Segment 3 – Premier quart
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Ça n'avait pas tenu pour le quart dans quatre heures. Déjà parce que l'Hayabusa avait finalement appareillé avec huit heures de retard. Ensuite parce que Warrius l'avait laissé mariner en cellule d'isolement pendant quatre jours. « Il a fallu que je paye tes contraventions, des dommages et intérêts et un pot-de-vin pour qu'ils abandonnent les poursuites judiciaires, putain ! » l'avait-il engueulé.
Au moins Harlock avait-il eu tout le loisir d'apprendre les spécificités techniques de l'Hayabusa, de même que ses capacités manœuvrières, le compartimentage et la totalité du circuit de distribution électrique.
Lorsque Warrius était venu le sortir de sa cellule, Harlock lui avait récité par cœur les trois premiers chapitres du guide de manœuvre, signalant au passage les coquilles qu'il avait détectées (il était au départ décidé à poursuivre jusqu'au dernier chapitre, mais Warrius avait menacé de le bâillonner). Puis il avait réclamé la place de chef de quart qui lui était due. « Alors, tu me le fais passer ce test, Warrius ? » Aucune des questions pernicieuses du commandant, de son second et de Farrell (surtout de Farrell) n'avait réussi à le piéger.
Trois heures après sa « libération », il contrôlait donc le suivi de la navigation en passerelle, confortablement installé dans le fauteuil du commandant et sous le regard réprobateur des deux opérateurs de quart avec lui.
Bien sûr, il aurait préféré s'occuper des opérations, mais c'était le rôle de Farrell. Elle était officier en troisième et lui officier en quatrième, lui avait-elle rappelé quand il lui avait demandé s'il pouvait la décharger de certaines de ses tâches. Qu'il commence par rester à sa place et après on verrait.
— Vous pouvez m'afficher la planification de trajectoire sur la tridi ?
— C'est fait, lieutenant, répondit le timonier.
Silence. « Qu'il commence par rester à sa place… » Les reproches informulés flottaient partout autour de lui.
— … et, euh, lieutenant… ce fauteuil est réservé au commandant. Vous ne devriez pas vous asseoir là.
Harlock souffla, agacé. Le chef de quart n'avait pas de siège attribué (soi-disant pour qu'il reste concentré). Mais il était aussi bien concentré assis, et en plus le fauteuil était libre. Il le rendrait au commandant si jamais il se montrait en passerelle, mais pour le moment c'était son fauteuil.
Il secoua la tête. « Tu n'es pas légitime pour t'asseoir dans ce fauteuil », lui susurra sa conscience. Oui, il savait. « Tu n'es pas légitime du tout. Que fais-tu sur ce vaisseau ? » Le pic d'anxiété qui le traversa soudain le poussa hors du fauteuil par réflexe. Il fit quelques pas nerveux, se força à se concentrer sur la représentation holographique au centre de la passerelle. Sur la tridi, la trajectoire prévue – calculée par Farrell, approuvée par Warrius – louvoyait à une distance respectable de tout danger spatial.
— Dézoomez sur un parsec, ordonna-t-il.
L'Hayabusa n'entrerait dans le prochain système planétaire de sa patrouille que demain matin. Inutile donc de s'attendre à une activité quelconque d'ici là. Harlock plissa les yeux, étudia de plus près la carte en trois dimensions. À moins que…
— Je prends la manœuvre en manuel.
Le timonier fronça les sourcils.
— Vous êtes sûr, lieutenant ?
Harlock balaya la remarque d'un geste.
— Oui, ne vous en faites pas.
Il n'avait pas ingurgité ce fichu guide de manœuvre pour rien. La théorie, c'était très bien, mais ça ne valait pas un kopeck sans la pratique.
— … J'en prends la responsabilité, ajouta-t-il.
Il se prendrait probablement encore des jours d'arrêt après ça. Tant pis. Je rêve de voler. « Tu n'es pas légitime pour ça », chantonnait la voix dans sa tête, « pas légitime ! ». Il l'étouffa par des calculs de courbes de navigation.
L'alarme d'éloignement bipa lorsqu'il s'écarta du trajet programmé, puis l'alarme de proximité prit le relais dès que l'IA de la passerelle eût analysé la nouvelle route.
— Lieutenant, notre trajectoire actuelle nous amène dans le disque d'accrétion de Paramus Major, déclara le timonier.
— J'ai vu, répliqua Harlock. Ça passe, et ce n'est pas plus long que la route initiale.
C'était même six heures plus court.
Et ça avait l'avantage de couper à travers un disque d'accrétion.
La voix métallique de l'IA tomba des haut-parleurs du plafond : « attention, détection de débris en approche ». Harlock l'ignora. C'était pour ça qu'il avait dévié l'Hayabusa de sa route. « La distance de sécurité n'est pas respectée », insista l'IA.
— Il n'y a pas moyen de couper ça ? s'agaça Harlock.
Le timonier haussa les épaules.
— On va croiser l'étoile à moins d'une unité astronomique et traverser un disque d'accrétion répertorié comme « dense et actif », lieutenant. Pas étonnant que l'ordinateur s'affole.
Harlock s'attendait à un « bon, officier ou non, ça suffit les conneries lieutenant, je reprends la main », mais le timonier semblait plutôt… curieux ? Il pouvait continuer, alors ? Le gars acquiesça à sa question muette.
— C'est vous le chef, chef, philosopha-t-il.
Parfait.
Assuré d'avoir, si ce n'est le soutien de son équipe, au moins le champ libre pour piloter comme il l'entendait, Harlock s'installa derrière la barre. Allez, voyons ce que cette guimbarde a dans le ventre !
— Sortie de warp au top… Top ! Attention pour mise en route des moteurs subspatiaux !
La navigation interstellaire était régie par des contraintes à la fois physiques et matérielles : les sauts warps en hyperespace permettaient de voyager plus vite que la lumière, mais la distance maximale restait limitée et impliquait de fonctionner par « bonds et stations ». Les moteurs les plus performants tenaient le régime warp pendant cinq parsecs – au-delà, on risquait la surchauffe… et l'explosion. L'Hayabusa ne dépassait pas les trois parsecs et demi.
— Cinquante-quatre minutes pour traverser la partie la plus dense, lieutenant. Prochain point de warp sécurisé à trois UA.
Harlock ne put retenir un large sourire. La navigation en espace conventionnel était beaucoup plus intéressante que les trajets codifiés des sauts hyperspatiaux. Surtout lorsque des obstacles étaient disséminés sur le chemin.
Le premier tiers du parcours se déroula sans anicroche. Le deuxième tiers s'avéra plus sportif. Au plus près de l'étoile, les objets célestes de toutes tailles foisonnaient, et si les grosses protoplanètes étaient détectées bien en amont par les radars de l'Hayabusa, nombre d'astéroïdes étaient noyés dans le bruit ambiant et n'apparaissaient sur le scope que quelques dizaines de secondes avant de croiser la route du vaisseau. Harlock évitait les plus petits à vue.
Le timonier avait renoncé à lui communiquer les options de trajectoire (d'autant que l'IA pédalait dans la semoule, incapable de recalculer des paramètres de route aussi vite). L'opérateur propulsion était quant à lui en grande discussion avec le poste de commande des machines « oui la vitesse n'arrête pas de changer, c'est normal on est en manœuvres ». À un moment, l'un des deux se fendit d'un « non franchement, ça m'épate ». Concentré sur son pilotage, Harlock ne releva pas le compliment (à supposer qu'il s'agisse bien d'un compliment, ce qui restait encore à prouver).
Au bout de trente-sept minutes de slalom entre comètes, planètes en formation, blocs de glace géants et nuages de matière diffuse, Harlock dut reconnaître qu'il commençait à fatiguer. À trente-sept minutes et vingt secondes, il vira sur l'aile pour s'écarter d'un champ de caillasses trop compact pour y pénétrer sans dommage. À trente-sept minutes et vingt-trois secondes, il braqua les gouvernes à cabrer pour ne pas être happé par le champ gravitationnel de la protoplanète vicieusement positionnée sur son flanc. À trente-sept minutes et vingt-huit secondes, l'Hayabusa entra dans une nuée de poussière opaque. À trente-sept-minutes et trente-trois secondes, le bouclier magnétique satura. Soudainement grêlée de milliers de petits impacts, le vaisseau trembla sur toute la longueur de sa coque.
À trente-sept minutes et trente-neuf secondes, Harlock dégagea le patrouilleur du nuage.
Vingt secondes plus tard, Warrius Zero déboulait en passerelle.
— Qu'est-ce que tu as encore foutu ? fulmina-t-il.
Harlock s'abstint de mentionner que le « encore » était de trop (c'était son premier quart sur l'Hayabusa, ne l'oublions pas) et préféra plutôt poursuivre son slalom. Tant qu'à faire, inutile d'aggraver les dégâts, hmm ?
— Dommages mineurs, commandant, annonçait le timonier. Une antenne comm' HS, et le radar est brouillé… mais je pense que c'est à cause de l'environnement et pas parce qu'il s'est pris un caillou.
Lorsque la situation à l'extérieur devint plus calme et que l'IA réussit à se recaler sur une planification de trajectoire sécurisée, Harlock repassa le pilotage sur « automatique » et rendit la manœuvre au timonier. Puis il attendit l'orage.
Qui n'arriva pas.
En lieu et place de l'engueulade (bien méritée, Harlock n'allait pas le nier), la console radio choisit ce moment précis pour s'animer. « Mayday, mayday, mayday », crachèrent les haut-parleurs. Harlock se tendit. Mayday… C'était un code universel depuis les débuts des télécommunications, sur Terre. Tout le monde le connaissait.
Un message de détresse.
