Segment 23 – Les frontières infinies

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Peut-être Warrius cria-t-il.
Peut-être Tochiro cria-t-il.
Peut-être cria-t-il lui-même. Sûrement.

Métal contre métal. Le choc initial se mua en chœurs d'agonie lorsque les deux coques ripèrent l'une contre l'autre. Le chant froid du blindage déchiré résonnait jusque dans les os. Puis le croiseur céda.

— Ieeek !

L'explosion expulsa une gerbe d'air, aussitôt cristallisée en une myriade de petits éclats de glace. Le vaisseau s'enfonça à travers des ponts, des parois, des structures déformées, des débris dispersés en tous sens. Quelque chose percuta les vitres de la passerelle, pantin grotesque et désarticulé, apparition fugitive et inoubliable. Harlock se tendit, en appela à la chance pour que l'événement ne se reproduise pas, perdit. Trois autres atteignirent les baies d'observation avec un bruit mou, tels des sacs de frappe qui s'éventrent. Le dernier laissa une trace sanglante sur le plexiverre.

En quelques secondes, tout était fini.

— Wouhou ! s'exclama Tochiro. Je savais que mes calculs de répartition de masse étaient justes !

Sur les panneaux tactiques, une caméra diffusait des images de la poupe. En arrière-plan, le croiseur coupé en deux sombrait.

Il restait une trace sur le plexiverre.

Une trace rouge.

Harlock déglutit.

— T'es complètement dingue, dit Warrius.

Il sursauta, se retourna d'un bloc, ne parvint pas à réprimer ce sentiment de culpabilité tenace qui lui comprimait les entrailles. Warrius… Trouverait-il la force de se défendre face à Warrius ? Le commandant lui avait accordé sa confiance, dans une certaine mesure, et lui l'avait… piétinée. Tu trahis la confiance de tout le monde depuis des années, lui souffla sa conscience. Était-il temps d'y mettre fin ? Était-il temps de confesser ses antécédents, ses diplômes trafiqués, était-il temps d'avouer son âge ?

Harlock se tendit. « Mais j'ai gagné », songea-t-il. Warrius n'ajouta rien. Les doutes se dissipèrent en ombres fugaces. J'ai gagné. Seule la victoire importait.

— Commandant ! Commandant, vous devez rester couché !

L'arrivée du médecin brisa ces tergiversations infantiles. Seule la victoire importait. Quant à son âge… Les adultes n'avaient pas besoin de le savoir.

— C'est bon toubib, ça va…

La voix de Warrius était éraillée, presque inaudible. Sur ses traits fatigués, la douleur disputait la place à une détermination inflexible. Harlock l'envia l'espace d'un instant, obstiné, debout envers et contre tous, inébranlable malgré l'adversité. Malgré sa blessure… La blessure qu'il avait reçue par sa faute. Son inattention. Son inconstance.

Tu ne mérites pas ce fauteuil.

« Mais j'ai gagné », se répéta-t-il encore. Avait-il appris de ses erreurs ?

Tu ne mérites pas.

S'il poursuivait dans cette voie, il provoquerait d'autres blessures, il ne pouvait le nier. D'autres blessures et d'autres morts. Il croiserait le chemin d'autres traces rouges, sur les pierres, sur les vitres. Sur ses mains. L'espace n'était pas réputé lieu de mansuétude.

Il lui faudrait être fort.

Autour de lui, la passerelle sortait peu à peu de sa torpeur crispée. Une conversation à bâtons rompus se lança entre deux scientifiques, Tochiro déplaça un écran et revint avec une brassée de câbles électriques, une caméra zooma sur l'Hayabusa. Quelqu'un l'apostropha : « ils peuvent s'amarrer ? » Harlock opina par réflexe. Il aurait dû laisser Warrius prendre cette décision.

Il se balança d'un pied sur l'autre, s'aperçut de son manège, s'insulta intérieurement. Ne flanche pas, idiot ! Redresse les épaules, lève la tête, ils ne te prendront pas ce que tu viens d'obtenir. Sois fort.

Ce qu'il avait obtenu… Harlock pinça les lèvres. Qu'avait-il obtenu, au juste ?

De l'autre côté des vitres, le patrouilleur se positionnait à couple du vaisseau. Il était minuscule. D'autres appareils néo-humains naviguaient-ils encore dans les parages ? « Aucune détection ennemie », annonça l'IA comme si elle avait lu dans ses pensées. Qu'était devenue la dernière frégate ? Avait-elle fui, était-elle détruite ?

Des morts… Les traces sur le verre. Les traces s'effaceraient, évidemment, mais le souvenir des morts le poursuivrait. Le prix à payer pour le chemin qu'il s'était choisi. Des morts pour la puissance. Qu'il en soit ainsi.

— Asseyez-vous, bon sang !

Le médecin bataillait pour injecter le contenu d'une seringue hypodermique dans le bras de son supérieur. Warrius finit par abandonner la partie et s'affala lourdement dans le fauteuil de commandement. Harlock grimaça, traversé par un pic de jalousie irrépressible. Il ne parviendrait pas à revenir en arrière, comprit-il. Il ne saurait jamais rentrer à nouveau dans le moule formaté de l'armée. À nouveau… il retint un ricanement. Aussi loin qu'il s'en souvienne, il ne s'était jamais conformé aux normes. Au moins aurait-il essayé.

Voler.

Voler seul.

— Tubes d'abordage verrouillés, ouverture des sas !

Qui suivait la manœuvre ? se demanda Harlock. Des gens allaient et venaient, parlaient et riaient. Le médecin sermonnait Warrius. « Ne bougez pas ! » répétait-il.

Des mouvements précipités bousculèrent cette étrange ambiance trop décontractée, presque festive. Lorsque le capitaine de La Morlaye entra en passerelle accompagné d'une escouade armée, Harlock se raidit. L'heure des comptes était venue.

— Martin… exhala Warrius. Quelle est la situation sur l'Hayabusa ?

Le second plissa les yeux comme s'il tentait de percer l'esprit de son commandant. Un tic nerveux lui tordit les lèvres, brève mimique d'incompréhension et de frustration mêlées. Il n'avait participé à l'action que de loin, et seulement pour la dernière séquence, analysa Harlock. Il lui manquait les principales pièces du puzzle.

— Les dégâts sont minimes, commandant. Grâce à votre intervention, et euh…
— Ce n'est pas de mon fait, coupa Warrius. Je n'y suis pour rien.

Le commandant replia un bras sur son ventre avec un gémissement étouffé.

— … Je ne suis plus en état. Tu vas devoir garder l'Hayabusa, Martin.

De La Morlaye recula d'un pas, l'air choqué.

— Non non, vous devez reprendre votre poste à bord, commandant ! Sans Erin, je… Moi, il faut que je reste ici ! On ne peut pas laisser ce vaisseau !
— Du calme, Martin, tempéra Warrius. Je suis d'accord. Cet engin ne doit pas rejoindre les Colonies Radioactives.

La moue du second était éloquente. Il ne comprenait toujours pas où son supérieur voulait en venir. Harlock, de son côté, n'osait bouger. Warrius pensait-il vraiment…

— Vous voulez qu'on le remorque, commandant ?
— Non, il est trop lourd pour nos moteurs… Convoyage. C'est la seule solution. Et sans tarder, je n'ai pas l'intention d'attendre que des renforts néo-humains nous tombent dessus.

Silence.

— … Heureusement qu'il nous reste un officier pour s'en charger.

Il y pense vraiment.

Martin cilla. Harlock retint son souffle. Warrius lui adressa un signe de menton.

— Tu crois que tu y arriveras, captain ?

Le qualificatif était-il sincère ? songea Harlock. Non, bien sûr que non. Tu ne mérites pas. Pure ironie, il en était certain. Des moqueries d'adulte, encore. Il n'avait pas l'âge, pas l'expérience, il n'avait pas fait ses armes dans les bons postes, il avait survolé trop de cours à l'Acastro.

En d'autres circonstances, il aurait protesté, il aurait argué de sa valeur, il aurait défendu sa fierté avec les poings.

En d'autres circonstances.

Mais pas là.
Pas maintenant.
Pas ici.

Ce vaisseau était son vaisseau. Tochiro le lui avait donné.

Il croisa les bras. Tant pis pour sa fierté. Tant pis s'ils se moquaient de lui.

C'était ce pour quoi il s'était battu.

Je rêve de voler.

— Bien sûr.