Segment 13 – Tochiro
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— …yama. Tochiro Oyama.
Le son revint étouffé, comme s'il avait dû traverser de multiples épaisseurs de coton. Il était accompagné d'un sifflement modulé dont l'intensité variait entre le chuintement et le hululement. C'était… argl. Harlock tritura ses oreilles.
— Non, n'y touche pas ! Tu vas faire sauter le bouchon de régen' !
L'oreille droite n'entendait toujours rien. La gauche écopait d'un méchant acouphène. Harlock pressentait déjà le mal de tête carabiné qui s'ensuivrait. Il grimaça.
— Ça siffle, grogna-t-il.
— M'étonne pas, répondit son interlocuteur. Tiens, prends ça.
Harlock considéra le comprimé sécable avec suspicion.
— Cortisone, expliqua l'autre. Ça fait partie de l'ordonnance de l'IA médicale… Et ne t'inquiète pas, je l'ai mise à jour ce matin !
Certes.
Cette information générait davantage de questions qu'elle n'en résolvait. Qui est ce type ? Et que fout ce putain de vaisseau sous cette montagne ?
Devait-il investiguer discrètement ? se demanda Harlock. Ou foncer dans le tas ?
— Et donc, tu es… Vous… faites partie de l'équipe scientifique de Mabrus ?
S'il avait été armé, ç'aurait été plus simple…
— Je la supervise, le corrigea-t-on.
— Sérieux ? T'as l'air beaucoup trop jeune pour ça ! rétorqua Harlock avant de se dire qu'il était en train de commettre une erreur tactique.
Alors okay, ce « Tochiro » paraissait jeune, trop pour un scientifique diplômé, encore plus pour un chef d'expédition – et si Harlock avait une très bonne expérience pour ce genre d'évaluation, c'était parce qu'il était concerné, en réalité. Il pinça les lèvres. Merde, merde, merde ! Mettre ce sujet sur le tapis était une très mauvaise idée. « Tu n'es pas légitime pour être officier, pas légitime ! » Bon sang, il avait passé toute sa scolarité à louvoyer pour éviter les questions trop insidieuses sur son âge, il n'allait tout de même pas se faire piéger maintenant !
De fait, Tochiro lui renvoya un sourire incisif.
— Je vais faire comme si je n'avais rien entendu et ne pas te retourner la question.
Mouais… Tochiro parut se désintéresser du sujet, mais la question reviendrait, Harlock en était certain. Elle revenait toujours.
— J'ai un vrai diplôme d'ingénieur, si jamais tu as des doutes, reprit Tochiro en haussant les épaules avec une désinvolture affectée. Obtenu avec les félicitations du jury. Major de promo, spécialisation en ingénierie spatiale, branches propulsion et armement.
D'accord. Un intello. S'il pensait qu'Harlock allait s'extasier, il se trompait.
Tochiro lui renvoya un sourire éclatant. Il paraissait serein, et ne semblait nullement préoccupé par l'attaque de la station au-dessus de leurs têtes. En était-il seulement conscient ? s'interrogea Harlock. Oui, si l'on considérait qu'il avait tout de même balancé une bombe dans un couloir. Sur des gens. Qui étaient donc morts, selon toute probabilité. Des morts… Harlock tressaillit malgré lui. Des morts. Il se força à se concentrer sur l'instant présent. Sur sa mission. La Fédération. L'Hayabusa. Warrius.
Il redressa ses épaules, se raidit dans une posture de garde-à-vous, inspira. La mission.
— Lieutenant Harlock, annonça-t-il du même ton professionnel que Warrius quand il briefait ses hommes (du moins, il l'espérait). Je suis officier à bord de l'EFS Hayabusa. On a reçu votre message de détresse, une équipe est descendue pour vous évacuer.
Alors bien sûr, c'était une présentation de la situation très, hem… laconique, mais elle était exacte, d'un certain point de vue, et elle avait l'avantage de ne pas s'attarder sur les faiblesses du dispositif. Notamment sur le fait qu'une équipe était peut-être descendue, mais qu'elle ne possédait plus rien pour remonter.
À ce stade, estima Harlock, son interlocuteur pouvait opter pour trois réponses possibles : « quel message de détresse ? », « toi, un officier ? » ou… Tochiro pencha la tête de côté avec une moue sceptique. Ah. Attention pour la question « mais tu n'es pas trop jeune pour être officier ? » dans trois, deux… Toutefois (hélas), contrairement à ses pronostics, Tochiro choisit plutôt l'autre question :
— Pas de prénom ?
Non. Harlock tout court. Merde.
Harlock croisa les bras et adopta sa posture dite de « foutez-moi la paix bande de connards ». En général les gens abandonnaient la partie après l'avoir cuisiné de toutes les manières imaginables sans parvenir à le sortir de son mutisme. Il ne changerait pas d'avis. Et il ne se justifierait pas non plus.
Tochiro néanmoins, en dehors d'une petite hésitation interloquée, accepta la dénégation sans rechigner. Avec le sourire.
— Oh, pas de problème ! Du coup je t'appellerai Harlock si ça ne t'embête pas parce que les grades c'est pas trop mon truc, et moi tu peux m'appeler Tochiro, je préfère. Quand les gens m'appellent « professeur Oyama » j'ai l'impression d'être un vieux croulant, et puis je trouve que c'est plus sympa. La convivialité, c'est important ! Ça permet de monter de bonnes relations dès le départ !
— Ieeek, approuva le pélican.
Était-il raisonnablement envisageable de prétendre être toujours sourd ? Ça devenait limite perturbant, cet enthousiasme débordant.
— Et donc tu proposes quoi pour reprendre l'avantage sur l'ennemi ? reprit Tochiro. On passe à l'offensive ? On appelle des renforts ?
Le scientifique claqua son poing dans la paume de sa main.
— Je ne te cache pas que je penche pour la première option, termina-t-il.
— Je…
Harlock cilla. Comment ça « tu proposes quoi ? »
— … ne suis pas trop jeune pour prendre ce genre de décision ?
Trop jeune en grade, trop jeune tout court, c'était la vérité, il fallait être réaliste. Même s'il ne l'acceptait pas, bien sûr. Mais d'ordinaire, il devait se battre bec et ongles pour qu'on accepte son autorité !
Et là… ce petit scientifique à lunettes et son indéboulonnable sourire lui demandaient des directives ? Spontanément ? Il aurait dû exulter. Il se sentait déstabilisé.
Tochiro haussa les épaules.
— Bah, tu es trop jeune, je suis trop jeune, en attendant on est toujours dans la course, contrairement aux autres… Alors ?
Il aurait dû exulter.
Des morts… Des morts et des cris.
C'était son objectif depuis aussi loin qu'il s'en souvienne. Ce pourquoi il se battait. Je rêve de voler.
Il tenta un sourire. Il n'y parvint pas.
Il était certain de ce qu'il devait répondre.
Avancer.
— On contre-attaque, évidemment !
—
Évidemment.
À deux. Contre une armée. Tochiro ne semblait pas choqué par cette perspective. Il aurait dû, se dit Harlock. Warrius, lui, aurait poussé les hauts cris.
— En premier lieu, énonçait Tochiro, il faut qu'on mette mon équipe en sécurité. Et tes gars, aussi.
Ce n'étaient pas « ses » gars, c'étaient ceux de Warrius. Ou ceux de Farrell.
Harlock répondit « d'accord ». Il ignorait où en était l'assaut, mais la station ne résisterait pas indéfiniment. Et si les néo-humains avaient déjà pénétré à l'intérieur… il n'osait imaginer quel était le sort qu'ils avaient réservé aux défenseurs. Des morts…
Warrius l'attendait-il ? L'engueulerait-il d'avoir monté une contre-offensive complètement bancale et sous-dimensionnée ? Il l'espérait.
— Alors le sport, les épreuves de force, c'est pas vraiment mon domaine, continuait Tochiro, donc j'te propose de rester en soutien pour ne pas te gêner…
Ah. À un contre une armée, donc. C'était du suicide.
— … je t'appuierai avec deux trois gadgets de mon cru, t'as rien à craindre.
Était-ce censé le rasséréner ?
Tochiro le détailla de haut en bas en réajustant ses lunettes sur son nez.
— Viens, l'invita-t-il une fois son examen terminé.
Vaguement perplexe, Harlock le suivit quelques coursives plus loin et deux ponts en dessous (un vaisseau, putain ! Qu'est-ce qu'il foutait là ?), dans ce qui devait être un espace de travail mais qui s'apparentait davantage à un antre. Un antre bordélique.
Tochiro plongea – littéralement – dans une pile de biduloïdes électroniques abscons, excava une montagne de circuits imprimés, et ressortit enfin avec un sourire victorieux et un pistolet imposant.
— Tiens, j'ai bricolé ça ! se regorgea-t-il. Tu vas voir, c'est un petit bijou ! Pièce unique !
Harlock considéra l'engin avec une moue dubitative. Oh super, de l'artisanal. C'était fiable, au moins ?
Lorsque Tochiro lui colla d'autorité l'arme dans les mains, Harlock fut toutefois forcé d'apprécier l'équilibre remarquable de l'objet. La crosse s'adaptait parfaitement à sa paume, ses lignes étaient élégantes et travaillées. Il était lourd, bien plus qu'un pistolaser standard. Du plasma ? Harlock fronça les sourcils. Le design lui paraissait trop fin pour du plasma.
— Et t'appelles ça comment ? demanda-t-il.
— Un cosmodragon.
