Prologue

Disclamer : Les personnages de DW ne m'appartiennent pas, ils sont la propriété évidente et incontestable de la BBC.

Ship : Missy / 12e Doctor

Synopsis : Aveugle, perdu dans le noir, seul et effrayé, le Docteur finit par trouver refuge auprès du seul être dont il n'attendait plus rien en retour. Jamais, alors, il ne se serait douté de la suite des évènements…

Ce prologue s'inspire des épisodes 6 et 7 de la saison 10 donc il y a un risque évident de spoil. Je me suis également inspirée d'un OS du même thème que j'aime beaucoup « The Blind Doctor » de Feather in Book, qui reprend dans l'ensemble la même idée, mais qui reste fondamentalement différente puisque suivant mon interprétation.

Comme son nom l'indique, il s'agit d'un prologue, donc je compte faire inévitablement une suite ! Par contre, je ne sais pas encore combien de chapitres il devrait y avoir, ça se fera sur le tas, comme on dit ^^

Je voulais aussi dire un grand merci à ma beta Amelia-Queen-Black, qui m'a soutenue et rassurée dans mon écriture et surtout sans qui se texte serait bourré de fautes et certainement très désagréable à la lecture x)

Alors merci encore, vraiment ! ^^


Ses pas se font hésitants, lents, presque timides. Il tâtonne dans le noir et ne voit rien. Il ne verra plus jamais rien, d'ailleurs. Il le sait, et ce constat l'effraie. Le ronge de l'intérieur, le brise un peu plus qu'il ne l'est déjà. Parce qu'il se rend compte, une fois de plus, qu'il ne maîtrise rien, qu'il n'a jamais réellement rien maîtrisé. Toute sa vie, toutes ses réussites teintées parfois d'amères défaites, n'étaient rien de plus qu'ornées d'une chance insolente, terriblement impertinente et arrogante qui à chaque fois, le sauvait in extrémis. Aujourd'hui, cette chance venait définitivement de le quitter.

Alors qu'il réalise ce constat amer, ses jambes continuent de le porter péniblement. Malgré ses lunettes soniques, il butte sur un mur, trébuche sur un quelconque objet, oscille parfois, pour mieux se stabiliser ensuite. Il arrive tant bien que mal à discerner quelques obstacles, pourtant. Mais ce n'est pas suffisant, et malgré lui, il percute ceux dont il ne peut distinguer les contours.

Au bout d'un moment, d'un long, interminable moment, il la voit enfin. Du moins, il la perçoit, plus exactement. Il arrive à percevoir les formes, à sentir sa présence à elle, derrière le coffre.

Il se sent soulagé, presque libéré. Il s'étonne brièvement de l'apaisement qui l'étreint, sans toutefois s'en formaliser plus que nécessaire. Il en connaît la source, de toute façon. Ou au moins, il croit la connaître.

Ça n'a pas d'importance.

Et pourtant, lorsqu'enfin il arrive à destination, il ne peut empêcher ses mains de s'échouer violemment contre les plaques froides, glacées, de sa prison. Ses mouvements sont chaotiques, désespérés. L'étrange soulagement qui l'a étreint il y a quelques secondes à peine s'est définitivement envolé. Il se fait l'effet d'un enfant perdu, seul et abandonné dans le noir en pleine tempête.

A cette pensée, il se rappelle avoir toujours détesté les tempêtes.

Plus encore l'obscurité.

Oh oui, bien plus encore.

Car il se souvient qu'il hait l'obscurité, ses gestes se font d'autant plus désordonnés, d'autant plus effrayés. Parce qu'il a peur, bien sûr. Il a toujours eu peur, que ce soit de lui-même, de l'obscurité totale ou bien du noir absolu. Il a toujours eu peur. Il a toujours fui.

C'est pour cette raison qu'il se laisse choir pathétiquement contre les parois métalliques aux symboles gallifreyens du coffre. Parce qu'il sait, aujourd'hui, qu'il ne peut plus fuir. Paradoxalement, il sait aussi que ces parois, bien que froides, arrivent à le réchauffer bien plus efficacement que ne le ferait jamais Nardole, ou même Bill, dans une moindre mesure. Parce que plus que les parois en elles-mêmes, ce qu'elles renferment en leur sein ne peut que l'aider à aller mieux dans pareille situation. Ou alors l'enjoindre à se sentir bien plus mal qu'il ne l'est déjà.

Il ne sait pas vraiment. Ne veut pas chercher à savoir, ni encore moins à comprendre ce qu'il ressent.

L'espoir, l'insidieux, l'abominable espoir revient inlassablement le tourmenter.

Encore une fois.

Il se sentait déjà perdu. Revenir ici s'avère être encore pire.

Et puis, parce qu'il devine sa présence, qu'il arrive à la sentir près de lui, dos à lui, il ne peut s'empêcher de parler, d'avouer encore une fois ce qui lui pèse et d'enfin réussir à se délester de ce poids qui l'encombre douloureusement.

De nouveau, malgré la peur de la trahison, la dangerosité de la chose et la douloureuse certitude de se tromper, de faire une erreur de plus, une terrible et monumentale erreur. Il se confie.

- Ils ne doivent pas savoir que je suis aveugle, Missy… Personne ne doit savoir. Jamais.

Il y a, dans cette simple et unique phrase, une multitude de non-dits que naturellement, ils ne se disent pas. Par ailleurs, il ne lui dit pas non plus que ces « ils » se trouvent être ses ennemis, mais également ses alliés. Ni que par cette simple confession, il fait d'elle, une fois de plus, la seule et unique personne dans tout l'univers à jouir d'une telle confiance, aussi aveuglement absurde qu'il l'est aujourd'hui. Il ne lui dit pas, en outre, que par cette confiance, il la place non seulement au-dessus de tous ses nombreux ennemis, mais également au-dessus de tous ses plus précieux alliés.

Il ne lui dit pas pour la simple et bonne raison qu'elle le sait déjà.

Et parce qu'elle sait ce qu'il ne dit pas, qu'elle seule perçoit sa détresse comme jamais personne d'autre ne l'a perçue aussi bien, il continue, comme pour se prouver effrontément du contraire.

- Mes souvenirs sont plus horribles dans le noir.

Bien entendu, il ne lui apprend une fois de plus, rien qu'elle ne savait déjà. Ils en prennent conscience tous les deux en même temps. Ils se souviennent aussi, tous les deux en même temps, de ce qui les avait menés présentement à cette malheureuse et alarmante situation : la mise à mort définitive dont il l'avait préservée, au prix d'un enfermement de 1000 ans et d'une rédemption forcée.

Plus que tout, il se souvient lui-même d'être déjà venu plusieurs fois en ces lieux, à ses côtés plus particulièrement, depuis l'épisode de la station spatiale. Et ce à de nombreuses, de trop nombreuses reprises pour que ce ne soit réellement anodin. Et de lui avoir, à plusieurs reprises également, avoué sa cécité.

Elle n'avait jamais parlé. N'avait jamais demandé pourquoi il se confiait à elle. Ni demandé comment c'était arrivé. Elle n'avait pas non plus émis le souhait de le voir. Non, rien de tout cela. Missy s'était seulement contentée de l'écouter, silencieuse. Elle s'était même, durant un temps, arrêtée de jouer du piano.

Ça ne l'avait pas empêché de tout lui révéler quand même.

Alors il lui avait tout raconté, bien sûr. En commençant par leur arrivée dans la station spatiale, puis en lui parlant des combinaisons tueuses et du manque terrible d'oxygène. Il lui avait, enfin, confié ce qu'il avait fait. Son sacrifice pour sauver Bill.

Bien entendu, il avait terminé en lui affirmant ne pas regretter son acte.

Il lui avait tout raconté, sans jamais entrer dans le coffre, cependant.

Jamais, là aussi, elle ne lui avait répondu.

Ce silence ne l'avait pourtant pas découragé, et naturellement, il était revenu, encore et encore.

Parce qu'il savait, au plus profond de lui-même, que c'était ce dont il avait besoin. Véritablement besoin. D'une oreille à l'écoute, en somme. Une qui ne le jugera pas, qui ne le blâmera pas pour ses folles actions.

Mais plus que tout, il savait qu'il avait besoin d'un semblable. Quelqu'un qui soit comme lui, qui puisse le comprendre dans son ensemble, aussi bien mentalement que psychiquement. D'une personne qui le connaisse aussi, qui ait grandi avec lui, qui lui soit familière et rassurante. Une qui lui ressemble, tout simplement. Que ce soit par l'espèce ou même par la personnalité. Qui d'autre que son ami d'enfance pourrait correspondre aussi bien à ces critères ?

Sans oublier qu'il avait été seul pendant si longtemps, éloigné de toute son espèce, qu'il ne se souvenait presque plus de la sensation que cela faisait, d'être entouré des siens.

Seule Missy était encore vivante, avec lui. Il n'y avait que sur elle qu'il pouvait compter au moins un peu, et sur qui il pouvait se reposer suffisamment longtemps sans risquer de la briser, comme il craignait de le faire s'il s'appuyait trop longuement sur un de ses compagnons humains.

Il était même prêt à faire l'impasse sur ses actions passées, car, pour la première fois depuis le début de leur inimitié, jamais encore le Maître n'avait émis le souhait de changer. D'enfin faire le « bien », comme Missy l'avait exprimée. Alors certes, elle l'avait fait sous la contrainte et sûrement aussi par peur de mourir, il ne devait également pas trop espérer d'elle, au risque, encore, d'en être une fois de plus horriblement déçu. Mais il ne pouvait toutefois pas s'en empêcher. Il voulait que ce soit vrai.

Oh oui, il le voulait si désespérément

Missy représentait à sa façon, son repère. Un roc solide qui l'empêchait de sombrer définitivement dans la folie. Le fait qu'elle ait elle-même sombré il fut un temps l'enjoignait à ne pas se perdre à son tour. Sans oublier qu'inconsciemment, il la considérait comme une variable immuable dans sa vie. Même si elle mourait encore, et combien même sa mort lui serait pénible, il savait qu'elle reviendrait toujours à ses côtés, que ce soit avec ou contre lui.

Et c'est ce qu'il était venu chercher beaucoup trop de fois, en venant ici, après tout. Ce qu'il est venu chercher encore aujourd'hui.

Un repère, un roc solide sur lequel se raccrocher.

Cependant, ce fut peut-être ce silence, cet insupportable et odieux silence qui le décida enfin.

Car le Maître, Missy à présent, n'était d'ordinaire jamais silencieuse, le docteur se décida enfin à franchir la seule et unique ligne qu'il s'était lui-même juré de ne jamais franchir depuis le début de sa cécité.

Il allait entrer.

Pour cela, il se relève difficilement, peine à se stabiliser. Il tâtonne, se débat presque dans le noir de sa vision pour trouver les verrous. Il hésite, bien sûr. Cogite de plus en plus, incertain du bien-fondé de son raisonnement.

Il est perdu, terrorisé, même s'il n'en montre rien de l'extérieur. Cependant, cela ne pardonne en rien l'idiotie de son acte futur. Car au fond de lui-même, il sait qu'il s'agit là d'une très mauvaise idée. Peut-être bien de la pire idée qu'il n'ait eue depuis longtemps.

- Ecoutez, si jamais le cas se présentait, et si vous étiez tout ce qu'il me reste… Si j'avais besoin de votre aide, vous avez bien dit que j'étais votre ami, n'est-ce pas ?

Aucune réponse, pas même un signe qui lui montre qu'elle l'a écouté.

Le Docteur soupire.

Il se sait vulnérable. Faible et émotionnellement atteint. Il sait également qu'elle aussi le sait. Il devine qu'elle n'hésitera pas à se servir de sa faiblesse contre lui. Qu'elle pourrait, une fois les portes de son coffre ouvertes, aisément le maîtriser et même, si l'envie lui prenait, définitivement l'abattre. Personne alors ne pourrait jamais plus se mettre en travers de son chemin et elle serait définitivement libre de s'échapper.

Tout ça, il le sait. Bien sûr, qu'il le sait ! Il n'est pas suffisamment idiot pour oublier à qui il a affaire !

Mais pourtant, il se sait suffisamment idiot pour malgré tout garder espoir. Pour, malgré tout lui faire bêtement et naïvement confiance.

Et il se hait pour cela.

Il se hait parce que, même après tout ce temps passé, après toutes ses trahisons plus douloureuses les unes que les autres, après tous ces instants ratés, tous ces meurtres commis, il continue, encore, à lui témoigner une si grande importance dans sa vie, à faire d'elle la seule personne de tout l'univers à connaître volontairement la moindre ses faiblesses et à la laisser, inévitablement, en jouer.

Cependant, il sait aussi que si elle trahit encore une fois sa confiance, alors qu'il se trouve dans un état si lamentable, si faible… Il ne s'en remettra pas.

Pas cette fois.

Jamais.

Saisi par ce constat, il se stoppe complètement, laisse ses gestes en suspens. Derrière les portes, il entend les froissements de sa robe, elle aussi s'est relevée. Elle s'éloigne, peut-être. Comme si elle avait compris ce qu'il s'apprêtait à faire.

Il ne sait pas, cependant si elle en est surprise ou si au contraire, elle s'y attendait. Leur lien psychique, bien que toujours présent, s'en est cependant grandement atténué au fil des siècles, comparé à ce à quoi il avait, jadis, ressemblé. Bien qu'ils puissent encore percevoir la présence de l'autre, sentir son odeur à des kilomètres à la ronde et se contacter télépathiquement, il leur fallait malheureusement l'autorisation des deux parties ainsi qu'une symbiose toute particulière pour parvenir à ressentir les émotions de l'autre. Or, cela faisait des siècles maintenant que Missy, mais surtout que le Maître avant elle, lui refusait catégoriquement l'accès à cette partie de leur lien.

Seulement, aujourd'hui, à ce moment précis, le Docteur n'avait jamais autant regretté la perte de ce lien, ni ne l'avait aussi ardemment convoité.

C'est pourquoi il ne peut s'empêcher, le front posé si désespérément contre la paroi du coffre en un abandon si évident, bercé par la mélodie déchirante de ses cœurs en pleurs murmurant leur complainte, de retenir les mots de sortir enfin librement de la barrière serrée de ses lèvres.

- Il va se passer quelque chose Missy…

Ça, il le sentait jusque dans ses tripes, la menace constante des Moines pesait sur lui comme l'épée de Damoclès.

- Mais je suis aveugle ! Comment puis-je les sauver, alors que je suis perdu dans le noir ?

Toujours aucune réponse. Seul le silence lui fait écho, encore et toujours l'insupportable silence.

Or, cette question, cette horrible et inquiétante question, il ne cesse de se la poser depuis le début de sa cécité. Et ne pas avoir de réponse l'inquiète et l'épuise moralement. Pourtant, il ne se sent étrangement pas rejeté par ce manque de communication. Au contraire même. Cela ne fait que l'enjoindre davantage à ouvrir le coffre.

Il le fait.

Après ce qui avait semblé être une éternité, le docteur défait enfin le dernier verrou. Et ce geste, d'apparence si anodin, lui semble si instinctif, si évident, qu'il s'oblige à ne plus penser à la dangerosité de l'acte.

Au fond de lui, il se fait la réflexion que si Nardole avait été présent, nul doute qu'il s'y serait vivement opposé.

Il ne sait toujours pas s'il aurait eu raison ou tort de le faire.

A la seconde ou les portes du coffre se referment derrière lui, le Docteur n'est plus si sûr de l'ingéniosité de son impulsion du moment. Il sait que c'était une idée absurde. Terriblement imprudente et dangereuse. Il n'avait juste pas réalisé son ampleur.

Et à présent, il est lui-même prisonnier.

Seul.

A la merci de l'être le plus dangereux de l'univers.

Encore.

Cependant, c'est la première fois qu'il se retrouve aveugle et complètement démuni en sa présence.

Et en le parfait idiot qu'il semble être, il n'a même pas préparé de plan de secours.

Sans crier gare, un son clair, cristallin, se fait entendre.

Il sursaute. Il ne s'y attendait pas, à ce son.

C'est un gloussement amusé qui résonne dans la pièce.

Il est agréable ce gloussement. Il a un côté enfantin et malicieux, aussi.

Mais il est bien entendu dangereux, car il est imprévisible, déroutant. Il ne sait pas ce qu'il lui réserve, ce gloussement. Il est également attirant pour les mêmes raisons.

Missy est là. Bien sûr, qu'elle est la ! Où peut-elle bien être d'autre, si ce n'est pas ici ? Nulle part, bien entendu.

Et donc, Missy est là, seule avec lui, et elle semble s'amuser. Elle a suivi ses pensées, aussi. Sûrement. Certainement.

- Tu l'as vraiment fait.

Elle est ravie, il peut le sentir au son de sa voix, elle semble curieuse aussi, perplexe peut-être, elle ne comprend sûrement pas pourquoi il a pris un tel risque. Lui non plus ne comprend pas, alors elle continue.

- Tu es vraiment entré ! Je ne pensais pas que tu le ferais vraiment.

Après tout, tu ne l'as plus fait depuis ce jour-là… C'est une phrase qu'elle ne prononce pas, bien sûr, mais ils l'entendent tous les deux.

Il ne dit rien. Ne sait pas quoi dire. Il a l'impression d'être redevenu cet adolescent bégayant qu'il fut autrefois, il y a bien longtemps. Il se souvient immédiatement que la première personne à avoir réussi à le faire bégayer se trouve présentement face à lui.

Il ne peut pas la voir, évidemment. C'est à peine s'il réussit à percevoir sa forme à travers ses lunettes soniques. Tout ce qu'il sait, cependant, c'est qu'il ressent sa présence plus fortement encore qu'il ne le pouvait à travers les portes. Et rien que ce fait l'apaise inexorablement.

Il s'en effraie aussi, un peu. Il ne sait toujours pas quelle sera sa réaction. Alors il se méfie. Parce que malgré tout, il n'oublie toujours pas à qui il a affaire. Il n'oublie pas tous les coups bas, toutes les humiliations, toutes les trahisons… Toutes les souffrances, aussi.

Mais il n'oublie pas non plus tous les baisers échangés, tous les bons moments partagés, toutes les promesses tenues, et celles, brisées, malheureusement plus nombreuses. Il n'oublie pas tous ces mensonges, ni tous ces jours passés à courir dans les champs d'herbes rouges. Et il n'oublie certainement pas toutes les peines, les tristesses et les douleurs causées, mais aussi et surtout toutes les joies, tous les moments d'allégresse et toutes les ivresses de leurs moments passionnés, auxquels ils s'étaient adonnés durant si longtemps, et à une époque plus longuement que d'autres. Il se rappelle aussi, plus que tout, de l'amour, de l'affection et de l'amitié qu'ils avaient partagés enfants, qu'ils partageaient encore aujourd'hui, quelque part, sous tous ces morceaux brisés et grossièrement recollés.

- Docteur ?

Il ne dit rien. Trop effrayé pour réussir à le cacher correctement s'il parlait maintenant. Il se sait bien trop faible aussi, la devine bien trop instable également, pour que tout puisse se passer comme il le voudrait vraiment.

Il se fait la réflexion vaguement puérile que cette fois-ci, c'est à son tour à lui de se taire. Et que c'est à son tour à elle, de parler dans le vide, et d'attendre désespérément une réponse qui ne viendrait pas. Il ne se savait pas aussi immature dans cette régénération-ci pour s'en jouer allègrement.

Elle hausse des épaules, indifférente à sa puérilité à lui. Il ne la voit pas, mais il l'imagine parfaitement le faire. Et ce geste, ce simple geste qu'il la devine faire lui rappelle si profondément Koschei qu'il en devient presque reconnaissant de ne plus voir. Il ne sait pas, sinon, quelle aurait été sa réaction s'il avait pu.

Le son des frottements de sa robe se fait entendre. Elle se déplace, s'approche de plus en plus près. Il peut la sentir. Il se force à rester en place. S'oblige à ne pas reculer. Il doit, pour ce faire, utiliser presque toute sa force mentale pour y arriver et pour, à la fois, ne rien laisser paraître. Lorsqu'elle s'arrête enfin, il sait qu'elle ne se trouve qu'à un peu moins d'un mètre de lui.

- Thêta ?

Ce n'est qu'un murmure, une voix suave, amusée.

Terriblement entêtante, cette voix.

Si dangereusement attirante, également.

Ce n'est qu'une voix. Et pourtant il ne s'est jamais senti aussi perdu qu'en cet instant, car ce que cette voix prononce d'un accent si naturel, si sincèrement spontané, c'est un nom oublié.

Son nom oublié.

Le nom qu'il portait à l'Académie. Le premier nom sous lequel elle l'a connu, bien entendu, mais également le premier nom avec lequel il s'est senti inévitablement aimé, presque choyé.

C'était donc un nom oublié, révolu.

Un nom qu'il n'a plus entendu depuis des siècles, également.

Un nom qui faisait terriblement mal, aussi, car dernier vestige d'une vie passée, mais qui, dans cette bouche entre toutes, pouvait sonner si libérateur tout en lui paraissant si suffoquant en même temps.

C'est un nom. Et ça, c'est un test. Bien sûr que c'en est un. Pour quelle raison, sinon, l'aurait-elle appelé ainsi, si ce n'est pour l'éprouver davantage. Elle s'amuse de son trouble, se gausse de ses réactions. Il ne la laisse pas continuer.

Ne veut surtout pas la laisser gagner.

Sous aucun prétexte.

Alors il réplique, lui aussi, lui rétorque à son tour son nom oublié à elle. Presque comme une évidence, parce que, quelque part, ils le savent tous les deux, c'en est une.

- Koschei.

Sa voix à lui, pourtant, résonne comme une supplique hésitante.

Et il se déteste une fois de plus, pour cela.

Il se hait plus profondément encore parce que, malgré tout, il n'a pu contenir l'espoir retenu de vibrer dans ce simple mot.

Et il sait qu'elle l'a entendu elle aussi, cet espoir.

Cependant, ce qu'il ne sait pas, une fois de plus, c'est quelle a été sa réaction. Il ne sait pas si elle a été surprise, émue, voir bouleversée par ce nom oublié, tout comme lui-même l'a été, ou si au contraire, elle est en rage, empreinte de cette folie, de cette rancœur si souvent éprouvée.

Il ne sait pas, et la perte de sa vue, de leur lien, se fait d'autant plus vive.

Un long silence résonne entre eux, avant que Missy ne le brise une nouvelle fois.

- Donnez-moi votre main.

Le ton est neutre, ni amusé, ni colérique. La demande, cependant, est terriblement incongrue.

Elle a parlé d'un ton plat, banal, anodin. Il n'est empreint d'aucune émotion susceptible de l'aiguiller sur son état d'esprit, ce ton. Quoiqu'il lui semble avoir discerné quelque part entre la morosité de la voix et la platitude du ton, une certaine fatigue, une lassitude à peine voilée.

- Je suis aveugle, Missy.

C'est un rappel, pour tous les deux. Un douloureux rappel, cependant.

- Votre main, Docteur.

L'ordre est à peine caché, si horriblement implacable, qu'il en devient, quelque part, presque insensible.

D'autant plus qu'il le trouve inattendu et contradictoire avec ses répliques précédentes, ce ton. Cependant, le Docteur ne s'en alarme pas le moins du monde. Si Koschei avait plus de maîtrise, le Maître, lui, avait toujours eu une tendance théâtrale faisant écho à la sienne, l'amenant à constamment changer l'humeur de son personnage du moment. Il était donc normal de voir Missy passer d'une émotion à une autre.

C'est étrangement cette imprévisibilité qui la rendait si prévisible, à l'époque où leur rôle se contentait simplement de s'opposer l'un à l'autre, et où il n'avait qu'à remettre son vieil ami aux mains de ce bon vieux Brigadier Lethbridge-Stewart, avant qu'il ne s'échappe et que tout recommence à nouveau, comme une machine bien huilée.

Or aujourd'hui, il ne sait pas si c'est la fatigue, l'absence d'amusement enfantin, la neutralité déroutante de la voix, ou encore l'ordre implacable. Mais il s'exécute tout de même. La méfiance est toujours là bien sûr, l'hésitation se fait sentir, bien entendu. Mais au fond de lui, le Docteur sait qu'elle ne lui fera rien d'outrageant. Qu'elle ne s'amusera pas, au moins cette fois-ci, à ses dépens et surtout, au moins pour un instant, qu'elle n'utilisera pas sa faiblesse contre lui. Du moins, pas immédiatement.

Car s'il a bien appris une chose au cours de toutes ces années de conflit, de haine à peine voilée, et d'animosité mutuelle, c'est bien à reconnaître, même les yeux fermés, quand le Maître avait l'intention de lui jouer un mauvais tour, ou non.

Toutefois, ce n'est présentement pas le cas. Missy, Koschei, était pour une fois sérieuse. Elle ne jouait pas, elle ne jouait plus. Ou du moins, c'est l'impression qu'elle lui donnait. Il se dit, peut-être, que si elle ne jouait plus, c'est parce que, quelque part, elle avait ressenti que lui-même ne jouait plus. Qu'il était sérieux, lui aussi. Et qu'il avait besoin d'elle. Il s'interdit immédiatement d'espérer plus.

C'est pour toutes ces raisons qu'il s'exécute sans plus tarder. Il brasse l'air, incertain, à la recherche d'une présence, d'une chaleur qu'il perçoit sans néanmoins réussir à l'atteindre complètement.

Ce n'est qu'au bout de quelques secondes à peine qu'il la ressent enfin, cette chaleur.

Des doigts fins, qu'il sait agiles et gracieux, presque délicats, s'enroulent tendrement aux siens, plus épais, plus rugueux. Elle ne semble pas s'en préoccuper, cependant, et le tire habilement à sa suite. Doucement, de cette douceur oubliée, de cette tendresse étrangère, elle le mène au fond de la pièce.

Elle le fait s'asseoir sur le lit, près du piano. Et sa manière de faire, sa façon de le guider est empreinte d'une bienveillance maternelle qu'il ne lui connaissait pas. Qu'il ne lui a jamais connue, car propre à cette régénération-ci, propre à Missy, d'entre tous.

Sa main ne quitte toujours pas la sienne. Réconfortante, chaleureuse. Bienfaitrice.

Alors il se laisse faire, bien sûr. Ne sait pas quoi faire d'autre, de toute façon. Il se laisse manipuler, attendant la suite. Il se noie sous la douceur de l'étreinte. Se prend, un instant, à espérer ne jamais s'en séparer.

Toujours de cette étrange douceur, Missy glisse délicatement ses doigts contre ses tempes. Elle s'est assise à ses côtés, et il la sent proche. Trop proche, peut-être pour son propre bien.

La caresse est exquise. Rassurante. Elle l'étourdit un instant. Il sent la connexion, plus proche qu'elle ne l'a jamais été ces derniers siècles. Leur lien psychique vibre, il ronronne presque, prêt à les synchroniser enfin. Toutefois, même s'il sent leur lien s'ériger à nouveau, il n'est pas pour autant complètement rétabli. Pas encore.

Perdu sous les sensations, le Docteur comprend bien trop tard ce que sa compagne s'apprête à faire. C'est pourquoi il ne réagit pas tout de suite lorsqu'elle s'empare, presque victorieuse, de ses lunettes soniques. Aussitôt, ses yeux, bien qu'aveugles se referment. Il se sent vulnérable. Mis à nu.

Il déteste cette sensation. La méprise presque autant que l'obscurité elle-même.

Missy le sait. Et de toute évidence, elle s'en moque.

C'est une chose de lui avouer sa cécité. C'en est une autre encore de la lui montrer ainsi.

Il veut fuir.

Elle le sait aussi.

Alors il esquisse pour la première fois depuis qu'il est entré un mouvement de recul. Elle le retient. Bien entendu. Elle ne l'aurait pas laissé fuir sans rien faire. Ils se connaissent malheureusement beaucoup trop bien pour qu'elle le laisse faire. Il le sait, pourtant. Elle le sait, encore une fois, aussi bien que lui.

Immédiatement, il sent la colère, l'humiliation, la peur monter de plus en plus. Il s'apprête à les laisser sortir, s'apprête à lâcher les vannes. Car lui aussi est fatigué, lui aussi en a assez. Et que, plus que tout, il ne supporte plus l'humiliation, la honte. Il ne veut pas avoir à supporter ses moqueries.

Encore une fois, elle l'empêche de s'extérioriser. Elle lui coupe l'herbe sous le pied, comme elle sait si bien le faire. Comme elle a toujours su bien le faire.

- Ne fuyez pas. Je vous l'interdis.

Il se stoppe, elle continue.

- Regardez-moi.

Cette fois-ci, pourtant, il ne s'exécute pas. Elle lui en demande trop. Il ne s'en sent pas capable. Et puis, surtout, surtout il ne peut pas. Il ne peut plus.

- J'ai dit : Regardez-moi, Docteur !

Son ton est mordant, impérieux. Il lui rappelle Saxon, ce ton, il lui rappelle ses autres incarnations, aussi.

Malgré lui, il se laisse faire. Missy a repris sa position initiale. Elle a replongé ses doigts sur ses tempes, et l'enjoint fermement à la regarder. Du moins, elle a placé stratégiquement sa tête face à ce qu'il devine être la sienne.

- Ne me faites pas répéter, vieil homme. Ou je vais sérieusement perdre patience.

Alors il ouvre les yeux. Parce qu'il ne peut faire que ça, évidemment. Car il sait que c'est une très, très mauvaise idée aussi, de la faire perdre patience, elle, d'entre tous ses ennemis. Surtout lorsqu'il se trouve dans une position aussi peu avantageuse.

Il le savait, bien sûr, qu'elle était encore beaucoup trop instable. Qu'il n'aurait jamais dû venir se jeter ainsi, seul, dans la gueule du loup. Mais comme d'habitude, il n'en avait fait qu'à sa tête.

Encore.

Cependant, il n'a plus le choix.

Alors il les ouvre, ses yeux affreusement blancs, de cette opacité vitreuse commune à tous les non-voyants, et les plonge inconsciemment dans ceux, saphirs, de sa vis-à-vis.

Et, comme si de rien n'était, Missy reprend son massage, aussi délicate et sensuelle qu'au commencement. Il se sent, à nouveau, immédiatement apaisé par son toucher.

- Pourquoi ?

Sa voix est douce, anormalement calme.

Il n'est pas dupe. Il sait qu'elle bout intérieurement de colère. Il ne sait, en revanche, pas vraiment pourquoi.

Toutefois, il ne lui faut pas longtemps pour comprendre de quoi elle parle.

- C'est une longue histoire.

Il élude la question. C'est une fuite, encore. Ils le savent tous les deux. Mais elle non plus n'est pas dupe.

- J'ai tout mon temps.

Il soupire. Il sait que ça ne va pas lui plaire.

Elle esquisse un sourire. Ils savent tous les deux qu'elle a gagné.

- Parce qu'elle est mon amie.

A l'entente de ces mots, il la sent inévitablement se crisper.

Il savait que ça ne lui plairait pas, pourtant.

- Ils finiront par te tuer, ces fameux « amis » que tu aimes tant. Tu le sais, n'est-ce pas ?

- Je ne te demande pas de comprendre, Missy, du moins, pas encore. Juste…

Il s'interrompt, cherche un instant ses mots puis reprend, incertain :

- Juste de l'accepter.

Elle ne répond pas immédiatement. A la place, elle se contente une nouvelle fois d'hausser les épaules, méprisante.

- Ils ne vivront jamais aussi longtemps que nous.

- Je sais.

- Ils ne pourront jamais te comprendre parfaitement. Saisir entièrement ton intelligence.

- Je sais.

- …Aucun d'eux ne serait capable d'accepter tous tes visages, d'assumer toutes les vies que tu as eues, de réaliser toutes les connaissances que tu as emmagasinées.

Elle s'interrompt elle aussi, patiente un instant avant d'asséner d'une voix froide, glaciale et pleine d'un reproche que le Docteur n'arrive pas à comprendre :

- Ils ne peuvent pas, parce qu'ils ne sont pas comme nous.

-

Malgré le silence du Docteur, Missy reprend, le ton toujours mordant.

- Ce ne sont que des humains, Docteur.

Et puis, pour une raison qu'il ne s'explique pas, sa voix s'adoucit soudainement, jusqu'à prendre un ton presque tendre.

- Ils ne seront jamais capables de supporter toutes ces vies que tu as prises et tous ses mensonges que tu as prononcés.

- …Ce n'est pas important…

Malgré les mots qu'il prononce, c'est le coup de grâce, qu'elle lui assène une fois de plus sans ciller. Les mots qu'elle profère, même si atténués par un ton affable, sont remplis de venin, ils sont faits pour faire mal, pour faire réagir. Ils se heurtent de plein fouet contre le Docteur, l'écrasant de leur poids étouffant. Il la savait en colère, ses paroles acerbes ne sont qu'un pâle reflet de sa réelle amertume.

Et puis elle reprend, le ton tout aussi doux, toujours de cette tendresse anormale. Son humeur semble s'être un peu améliorée, aussi. Sa folie ne s'est, elle, pas atténuée pour autant.

- A t'acharner autant, tu te condamnes à une vie de martyr.

- Je m'y suis préparé.

La Dame du temps soupire, s'avoue presque vaincue.

- Tu n'es qu'un idiot.

- Bien sûr.

Le Docteur acquiesce aussitôt.

Missy ne parle plus. Elle n'en voit plus l'intérêt, tout a déjà été dit. A quoi bon continuer ?

Sans interrompre ses caresses, la Dame du temps s'approche plus encore de son ami, jusqu'à coller leurs fronts ensemble. Comme elle l'avait fait le jour de son anniversaire, celui de leurs retrouvailles tant attendues, elle l'embrasse, d'une manière plus douce que ce jour-là cependant. Il n'y a plus besoin de spectacle, lorsqu'il n'y a plus de public. Alors elle prend son temps, savoure ce rare moment. Lentement, elle lui picore la joue droite, le front, le menton, le nez, la joue gauche, puis la droite, encore. Ses baisers sont espiègles, malicieux. Séducteurs. Ça ne l'empêche pas pour autant de le griffer légèrement à chaque contact exécuté.

Comme ce jour-là, le Docteur se laisse faire, avec cette fois ci, connaissant l'identité de son assaillante, plus de volonté à l'ouvrage. Il est plus à l'aise, aussi, même si toujours crispé. Il participe un peu, lui rend un baiser ou deux, mais il ne se laisse pas complètement aller. Il attend. Cherche à comprendre où elle veut en venir. Se méfie. Encore et toujours.

Missy l'embrasse à nouveau, à pleine bouche cette fois-ci. Elle assaille sa bouche comme l'aurait fait un colon en territoire conquis. Elle ne le laisse pas respirer et encore moins réfléchir. Encore quelques secondes de plus et il ne sera plus capable de penser pour de bon.

C'est de cette façon qu'elle parvient à endormir un instant sa vigilance.

Il lui a suffi d'un instant seulement, pour pouvoir enfin exécuter son plan.

Plongé dans le baiser, le Docteur ne sent pas immédiatement la douce chaleur qui se répand lentement sous son crâne à mesure que les secondes passent. Il ne s'en aperçoit que lorsque le picotement qui lui picore les paupières s'intensifie de manière désagréable. Cependant, lorsqu'il s'en rend compte, il est déjà trop tard. Ça ne l'empêche pas pour autant d'essayer de s'éloigner de sa prise, en vain.

- Non, Missy ! Arrêtez ça, vous ne pouvez pas… !

Pour le faire taire, elle lui mord violemment les lèvres, si bien qu'après quelques secondes, il sent un mince filet de sang s'écouler le long de son menton.

Le Docteur a à peine le temps de songer à une nouvelle échappatoire que déjà une brûlure familière et extrêmement douloureuse sous ses paupières et une, un peu plus supportable, sur sa plaie meurtrie l'empêchent de parler. Missy a stoppé son baiser mais n'a pas éloigné ses lèvres de celles de son ami pour autant. Ses doigts, toujours collés aux tempes de l'aveugle brillent d'une chaude et ardente lumière régénératrice.

Déjà, le Docteur sent que quelque chose a changé. Il n'ose cependant pas ouvrir les yeux, par peur sans doute que tout ne soit que mensonges, qu'illusions. Par peur de l'espoir, aussi.

- Maintenant, regardez-moi.

Encore une fois, la voix douce et suave de Missy brise le silence dans lequel ils s'étaient enfermés. Le Docteur y décèle également une touche de satisfaction dans cette voix, comme après un devoir fièrement accompli.

Néanmoins il s'exécute cette fois-ci presque immédiatement. La tentation de voir son visage, de comprendre pourquoi elle a fait ça pour lui s'avère trop forte.

La lumière lui vrille les paupières, l'éblouit à lui en faire mal. Il sait que c'est un bon signe mais il n'est pas moins insensible à l'inconfort. Lentement, les formes et les couleurs, d'abord floues, s'ajustent peu à peu à sa vision.

La première chose qu'il distingue est le visage de Missy à quelques centimètres du sien. Elle s'est reculée pour mieux qu'il la voie, pour mieux le regarder lui, aussi. Son visage espiègle est légèrement moqueur, mais il peut lire la satisfaction dans ses yeux. Elle respire la fierté.

En temps normal, il s'en serait agacé de cette fierté ridicule. Mais pas aujourd'hui. Non, aujourd'hui, en cet instant précis, il ressent de l'incompréhension, de la surprise, de la reconnaissance et de la colère mêlées à de la culpabilité surtout. Une colère coupable adressée contre lui-même. Mais pas de l'agacement. L'agacement n'a pas sa place dans ce méli-mélo de sentiments contradictoires.

- …Pourquoi ?

Elle rit, satisfaite de son trouble. Ses yeux pétillent. Elle s'amuse terriblement.

A la voir ainsi, il doute de sa sincérité à l'avoir aidé.

Elle semble follement s'amuser de la situation. Le Docteur n'est pas sûr de savoir si elle est consciente de son action. Pourtant, c'est quelque chose qu'elle ne peut pas ignorer.

- Tu poses trop de questions, Docteur.

Comme pour prouver ses dires, elle fait un geste las de la main faussement hautain.

- Un simple « merci » me suffit, tu sais ?

- Tu risques d'en payer le prix plus tard, par ma faute

Pour toute réponse, Missy émet un claquement de langue sec, clairement agacée.

- Qu'est-ce que tu peux être ennuyant, quand tu t'y mets !

Ils ont, cette fois-ci, délibérément délaissé le vouvoiement. Ils ne peuvent définitivement pas l'utiliser dans un moment aussi important, aussi intime que celui-là.

Malgré le regard d'avertissement qu'elle lui lance, le Docteur ne la remercie pas. Il n'a pas de mots assez forts pour le faire. A la place, ses yeux brillent de gratitude et d'affection refoulée.

Il n'a plus besoin de parler.

Malgré tout, il ne peut se résoudre à ne rien faire. Alors à son tour, pour la première fois depuis des années maintenant, c'est lui qui initie le contact. C'est lui qui s'empare des lèvres de son amie en un baiser vibrant de reconnaissance. Missy lui répond avec le même empressement, avec la même envie.

Leur lien résonne en eux. Les pousse à approfondir le contact. Les pousse à lâcher prise.

C'est ce qu'ils font.

Ils lâchent prise tous les deux en même temps. Ils s'abandonnent dans leurs étreintes respectives, comme ils ne s'étaient plus autorisés à le faire depuis des siècles.

Les sensations sont exquises, merveilleuses. Elles portent en elles un goût d'extase oublié, d'un renouveau nostalgique. Ils réapprennent à s'apprivoiser. Explorent mutuellement ces nouveaux corps qu'aucun d'eux n'avait encore connus dans de telles circonstances.

L'acte qu'ils commettent n'est plus seulement sexuel, comme il leur arrivait de l'être lorsqu'ils s'étreignaient autrefois en pleine joute, verbale ou physique. Non, il est plus que ça. Beaucoup plus. Il est psychique, complet et entier. Il fait également écho à leur première fois, aussi, lorsqu'ils n'étaient encore que des adolescents inconscients de la cruauté du monde extérieur. Inconscients de la cruauté dont ils feraient eux-mêmes preuve à l'avenir.

Mais, plus que tout, l'acte en lui-même n'est au final, qu'un moyen mutuel qu'ils ont convenu d'utiliser pour recréer leur lien, jusqu'alors ébréché. Le contact télépathique qu'ils établissent alors n'en devient que plus vrai, que plus beau après tous ces siècles de solitude et de haine partagée.

Plus que tout, ils prennent conscience tous les deux en même temps que jamais un être d'une autre espèce que la leur ne pourrait les transcender autant, lors d'un tel acte d'abandon. L'aspect télépathique et psychique de la chose n'en est que meilleur. Mais il est aussi et malheureusement, beaucoup trop rare à trouver chez un autre spécimen.

Après leur étreinte, ils s'effondrent tous les deux, épuisés. Néanmoins, aucun d'eux ne fait mine de s'endormir. En un regard, ils réalisent que leur bulle d'intimité est terminée. Le Docteur réalise en même temps qu'il doit partir, qu'il doit s'occuper des Moines, qu'il doit assumer ses responsabilités qu'il s'est, en réalité, lui-même attribué. Mais surtout, il réalise que malgré tout, malgré leur étreinte et malgré le retour de leurs liens, rien n'a véritablement changé.

A cette pensée, il sent ses cœurs se serrer dans sa poitrine.

C'était une erreur.

Jamais ils n'auraient dû faire ça. Jamais ils n'auraient dû recommencer ce qu'ils s'étaient pourtant juré tous les deux d'arrêter, il y a des siècles de cela.

Parce que maintenant, ce sera encore plus dur de résister.

Plus que tout, ce sera plus dur de la garder prisonnière, comme ce sera encore plus dur de s'empêcher d'espérer, de s'empêcher de lui faire confiance.

Et de s'empêcher de sombrer lorsqu'elle le trahira encore.

Parce que c'est ce que le Maître fait toujours, bien sûr, c'est ce qu'il a toujours fait.

Le trahir.

Comme lui-même l'a toujours fait…

Même s'il veut malgré tout garder espoir, il ne peut retenir la petite voix dans sa tête de lui murmurer sournoisement « et si… ». « et si elle te trahissait encore, et si c'était un piège. Encore. »

Alors le Docteur s'éloigne. Ne veut surtout plus avoir à ressentir sa présence à elle.

Parce que ça fait trop mal.

Il ramasse péniblement ses vêtements. Evite à tout prix son regard, aussi.

- C'était une erreur.

C'est un piètre murmure qui s'échappe alors de ses lèvres serrées.

Il n'aurait jamais dû entrer.

Même s'il est éternellement reconnaissant de ce qu'elle a fait pour lui. Il se répète encore et encore cette phrase en lui-même.

Il n'aurait jamais dû entrer !

Durant le temps qu'il a pris pour se rhabiller, Missy n'a rien dit.

Elle ne dit toujours rien. Elle le regarde seulement.

Le regard qu'elle pose sur son ami d'enfance est affreusement vide, neutre. Il n'est ni réellement peiné, ni vraiment en colère, ce regard. Il est juste vide. Bien entendu, comme s'il était encore aveugle, le Docteur ne le voit pas, ce regard.

Missy ne dit rien, encore, lorsque le Docteur se retourne brièvement vers elle et lui assène un « désolé » à peine audible, sans jamais, là non plus, la regarder droit dans les yeux.

Néanmoins, lorsque le Docteur ouvre les portes du coffre et qu'il s'apprête enfin à en sortir, à la fuir définitivement, la voix froide, terriblement fade et sans vie de Missy se fait entendre.

- Maintenant que vous n'êtes plus perdu dans le noir, vous pouvez les sauver, vos animaux de compagnie. Alors faites-moi plaisir, s'il vous plaît.

Le Docteur se fige, il attend, incertain de la suite.

- Soyez un bon Docteur, d'accord ?

La réplique, cette-fois-ci, est terriblement cassante, amère. Le conseil déguisé n'en est définitivement pas un. Il est ironique, blessé aussi. On peut sentir la bile acide de la trahison faire vibrer chacun de ces mots. Mais aussi et surtout, c'est la première fois qu'il entend, dans cette bouche-ci, son nom être craché aussi détestablement. Exactement comme le serait une insulte particulièrement abjecte.

Instinctivement, ledit Docteur jette un œil en arrière, blessé malgré lui.

Missy est là, reposant dans ses draps trop grands pour elle. Elle est nue, encore. Son regard, contrairement à ses paroles, est terriblement neutre. Contrairement à lui, elle le regarde droit dans les yeux, sans ciller une seule fois.

Oui, définitivement, c'était une erreur de rentrer dans ce coffre.

Alors le docteur s'en va, laissant les portes se refermer définitivement derrière lui.

A suivre….