Bonjour, bonjour !

Comme on dit, « jamais deux sans trois » donc voici le troisième OS de cette édition 2020, que j'offre cette fois à Anil, alias MissPupitre. Comme tu le voulais, voici une bonne dose de fluff qui file des caries pour terminer cette année sur une note positive. J'espère que ca te plairas.

Bonne lecture !


Futakuchi enfonça un peu plus son bonnet sur sa tête quand il sortit du bus avec son équipe. Il détestait l'hiver avec son froid glacial, ses gouttes au nez et ses doigts endoloris. Et qu'on ne vienne pas lui dire que le temps était plutôt doux pour la saison, ce n'était qu'un abominable mensonge. Il n'y avait rien de doux dans ces monceaux de neige sale éparpillés un peu partout, ni dans l'épaisse vapeur qui s'échappait de ses lèvres à chaque expiration. Heureusement, il avait des barrières pour s'en protéger, au moins un peu.

Comme les autres n'avaient pas l'air pressés de rentrer, il fourra ses mains gantées au fond de ses poches et enfouit son nez au creux de son écharpe. Il y avait vaporisé un peu du parfum de Mai, une fragrance discrète et florale, au total opposé de sa personnalité, mais qui lui allait si bien. Il prenait grand soin de cette écharpe, plus que de n'importe quel cadeau. Suivant à la lettre les conseils d'Aone, il l'avait lavée à la main, à basse température et y avait même passé un rasoir à bouloches. Elle était aussi belle qu'au premier jour. D'ailleurs, en parlant d'Aone…

Futakuchi jeta un regard en coin à son gigantesque ami qui, comme d'habitude, se tenait un peu à l'écart du groupe. Pas qu'il ne s'entendait pas avec les autres membres de l'équipe, au contraire, mais il avait besoin de son espace vital. Et puis, aujourd'hui, il avait une autre raison d'être réservé. Futakuchi tiqua. Il savait qu'il allait se débiner, ce poltron. D'une main, Aone serrait son sac de sport, comme s'il allait s'échapper tout seul. Futakuchi se demanda s'il oserait mettre en pratique tous les conseils qu'il lui avait prodigués ou s'il finirait par se défiler.

— Ils sont trop cools, vos bonnets !

Futakuchi tourna la tête et, sans surprise, tomba nez à nez avec le numéro 10 de Karasuno, cette espèce de petite furie orange. Il fonçait vers lui mais le dépassa pour s'arrêter devant Koganegawa.

— Et vous avez tous votre numéro dessus, c'est génial !

Hinata fit signe à Koganegawa de se pencher pour mieux l'observer, ce que ce dernier fit avec un air aussi fier que s'il avait tricoté le bonnet lui-même. Futakuchi passa la main sur la broderie du sien. Il portait toujours le numéro 6. Il aurait très bien pu demander à le changer pour le 2, mais il tenait à garder ce cadeau dans l'état où il l'avait reçu.

— Ils sont trop doux ! dit Hinata en touchant les bords du bonnet du bout des doigts.

— C'est Aone qui les tricote.

Un silence gêné s'intalla dans l'équipe de Dateko. Ils évitaient généralement de mentionner ce détail. Derrière sa façade bourrue, Aone cachait une passion immodérée pour tout ce qui était mignon. Il leur préparait avant chaque match ses fameux macarons en forme de têtes d'oursons et collectionnait les strap pour portable à l'effigie des personnages de Sanrio. Il adorait aussi le tricot et les inondait dès qu'il pouvait de cadeaux faits main. C'était sa façon à lui de décompresser et personne n'y trouvait rien à redire. Au sein de l'équipe, du moins. En dehors, c'était un tout autre problème. Nombreux étaient ceux qui, en apprenant ses hobbies, perdaient toute forme de respect pour lui. Futakuchi ne comptait plus les moqueries qu'Aone avait pu subir à ce sujet depuis le collège. Les petits malins changeaient vite d'avis quand ils se retrouvaient confrontés au bloc inébranlable qui leur faisait face sur le terrain, mais cela n'empêchait pas les railleries d'atteindre Aone. Si Hinata réagissait de la même façon, ils allaient le ramasser à la petite cuillière.

Mais bien évidemment, Hinata étant Hinata, il ne rit pas, bien au contraire. Il se tourna vers Aone, des petites étoiles plein les yeux et s'apprêtait à se ruer vers lui quand le coach de Karasuno apparut sur le pas de la porte du gymnase.

— Allez tout le monde, on va s'échauffer un peu !

Il retourna en vitesse dans la salle, maugréant contre le froid et Futakuchi ne put qu'être d'accord.

Sans grande surprise, l'équipe de Karasuno leur mena la vie dure. Ils avaient pas mal évolué depuis la dernière fois qu'ils s'étaient affrontés. Si Dateko réussit à les mener au score pendant une bonne partie de la journée, ils se retrouvèrent impuissants quand leurs adversaires commencèrent à égaliser. Au final, les deux équipes terminèrent la journée avec quatre victoires de chaque côté. Un brin frustré par ce résultat, Futakuchi ne s'attarda pas quand le moment fut venu de rejoindre le bus.

Il ne voyait Aone nulle part. Il n'était ni dans le gymnase, ni à l'extérieur avec les autres. Du coin de l'œil, Futakuchi repéra Koganegawa, qui se tenait un peu plus loin, observant quelque chose. Il s'approcha, perplexe.

— Qu'est-ce que tu… ?

Koganegawa posa son index sur sa bouche et lui fit signe de se taire. Curieux, Futakuchi le rejoignit sur la pointe des pieds et se pencha à l'angle du mur pour voir ce qui intéressait tant son coéquipier. Non loin de là, juste à côté des distributeurs de boissons, Aone et Hinata se tenait face à face. Aone tenait entre les mains un paquet enveloppé dans du tissu, qu'il tendit à Hinata sans un mot. Futakuchi leva les yeux au ciel. Il l'avait coaché pendant une bonne semaine, lui apprenant tous les mots qu'il faut, la bonne attitude à avoir pour ne pas le faire fuir et voilà que ce grand idiot allait tout gâcher en jouant les ours bourrus.

Futakuchi n'avait pas été étonné d'apprendre les sentiments que nourrissait Aone envers Hinata. Il l'avait vu, juste après leur premier match, dans le bus du retour. N'importe qui d'autre n'aurait rien remarqué mais lui, il connaissait Aone et ça lui avait crevé les yeux. Même s'il ne comprenait pas ce que son ami pouvait trouver à cette espèce de boule de nerfs, Futakuchi était content pour lui. Content, mais tout de même inquiet. Jamais Aone n'avait été très populaire auprès des filles ; son caractère les intimidait, voire les effrayait, et question physique, elles lui préféraient souvent des types du genre de Kageyama ou de Sakunami — les physiques fins, aux traits délicats de membres de boys band.

Quand Aone était venu le voir pour lui demander conseil, Futakuchi n'avait pas pu s'empêcher de se demander ce qui se passerait quand Hinata le repousserait. Parce que ça ne manquerait pas d'arriver, il en était sûr et certain. Parce que, pour accepter la déclaration d'Aone, il devrait non seulement être attiré lui aussi par les garçons mais aussi qu'il le trouve à son goût. Autant dire qu'il avait plus de chances d'être recruté dans l'équipe olympique. Futakuchi avait d'abord songé à le dissuader. Il se ferait du mal pour rien, pas besoin de plus de déprime après leur défaite en qualification. Et puis, cet imbécile heureux qu'était Koganegawa avait rejoint la bataille et l'avait persuadé de tenter sa chance, que Futakuchi n'était qu'un vilain pessimiste et que connaissant Hinata, il n'excluait pas du tout qu'Aone pourrait lui plaire. Futakuchi n'avait rien trouvé à redire qui ne l'enfoncerait pas encore plus. S'il avait essayé de le mettre face à la réalité, ce n'était pas contre Aone, au contraire. Il voulait juste lui éviter une énième déception.

Hinata resta un instant interdit face à ce cadeau inattendu, mais le prit tout de même avant de l'observer sous toutes les coutures.

— C'est pour moi ?

Non, c'est pour le pape, songea Futakuchi. Comment Aone avait-il pu s'enticher d'un crétin pareil ? Il était peut-être temps de reconsidérer son amitié avec lui, vu ses goûts plus que douteux.

Aone fit oui de la tête, le rouge aux joues et l'invita à l'ouvrir. Hinata s'exécuta. Même s'il savait très bien ce que contenait le paquet, Futakuchi attendait avec impatience de les voir au grand jour. Hinata tira de l'emballage un bonnet noir au liseré orange et une écharpe de la même couleur. Ils portaient tous deux le numéro 10.

— C'est toi qui les a faits ?

Aone hocha la tête et tout de suite, une étincelle s'alluma dans les yeux de Hinata. Il passa l'écharpe autour de son cou, enfila le bonnet, qu'il enfonça sur sa tête jusqu'à ses sourcils et se tâta le crâne ainsi recouvert, extatique. Au moins, il est content, pensa Futakuchi.

— C'est trop beau, je les adore ! Tu en as fait pour les autres aussi ? On aura l'air trop classe avec ça !

Oh, super, il n'avait rien compris… Maintenant, Aone devrait expliquer le malentendu et ça risquait fort de devenir très embarrassant. Penché au coin du mur, Futakuchi vit la main de Koganegawa se crisper sur le crépi. Lui aussi devait prier de toutes ses forces pour que tout se passe bien. Futakuchi, lui, adressait une prière silencieuse à tous les dieux qu'il connaissait. Pitié, faites au moins que ce petit démon fasse preuve de tact…

— Non, juste pour toi…

Aone venait de virer au rouge pivoine et ça n'avait rien à voir avec la température ambiante. Il avait balbutié ces quelques mots avec un embarras immanquable, même pour le dernier des abrutis. Et puisqu'il était question d'abruti, Futakuchi reporta son attention sur Hinata, qui s'était arrêté de bouger.

— Oh…

Quoi, oh ? Juste oh ? Comme ça ? De l'endroit où il se trouvait, l'angle de vue ne permettait pas à Futakuchi de voir l'expression de Hinata et ça allait finir par le rendre dingue. Il adressa un petit signe d'encouragement à Aone, qui n'avait pas dû manquer de les voir, mais celui-ci était si obnubilé par Hinata qu'il leur adressait à peine un regard.

— Ça va ? demanda-t-il en s'approchant de lui.

— Mon… mon coeur vient de faire un truc bizarre… un genre de… de « gwah »…

Futakuchi se demanda un instant si c'était une sorte d'étrange métaphore ou s'il devait appeler une ambulance. Comme Hinata ne semblait pas s'évanouir, il finit par pencher pour la première solution. Il n'était toujours pas certain d'avoir bien compris ce qu'il voulait dire par là.

Aone se pencha vers Hinata, l'air inquiet. Il était gigantesque par rapport au petit numéro 10, qui ressemblait presque à un enfant en comparaison. Hinata tourna la tête vers lui et déposa un rapide baiser sur sa joue, avant de reculer d'un pas, le visage enfoui dans son écharpe. Koganekawa, lui, jubilait à côté de Futakuchi, qui commençait à se dire qu'un dieu existait peut-être finalement.

— Ah ! Je… je… je suis désolé, je sais pas ce qui m'a pris…

Hinata s'agitait dans tous les sens et, pendant un instant, Futakuchi pensa qu'il allait s'enfuir à toutes jambes en direction du gymnase, mais Aone parvint à poser sa main sur son épaule avant qu'il ne se carapate.

— Je t'apprécie beaucoup et j'aimerais que tu sortes avec moi, déclara-t-il d'un trait, sans la moindre trace d'émotion autre que ses joues écarlates.

Un peu guindé, trop récité, pensa Futakuchi, ça manquait de naturel. Un petit 4/10, pas plus. Heureusement qu'il l'avait coaché pendant une semaine, il n'osait même pas imaginé la catastrophe s'il n'avait pas pris sur lui de l'aider. N'importe qui aurait envie de fuir devant une déclaration aussi ratée. Mais apparemment, Shōyō Hinata n'était pas n'importe qui.

— Avec plaisir ! répondit-il, un grand sourire aux lèvres.

Ce fut ce moment que choisit Kageyama pour surgir de derrière eux et demander à Hinata de se dépêcher de revenir pour le débrief. Il jeta un coup d'œil curieux aux deux voyeurs, que Hinata repéra lui aussi à ce moment-là. Tout le visage d'un rouge brique, il s'inclina poliment devant Aone, lui adressant un petit sourire de guingois. Une fois qu'il eut disparu à l'intérieur du gymnase, Koganegawa et Futakuchi guidèrent un Aone aux anges jusqu'au bus.

De l'extérieur, il semblait toujours égal à lui-même, mais il ne trompait personne dans l'équipe. Quand Aone passa devant Mai en s'installant dans le bus, elle adressa un grand sourire à Futakuchi, avec un regard lourd de sous-entendus. Futakuchi avait promis à Aone de ne parler à personne de son petit projet, mais il se doutait bien qu'il en parlerait à sa petite amie, quand même.

Futakuchi s'assit à côté d'Aone. Il avait encore un peu de mal à croire que ça avait marché.

— Tu as eu le temps de lui demander son numéro, au moins ?

Le visage d'Aone vira au blanc.


Hinata frissonna tandis que le journaliste lui posait ses questions. L'homme — plutôt jeune, de toute évidence fraîchement sorti de l'école — l'avait attrapé à la fin de l'entraînement et lui avait proposé de l'accompagner jusqu'à la gare, histoire de discuter un peu. Hinata avait appris de lui qu'il travaillait pour un journal en ligne, qui marchait bien, mais pas beaucoup plus. Ils discutèrent de sujets plutôt banals, les performances des Black Jackals durant les derniers matchs, les Jeux Olympiques à venir, les difficultés liées à la situation sanitaire de l'année précédente, bref, rien dont Hinata n'ait pas déjà discuté avec une dizaine d'autres journalistes avant. La conversation avait au moins le mérite de lui faire passer le temps, et son interlocuteur était sympathique.

— Beaucoup de fans adorent vos bonnets, et je dois vous avouer que j'en fais partie. Est-ce qu'on peut les acheter quelque part ?

Hinata tâta son bonnet d'un air satisfait. Un peu que les fans les adoraient, ils étaient de toute première qualité, confectionnés dans un cachemire si doux qu'on avait l'impression d'enrouler sa tête dans un petit nuage. Les bonnets étaient noirs, avec une marque de griffure ocre juste au-dessus du sourcil gauche sur laquelle était brodé leur numéro de maillot. Un vrai travail d'orfèvre.

— Non, ce sont des pièces uniques, faites à la main. Il y en a un pour chaque membre de l'équipe, fait sur mesure.

— Oh, c'est fantastique ! s'extasia le journaliste. Qui vous les fabrique ? Est-ce que c'est un couturier connu ?

Hinata passa de nouveau sa main sur son bonnet.

— Non, répondit-il avec un grand sourire, c'est mon mari.