Segment 15 – Les sous-sols de Mabrus
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— Au prochain croisement, tu prends à droite. Il y a une porte légère derrière l'armoire marquée « danger électricité », elle débouche sur un escalier de service.
La radio crachotait. Harlock lui donna une chiquenaude d'agacement, mais le dysfonctionnement était peut-être dû à ses oreilles et non pas parce que la liaison était mauvaise.
— Tu montes d'un étage, ensuite tu traverses le couloir et tu démontes le panneau grillagé en face de toi.
Harlock suivait fidèlement les instructions de Tochiro, qui le guidait depuis ce qu'il avait nommé « le centre de contrôle » (en réalité davantage un centre de traitement de données, mais Harlock n'allait pas chipoter pour si peu). Les sous-sols de Mabrus dessinaient un labyrinthe inextricable de galeries, et si l'agencement des couloirs principaux était relativement facile à appréhender, le réseau secondaire, voire tertiaire, se révélait être un fouillis sans nom.
— … Et là tu te retrouveras dans les anciennes canalisations de drainage. Tu devrais y être tranquille.
Depuis sa position, Tochiro avait accès aux caméras de sécurité, aux commandes d'ouverture des portes et à l'éclairage, ainsi qu'à divers dispositifs de défense disséminés dans tout le complexe.
Des gaz, par exemple. Qui avaient de toute évidence déjà servi.
Harlock étouffa une exclamation lorsqu'il sortit de la cage d'escalier et tomba sur des corps figés dans des positions grotesques. Le trisecteur néo-humain était bien visible sur leurs manches. Les yeux révulsés, sanguinolents, les bouches tordues et écumantes offraient en revanche un spectacle dont il se serait volontiers passé.
— Tout va bien, l'agent innervant n'est pas volatil dans l'air, il se répand par brumisation ! l'informa Tochiro.
Silence.
— … mais j'éviterais quand même de les toucher si j'étais toi, ajouta le scientifique.
Harlock ne put s'empêcher une grimace désabusée. Okay. Formidable. Et le panneau qu'il était censé démonter, il pouvait le toucher ? Alors qu'il ne portait pas de gants ?
— Les caméras ne détectent pas de dépôt à cet endroit, donc ça devrait être bon.
Ça devrait. Haha. Harlock préféra ne pas prendre le risque. Deux coups de cosmodragon eurent raison des loquets. Un coup de pied bien placé fit pivoter le panneau sur ses gonds.
— Ieeek.
Harlock sursauta lorsque le pélican émergea de l'escalier de service. Nom de…
— Tochiro, pourquoi tu n'as pas empêché cette sale bête de me suivre ? râla-t-il dans la radio.
L'oiseau cercla deux fois au-dessus des cadavres néo-humains, claqua joyeusement du bec, fit « ieeek », puis vira sur l'aile et s'engouffra en vol plané dans la canalisation ouverte.
— Tu n'as rien demandé, répliqua Tochiro.
Oui certes, mais n'aurait-ce pas été logique ? grommela Harlock in petto tandis qu'il enjambait le soubassement pour pénétrer à son tour dans le conduit. Raah, tu parles de coéquipiers en carton !
— Eh l'oiseau, attends !
Il n'entendit en retour qu'un ieeek ténu, sans qu'il ne puisse déterminer si le pélican était déjà parti au diable vauvert ou si son ouïe défaillante le trompait sur les distances.
La canalisation était plongée dans la pénombre. Et humide. Un filet d'eau ruisselait au sol, les parois suintaient, et quelques algues décolorées s'accrochaient vaillamment sur le béton. Harlock tâta le terrain d'une semelle prudente. Ça glissait.
— Tochiro, je peux avoir de la lumière ?
La radio lui répondit « crrchchcht », mais les néons au plafond s'allumèrent en enfilade. Harlock aperçut le pélican patauger dans une flaque une centaine de mètres devant lui.
— Tochiro ? Tu me reçois ?
Crrchchiiiouiouu.
Génial.
Bon, le conduit rectiligne ne semblait pas posséder d'embranchements (du moins, pas d'embranchements à taille humaine), mais qu'en serait-il s'il tombait sur un carrefour ? Et à quel endroit était-il censé sortir ? Il y avait d'autres panneaux ? Étaient-ils visibles depuis l'intérieur de la canalisation ?
— … crrrtrrtrième groupe qui essayait de pénétrer à l'intérieur de la base. Toi tu es arrivé avec le cinquième. Jusqu'ici leurs tentatives ont toutes échoué, mais ils n'ont pas renoncé et…
Crrshhhhh.
Ses oreilles ou le tunnel ? Le tunnel, décida-t-il. Ses oreilles étaient faiblardes (surtout la droite, toujours bouchée), toutefois elles ne grésillaient pas.
— Ieeek.
Harlock fit un écart si brusque qu'il faillit perdre l'équilibre, battit des bras et ne se rattrapa qu'au prix d'une glissade ridicule sur les algues. Putain de bordel de dieu de merde.
— Geh weg, blöder Vogel !
Ce foutu piaf lui avait fait peur, bon sang ! Qu'est-ce qu'il lui prenait de surgir comme ça à l'improviste ? Sur sa droite ? Sans qu'il ne l'ait entendu ni même vu arriver ?
… Oh. À la réflexion ce n'était peut-être pas une bonne nouvelle.
Harlock plaqua la main sur son œil gauche, utilisa son autre main pour repousser ses cheveux sur son front. « Tu as un problème avec ton œil, aussi… » Les taches grisâtres et les ombres mouvantes n'étaient pas dues aux mèches trop longues. « … Si tu ne fais rien, tu vas le perdre. » Il serra le poing. S'il faisait quoi que ce soit, il serait réformé. Il serra plus fort, jusqu'à sentir ses ongles s'enfoncer dans sa paume. C'était temporaire, se persuada-t-il. Il avait juste été ébloui par le soleil trop agressif d'Yblane.
Ça passerait.
Comme pour ses oreilles, ça passerait.
— Ieeek ?
Il renifla, essuya son nez d'un revers de manche, gratta la tête du pélican d'un geste machinal.
— Allez l'oiseau, on y va, souffla-t-il.
Le tunnel sentait le renfermé, le compost, et exhalait en sus un vague relent d'égout. Harlock hâta le pas autant que le sol glissant le lui permettait. Sur les parois, des traces d'inondation maculaient le béton jusqu'à hauteur d'épaule. Les minuscules coquillages qui y proliféraient laissaient supposer que la canalisation était régulièrement submergée. Quant à savoir à quelle fréquence…
— Ieeek.
— Non moi non plus je n'ai pas envie que ça se remplisse tant que je suis dedans, l'oiseau.
Bien que le pélican s'en sortirait probablement mieux que lui le cas échéant, songea Harlock en se remémorant ses propres (et piètres) performances aquatiques.
Il marcha une dizaine de minutes. Le tunnel se terminait en cul-de-sac au bout d'environ un kilomètre – en réalité, le conduit tournait à angle droit, constata Harlock une fois sur place… mais il se rétrécissait au point de ne pouvoir y progresser autrement qu'à quatre pattes. Harlock se sentait moyennement emballé par la perspective (surtout si la canalisation se remplissait).
— Tochiro ? Tochiro, faut-il vraiment que j'entre là-dedans ?
Crchht.
— Allô ? Tochiro, je ne reçois rien ! Fais clignoter les lumières si tu m'entends !
Rien.
Bon.
Pas de panique.
— Ieeek !
— Du calme, l'oiseau.
Harlock revint sur ses pas, scruta soigneusement les parois, s'attarda sur les irrégularités dans les concrétions calcaires… Là ! Les joints étaient presque imperceptibles sous les algues, mousses, machins gluants et autres coquillages, mais ils étaient bien présents.
Harlock n'eut pas la moindre seconde d'hésitation. Quatre tirs ajustés, et le panneau bascula en arrière dans un fracas de rouille et de métal. Le cosmodragon était décidément l'arme parfaite, songea-t-il.
L'ouverture donnait sur une étroite cheminée verticale. Des barreaux scellés dans la pierre grimpaient vers les hauteurs. Harlock tenta un contact avec Tochiro (la radio répondit « crchcht »), grogna, décida que dans tous les cas la station se trouvait au sommet, et commença l'ascension.
— Ieeek ?
Zut.
Harlock jeta un coup d'œil en arrière : l'envergure du pélican était trop importante pour qu'il puisse voler dans un espace aussi réduit. L'oiseau donna une pichenette du bec sur un barreau puis leva la tête vers lui. « Ieeek ? » répéta-t-il sur un ton plaintif.
Harlock hésita, envisagea durant un instant furtif d'abandonner le volatile à son sort, mais se surprit soudain à ressentir un irrépressible élan affectif pour ce gros tas de plumes. Il grommela tandis qu'il redescendait l'échelle.
— Tu me retardes, l'oiseau.
— Ieeek.
— Ce n'est pas une raison.
Revenu au fond du puits, Harlock jaugea son coéquipier plumeux d'un œil expert, puis le souleva des deux mains pour estimer son poids. Alors voyons… 'tain il est lourd, ce petit salopiaud !
— Ieeek.
— Tu devrais faire régime, rétorqua Harlock.
L'oiseau pesait bien une douzaine de kilos, et cou compris sa taille devait avoisiner le mètre soixante-dix. Ce n'était clairement pas le genre de bébête que l'on portait sous le bras – surtout lorsque l'on avait une échelle exiguë à escalader. Et inutile de chercher à le caler sur son épaule non plus.
Harlock secoua la tête. Il perdait du temps, mais il ne pouvait se résoudre à renvoyer le pélican d'où il venait. Bon…
— T'es pénible, l'oiseau.
Une ceinture, les sangles de sa semi-armure et quelques nœuds savamment exécutés aboutirent à la confection d'un harnais rudimentaire. « Ieeek », protesta le pélican lorsqu'Harlock le saucissonna au dispositif, positionna le tout dans son dos puis clipsa les attaches sur sa poitrine.
— T'as intérêt à te tenir tranquille ! menaça-t-il.
— Ieeek.
Satisfait, Harlock reprit sa montée. Environ dix mètres plus haut, il apercevait un rayon de soleil.
La station n'était plus très loin.
