaire, continuait Minos clairement en colère contre son subordonné qui ne daignait même pas lever les yeux vers le juge. Comment est-ce qu'il s'appelle déjà ? Shion ? Cette saleté d'agneau ? Mais quel manque cruel de goût tu as !

– Shion ! s'écria subitement Albafica, attirant l'attention des deux spectres. Shion du Bélier ? C'est bien de lui que vous faîtes allusion ? Il est vivant ?

– T'occupe pas de ça, macchabée, répliqua le Balrog avec amertume. Et je te prierai de baisser la voix. Tu es dans un lieu de lecture où le calme est exigé.

– RUNE ! Je t'interdis de lui adresser la parole. Tu surveilles cet endroit jusqu'à mon retour. Si quelqu'un se doute de quelque chose, tu le paieras très cher.

– Je n'attends que ça, mon seigneur, répliqua Rune avec ce qui ressemblait vraiment à un sourire encore plus vicieux que celui qu'avait l'habitude d'offrir Minos à Albafica. Ramenez-moi un souvenir.

– Si un clou rouillé infesté du tétanos traîne par là, je me ferais un plaisir de te le ramener, cracha Minos en disparaissant de Toloméa avec Albafica.


Ils réapparurent non loin de la sortie du monde souterrain où des escaliers les attendaient, menant au château d'Heinstein.

– Viens, je t'amène à la surface, mais évitons de nous faire remarquer. Les deux autres juges ne sont pas au courant que je sors, ni même le Seigneur Hadès d'ailleurs S'ils sentent subitement que mon cosmos disparait d'ici, ils vont se poser des questions.

– Minos, pourquoi va-t-on sur Terre ? Qu'y a-t-il là-haut ?

– Tu verras.

A vrai dire, Albafica avait peur de ce qu'il allait découvrir. Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé depuis son décès et ce qu'il était advenu du monde. Et si ce n'était que désolation ? Et si c'était encore là une idée machiavélique de Minos pour le torturer, lui montrer que son sacrifice avait été vain, que la Terre qu'il avait connue, magnifique et fertile, n'existait plus ?

Dans les escaliers, Minos lui tenait fermement la main, et Albafica se surprit à resserrer sa poigne, comme s'il cherchait un moindre réconfort. Il n'y avait plus que Minos qui faisait partie de son univers désormais, et ce dernier se montrait bien « gentil » pour le moment. Albafica commençait à s'habituer au juge, à ses humeurs changeantes et ses idées vicieuses, tout comme à ses mots d'amour. Ses grandes déclarations l'avaient toujours laissé indifférent, mais elles étaient un peu plus appréciable cette fois. Est-ce qu'il se laissait aller ? Probablement, il était las de toute ça, de toutes ces résurrections et ces souffrances.

– Ferme les yeux, ordonna Minos. J'ai une surprise pour toi.

Il obéit. A quoi bon résister après tout ? Albafica l'avait appris à ses dépens toutes ces dernières années. Si Minos lui disait de fermer des yeux, il le faisait avant de se faire casser un doigt. Inutile de se rajouter des souffrances inutiles et facilement évitables. Et puis, fermer les yeux n'avait rien de préjudiciable, hormis l'appréhension de ne pas savoir ce qui l'attendait.

Ils arrivèrent en haut des escaliers. Des bruits de portes qui grincent, encore des escaliers, leurs pas qui résonnaient entre des murs, où est-ce que Minos l'emmenait ? Albafica sentait qu'ils n'étaient déjà plus aux Enfers. Il n'entendait plus l'écho infernal des lamentations et l'atmosphère pesante.

Une autre porte qui s'ouvre, et Albafica sentit une vive lumière derrière ses paupières encore closes, ainsi que de l'air plus frais. Il était bien content de porter des habits chauds. Un vent glacial soufflait sur son visage, le faisant grimacer.

– Pose tes mains là, dit Minos en lui faisant toucher une pierre froide puis en plaçant les siennes sur la taille du défunt, le faisant sursauter. Très bien, maintenant, ouvre les yeux.

Ses iris d'un bleu d'eau rougeoyèrent sous l'impact du soleil levant. Ils se trouvaient en hauteur, au sommet de la tour d'un château qui offrait une vue imprenable sur le vaste domaine à l'horizon. Tout était d'une blancheur immaculée, un panorama absolument sublime. Le gel du matin recouvrait l'ensemble de la végétation que le soleil levant tentait difficilement de réchauffer pour lui rendre sa couleur d'origine. Des arbres, des champs, des habitations pittoresques, et le son lointain d'une cloche. Le monde s'éveillait lentement dans un paysage hivernal.

La vue d'Albafica fut brouillée par des larmes. Un flot excessif de pleurs dévalèrent sur ses joues et tombèrent sur les briques du balcon de pierre. C'était magnifique, la Terre était plus belle encore que dans ses souvenirs.

Tout à sa contemplation, Albafica ne sentit pas les deux bras de Minos s'enrouler autour de sa taille et ses lèvres se perdre dans son cou, remontant jusqu'à l'oreille et la tempe. Le spectre l'embrassait avec une infinie douceur.

– Regarde bien, Albafica. Voici le monde que tu as sauvé. Ce n'est pas une illusion, tout est bien réel. C'est beau, n'est-ce pas ? Certainement pas autant que toi. Rien ni personne n'est plus magnifique que toi, Albafica.

Minos continuait d'embrasser son cou avec une ardeur qu'il avait bien du mal à refreiner. Il dégagea même la lourde chevelure azur pour souffler sur la nuque et la combler également de baisers, donnant la chair de poule à son partenaire.

Les larmes de joie d'Albafica brillaient au soleil et Minos avait cruellement envie de les boire, d'embrasser aussi ces joues humides et cette bouche devenue muette. Le juge était définitivement fou de l'ex-poisson qui lui ne détachait pas ses yeux du paysage, ignorant complètement les cajoleries du norvégien. Retourner au Cocyte serait désormais bien moins douloureux maintenant qu'il savait que le soleil se levait encore sur un monde aux milles couleurs.


Albafica regardait partout autour de lui, curieux de tout ce qui l'entourait. Ils avaient quitté le château d'Heinstein pour se rendre dans une ville des plus animées. Les cités urbaines avaient bien changé depuis son époque. Chaque rue était décorée de sapin, de guirlandes, de houx, de poinsettia, confirmant à Albafica qu'ils étaient bien en période de noël.

Minos l'avait emmené dans un genre de taverne, ou plutôt un « restaurant » selon ses dires. Installés l'un en face de l'autre sur des banquettes et juste à côté de la vitrine donnant sur l'extérieur, Albafica regardait chaque détail de ce monde qu'il ne connaissait plus que tant que ça. Il s'était indéniablement passé plusieurs décennies depuis son décès. Il découvrait de nouveaux objets qui l'entouraient et il n'osait toucher à rien.

Devant lui, il sentait les yeux de Minos le fixer avec émerveillement. Il ne connaissait que trop bien ce regard que le juge dardait sur lui depuis la seconde où ils s'étaient rencontrés. Son… comment pouvait-il l'appeler ? Son bourreau ? Pour le moment, Albafica n'avait rien subi qui puisse le qualifier de la sorte, du moins pas dans cette vie-là. Son geôlier ? Son gardien ? Certes, il n'était pas libre, mais n'était-ce pas une appellation un peu forte ? Son compagnon, partenaire ? Non, certainement pas ! Son cavalier, puisque c'était lui qui l'emmenait partout ? Ou simplement son juge, son Griffon. Oui, ça irait très bien. Son Griffon donc semblait se désintéresser complètement de ce qui l'entourait, toute son attention étant portée sur lui. C'était relativement gênant. Albafica rougit en détournant la tête.

– Tu es obligé de me regarder comme ça ? demanda-t-il sur un ton reproche.

– Rien ne m'intéresse à part toi, répondit Minos en prenant la main d'Albafica posée sur la table et en entremêlant leurs doigts.

– Minos, se débattit un peu l'ancien Poisson, ce n'est pas correct de faire ce genre de chose devant des gens.

– Tu as beaucoup de choses à apprendre. On n'est plus au dix-huitième siècle. Regarde dehors, ce couple d'ado qui s'embrasse en pleine rue. Ça gène personne, c'est courant. Et même si ça a été plus long, c'est pareil pour les personnes de même sexe.

– Vraiment ?

– Enfin, ça dépend des pays, et il reste toujours des rageux enfermés dans une époque dépassée, mais la Norvège est relativement tolérante envers les homosexuels. Tu sais que ça a récemment été retiré de la liste des maladies mentales de l'OMS. Y en a même qui militent pour leur accorder le droit de se marier et adopter.

– Ah bon ? s'étonna Albafica. C'est… une bonne chose.

– Les humains évoluent, même si ce n'est pas le cas partout, malheureusement. Pff, sérieusement, tu m'entends parler ? J'ai l'impression de causer comme Athéna maintenant, sourit ironiquement Minos. Je suppose que le traité de paix nous a tous un peu influencés, même si beaucoup de spectres ont eu du mal à l'accepter au début.

De nombreuses questions brûlaient les lèvres de l'ancien chevalier d'or des Poissons. A quelle époque étaient-ils au juste ? Qu'en était-il d'Athéna ? De ses chevaliers ? De la guerre sainte ? Et de Shion que Minos et Rune avaient évoqué ? Et cette fameuse paix, qu'est-ce que ça signifiait au juste ? Quelle paix ? Entre qui ? Il mourrait d'envie d'interroger Minos, mais il n'était pas sûr qu'il lui réponde. Il ne l'avait jamais fait jusqu'à maintenant, pourquoi est-ce que ça serait différent cette fois ?

Il y avait cependant une autre question qui taraudait les lèvres d'Albafica, quelque chose qu'il avait furieusement besoin de savoir.

– Qu'est-ce qu'on fait là, Minos ? demanda Albafica. Qu'est-ce que tu veux ? Me faire goûter à un semblant de bonheur et exécuter tous ces gens sous mes yeux ?

– Oh voyons, et moi qui fais preuve de gentillesse aujourd'hui. Est-ce que j'ai l'air de vouloir tuer du monde ? Je l'aurais déjà fait si je l'avais voulu. Tu as une image bien atroce de moi, mon cher.

– Plutôt oui, tu as des antécédents des plus déplaisants. Dois-je te rappeler que tu as voulu massacrer un village qui n'avait rien demandé, juste parce qu'il était sur ta route ? Et ça fait des années que je sers de poupée pour tes fantasmes tordus.

– Est-ce que je t'ai traité comme un vulgaire pantin cette fois, Albafica ? s'agaça un peu Minos. N'ai-je pas été respectueux ?

– Qu'est-ce que tu veux, Minos ? répéta Albafica d'un regard déterminé. Réponds-moi maintenant.

Minos serra son poing libre, luttant contre son envie de cracher qu'il n'avait d'ordre à recevoir. Albafica ne le lâchait pas ses yeux, le perçant jusque dans son âme, exactement comme le jour de leur rencontre, ce jour où le cruel juge Minos du Griffon avait littéralement perdu la raison, ce jour où le chevalier d'or des Poissons avait grandement impacté son existence.

– Je t'aime, Albafica, lâcha Minos. Je t'aime comme un fou.

Sa déclaration n'émut nullement Albafica qui continuait d'arborer un regard circonspect.

– Et ?

– Mais enfin, n'est-ce pas évident ? Tu n'es pas si stupide, Albafica. Je suis en train de te séduire.

Il éclata de rire, clouant Minos qui n'aurait jamais cru son cher et tendre capable d'une telle hilarité moqueuse. Clairement il se fichait de lui. Clairement il ne prenait pas sa déclaration au sérieux.

– Qu'y a-t-il de si drôle ?

– Mais toi, Minos. Si je m'attendais à ça. T'avais l'air vraiment sincère en plus. Je suis bluffé.

– Je l'étais, Albafica. Je t'aime vraiment.

– Arrête, s'il-te-plait. Tu es ridicule.

Son ton était redevenu plus grave. Albafica ne plaisantait plus. Il en avait assez, plus qu'assez de cette mascarade qui durait depuis des années, de ce juge qui se croyait tout permis et jouait avec ce qui restait de sa dignité.

– Si tu m'aimes vraiment, alors renvoie-moi au Cocyte sur le champ. C'est là qu'est ma place, auprès de mes compagnons que ton Dieu et tes confrères ont éliminé.

– Je ne peux pas, Albafica. Je n'ai droit qu'à un jour, un tout petit jour dans l'année pour profiter de toi. Je n'ai pas l'intention de le gaspiller. J'ai besoin de toi. Je t'aime.

– Et tu as réalisé ça cette année pour passer du tortionnaire au séducteur ? En général, on procède dans l'autre sens.

– Tu ne te souviens pas de ce que tu m'as dit la dernière fois avant de disparaitre ?

– Non, mes souvenirs sont flous.

– J'ai passé l'année à réfléchir à comment te faire plaisir cette fois.

– Tu m'en vois ravi, répondit Albafica d'un ton neutre, comme s'il n'y croyait pas.

– Je vais répondre à toutes tes questions. Je sais que tu veux savoir ce qu'il en ait du Sanctuaire d'Athéna et de ses chevaliers.

– En effet, et avant toute chose, j'aimerai savoir à quelle époque nous sommes.

– Nous sommes au vingtième siècle, plus exactement en 1994. La guerre sainte de cette époque a déjà eu lieu. Athéna a gagné.

Les yeux d'Albafica s'illuminèrent. Son magnifique visage se chargea d'émotion. Il n'y avait plus de moquerie dans son regard. Il était maintenant pendu aux lèvres de Minos et attendait visiblement la suite.

– Tu as survécu à cette guerre sainte ? demanda-t-il.

– Non.

– Alors pourquoi tu es là ?

– Parce que cette guerre sainte était la dernière, et la vie fut rendue à tous les guerriers de cette époque tombés au combat. Autant te dire que ça faisait un paquet de monde. Le Seigneur Hadès seul n'a pu assumer seul cette tâche. Zeus et d'autres Dieux de L'Olympe l'y ont aidé.

– Et Athéna ?

– Elle est restée la gardienne de la Terre, comme convenu dans le traité de paix. Son Sanctuaire et le monde souterrain ont signé un accord de non-agression. Beaucoup d'entre nous ont eu du mal l'accepter. Le Seigneur Hadès mérite mieux que de régner sur la mort, mais il semble désormais s'en contenter. A croire que sa nièce l'a changé. C'était il y a six ans déjà, et maintenant, spectres et chevaliers s'entendent plutôt bien. On se rencontre même régulièrement.

– Puis-je te croire ? Ou bien est-ce un mensonge pour endormir ma vigilance ?

– Je me doutais que tu ne serais pas complètement convaincu, quand bien même je t'offre la beauté du monde juste sous tes yeux pour te prouver que l'ère des ténèbres n'a jamais eu lieu. C'est pour ça que j'ai emmené ceci avec moi.

Minos sortit un ouvrage du sac qu'il avait emmené avec lui et qu'il posa devant Albafica.

– J'ai emprunté ça à Athéna lors de ma dernière visite au Sanctuaire. Un trésor, fais-y attention.

– Qu'est-ce que c'est ?

– L'album commémoratif du traité de paix.

Albafica écarquilla les yeux dès la première page. Quel magnifique dessin, tellement réaliste. Mais qui était capable d'une telle prouesse artistique ?

– C'est une photo, le renseigna Minos en réponse à son visage stupéfait. Ça aussi tu ne connais pas. La photographie a été inventé au dix-neuvième siècle. Il y a tellement de chose que tu as besoin de savoir, Albafica. Je me ferais une telle joie de te parler des progrès technologiques et même médicaux, surtout si c'est pour voir tes yeux pétiller de curiosité comme maintenant. J'aime ce regard, cette envie d'apprendre. Je suis un érudit après tout, et j'aime les gens en quête de savoir.

Albafica ne répondit pas, tout concentré qu'il était sur les "photos". Les paroles de Minos semblaient actuellement un écho lointain sans le moindre intérêt. Cela faisait des années que son Griffon avait l'occasion de lui faire découvrir les fameux progrès technologiques, alors qu'il ne vienne pas faire son savant maintenant. Et puis une photo ou un dessin, peu importe. Albafica voulait juste savoir comment se portait le Sanctuaire.

Il vit d'abord une jeune femme aux long cheveux violet, ressemblant beaucoup à la Athéna de son époque, mais ce n'était pas elle. Sa nouvelle incarnation sans doute. Et cet homme brun d'une grande beauté serait Hadès ? Il n'aurait jamais cru que l'empereur des ténèbres puisse posséder des yeux aussi purs.

Sur une autre photo, on y voyait une jeune femme brune. Serait-ce Pandore, la "sœur" d'Hadès et la gardienne du roi des Enfers ? Elle se trouvait en compagnie d'un autre jeune homme aux long cheveux verts portant l'habit de Grand Pope. Il semblait bien jeune pour être Pope.

– Mais... réalisa soudainement Albafica. Shion ! C'est Shion.

– Tu l'as reconnu ? sourit Minos. Alors, surpris ?

– Mais... comment est-ce possible ? Il parait si jeune, aussi jeune que lorsque je l'ai connu. Mais c'est bien lui, pas de doute.

Les larmes montèrent aux yeux d'Albafica tandis que ses doigts détaillaient les traits de son ami d'antan, de ce jeune garçon à peine sorti de l'enfance qui était arrivé au Sanctuaire en tant que nouveau chevalier d'or du Bélier. Même s'il ne pouvait pas s'en approcher, Albafica avait beaucoup d'estime pour lui. Il était poli, passionné, un peu timide au début, tellement gentil, serviable, soucieux d'autrui, et doué dans ce qu'il entreprenait. Le petit Bélier qui essayait toujours d'établir le dialogue avec lui. Albafica se demandait s'il ne faisait pas son possible pour qu'il se sente moins seul. Brave Shion. Gentil Shion. Albafica avait également beaucoup d'affection pour lui, comme un petit frère. Cinq ans après son arrivée au Sanctuaire, il avait bien grandi et avait même fini par le dépasser. Mais dans sa tête, il restait ce jeune adolescent si enthousiaste, curieux et altruiste.

Lorsque Minos et ses hommes s'étaient rapprochés du Sanctuaire pour le premier véritable assaut de la guerre sainte, Albafica s'était avancé sur le champ de bataille pour défendre non seulement le domaine sacré, mais surtout son premier gardien qui revenait à peine d'une mission qui l'avait beaucoup affecté.

Cette fois, Albafica pleurait vraiment. C'était réellement Shion sur ce cliché, bien vivant à cette époque, et dans un corps aussi pimpant qu'à ses dix-huit ans, bien que son visage semblait avoir gagné en maturité. Sa tenue de Pope devait y faire quelque chose. Elle lui seyait à merveille. Albafica était extrêmement fier de lui.

– Il est l'un des survivants de la dernière guerre sainte. Il a vécu pendant plus de deux-cents ans avant d'être tué par le chevalier des Gémeaux de cette époque, mais mon Seigneur lui a rendu la vie et sa jeunesse, raconta Minos. Une aubaine, n'est-ce pas ? Il va vivre deux vies, ce veinard.

– Il y avait d'autres survivants de mon époque ?

– Oui, il y avait lui également, dit Minos en montrant un jeune homme châtain aux pétillants yeux émeraude et arborant l'armure de la Balance.

– Dohko, le reconnut Albafica à nouveau ému. A lui aussi, on lui a rendu sa jeunesse ?

– Pas exactement. Lui, c'était grâce à un don d'Athéna qu'il a pu vivre si longtemps sans prendre une ride.

Albafica ne se lassait pas de regarder les clichés, d'observer sa Déesse, mais surtout ses compagnons d'autrefois. Il essuya ses yeux bien que l'émotion soit encore palpable. Il était tellement heureux d'apprendre que son petit protégé ait survécu, lui et Dohko. Albafica n'avait pas eu beaucoup d'interaction avec la Balance, mais il savait qu'il était le meilleur ami de Shion. Dès l'instant où le chinois était arrivé au Sanctuaire, ces deux-là s'étaient immédiatement entendus, et le timide Shion s'était plus ouvert aux autres par la suite. Albafica soupçonnait qu'il y avait un lien particulier entre eux, comme une attirance, une relation unique propre à eux. Et même sur ces photos, celle où ils étaient sur le même cliché, Albafica avait encore cette impression.

– Ils sont en couple si c'est ce que tu te demandes.

– Je m'en doutais. J'ai toujours soupçonné qu'il y avait quelque chose de particulier entre eux. Shion posait sur Dohko un regard très différent qu'avec les autres. Ils étaient définitivement faits pour être ensemble. Shion m'avait même confié qu'il se sentait étrangement attiré par Dohko sans comprendre la nature de ses émotions. Il avait quatorze ans à l'époque. Il était tellement mignon avec ses interrogations sur la vie.

Le visage de Minos se referma. Il n'aimait pas du tout les éloges que son Albafica énonçait envers ce satané Pope qu'il n'avait jamais apprécié. S'il y avait bien une décision de son Dieu qu'il contestait, c'était bien celle d'avoir rendu la vie et en plus la jeunesse à cet ovin. Franchement, qu'est-ce que Rune, qui était obsédé par lui, pouvait bien lui trouver ? Son procureur avait toujours eu des goûts douteux, mais là franchement !

Fort heureusement pour ses nerfs, Albafica ne dit plus rien et continua de faire tourner les pages de l'album, analysant chaque détail. Il s'attarda longuement sur les clichés où apparaissait le chevalier d'or du Cancer qu'il dévisagea comme s'il retrouvait une autre connaissance d'antan.

Effectivement, Albafica avait l'impression de reconnaître Manigoldo, mais ce n'était pas lui. Ce Cancer-là et même tous les autres chevaliers d'or de cette génération ressemblaient beaucoup à ses compagnons d'autrefois. Et le chevalier qui arborait Pisces, cette armure qu'il avait vaillamment portée. Cette armure qu'il avait hérité de son maître. Cette armure qu'il avait regretté de recevoir parce qu'elle avait couté la vie de son tuteur. Cette armure que revêtait maintenant un autre homme d'une grande beauté et qui semblait se mélanger aux autres sans le moindre problème. Peut-être que la destinée des Poissons était moins cruelle à cette époque. C'était probablement mieux. Le sang empoisonné des chevaliers de cette constellation était un fardeau très dur à porter et il était content si son successeur n'avait pas eu à l'endurer et s'isoler.

– Mon sang ! s'exclama subitement Albafica en se relevant de son siège. Minos, il faut sortir d'ici.

– Hé ho, on se calme. Tu te rassois immédiatement. C'est encore moi qui dirige, Albafica.

– Tu ne comprends pas, je suis un danger pour toutes ces personnes, paniquait l'ancien poisson qui jetait des regards anxieux vers les autres clients du restaurant.

– Ton sang n'est pas empoisonné, Albafica. Pas dans cette vie. Dois-je rappeler que ton corps d'origine est mort depuis longtemps, ta beauté complètement décomposée. Mais quel gâchis !

– Donc, je ne suis pas dangereux ?

– Non. Rassieds-toi. On nous amène nos plats.

Albafica obéit, soulagé, non sans regarder encore une fois autour de lui. Personne ne semblait effectivement souffrir d'un quelconque empoisonnement.

La serveuse posa devant eux des plats creux fumants en leur parlant dans une langue qu'Albafica ne reconnut pas mais que Minos semblait connaître. C'était d'ailleurs lui qui avait fait la commande pour eux-deux puisqu'Albafica ne savait pas lire la carte.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Du Fårikål. C'est le plat typique de ce pays. Tu m'en diras des nouvelles. C'est fait avec du mouton, j'ai cru comprendre que tu les aimais bien ces bêtes-là, sourit sournoisement Minos.

Était-ce une plaisanterie ou un sarcasme ? Qu'importe, Albafica sourit en retour, encore retourné et heureux de savoir que Shion était vivant quelque part, en paix et heureux avec Dohko. Il pourrait rejoindre le Cocyte le cœur léger cette fois.

– Merci Minos.


Après ce repas relativement gouteux et copieux, Albafica se tenait le ventre, digérant difficilement cette quantité inhabituelle de nourriture.

A présent, Minos et lui déambulaient dans les rues de la ville plutôt bien animée malgré le froid ambiant. Le spectre semblait savoir exactement où il allait, et il tenait toujours fermement la main d'Albafica.

– Qu'est-ce que tu as à marcher lourdement comme ça, Albafica ? C'est pas tellement ton genre.

– J'ai trop mangé, Minos. J'ai mal au ventre.

– Je suis content que tu ne rajoutes pas que c'est encore un de mes fantasmes tordus.

– J'y ai même pas pensé, gémit le grec en retenant difficilement un haut le cœur.

– Ça veut donc dire que tu me crois sincère, sourit le juge qui semblait ravi.

– Ecoute Minos, je ne suis là que pour un jour. Si tu as soudainement décidé de me traiter comme un promis et non comme ta marionnette, grand bien te fasse, et moi ça m'arrange.

– Un promis ! ricana Minos. Alba, Alba, ta façon de parler est tellement dépassée.

– Quoi ? J'aurais dû dire quoi ? – moue contrariée de l'ancien poisson.

– Pour les autres, je suis ton compagnon, ou ton petit-ami, ou ton homme. Les jeunes diraient même que je suis ton mec. Mais pas ton promis. Sérieux, on va pas se marier !

– Ça va hein ! Mmmmh, j'ai la nausée.

– Pour la digestion, rien de mieux que la menthe poivrée. Viens, je t'emmène dans un salon de thé.

Le restaurant et après ça ? Albafica ne reconnaissait décidément pas Minos. Enfin si, sa façon de le fixer comme un chien qui regarde un morceau de viande ne changeait pas autres années et était très gênante. Mais concrètement, le grec pouvait dire qu'il passait un agréable moment.

Ils s'étaient posés dans un autre genre de taverne, mais en bien plus cossu et élégant. L'établissement ne servait pas d'alcool d'ailleurs, mais plutôt des boissons plus raffinées comme du café, du thé, de la tisane, du chocolat, ou bien des mélanges de fruits pressés et de produits laitiers froids qu'ils appelaient smoothies ou frappés. Une farandole de pâtisseries maison très alléchantes étaient exposées à la vue de tous, mais sans façon pour lui. Albafica n'était pas spécialement gourmand de sucré et il ne pouvait de toute façon rien avaler pour le moment. Minos lui avait commandé une infusion mentholée pendant que lui buvait un thé.

En regardant par la fenêtre, Albafica remarqua un cortège de jeunes femmes toutes vêtues de robes blanches, ceinturées à la taille par un ruban rouge. Celle qui menait le défilé portait une couronne de bougie sur la tête, tandis que les autres la suivaient avec un cierge dans leurs mains. Comme c'était curieux. Que faisaient-elles ? On aurait dit un hommage religieux.

Les gens aux alentours ne semblaient pas surpris d'une telle manifestation. Au contraire même, ils s'écartaient pour les laisser passer. Un homme représentant l'ordre se chargeait d'arrêter ces engins métalliques roulants. Minos avait dit que c'était des voitures. Et s'il se souvenait bien des explications de son Griffon, ces petits boitiers qui émettaient une lumière vive et brève – un flash – étaient des appareils pour prendre des photos. Ces clichés qui figeaient l'instant comme dans l'album que lui avait montré Minos.

– Qu'est-ce qui se passe dehors ? demanda Albafica.

– C'est la célébration de la Sainte Lucie.

– Sainte Lucie ?

– Albafica, sais-tu quel jour nous sommes ?

– Habituellement, ma résurrection a lieu au moment de noël. Je suppose que nous sommes le 24 décembre.

– Pas encore, nous ne sommes que le 13 décembre. Cette année, j'ai demandé à t'avoir plus tôt.

– Impatient Griffon, soupira Albafica en levant les yeux au ciel.

– Bien sûr que j'étais impatient de te retrouver. Si ça n'en tenait qu'à moi, je te garderais tous les jours de l'année. Mais ce n'est pas pour cela que j'ai choisi cette date.

– Et pour quelle raison est-ce ?

– On va dire que nous fêtons ensemble la victoire de ton camp.

– Je ne comprends pas.

– Les différends Sanctuaires sont en paix, mais dans les récits, c'est Athéna qui a remporté toutes ses batailles. Le camp de la lumière a vaincu. Dans les pays scandinaves, le 13 novembre est le jour le plus cout de l'année. Regarde, il est à peine trois heures de l'après-midi et la nuit tombe déjà. Mais dès demain, les jours vont commencer à se rallonger, expliqua Minos.

– Où veux-tu en venir ? s'impatienta l'ancien poisson.

– Au-delà de tout l'aspect religieux, on dit que la Sainte Lucie représente la victoire de la lumière sur l'obscurité. Un peu comme la victoire d'Athéna sur Hadès, empêchant ainsi l'ère des ténèbres et en faisant revenir le soleil.

– Et toi, un spectre, tu voudrais fêter cela ? ricana à son tour Albafica.

– N'est-ce pas une belle preuve d'amour envers toi qui est du camp d'Athéna ?

Le sourire moqueur d'Albafica s'effaça. Franchement, il se savait pas comment se comporter avec ce Minos tendre et mielleux, qui se disait fou amoureux de lui. Le sentiment n'était pas réciproque. Minos était incontestablement beau et sophistiqué, érudit aussi, mais Albafica ne devait pas oublier qu'il était avant tout un pervers ayant un gout très prononcé pour les tortures en tout genre et les humiliations. Cet homme était complètement malade et peu fréquentable. Albafica avait été assez victime de sa perfidie pour s'en faire un avis défavorable. Si ça n'en tenait qu'à lui, il fuirait sa compagnie sur le champ, mais il était prisonnier de sa domination.

Minos pouvait faire le gentil, lui montrer ce qu'il rêvait de voir, lui offrir une bonne balade et un bon repas, il n'empêche qu'Albafica ne pouvait juste plus avoir foi en lui après tout ce qu'il lui avait fait subir. C'était impossible, surtout en un seul jour. Il ne pouvait pas chasser ses ressentiments pour Minos.

– J'ai envie de t'embrasser, Albafica, chuchota Minos en se penchant mais le défunt recula vivement.

– Non ! – refus catégorique qui surprit le spectre qui ne s'attendait pas à ça.

– Non ?

– Non Minos, moi je ne veux pas t'embrasser.

– Pourquoi ?

– Tu me répugnes, Minos !

– Je ne comprends pas ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?

– Et tu oses demander ! cria Albafica, s'attirant les regards des autres clients et des serveurs.

– Baisse d'un ton, on attire l'attention, ordonna Minos qui avait repris une posture autoritaire.

– Bien sûr ! Messire Minos ordonne, on s'exécute sur le champ. Que feras-tu si je te désobéis, que je te plante là ? Tu vas me retenir de force ? Tu vas utiliser ta technique ? Avoue-le, tu ne me laisseras pas m'enfuir. Tu dis t'adoucir pour me charmer, mais dans les faits, tu veux juste encore me dominer physiquement ET mentalement. Tes sentiments pour moi sont peut-être réels, mais ils sont complètement malsains. Tu es un malade, Minos. Fais-toi soigner.

Les mots furent comme des poignards pour le spectre qui perdit un instant contenance. Il ne comprenait pas. Qu'est-ce qu'il avait fait de mal ? Bon d'accord, il avait tripoté son bel amant avant de remonter à la surface. Pas de quoi en faire un fromage, non ? Il lui avait juste donné un peu d'attention avant de lui offrir le monde sous ses yeux ébahis, et des nouvelles du Sanctuaire en plus. Qu'est-ce qu'il fallait de plus ?

– Une rose bien exigeante, commenta Minos en portant sa tasse de thé à ses lèvres. Tu souhaites peut-être que je t'emmène dans un hôtel cinq étoiles avec une ribambelle de domestiques à tes petits soins ? Rien n'est trop beau pour toi, mon cher. Si ça peut te faire tomber amoureux de moi.

– Les sentiments, ça ne marche pas comme ça, Minos.

– Ça marche comme ça pour beaucoup de personnes. Les compliments, les cadeaux…

– Pas pour moi, coupa Albafica. Je ne veux rien, Minos, juste que tu me laisses en paix. Je suis mort il y a deux siècles. Je n'appartiens plus à ce monde, encore moins à cette époque, et certainement pas à toi. Je te le redemande encore, ramène-moi au Cocyte.

– Tu y reviendras bien assez tôt, après t'avoir pris de la plus romantique des façons.

– Alors on va tout de même finir comme ça ? Et bien allons-y tout de suite, qu'est-ce qu'on attend, hein ? C'est ça que tu veux de toute façon ?

– En effet, je ne vais pas rater une chance de vivre le meilleur pied de mon année. Mais cette année, j'ai promis que je serais doux. Tu me diras quel est ton fantasme favori. Je suis ouvert à tout, surtout si c'est pour te donner du plaisir.

Minos afficha un large sourire salace et très dérangeant, écœurant encore plus Albafica.

– Je ne suis pas comme toi, sale dépravé.

– Allons allons, tu parles comme les gens des temps anciens. Faut pas avoir honte, tu sais. Sache que nous vivons une époque où le sexe est bien plus libéré, moins honteux, et les divers fétichismes et autres fantasmes ne sont plus considérés comme des perversions mais bien des paraphilies sexuelles.

– N'essaie pas de m'embrouiller avec tes mots savants. Il n'y a qu'un seul mot pour définir tout ce que tu m'as fait subir ces dernières années et ce que tu comptes faire encore aujourd'hui. C'est du viol, Minos !

– Hé, moins fort. Ce genre d'accusation est grave.

– Laisse-moi tranquille, Minos. Toute cette mascarade a assez duré. Laisse-moi partir.

– Tu te doutes bien que je ne peux pas te laisser partir dans ce monde que tu ne connais pas. Tu te mettrais en danger. Où irais-tu d'abord ? Au Sanctuaire ? Tu ne sais même pas comment t'y rendre. Tu n'as plus de pouvoir, et tu n'as pas d'argent non plus.

– Ça te plait que je sois dépendant de toi, n'est-ce pas ?

– Je veux juste qu'on passe un bon moment. Je veux te faire plaisir. Où est le mal ?

– Moi je ne veux pas. Je veux juste me reposer pour l'éternité, comme tous les morts.

– Te reposer au Cocyte ? Elle est bien bonne celle-là.

– Si tu m'aimes vraiment comme tu le dis, alors respecte mon choix.

– Je te sors de cet enfer un fois par an alors ne viens pas te plaindre, explosa le juge en frappant de son point sur la table, surprenant Albafica qui eut un mouvement de recul face à cette violence soudaine. Tu sais combien aimerait être à ta place, hein ? Tu sais combien serait prêt à donner pour échapper, ne serait-ce qu'une journée, à cette souffrance éternelle ? Tu es un élu, Albafica. Mon élu.

– Oh, c'est trop d'honneur, mon cher Minos ! répliqua Albafica sarcastique au possible.

Le captif n'avait pas l'intention de se laisser démonter. Il n'avait pas peur des conséquences. Avec Minos comme tortionnaire, il avait déjà tout connu.

En face de lui, Minos pesta en baissant la tête. Il baragouinait des mots incompréhensibles, probablement sa langue natale, avant de rejeter sa tête en arrière et prendre une grande inspiration. On croirait qu'il faisait son possible pour rester calme et reprendre la situation en main.

– C'est vrai, je t'ai fait souffrir par le passé. Je ne le nie pas, j'ai été un vrai tyran et tu étais mon pantin. Et je ne vais rien te cacher, j'ai même A-DO-RE tout ce que je t'ai fait, avoua-t-il en décortiquant bien chaque syllabe du verbe adorer. Mais quel pied ! Surtout quand tu retiens tes gémissements de douleur sous mes tortures. Ta fierté te rend plus admirable et me donne encore plus envie de te faire mal. Ou quand tu ris de façon incontrôlable sous les chatouilles. Tu es encore plus beau quand tu ris. L'extase totale !

Albafica ressentit un frisson d'horreur à ces souvenirs atroces. Subitement, son corps se glaça d'effroi. Il faisait le fier quelques instants plus tôt, mais en vrai, il aurait aimé ne plus avoir à subir ce genre de chose. N'avait-il pas fait une bêtise en s'opposant à Minos qui disait vouloir lui faire du bien pour une fois ? N'aurait-il pas pu jouer le jeu et laisser cette unique journée annuelle se passer relativement bien pour une fois ?

Probablement qu'il avait eu tort, mais Albafica ne regrettait rien. Même dans la mort, il restait un digne chevalier d'Athéna et il n'avait pas l'intention de se soumettre à cette immonde personne. Que ses défunts compagnons soient fiers de lui, il ne laisserait pas Minos prendre possession de la seule chose qui lui restait : son libre-arbitre. La seule chose qu'il pouvait encore regretter, c'était d'avoir laissé croire à Minos qu'il lui était redevable.

– Mais tes mots de l'an dernier, poursuivit Minos, ceux que tu m'as dit avant de disparaitre et me laisser seul, ils m'ont profondément marqué. Je ressens encore leurs amertumes.

– Qu'est-ce j'ai dit ?

– Juste au moment où tu allais disparaitre, je n'arrêtais pas de t'embrasser et te dire qu'il me tardait l'année prochaine. Tu étais presque comme une poupée cassée entre mes mains. Pourtant, tu m'as entendu et tu m'as répondu avec tout ce qui te restait de vivacité que tu me haïssais, que tu voulais voir mon corps pourrir, que j'étais une abomination de la nature. Bref, que des mots charmants, tellement indignes de ta personne, racontait tranquillement le Griffon comme on partage une anecdote sans importante.

– Le pauvre rapace s'est senti bafoué ? ironisa Albafica.

– Un peu oui. Personne n'ose me faire un tel outrage, hormis mon Seigneur. Pas même mes frères cadets.

– Et ton subordonné ? Il n'avait pas l'air très respectueux.

– J'ai abandonné l'idée de rabattre sa langue de vipère à Rune. Oh, je l'ai déjà sévèrement sermonné et châtié, mais je me suis fait rouspéter par Dame Pandore, expliqua le Griffon en levant les paumes vers le haut. Soi-disant que comme il fait bien son boulot, je dois en prendre soin. Tu parles d'une plaie ! Même si je reconnais qu'il bosse bien, en effet. C'est bien là mon problème avec lui. Je ne peux pas m'en débarrasser, sinon ça serait déjà fait. Et puis ces joutes verbales sont plus des défis que nous nous lançons que de véritables discordes. Tu vois le mal partout, mon cher.

– Quand tu es dans les parages, oui, répondit Albafica du tac au tac.

– C'est justement pour que tu changes d'avis à mon sujet que j'ai fait des efforts. Ces mots de ta bouche, cette bouche que j'adore, que je ne me lasse pas d'embrasser, cracher un tel venin à mon égard. Je ne l'ai pas supporté.

– Tu ne t'attendais quand même pas à ce que je te lance des fleurs ?

– Me lancer des fleurs ? Venant de toi, je te soupçonnerai de tenter de m'assassiner, rit Minos sans entrain.

– Si seulement je pouvais.

– Je te reconnais tellement, Albafica. Tu as toujours été rebelle, digne et distingué, et tellement beau aussi. Qu'importe le temps qui passe, je n'arrive pas à t'oublier, à passer à autre chose. Mon amour pour toi me bouffe littéralement la vie. Je te veux, tout simplement. Si tu savais combien je me retiens de me jeter sur toi, te prendre, te dominer, t'embrasser tout le corps, même sur cette table, même devant ces gens. Tu m'attires, tu me rends dingue. J'y suis pour rien, tu m'as sublimé dès que j'ai posé les yeux sur toi. Et le pire, c'est que tu n'as absolument rien fait pour me séduire, si ce n'est venir à ma rencontre pour m'affronter.

– Si j'avais su que ça me couterait, soupira Albafica fatigué du discours langoureux de Minos, il avait l'impression d'entendre éternellement la même rengaine.

– Je crois bien que je pourrais jouir juste en te regardant nu. Tu es mon fantasme ultime, Albafica, je ne peux pas me passer de toi, surtout pas maintenant qu'on m'a enfin permis de te goûter. C'est impossible, c'est inconcevable pour moi. Je t'aime, je t'adore. Lorsqu'Hadès nous a demandés ce qui nous ferait plaisir, je n'ai pas hésité une seule seconde. La première fois que tu es apparu à nouveau vivant devant mes yeux, j'en aurais chialé tellement j'étais heureux.

– Ce n'était pas mon cas.

– Je sais, je l'ai vite remarqué. Tu t'es bien défendu au début, avant que tu t'abandonnes à moi pour mon plus grand bonheur.

– Tu divagues, Minos. J'étais juste fatigué, ce pourquoi je te laissais faire, jusqu'à ce que je craque l'année dernière. Je commence vaguement à me souvenir de ce que tu me racontes. J'ai eu des mots durs, mais ils étaient honnêtes. Il n'y a personne d'autres que j'exècre plus que toi en ce monde, mon CHER Griffon.

Calmement, Minos posa sa tasse désormais vide et se pencha en avant pour se masser les tempes. Dans cette position, il semblait presque abattu, et Albafica fut envahi par les remords.

Minos était un homme exécrable au possible, clairement dérangé sur les bords, malsain, manipulateur, qui lui avait fait beaucoup de mal. Mais Albafica oubliait une chose. Il était un chevalier d'Athéna. Sa personnalité et les enseignements de son maître lui disaient qu'il ne devait pas ressentir tant de mépris pour une personne, pas même un ennemi, aussi abominable soit-il. La haine engendre la haine, cela n'entrainait que discorde et un véritable cercle infernal. N'était-il pas en train de bafouer les principes même de sa Déesse en persistant à rester en colère contre Minos ? N'était-il pas en train de devenir une bombe de haine et de colère prête à exploser ?

Non, Albafica n'était pas comme ça. Il était un chevalier de la Déesse Athéna. Il devait aimer les hommes autant que sa déesse, ne pas les bafouer, pas même ses ennemis.

Albafica avait passé une grande partie de sa vie isolée justement parce qu'il ne voulait pas faire de mal à autrui. Son poison ne devait servir que pour ses ennemis, et Minos n'était plus un ennemi de sa Déesse.

Décidément, Albafica ne savait pas ce qu'il voulait. Il était tiraillé entre ses principes, toute l'aversion qu'il éprouvait pour Minos et son changement radical de comportement. Ses convictions lui disaient qu'il ne devait pas blesser son Griffon autant que lui le blessait. Il ne souhaitait juste pas laisser Minos penser qu'il l'avait mis dans sa poche avec quelques attentions. Il ne se laisserait pas manipuler de la sorte. Mais il pouvait tout de même se montrer courtois. Ne serait-ce que ça.

– Par…

– J'ai passé l'année à ruminer ces mots que tu m'as craché à la figure, dit soudainement Minos en se redressant, coupant les excuses de l'ancien poisson. Ils ont été un déclic. Ça tournait et retournait dans ma tête. Je n'en dormais plus. Oh oui, tu dois te dire qu'ils étaient mérités. Sans doute qu'ils l'étaient. Je ne suis pas stupide comme tu le sous-entends. Je reconnais que je n'ai pas été tendre avec toi. Je te prenais clairement pour mon pantin sur lequel j'assouvissais tous mes fantasmes. Tu as effectivement le droit d'être en colère contre moi après ça. J'ai repensé à tout ce que je t'avais fait, à tes réactions. Entre tentative de rébellion, obéissance de raison, état de léthargie, qu'est-ce que j'aimais le plus chez toi ? J'y ai longuement réfléchi et j'ai choisi.

– Et qu'est-ce que c'est ?

– T'entendre gémir, même involontairement, sous mes cajoleries. C'est ce que je préfère, bien au-delà de ta résistance à la douleur ou ton rire forcé. Tes soupirs, une vraie musique à mes oreilles. Je sais que je me fourvoie, mais dans ces moments-là, je me suis dit que tu prenais du plaisir comme moi, que tu aimais ce que je te faisais.

– Non, Minos, je n'aimais pas. Je gémissais par reflexe, comme on crie sous la douleur ou rit sous les chatouilles. C'est un réflexe, dit Albafica de nouveau calme.

– Je sais, mais j'ai fait une sorte de simulation mentale. Je me suis imaginé te donner du plaisir, que tu l'apprécies, que tu me supplies de continuer, que tu aimes, que tu m'aimes. C'est ça que je veux, Albafica. Je veux que tu m'aimes. Et si c'est toi qui me demandes des attentions, des câlins, alors je pense que je pourrais mourir de bonheur. Voilà pourquoi je suis passé du tortionnaire au séducteur. Et tu vas rire, mais j'ai passé l'année à lire des romans d'amour. Pas érotique, des navets à l'eau de rose. Bon, je pense pas tomber dans pareille mièvrerie, mais ça me paraissait nécessaire pour apprendre à aimer correctement.

Apprendre à aimer correctement ? Qu'est-ce qu'il entendait par là ? Les spectres n'étaient-ils pas de simples humains avant l'éveil de leurs pouvoirs ? N'avaient-ils pas eu une vie normale, contrairement aux chevaliers d'Athéna souvent orphelins et avec une histoire cruelle ou sordide dans leurs antécédents ?

– Ne me dis pas que tu n'as jamais connu l'amour bienveillant.

– Si tu savais, Albafica. Les élus d'Hadès sont loin d'avoir une vie humaine agréable. C'est le destin pour des futurs serviteurs des ténèbres. Ma précédente incarnation que tu as tuée cachait bien des marques sous son surplis.

Albafica frissonna d'horreur, et un élan d'empathie le submergea. Les raisons du semblant de folie de Minos commencèrent à le frapper. Il ne s'attendait pas à ça. Il ne s'en doutait même pas du tout.

– Et cette fois-ci ?

– C'était différent, mais pas mieux. Je ne veux pas en parler.

– Je… je suis désolé. Je ne savais pas.

– T'y es pour rien, c'est comme ça. Mes frères et tous les spectres en ont bavé comme moi.

Subitement, la vision d'Albafica changea. Son aversion pour Minos se modifia en de la compassion. Son instinct lui disait de venir en aide à cet homme qui faisait des efforts pour se montrer meilleur. Cet homme qui n'était même plus un ennemi de la Terre, ni de sa Déesse, ni des chevaliers. Cet homme qui avait souffert peut-être bien plus que lui, dans un cycle infernal de réincarnations probablement toutes plus horribles les unes que les autres. Cet homme fou d'amour pour lui. S'il y avait un sens à ses réincarnations, Albafica souhaitait maintenant saisir ces opportunités pour lui venir en aide.

Quant à l'aimer, ça lui paraissait encore inconcevable.

– Je ne peux pas tomber amoureux de toi comme ça, Minos. Je ne sais même pas si j'en serai capable.

– Sans parler du grand amour, j'avais espéré que tu éprouves pour moi un peu de tendresse, de gratitude, que tu me laisserais te choyer pour me remercier de t'avoir apporté un peu de bonheur.

– Je te suis réellement reconnaissant de ce que tu m'as apporté aujourd'hui. Mais ne crois pas que l'amour se gagne comme ça. Les histoires des livres sont très enjôlées. Dans la vraie vie, c'est bien plus complexe.

– Alors je dois faire quoi ?

– Tu veux vraiment me faire plaisir ? – regard perçant d'Albafica.

– Ne me demande pas de te ramener au Cocyte.

– Commence par me demander si oui ou non je veux quelque chose.

– Que je te demande la permission, c'est ça ?

Albafica hocha la tête. Minos s'enfonça dans son siège, semblant réfléchir quelques instants à sa demande avant de se relever.

– Très bien, dit-il en tendant la main au grec. Très cher ?

– Euh… hésita Albafica qui ne comprenait pas bien ce qu'il attendait.

– Me feriez-vous l'honneur de m'accorder une danse ?


Une danse ? Mais quel genre de danse ? Et pourquoi Minos lui demandait subitement ça ? Et pourquoi avait-il accepté sans demander plus d'explication d'abord ? Il ne savait même pas danser.

Le juge et l'ancien Poisson avaient quitté le salon de thé et marchaient à nouveau dans les rues animées de cette ville, jusqu'à arriver jusqu'à une place où trônait un gigantesque sapin décoré, dominant l'espace tel un roi. Ils étaient au milieu de l'après-midi, mais la nuit était déjà bien tombée sur le pays. Albafica ne se lassait pas d'admirer les lumières, notamment celles du sapin.

– Ça te plait ? demanda Minos.

– Oui. Comment s'appelle cette ville ?

– Oslo, capitale de la Norvège, ma ville natale.

– Tu aimes cet endroit ?

– Comme partout, il recède une grande part d'ombre, dit-il sombrement.

Albafica regretta sa question en remarquant les yeux voilés de colère de son Griffon. Minos serra les dents et ses poings. L'ancien poisson sentit sa main se faire écraser sous la poigne du juge. Il n'y avait pas que de l'animosité, mais aussi de la crainte, s'il en jugeait par les secousses soudaines du corps de Minos, et de la tristesse aussi.

Encore une fois, Albafica fut pris de compassion. Son terrible Griffon, si fier et arrogant, injustement maltraité pour répondre à un destin. Son désir de l'aider s'agrandit encore. Lui aussi resserra sa main sur celle de Minos, lequel sembla se détendre et revenir à la réalité.

– Mais sinon oui, je trouve que la Norvège est très belle. Mais pas aussi magnifique que toi, bien évidemment, sourit grandement Minos qui avait repris son regard narquois qu'on lui connaissait si bien.

– Je savais que tu dirais ça, rit Albafica, à la fois dépité et amusé. Tu radotes Minos.

– Je suis peut-être jeune dans cette vie, mais mon âme est millénaire. Je suppose que j'ai certaines habitudes de vieilles personnes. Comme celle de t'inviter à danser, dit-il en se dirigeant vers une piste où plusieurs personnes tournoyaient déjà. Albafica, il va falloir qu'on se rapproche un peu. Tu me laisses poser ma main sur ta hanche ?

– Euh...

– Je te promets que je ne vais pas te peloter les fesses. Ça te va ?

– … D'accord, accorda Albafica après une hésitation. Mais Minos, je n'ai jamais dansé.

– Je guide, suis juste mon rythme. A vrai dire, je ne sais pas tellement danser moi non plus, mais on s'en fiche. Laisse-toi juste emporter par la musique. Et pose ta main là.

Minos plaça leurs bras dans la position classique de danse en couple. Un nouveau morceau relativement calme, sans être trop lent non plus, retentit de l'orchestre. Des sons d'instruments s'élevèrent, une voix masculine entonna des paroles en anglais et Minos entraina Albafica au milieu des autres danseurs sur la piste.

Au départ, le grec suivait difficilement le rythme imposé par le juge. Ils glissaient littéralement sur la piste, tournoyaient sans cesse, frôlaient les gens, mais son cavalier semblait toujours se débrouiller pour qu'il ne bouscule personne. Plusieurs fois, Albafica s'était retrouvé collé contre la poitrine de Minos. La main sur sa hanche avait bifurqué vers le creux de ses reins pour une meilleure prise. Leurs visages étaient si proches qu'ils en partageaient presque leurs souffles, mais Albafica ne se débattit pas, et Minos n'en profita pas pour essayer de l'embrasser. Son Griffon respectait réellement son choix. Le chevalier se détendit alors et se concentra sur ses pas.

A plusieurs reprises, Minos le lâcha d'une main pour le faire tourner sous son bras avant de le ramener contre lui. Parfois, Albafica était penché en arrière, courbant sa colonne avant d'être de revenir dans sa position initiale.

– Fais de grands pas, ça t'évitera de t'emmêler des pieds, lui conseilla Minos. Ne réfléchis pas, écoute le rythme. Regarde comment font les autres. Là, c'est super mon Albafica. Tu t'en sors très bien. Je te fais tourner, on s'étire et on revient. Parfait. Maintenant, cambre-toi sur cette note, et recule ta jambe. Bien. Et on repart en ronde. On fera pas plus que ça. Tu vois, c'est pas compliqué. Est-ce que je peux te soulever comme ce couple là-bas ? demanda Minos désignant un homme et une femme de la tête.

– Tu vas y arriver ?

– Trop facile pour moi, dit-il en agrippant les hanches du grec et le faire s'élever brièvement au-dessus des autres danseurs, surprenant Albafica qui s'accrocha à ses épaules, avant de le ramener doucement au sol. Rien n'est trop difficile pour des guerriers comme nous, n'est-ce pas ?

Toujours surpris par le mouvement du spectre, Albafica continuait de s'agripper à Minos.

– Pardon, je n'avais pas ta permission.

– C'est bon. C'est pas grave, Minos. J'ai été surpris, mais c'est amusant en fait.

– On continue ?

– Avec plaisir, sourit Albafica.

C'était bien la première fois que l'ancien chevalier souriait gaiement et sincèrement aujourd'hui. Il prenait réellement du plaisir à danser. Pas spécialement de danser avec Minos, bien que son cavalier semblât savoir ce qu'il faisait, ce qui était rassurant en soit.

Les chansons s'enchainèrent. Les deux hommes continuèrent inlassablement leur petite chorégraphie en bonne symbiose. Désormais, leurs pas avaient pris le pli et ils s'adaptaient naturellement aux différents changements de rythme. Ils n'y faisaient même plus attention et glissaient souplement à chaque coin de la piste. La beauté de ces deux hommes en train de danser en harmonie attira le regard de nombreux spectateurs. Ils ne passaient pas inaperçus avec leurs longues crinières qui voltigeaient au rythme de leur pas.

L'enthousiasme d'Albafica ne décroissait pas. Il pencha la tête en arrière, appréciant simplement ce moment, rictus radieux collé au visage. Enfin, il avait l'impression de ressentir un semblant de bien-être dans son cycle de réincarnation annuelle. Et il s'amusait. C'était plaisant de partager quelque chose avec quelqu'un, sans crainte de le blesser. La poitrine d'Albafica se gorgea d'allégresse. Il se sentait bien, il ne voulait pas que cette danse se termine.

– Tu es content ? demanda Minos qui n'en finissait pas de le faire tournoyer.

– Oui, souffla Albafica, extatique.

– J'ai réussi à t'apporter quelque chose.

– Tais-toi Minos. Laisse-moi profiter.

– Je t'en prie, c'est aussi un bonheur pour moi de voir ton visage éclatant.

Minos avait bien du mal à contenir son euphorie. Le sourire lumineux de son amour était des plus fabuleux à observer. Il ne se doutait pas qu'Albafica pouvait se montrer encore plus beau. Mais qu'est-ce qu'il l'aimait, son Poisson ! A cet instant, le chevalier d'Athéna irradiait, illuminait sa vision, sa perception de la vie encore assombrie par son passé humain.

Minos se dit que toute cette souffrance valait la peine d'être vécue pour cet instant précis. Cette image fascinante, si éblouissante qu'elle repoussait les ténèbres de son cœur. Albafica était son sauveur. Minos raffermit sa prise autour de lui. Qu'allait-il devenir lorsqu'il aura disparu ?

Non, Minos ne voulait pas voir sa lumière disparaitre encore une fois sous ses yeux. Il avait besoin d'Albafica pour survivre, supporter son quotidien morne, sombre, devenu ennuyeux. Devrait-il implorer Hadès de lui laisser cet homme ? Et est-ce qu'Albafica serait d'accord avec ça d'abord ? Mais il ne voulait plus le perdre, plus jamais. Minos ne voulait plus souffrir, plus jamais ressentir cet affreux sentiment d'être seul au monde, sans personne qui se soucie de vous. Minos était fatigué, lui aussi voulait affaisser ses épaules, se détendre, relâcher la pression, respirer et vivre harmonieusement, sans plus de douleur, sans plus de cauchemar, sans plus avoir peur de s'endormir seul.

Minos préférait mourir que supporter cela un jour de plus.

– Minos ?

Ils s'étaient arrêtés au milieu de la piste. Albafica arborait une expression curieuse, surprise, compatissante. Sa main remonta vers le visage de Minos pour essayer une larme qui avait commencé à rouler sur sa joue.

– Qu'est-ce qui se passe ?

Par Hadès, qu'il était magnifique, et pas seulement son visage. Albafica des Poissons était un trésor pour ce monde, même trop beau pour cette Terre où ruisselaient tant de monstres à visage humain. Minos, l'intransigeant juge des Enfers, faisait partie de ces monstres ignobles, sadiques, tortionnaires. Il n'ignorait pas la cruauté dont il pouvait faire preuve envers les spectres de bas niveau ou les âmes qui souffraient déjà atrocement. Sans parler de sa tyrannie envers ses subordonnés – si seulement Rune pouvait s'en trouver aussi affecté – et son amertume envers Rhadamanthe et Eaque, ses propres frères, qu'il voyait plus comme des potentiels rivaux, prêts à tout pour s'approprier sa place de premier juge.

Et surtout, surtout, sa monstruosité, sa noirceur, sa perversité avaient fait du mal à l'homme magnifique qui dansait avec lui.

Minos était incontestablement un monstre, mais il changeait. Il sentait qu'il changeait au contact du bel Albafica, en mieux, rendant son amour plus accessible. Il n'était plus question de faire marche arrière. Ses sentiments envers le grec étaient plus importants que l'image monstrueuse qu'il aimait montrer. Il voulait continuer à évoluer, mais il n'y arriverait pas sans Albafica.

Sans prévenir, sans demander, Minos se pencha subitement sur son partenaire de danse pour l'enlacer comme si sa vie en dépendait. Ses bras se resserrèrent. Il ligotait Albafica un peu comme ses fils avec ses victimes. Le grec crut l'entendre parler, mais son visage enfoui dans son épaule masquait sa voix.

– Qu'est-ce que tu dis, Minos ? Je ne comprends pas.

– Pardon, pardon Albafica. Je suis désolé. Pardonne-moi, je t'en prie. Je t'aime, je t'aime. Pardonne-moi.

– Calme-toi.

– Je t'aime, sanglotait clairement Minos maintenant. Je ne veux plus te faire du mal, je veux t'aimer vraiment comme il faut. Je m'excuse mon amour.

– Viens par là.

Albafica l'entraîna en dehors de la piste jusqu'à un espace plus tranquille, échappant aux regards curieux des passants. Minos ne l'avait pas lâché. Il continuait de sangloter doucement, ses deux bras autour de lui.

Comment rester de marbre ? Albafica se sentir craquer. A son tour, il rendit son étreinte à Minos et lui caressa le dos. L'étau était fort mais pas possessif, ni douloureux. Son Griffon s'accrochait juste désespérément à lui en s'excusant sans cesse. Albafica était touché, il ne pouvait juste pas ignorer un tel appel de détresse. Il ne pouvait continuer à être autant en colère lorsque Minos s'excusait avec tellement de vivacité, accompagné de larmes d'émotion, rendant son pardon ô combien sincère.

– Je te pardonne, Minos.

– Quoi ? s'interrogea le spectre en relevant son visage.

– Je te pardonne, répéta le grec en saisissant les joues de son ancien ennemi, celui qu'il avait tant haï. Alors calme-moi.

Et tandis que la musique au loin vibrait encore dans leurs oreilles, Albafica rapprocha le visage de Minos pour l'embrasser tendrement sur les lèvres.


Lorsque la vie temporaire d'Albafica arriva à son terme, Minos, accablé de chagrin, le serra contre lui comme pour empêcher son âme de disparaitre.

– Reste avec moi.

– Tout va bien se passer maintenant, Minos.

– Je t'aime.

– Je sais.

– Et toi ?

– Je te l'ai dit, ce n'est pas si simple. Mais Minos, tu m'as donné envie de revenir. Vraiment, je reconnais que tu as changé, et le nouveau Minos me plait. J'espère que nous danserons à nouveau ensemble.

– Moi aussi. C'était magique.

– Ça l'était, oui, sourit Albafica, une main sur la joue du norvégien. On se revoit l'année prochaine, d'accord ?

– Ne pars pas.

L'ancien poisson commençait à disparaitre. Le glas sonnait, c'était fini pour cette année, une année où Minos n'avait même pas profité du corps de son amour.

Lorsqu'ils étaient rentrés d'Oslo en fin d'après-midi, après cette danse qui les avait tant rapprochés, Minos, épuisé par cette décharge d'émotion, s'était effondré sur son lit, entrainant Albafica à ses côtés. Jusqu'au bout, le Griffon ne l'avait pas lâché, même lorsqu'il s'était profondément endormi. L'ancien Poisson était resté à ses côtés, l'observant dormir, admirant ses traits détendus. Ses doigts avaient caressé la neige de ses cheveux, lui soutirant des soupirs de bien-être. Albafica avait même poussé l'audace jusqu'à déposer de chastes baisers sur le front de Minos en écartant sa large frange.

Progressivement, le juge s'était rapproché, se pelotonnant davantage contre lui, s'agrippant à ses vêtements. Son sommeil était passé par de stades calmes et à des phases agitées. Pendant ces moments-là, Albafica accueillait chacune de ses terreurs nocturnes avec patience et bienveillance. Il le tenait tendrement dans ses bras sans le lâcher, quand bien même ses mouvements devenaient plus anarchiques. L'ancien chevalier s'était d'ailleurs pris un coup de coude dans les côtes, des griffures sur les cuisses, mais à aucun moment il ne s'était écarté. Il lui avait susurré des mots doux à son oreille, lui promettant qu'il serait là pour lui, aujourd'hui, mais également chaque jour de l'année. Et Minos s'était progressivement calmé, non sans se défaire de son rictus douloureux.

Par moment, il laissait échapper des "non" ou des "pitié". Son fier Griffon qui demandait pitié ! Est-ce qu'il rêvait de son passé ? Qu'est-ce qui avait bien pu se passer dans cette vie pour qu'il garde tant de séquelles morales ?

– Arrêtez, gémissait Minos. S'il-vous-plait, Niels sera sage.

– Chut, calme-toi, tu es en sécurité. Personne ne te veut du mal ici.

Niels ? Il avait répété ce nom plusieurs fois. Serait-ce son nom humain ? La curiosité mêlée d'une incommensurable empathie s'empara d'Albafica. Il voulait savoir, écouter le récit de Minos. Il voulait apprendre à mieux le connaître, et ainsi il pourrait peut-être l'aider. A son réveil, il devrait inciter son Griffon à se confier à lui sur son passé, à se libérer du poids qui pesait encore sur sa poitrine. Minos devait accepter de partager cette souffrance avec lui pour qu'elle soit moins difficile à porter.

Minos dormit pendant bien douze heures d'affilée. Il devait être épuisé, en proie à une importante dette de sommeil. Il avait bien dit avoir très mal dormi tant le souvenir de ses paroles dures de l'année précédente l'avait marqué. Cette fois, Albafica fera en sorte que son Griffon passe une année sereine.

Par la toute-puissance et la bonté d'Athéna, son ressentiment envers Minos était complètement parti. Il s'était envolé pendant qu'ils tournoyaient tous les deux sur cette piste de danse, au milieu de ces lumières colorées et scintillantes de noël. Albafica s'était libéré à mesure de ses pas. Le monde tournait autour de lui, envoyant valser chaque sentiment négatif accroché à lui pour les remplacer par de la joie et du bonheur. La musique calme résonnait encore dans ses oreilles, tel une douce mélodie apaisante.

Sans relâcher son étreinte sur Minos, Albafica s'était mieux installé dans le lit, avait remonté les couvertures sur eux et il s'était paisiblement endormi aux côtés de Minos en lui chuchotant un "merci" à son oreille.

Merci pour cette danse. Merci pour les nouvelles du Sanctuaire. Merci pour cette journée. Merci pour avoir laissé la lumière l'emporter sur les ténèbres. Le 13 décembre, la victoire de la lumière, ce jour symboliserait désormais leurs retrouvailles.

Ils s'étaient réveillés sur le petit matin. Leurs estomacs gargouillaient. Tel un couple qui se lève tranquillement un jour de repos, ils avaient pris un petit-déjeuner et s'étaient baignés ensemble dans les thermes de Toloméa. Albafica en profita pour l'inciter subtilement à lui partager sa souffrance. Devant sa réticence, il dut rajouter quelques "récompenses", comme un long et langoureux baiser, assis à califourchon sur lui, dans ces thermes où ils étaient nus, où leurs anatomies se touchaient presque. Un échange très plaisant, mais ce qui décida Minos, ce fut lorsqu'Albafica prit sa main pour entrelacer leurs doigts.

– Depuis quand es-tu devenu si affectueux ? avait demandé Minos.

– Depuis que tu as décidé de me respecter.

– Je m'excuse, Albafica. Je suis réellement désolé.

– Je sais Minos. Je te crois. J'ai envie de te croire, et de te connaître. Raconte-moi, Minos, l'avait incité Albafica en passant ses bras autour du cou du Griffon. Tu n'as pas besoin de garder ça pour toi tout seul.

Alors Minos s'était lâché. Il avait tout raconté, chacune des horreurs qu'il avait vécues dans sa famille à cette époque. Ils restèrent à parler dans le bain, nus l'un près de l'autre sans se toucher. L'esprit de Minos se déshabillait aussi. Son visage se décomposa à plusieurs reprises. Celui d'Albafica aussi, mais l'ancien chevalier faisait son possible pour ne rien laisser paraitre. Par Athéna, c'était juste horrible, mais il se devait de garder une attitude neutre, droite et désintéressée. C'était déjà difficile pour Minos, alors si lui-même craquait. Il devait résister, malgré la douleur lancinante dans sa poitrine à chaque mot de Minos, et chaque fois que le visage du juge se tordait de douleur. Il devait tenir. Pour Minos, il devait tenir.

Et au final, alors qu'il lui restait si peu de temps, c'est Minos qui craqua et éclata en sanglot. Ils étaient sortis du bain et s'étaient installés sur l'un des larges canapés du salon. Minos, recroquevillé sur lui-même, était en proie à de violents sanglots. C'était bien, même si c'était douloureux pour eux-deux. Albafica le prit dans ses bras et le berça tendrement.

– C'est fini, Minos. Tu ne souffriras plus.

– J'ai tellement honte, dit Minos en s'essuyant vivement les yeux.

– Il n'y a pas de honte. Tu avais beaucoup de chose sur le cœur. Et Minos, je ne suis pas un de tes subordonné, ou l'un de tes frères avec qui tu ne sembles pas très proches. Je suis... comment dire... ton ami de confiance.

– Un ami ? l'interrogea Minos un tantinet déçu.

– Pour le moment oui, sourit Albafica en essuyant ses larmes.

Et juste à cet instant, une lumière enveloppa Albafica qui devint progressivement plus transpirant, moins présent. Minos comprit alors que c'était la fin. Il serra fort le grec contre lui, le suppliant encore et encore de rester avec lui, tout en sachant que c'était impossible.

– Albafica, j'ai bien compris que je ne pouvais pas te forcer à m'aimer. Mais au moins, s'il-te-plait, juste ça, promets-moi qu'à ton prochain retour, tu auras le même sourire que lorsque nous dansions tous les deux.

– Si tu m'invites à danser à peine ma énième renaissance achevée.

– Bien sûr. Ô bien sûr mon amour. Tout ce que tu voudras.

– Alors d'accord, sourit l'ancien chevalier qui n'avait presque plus de consistance. Je te le promets, Minos.

– Je crois bien que je suis réellement tombé amoureux de toi à ce moment-là.

– Au revoir, Minos.

– Au revoir, Albafica.

Un chaste baiser conclut leur accord. Albafica n'était déjà plus qu'une apparence fantomatique.

Minos se retrouva à enserrer son propre corps. L'âme de son bien-aimé avait rejoint le Cocyte. Il tomba à genoux, déversant sur le sol toutes ces émotions qui l'avaient traversé au cours de cette journée.


1 an plus tard

Lorsqu'Albafica ouvrit les yeux, il sentit la chaleur de son corps bien vivant. Il leva la tête pour faire face au sourire lumineux de Minos du Griffon. Quelle curieuse expression pour ce sale tortionnaire ! Albafica ne lui connaissait pas ce regard empli de tendresse, irradiant de bonheur. Mais qu'était-il arrivé ?

– Heureux de te revoir encore cette année, Albafica

Minos lui tendit la main. Instinctivement, l'ancien chevalier la prit. Mais qu'est-ce qui lui prenait ? Et pourquoi est-ce qu'il laissait le juge, ce sale pervers, poser sa main sur hanche. Et pourquoi est-ce que lui posait son bras gauche sur celui du Griffon ? Quel était cette posture ? Elle lui semblait vaguement familière. Et cette musique qui vibrait dans ses oreilles, il était sûr de l'avoir déjà entendu.

– M'accordes-tu cette danse, Albafica ?

Tous les souvenirs de l'année précédente affluèrent. Albafica sourit, de ce même sourire qui plaisait tant à Minos.

– Fais tourner le monde autour de moi, Minos.


Note de l'auteur : Merci d'avoir lu

La scène où ils dansent est bien évidemment la scène phare de cette histoire. Comme à chaque fois dans mes écrits, je modifie un peu la trame mais cette scène-là était prévue depuis le début. Je les imaginais donc danser sur la chanson « While your lips still red » de Nightwish. J'avoue que je ne suis pas complétement satisfaite du rendu final, car c'est justement à ce moment que toute l'alchimie entre eux se fait. J'espère qu'elle vous aura plu tout de même. Comme je cherche à m'améliorer, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, si vous vous imaginiez la scène ou pas.