Bonjour chers lecteurs,
Merci pour vos retours, que ce soit sur la vidéo ou sur le chapitre précédent. Je ne sais pas si vous vous rendez compte mais la publication de l'affaire 10 a commencé début juin. Et elle n'est toujours pas fini XD Oui, parce que le chapitre du jour n'est pas le dernier x)
D'ailleurs, c'est la première fois que je nomme un chapitre en utilisant « partie 1 ». Ne vous inquiétez pas, j'éviterais autant que possible d'avoir recours à ce genre de titre. Je suis la première enquiquinée lorsque les titres se résument à des « machin chose partie 1. »
En attendant, bonne rentrée à tous ! Et même si cette histoire est loin d'être légère et drôle, j'espère qu'elle vous divertira ;)
Prénoms cités dans ce chapitre :
Norvège : Lukas Bondevik
Islande : Emil Steilsson
Bonne lecture !
Disclaimer :Hetalia, son univers et ses personnages © Himaruya Hidekaz
Affaire 10 : La déchirure, partie 1
Lukas se tenait face à la ferme bien entretenue, quoique les murets de moellons délimitant le terrain ne soient pas très beaux à voir, coincée dans une vallée, à des kilomètres de toute civilisation. Des moutons bêlaient dans le pré derrière la maison, mais son regard, flamboyant, demeurait rivé sur les lambris gris. Les traits tirés, il serrait le poing à en froisser la carte de la région qu'il tenait. Il claqua finalement la portière de la voiture de location et s'engagea dans l'allée menant à la porte d'entrée, assurant sa prise sur son sac en bandoulière.
Un chien aboya. Lukas ne lui accorda aucune attention. Tout son être était tourné vers cette maison aux volets à la peinture mauve écaillée. Il passa devant le berger allemand qui continuait à lui aboyer dessus. On souleva vaguement un rideau et il aperçut une petite tête ronde. Mais un quart de seconde plus tard, le rideau s'était brusquement rabattu.
Il gravit les marches de bois qui grincèrent et frappa deux coups. Il n'eut même pas à attendre deux minutes qu'on lui ouvrit déjà.
Tu m'attendais. Ne feins pas l'innocence. Ne fais pas cette tête face à moi.
Lukas releva le menton. La femme qui se tenait face à lui avait les joues émaciées et de multiples petits sillons s'étaient creusés aux abords de ses yeux indigo. Ses longs cheveux blonds étaient maladroitement remontés en un chignon duquel s'échappaient des mèches éparses. Elle s'essuya vaguement les mains sur son jean, le visage hagard. Elle demeura un long moment la bouche ouverte et finit par déglutir, les lèvres tremblantes.
Elle tendit les mains et les posa sur les épaules de Lukas. Sans se dérider, ce dernier se mordit les lèvres tout en les conservant closes, pour masquer le dégoût et la colère qui l'envahissaient. Elle laissa glisser ses mains osseuses le long de ses bras, remonta, coula vers ses omoplates et envahit ses cheveux. Elle les agrippa, arrachant un rictus de douleur à Lukas. Il détourna légèrement le regard tandis qu'elle moulait ses mains sur sa mâchoire et remontait vers ses joues.
Lukas n'y tint plus et attrapa ses poignets pour les écarter.
- Mon… mon petit bébé, bredouillait-elle d'une voix chevrotante, mon trésor… comme tu as grandi.
Ce furent les premiers mots que Lukas entendit de la bouche de sa mère depuis qu'on l'avait brutalement arraché à son étreinte maternelle. C'était la première fois depuis treize ans qu'il entendait sa voix, un son dont il ne se rappelait que très furtivement, dont il rêvait sans jamais en avoir le souvenir à son réveil. Il s'était promis de ne pas se laisser submerger. Il s'était promis de rester fidèle à son adage : moins tu montres tes émotions, mieux tu te préserves. Les réminiscences de son passé étaient cependant beaucoup trop virulentes. Il n'avait eut jusqu'à présent qu'une vague idée de l'image de sa génitrice. Jusqu'à cet instant, elle n'avait été qu'une pâle photo d'identité retrouvée dans un article de journal elle n'avait été rien de plus qu'un regard maussade figé par les autorités lors de son arrestation. Et là, elle était face à lui. Il était face à elle. Après plus de treize ans de séparation, ils se retrouvaient de nouveau face à face, comme deux parfaits étrangers. Un enfant qu'on n'avait pas vu grandir et une mère qu'on n'avait jamais connue. Il était partagé entre la haine, la peur, la tristesse, l'incrédulité mais aussi la joie, au fond. Sauf qu'il était hors de question d'être heureux. Il se sentait abject de pouvoir ressentir une once de joie face à cette femme. Il tentait désespérément de conserver son regard dur et insensible, de reprendre contenance, de ne pas se laisser déstabiliser par son propre flot de sensations. Sa gorge était si nouée et il contractait tant sa bouche que des larmes perlèrent au coin de ses yeux fermés, cherchant la paix intérieur.
Il n'était pas là pour faire du sentimentalisme.
Il serra les poings à en faire blanchir ses jointures, inspira profondément et ouvrit les yeux, dévoilant deux orbes indigo animées d'un feu vivace et accusateur. Elle recula.
- Que t'arrive-t-il, mon petit chéri ? Tu veux entrer ? Boire quelque chose ? Il fait froid dehors, tu ne trouves pas ?
Peut-être parce qu'en l'instant présent Lukas brûlait d'un feu intérieur, mais il trouvait la remarque déplacée.
- Nous avons tant de choses à nous dire.
Elle lui offrit un petit sourire mélancolique et fatiguée.
A ces mots, Lukas se tempéra aussitôt et retrouva ce calme olympien qu'il travaillait depuis si longtemps. Preuve en était qu'il avait encore du chemin à parcourir avant d'être capable de se soustraire à toute sensation. Son contrôle n'était pas encore parfait. Il n'était pas là pour échanger souvenirs et nouvelles du temps perdu. Néanmoins, il pénétra dans la maison sans desserrer son emprise sur son sac en bandoulière, comme pour se rappeler sa mission première.
Excitée comme une fillette, elle sautillait presque en présentant le salon et l'escalier qui menait à l'étage, avant de quasiment le pousser dans la cuisine. Elle le força à s'asseoir et ôter son manteau. Elle bavassait gaiement, entretenant à elle toute seule la conversation, tandis qu'elle mettait de l'eau à bouillir.
- Tu veux… un jus de fruit ? Non, tu veux plutôt un lait chaud.
- Un café.
Elle s'arrêta dans son mouvement et l'observa comme si elle découvrait soudain un inconnu dans sa cuisine.
- Ta voix, bredouilla-t-elle, elle est si… grave.
- J'ai grandi.
Il n'ajouta rien de plus mais elle le dévisageait toujours. Elle n'avait pas entendu son petit garçon depuis treize longues années et le voilà qu'elle le retrouvait avec une tête et demi de plus qu'elle et une voix d'homme, profonde et posée. Le choc était trop dur, elle s'affala sur la première chaise venue, face à Lukas qui ne s'émouvait pas.
Alors qu'elle pleurait et se mouchait bruyamment, lui posa le sac en bandoulière sur la table et en extirpa calmement une pochette.
On entendit une porte claquée quelque part dans la maison puis des pas enthousiastes qui se rapprochaient. Lukas ne détourna pas les yeux mais observa du coin de l'œil l'arrivée du jeune garçon dans la cuisine. Haut comme trois pommes, impossible de dire s'il faisait plus que son âge ou s'il était plus petit que la moyenne. Ses cheveux semblaient totalement décolorés, ce qui conférait à son visage un air froid. Lukas fit comme si de rien n'était, s'occupant de rejeter les quelques grains de poussière ambiants s'étant déposés sur sa pochette, mais il voyait bien qu'il attisait la curiosité, ce qui le faisait sourire intérieurement.
Rassure-toi. Tu es une chose bien étrange à mes yeux également.
Lorsque sa mère se moucha une énième fois, le jeune garçon s'avança vers elle. Son pas calme et mesuré parvint à capter le regard de Lukas qui, pour la première fois, observa véritablement cet enfant. Celui-ci posa une main sur la cuisse de sa mère.
- Maman, tu veux un autre mouchoir ?
Lukas fronça les sourcils.
Sans attendre de réponse, l'enfant attrapa la boîte à mouchoir reposant sur le plan de travail et la tendit vers sa mère. Elle le remercia timidement et pendant qu'elle séchait ses larmes, il attrapa un tabouret, grimpa dessus et éteignit la bouilloire qui sifflait.
- Je vous sers quoi, monsieur ?
- Un café.
- Et toi, maman ?
Sa mère s'était reprise. Elle se leva et attrapa le paquet de café lyophilisé.
- Laisse, mon petit Emil, je vais le faire.
Lukas se voulait insensible. Il était là, assis dans la cuisine d'une ferme islandaise perdue au milieu de nulle part, à observer une mère et son fils, comme un spectateur de cinéma qui verrait la scène à travers l'œil d'une caméra. Il y avait quelque chose de surréaliste, quelque chose d'inconcevable dans cette scène. Et il estimait que ce petit quelque chose ne l'affectait pas.
Mais on pouvait en douter fortement.
Il agrippa la chemise cartonnée.
La femme déposa finalement une tasse de café fumante devant lui, en s'excusant que ce soit de l'instantané. Il ne la regarda pas, se concentrant sur l'enfant derrière elle, en train de se servir un jus de fruit et d'attraper des cookies. Le garçon s'éclipsa rapidement en jetant tout de même un dernier coup d'œil vers Lukas. Leurs regards se croisèrent véritablement pour la première fois et le temps sembla s'arrêter pendant quelques secondes. Puis, il partit. On entendit la porte claquer et le berger allemand aboyer dehors.
Lukas se tourna vers elle. La tête baissée, les mains agrippant sa tasse de café, elle avait l'air perdu. Lukas tapotait distraitement la pochette cartonnée. Il souffla sur la boisson puis en avala une gorgée. Tel qu'il l'envisageait, elle n'allait pas prendre la parole.
Tu te sens recluse dans tes derniers retranchements, déstabilisée par une apparence familière mais dans laquelle tu ne retrouves rien du fils que tu avais.
Il soupira et ouvrit la pochette, dévoilant une liasse de documents accompagnée de photos. Il n'avait pas du tout prévu de s'y prendre avec des pincettes, aussi glissa-t-il sous ses yeux un cliché récent sans ménagement. Dessus, on le voyait en compagnie de son père et de sa grand-mère dans un restaurant aux pieds des pistes, qu'on distinguait par-delà la baie vitrée. Il ne faisait aucun doute que c'était le grand-père qui avait l'appareil en main. Alors que lui et sa grand-mère esquissait un sourire timide, son père adoptif ne se gênait pas pour sourire de toutes ses dents, plaquant son fils contre lui de sa grande main.
La femme qui se tenait en face de Lukas dissimula un peu plus son visage. Ses mains tremblaient. Elle prit délicatement le cliché entre ses doigts avant de le déchirer violemment. Elle sanglotait.
Lukas, quant à lui, ne dit rien. Il n'éprouva pas même une once de colère face à son geste ou de la peine face à la perte de la photo. Il l'observait. Puis, il se décida finalement à prendre la parole :
- Ce n'est qu'une vulgaire copie.
Elle frappa du poing sur la table.
- En revanche, l'homme qui se trouve à mes côtés sur cette photo, lui, était unique.
Lukas sentit sa gorge se nouer mais voulait coûte que coûte tenir bon. Hors de question de perdre son self-control. C'était elle qui devait craquer. C'était elle qui devait avouer.
Cependant, il haussa le ton et insista bien sur chacun des mots :
- Mon père était unique. Son corps a été retrouvé à des kilomètres d'ici, mais je sais pertinemment ce qui s'est passé. Et tu ne t'en tireras pas cette fois.
Elle ne relevait toujours pas la tête.
- La dernière fois, tu avais des circonstances atténuantes. Tu as eu droit à un traitement, à toute une ribambelle de personnes, à un établissement sain pour guérir. Mais tu n'as pas guéri. L'as-tu jamais vraiment voulu, même ? Tu n'as jamais cessé de mentir. Peut-être bien qu'on t'a mal diagnostiquée. Peut-être bien que tu es mythomane et non pas je ne sais quelle autre psychose. Quoiqu'il en soit, tu as recommencé. Et je ne peux pas te le pardonner cette fois.
Elle renifla. Elle bredouilla quelque chose que Lukas ne comprit pas. De toute façon, il ne demandait pas à comprendre ces mots qu'il jugeait vide de sens. Elle se moucha bruyamment, puis hoqueta :
- Il t'avait caché de moi. C'est à cause de lui qu'on a été séparé depuis si longtemps. Je ne savais même pas que tu… que tu avais été…
Lukas n'y tint plus et éclata :
- Il s'agissait de mon père ! Il était bon et bienveillant. Il a été la personne le plus présente dans ma vie ! Toi, tu n'as jamais essayé de me donner des nouvelles, de me revoir, de savoir ne serait-ce où j'étais ! C'est Erlend, c'est mon père, qui a tout fait ! Il a retrouvé ta photo dans un article d'époque il a retrouvé le centre où tu étais il a parlé aux médecins, aux autres patients qui ont bien voulu parler de toi, toi qui étais si venimeuses envers chacun d'eux il a retrouvé ta trace en Islande il t'a écrit des lettres sans jamais oser les envoyer ! Et pour finir, il était tellement attentionné, qu'il a été jusqu'à prendre son courage à deux mains et il est venu te voir, te parler, te faire part de ce que j'étais devenu. Et toi ! Toi, comment tu le remercies pour toute sa gentillesse, toute sa bonté ?… Il a pris soin de ton fils pendant dix ans ! Il s'est débattu comme un fou avec un fils qui ne voulait rien entendre, rien montrer, rien dire !
A ce moment là, Lukas s'effondra, les yeux dévorés par les larmes. Il laissa son front reposer sur la table, les mains crispées sur ses cheveux, tentant de reprendre son souffle. Il s'était pourtant promis de ne pas céder, de ne pas laisser voir sa peine. Et pourtant…
Elle avait finalement relevé la tête en entendant ses sanglots étouffés. Les traits plus tirés que jamais, elle l'avait observé en silence. Elle semblait calme, pas même apitoyée.
- Comment peux-tu dire tout ça ? Cet homme… il n'est rien d'autre qu'un nom sur un bout de papier. Ce n'est pas ta vraie famille. Ta vraie famille, c'est moi.
Les mains de Lukas empoignèrent ses propres mèches de cheveux. Il serra les dents, inspira profondément.
- Nous ne partageons que des gênes communes. Ma vraie famille, toi ? Ne me fais pas rire. Tu n'as fais que nous enfermer dans une bulle que tu voulais protéger de tout assaut extérieur. Et tu l'as fait de la pire des façons. Tu as détruis la vie des autres pour conserver notre petit bonheur factice. A côté de ça, Erlend a été un père aimant qui invitait les autres à me rencontrer, à m'accepter tel que j'étais malgré mon sale caractère, mes humeurs, mon mutisme. Il s'est battu pour moi, pour que je grandisse malgré mes travers. Toi, qu'as-tu fait ? Tu m'as enfermé dans une cage dorée oxydée, repoussant toute intrusion car j'étais à toi et à personne d'autre. Tu n'as fais que te servir de moi comme si je n'étais qu'un poupon, qu'un jouet. C'était ta vengeance personnelle face à ta propre condition. Toi qui n'a jamais été que bafouée, utilisée, jetée…
- Arrête ! Arrête !
Elle s'était levée, furibonde, les mains plaquées sur les oreilles. Elle secouait vigoureusement la tête comme pour chasser ses paroles, leur barrer le passage jusqu'à son esprit. Mais trop tard, chaque mot, aiguisé comme un poignard, résonnait et se répercutait dans son crâne. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux et elle abattit finalement violemment les deux mains sur le bois de la table. Le regard haineux, mais également désorienté, elle toisa son fils.
Affaire à suivre…
