Segment 12 – Silence
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La clarté des néons succéda à l'obscurité. Ébloui, Harlock tituba, puis trébucha dans une rigole avant de s'affaler lamentablement sur le béton. Son nez tomba sur une paire de rangers… occupées, constata-t-il lorsque lesdites chaussures se mirent en mouvement. Il se sentait groggy sans vraiment comprendre pourquoi.
Le propriétaire des rangers gesticula tandis qu'Harlock se remettait debout tant bien que mal, brandit un objet cylindrique qui tenait pour beaucoup de la vieille boîte de conserve, le lança dans le boyau duquel Harlock venait d'émerger, s'arc-bouta pour faire rouler un lourd panneau blindé sur sa glissière, obtura l'issue et verrouilla le tout.
Le sol trembla. Simultanément, Harlock identifia un problème majeur : si l'objet était un explosif, que le boyau s'était effondré, que le pélican ne claquait pas son bec à vide et que le type aux rangers n'ouvrait pas sa bouche uniquement pour imiter une carpe hors de l'eau, alors où était passé le son ?
Il leva les sourcils, adressa à son interlocuteur une mimique d'incompréhension, porta une main à ses oreilles. Ses doigts revinrent ensanglantés. Des cris… Des cris et du sang.
Ses yeux se posèrent sur le fusil sonique, sur le pélican, sur la porte, sautaient d'un point à un autre comme des animaux apeurés. Sa respiration résonnait dans son crâne, courte, accélérée. Je n'ai pas peur. Il n'entendait rien.
Ici, le complexe souterrain éclairé perdait son aura oppressante. Harlock apercevait des embranchements de couloirs de chaque côté du tunnel principal, des portes légères, des installations de sécurité on ne peut plus banales… Le type aux rangers lui adressa un large sourire, fouilla dans les poches de son blouson, en sortit un calepin sur lequel il griffonna quelques mots. « Surdité temporaire à cause du blast sonore », lut Harlock. Le mot « temporaire » était souligné.
— Combien de temps avant que ça revienne ? grogna-t-il.
Il grimaça. Parler sans s'entendre était… désagréable. Et tenter de déboucher ses oreilles en agitant la tête ne parvint qu'à lui coller des nausées.
« Infirmerie », annonça le carnet. « Viens. »
Eurk, songea Harlock. Le pélican avait le bec entrouvert. Peut-être se moquait-il. Cette sale bête ne perdait rien pour attendre.
Harlock suivit son guide dans le complexe souterrain, d'abord dans le tunnel principal, puis dans un couloir secondaire, un ascenseur, un autre couloir plus petit. « Il est à toi cet oiseau ? » questionna le carnet alors que le pélican entrait dans l'ascenseur avec flegme comme s'il avait fait ça toute sa vie. Harlock secoua la tête. Non.
— Je ne sais pas pourquoi il me suit, ajouta-t-il.
Le type aux rangers eut l'air de trouver ça génial, et se lança avec force sourires et gesticulations dans une diatribe enthousiaste dont Harlock ne perçut pas le moindre mot. Même s'il avait l'impression que son oreille gauche se débouchait. Elle sifflait, en tout cas. C'était toujours mieux que rien.
— Tu sais que je t'entends pas ? lâcha-t-il.
L'information ne perturba nullement son interlocuteur, qui continua à deviser avec fougue. Tout seul ou avec le pélican, donc. Harlock ne savait pas trop quoi en conclure.
Il observa son guide à la dérobée. Humain, cheveux bruns presque noirs, teint vaguement cuivré, petite taille, plutôt courtaud. Potentiellement allié étant donné qu'il avait balancé une grenade sur des néo-humains. Une expression joviale insupportable collée sur la figure. Et affublé d'une paire de lunettes rondes qui lui mangeaient la moitié du visage. Il possédait la dégaine typique d'un scientifique rasoir. Ne lui manquait que la blouse blanche et la panoplie serait parfaite, ricana Harlock in petto.
Après des détours interminables dans un labyrinthe de couloirs déserts, le présumé scientifique lui fit franchir un sas, une passerelle couverte, puis un autre sas. Harlock plissa le front. Ce nouvel environnement lui était familier : des parois métalliques, des nappes de câbles au plafond, trappes de ventilation, tableaux électriques, surbaux et portes étanches… Ces couloirs clinquants étaient des coursives. Et ceci n'était plus une base souterraine.
— On est dans un vaisseau, constata-t-il tout haut.
Un vaisseau de belle taille, en plus. Qu'est-ce qu'il foutait là ?
Il n'obtint pas de réponse… enfin, pas de réponse écrite. Lorsqu'il tapota sur son oreille gauche, il perdit brutalement l'équilibre, et ne resta debout que parce qu'il y avait un mur à proximité.
Ooof… Pas normal, ça, analysa-t-il. En plus de son ouïe, son oreille interne s'était-elle fait la malle elle aussi ?
Il perçut une rumeur en forme de point d'interrogation, suivie d'un crissement et d'un « plop » bizarre. Puis son conduit auditif se rétracta en spirale et la gravité l'attira vers le bas. Après une rapide concertation avec lui-même, Harlock décida en conséquence d'accompagner son oreille dans sa chute. Une fois au sol, il expérimenta un intéressant mélange de vertiges et de nausées, se battit brièvement avec son estomac, perdit, vomit. Le plancher était froid contre ses omoplates.
Il y eut un fondu au noir qui lui fit supposer qu'il avait dû perdre connaissance à un moment ou à un autre. Il sentit ensuite le toc-toc d'un bec contre son crâne (bon sang, il le savait que cette volaille infernale attendait qu'il meure pour le bouffer !) et aperçut une main tendue devant son nez. Sa vision palpitait.
Un doigt se posa sur le calepin avec insistance. « Viens », montrait-il. Harlock grogna. Oui, deux minutes ! Putain.
Il grogna encore, gémit peut-être, se concentra sur sa mauvaise humeur plutôt que sur la douleur, repoussa sèchement l'aide proposée. La colère était un excellent moteur pour avancer.
Son équilibre défaillant était un peu pénible, en revanche.
Ça tanguait. Il insulta le plancher, les murs, la montagne, cette foutue station scientifique de merde, et ces connards de néo-humains pour faire bonne mesure. Il s'appuya contre la cloison pour contrer la gîte. Il s'emmêla dans ses pieds au moins deux fois.
Le type aux rangers avait perdu son air jovial quand il ouvrit ce qui s'avéra être l'accès à l'infirmerie. Même le pélican semblait soucieux. Harlock, lui, hésita soudain : pouvait-il accorder ainsi sa confiance à un inconnu ? N'était-il pas en train de se jeter tête baissée dans un piège ? Et pourquoi y avait-il un vaisseau sous cette montagne ?
Il se crispa lorsqu'il s'aperçut qu'il avait oublié son arme – il l'avait lâchée à la sortie du boyau, il s'en souvenait clairement… et il ne l'avait pas reprise. Son cœur s'emballa. Comment avait-il pu se montrer aussi distrait ? Alors que sa vie était en jeu ?
Il recula d'un pas. Le mouvement trop brusque ne fut pas du goût de son oreille interne, qui décréta que l'heure était plutôt à la gymnastique acrobatique. Harlock eut la sensation étrange d'effectuer un salto arrière sans bouger, puis il se retrouva – encore – par terre.
L'instant d'après, il était allongé sur une table d'examen, les yeux multiples d'une lampe scialytique braqués sur lui. Il se redressa par réflexe, ouvrit et ferma les poings dans le vide. La puissance rassurante du fusil sonique lui manquait. Des morts… Il frissonna. Les morts n'étaient pas importants.
Le type aux rangers avait enfilé une blouse blanche. Il était médecin, alors ? Ou non ? Avec ses lunettes en cul de bouteille et sa coupe au bol, il n'aurait pas dépareillé dans le laboratoire d'un savant fou. Prêt à le torturer avec le sourire, gambergea Harlock. « Tu n'aurais pas oublié le sonique, tu l'aurais dégommé en un coup. » Il n'aurait pas oublié le sonique, il aurait déjà tué. Encore. Sans vraiment être sûr des intentions à son égard. Ce n'était peut-être pas plus mal.
Il porta les mains à ses oreilles. Tuer ou être tué, tuer et tuer encore. Était-ce ce qu'il voulait ? Je rêve de voler. Une page de carnet avait été noircie pour lui. On la lui tendit. Il la lut. « Injection de corticoïde + bouchons de régen'. L'auto-diag confirme que c'est temporaire. Tu en as max pour quelques heures à gauche, 7 à 10 jours à droite. »
Sourire, pouce levé, sourcil interrogatif derrière les lunettes. Tuer ou être tué. Un allié. L'univers ne pouvait pas être empli uniquement d'ennemis.
— Je… Merci, articula Harlock.
Sourire plus large. Gestuelle embarrassée. « Ce n'est rien, ça m'a permis de tester le fonctionnement du médecin virtuel. » Ah. Okay. Ça c'était moins rassurant, par contre.
Nouvelle feuille. Nouveau sourire. « Tu as un problème avec ton œil, aussi. Si tu ne fais rien, tu vas le perdre. » Harlock se renfrogna. Oui, mais non. Et surtout pas pour servir de cobaye à un « médecin virtuel ».
L'autre dût sentir sa réticence, car il n'insista pas. Harlock se détendit… un peu. Autour de lui, les installations médicales étaient flambant neuves, certaines toujours couvertes de leur housse de protection. Qu'est-ce que ce vaisseau fout là ? Le pélican était perché sur une caisse estampillée « fragile, médicaments ». Elle ne possédait aucun logo qui aurait pu permettre d'en identifier la provenance. La Fédération est-elle au courant ?
Cet appareil n'avait pas encore volé, présuma Harlock. Était-il lié à l'assaut néo-humain sur Mabrus ? Et quel était le rôle du type aux rangers dans tout ça ?
Il se leva, évalua avec précaution l'état de son équilibre, secoua la tête de gauche à droite. Nausées et vertiges avaient disparu. Si seulement ses oreilles pouvaient se déboucher, maintenant… Le carnet revint se coller sous son nez. « Ça va ? » Harlock opina. Oui. Ça allait. Des morts… Ça irait.
Il fixa le visage de son interlocuteur. Il n'y discernait nulle malice, nulle intention de nuire. Il n'y lisait aucune méfiance, aucun soupçon. Derrière les lunettes, les yeux pétillaient d'un optimisme débordant.
Le calepin fut tendu ouvert sur une nouvelle page.
« Moi c'est Tochiro. »
