Segment 1 – Rendez-vous sur l'Hayabusa

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Après avoir marché quarante-cinq minutes en ligne droite, Harlock posa son paquetage au sol et décida de s'octroyer une pause pour se repérer. Qu'on ne se méprenne pas, il n'était pas perdu. Les stations spatiales étaient en effet toutes plus ou moins agencées selon le même modèle, il en avait l'habitude, et celle dans laquelle il venait de débarquer était trop petite pour qu'il s'égare. Elle était néanmoins, comme il le constatait avec agacement, plus grande que ce qu'il avait estimé. Il ne s'en sortirait pas sans un minimum d'aide.

La borne holo la plus proche lui confirma qu'il était sur la bonne route, ce dont il ne doutait d'ailleurs pas.

Elle lui indiqua ensuite sans aucune compassion qu'il lui restait très exactement cinq point trois kilomètres à parcourir.

Harlock jura. Bien sûr, il aurait pu jeter son barda sur l'épaule et se mettre à courir, mais 1) il y avait sa vie dans ce sac, soit un peu plus de trente kilos, soit plus ou moins la moitié de son poids, et 2) il se défendait plutôt pas mal en course, mais pas avec la moitié de son poids sur le dos.

De toute façon… – Il consulta sa montre – il était attendu à bord du patrouilleur rapide de classe C « Hayabusa » dans dix minutes. Il n'y serait jamais.

Il adressa un geste dépourvu de toute ambiguïté au conducteur de graviscoot qui l'avait frôlé d'un peu trop près, répondit à l'insulte colorée qui s'ensuivit d'un sourire dédaigneux, se détourna, s'interrompit. Eh, attends voir… Les scooters à gravitation pullulaient dans les stations spatiales. La majorité étaient bridés par sécurité, bien sûr, et se traînaient en conséquence à l'allure d'une tortue asthmatique, mais ils restaient toujours plus rapides qu'un piéton.

Avec un rictus mauvais, Harlock se rapprocha du graviscoot. Son propriétaire s'était arrêté devant un box de stockage et fouillait dans ses poches, probablement à la recherche de sa carte d'identification. Il eut un geste de recul lorsqu'il s'aperçut de la présence d'Harlock.

— Holà, reste zen, mec. J'pensais pas à mal.

Harlock ne prit pas la peine d'argumenter. Il était pressé, aussi se contenta-t-il de saisir l'autre par le col et de l'envoyer valdinguer au bas de son véhicule. Puis il coinça son sac derrière le tablier, repoussa d'un coup de coude dans le plexus un passant qui s'était senti des velléités héroïques, enfourcha le scooter et mit les gaz.

Oh, génial, il était débridé. Autour de lui fusèrent quelques « au voleur, arrêtez-le ! », mais personne ne fut heureusement assez stupide pour se jeter sous son capot.

— Vous le récupérerez dans le secteur militaire ! cria-t-il.

Les « voleur ! voleur ! » se tassèrent, étouffés par la distance (en plus ce n'était pas un vol, c'était un emprunt). La coursive quitta la zone commerciale civile, traversa une tranche technique et se transforma en un tunnel gris et impersonnel, percé çà et là de portes aveugles.

Peut-être la casemate étroite flanquée d'un panneau « secteur réservé, défense de pénétrer sans autorisation » était-elle un point de contrôle, se dit Harlock au moment où il dépassa ladite casemate en trombe. Mais bon, les barrières étaient levées, donc zut.

Lorsqu'Harlock parvint au pied de la coupée de l'Hayabusa dans un crissement de freins, sa montre indiquait 0758. Deux minutes d'avance ! se réjouit-il.

Un peu nerveux malgré tout, il tira sur sa veste d'uniforme dans une vaine tentative de la défroisser (il avait dormi avec, autant dire que la mise en plis ne ressemblait plus à rien), passa une main dans ses cheveux dans une vaine tentative de les démêler (si sa coupe avait un jour été réglementaire, les épis rebelles avaient depuis longtemps repris leur longueur et leur liberté), et en rabattit une mèche sur son œil droit.

Les cheveux châtains chatouillèrent sa pommette, sans vraiment modifier l'état actuel de son champ de vision. Il s'assombrit. Il voyait de moins en moins bien de ce côté – les effets à long terme du laser qui lui avait déchiré le visage en diagonale des années auparavant, laissant sur sa joue gauche une balafre de la base de la mâchoire à l'arête du nez. À droite, la cicatrice s'estompait. On la devinait sur l'arcade sourcilière, fine entaille sur laquelle les poils n'avaient pas repoussé. Les dommages à sa rétine étaient quant à eux… plus pernicieux.

Il n'avait conservé son aptitude à servir dans la Flotte Terrienne que parce qu'il avait esquivé ses deux dernières visites médicales. Il comptait bien échapper aux suivantes. Et donc empêcher quiconque de s'intéresser de trop près à son acuité visuelle.

À son poignet, sa montre émit un bip ténu. Il était temps.

Il inspira, s'avança jusqu'au factionnaire, se raidit au garde-à-vous. Ne salua pas, parce qu'il ne s'agissait que d'une second maître en face de lui (et qu'il ne saluait déjà pas les officiers, alors bon…).

— Lieutenant Harlock, se présenta-t-il. Au rapport conformément à mon ordre d'affectation.

Il hésita. Tentait-il une première bonne impression ou était-il déjà trop tard ?

— … Permission de monter à bord ? ajouta-t-il.

La jeune femme, les doigts crispés sur sa matraque électrique, le considérait d'un air suspicieux. Son regard glissa vers le graviscoot. Harlock fit mine d'ignorer la question muette. Ce n'était pas un vol. Juste un emprunt.

— Allez-y, lieutenant, répondit-elle enfin. Nous vous attendions pour appareiller.

Était-ce un reproche ? Harlock renifla. Oui ben il n'avait pas pu faire plus vite, hein… Ce n'était pas de sa faute si la gare commerciale était diamétralement opposée au secteur militaire, sur cette foutue station !

— Sur le bord ! le salua la second maître tandis qu'il gravissait la coupée.

Il se sentit bizarrement illégitime que l'on lui rende ainsi les honneurs. Il secoua la tête. Hé, tu es officier, tu y as droit ! se sermonna-t-il. Mais avait-il le droit d'être un officier ?

— Pile à l'heure, garçon, l'accueillit un grand costaud en treillis à l'entrée du sas.

Et ça, était-ce un reproche ?

Au plafond, un haut-parleur crachota « au poste de manœuvre, poste de manœuvre », et un groupe de mécaniciens en bleu de chauffe délavé le bousculèrent dans la coursive. Le gars en treillis le poussa vers l'avant du patrouilleur.

Harlock eut soudain le besoin impérieux de fausser compagnie à son guide pour se rendre en passerelle. Il voulait assister au décollage. Il voulait décoller lui-même. Je rêve de voler.

Ses pensées dévièrent vers le graviscoot qu'il avait abandonné sur le quai. Voler… C'était juste un emprunt.

— Pose ton sac là, lui enjoignit-on. Le commandant va te recevoir.

Harlock grimaça. Ses relations avec son précédent commandant n'avaient pas vraiment été couronnées de succès. À vrai dire, ses relations avec son précédent équipage n'avaient pas vraiment été couronnées de succès. Peut-être pouvait-il faire mieux cette fois-ci ?

Il se retrouva soudain seul face à une porte close. La plaque dorée au-dessus du panneau de déverrouillage indiquait « Cdt W. Zero ». Harlock écarquilla les yeux. Warrius ?

Warrius le connaissait déjà. Il n'avait donc – hélas – aucune chance de le baratiner, et ses maigres espoirs de « première bonne impression » s'envolèrent aussi vite qu'ils étaient apparus.

Le voyant du panneau de déverrouillage bascula sur vert. La porte s'ouvrit dans un chuintement. Harlock tira encore une fois sur sa veste d'uniforme, résista à l'envie de fourrager dans sa tignasse. Bon ben… à Dieu vat ! Il n'aurait jamais tenu dans le rôle d'un officier discipliné, de toute façon.

Il s'avança.