C'est fou comme on peut s'attacher rapidement à une personne.
Cette personne peut être la plus banale au monde, mais un jour on réalise à quel point elle est tout sauf banale à nos yeux. Un jour, au hasard, et cela paraît sorti de nulle part, mais au fond de soi on l'a toujours un peu ressenti, de plus en plus fort, grandissant, à chaque fois que l'on est la raison de son sourire, ou même lorsqu'on ne fait que l'apercevoir se ronger les ongles ou se mordiller l'intérieur des joues.
Tout s'accumule, et on nie, on nie en bloc parce que les choses ne peuvent être gâchées ainsi avec de stupides, stupides sentiments — mais il est déjà trop tard, et on le sait. Lorsque la réalisation tombe, tout est déjà joué d'avance.
Et tout cela, Darren le sait. Il ne le sait que trop bien.
Alors, pourquoi s'est-il laissé avoir des sentiments pour Chris ?
Il ne sait pas vraiment de quoi c'est parti. Si c'est à cause de leurs discussions interminables et passionnantes, de leurs étreintes qui paraissent mieux que toutes celles que Darren a jamais données et reçues (et le nombre est grand) ou encore de l'aura de magie qui entoure constamment l'autre jeune homme.
Il ne sait pas, mais il sait une chose : les sentiments sont là, l'amour est là, tout est bien installé, bien profond dans le cœur et la tête et l'âme de Darren — et il se déteste pour tous ces sentiments, dieu comme il se déteste.
Il est fatigué.
Chris sait.
Bien-sûr qu'il le sait. Chris sait toujours tout. Chris sait beaucoup de choses, des choses que Darren ne sait pas.
Chris le sait mais Chris ne fait rien.
Ils en ont parlé. Une fois, puis des dizaines, des centaines de fois. Ils en viennent toujours à la même conclusion.
« C'est pas que je t'aime pas, Darren, tu sais que je t'adore.
(et ces mots font plus mal que tout le reste)
Mais tu sais que c'est pas possible. J'aime mon copain, et je suis pas prêt de le quitter parce que j'ai vraiment l'impression qu'il est spécial et que c'est spécial entre nous. »
Darren a envie de hurler, parce qu'il trouve que les choses entre Chris et son idiot de copain sont tout sauf spéciales, parce que spécial, c'est rare.
Spécial, c'est ce qu'ont Darren et Chris.
Du moins, c'est ce que Darren pense. Chris n'a pas l'air d'être du même avis.
Darren pense que tout repose dans leur relation profondément affectueuse. Chaque petit contact, même leurs mains qui s'effleurent, les doigts de Chris qui parcourent l'avant-bras de Darren, caressent ses cheveux. Les sourires plus grands que possible qu'ils se glissent entre deux phrases, les regards qu'ils se lancent, intimes et entre eux, juste eux et personne d'autre. Leur façon d'agir comme un vieux couple marié, tout le temps, peu importe les situations — et ce dès leur première rencontre. Les blagues que leurs amis leur répètent en s'esclaffant, Allez les tourtereaux on y va, Darren arrête de faire tes yeux en cœur à Chris, Chris il faut que tu lâches la main de Darren de temps en temps tu sais ?
On dirait mes parents. Y a des hôtels pour ce genre de choses.
Vous vous chamaillez comme un vrai couple marié.
Chris en rit. Darren en rit à l'extérieur, mais il en pleure secrètement d'envie.
Regarder Chris interagir avec son petit-ami est peut-être la chose la plus difficile que Darren a dû faire de toute sa vie. Du moins jusque là.
La façon dont Chris se blottit contre lui, plus proche que lorsqu'il se blottit contre Darren, les courts baisers sur la joue ou dans le cou, les moins courts baisers sur les lèvres. Les petits rires qu'ils se lancent quand ils se rappellent d'une expérience qui ne leur appartient qu'à eux, et pas à Darren, ce pauvre Darren qui les observe, désespéré et un peu grognon par rapport à d'habitude.
Des fois, lorsqu'il est saoul et qu'il est vraiment trop tard, Darren appelle Chris. Ce qui le fait rire, mais qui le dégoûte aussi un peu, c'est que Chris répond toujours — Chris s'inquiète toujours pour les autres, il a constamment peur. Il dit qu'il a développé ce trait de caractère en grandissant avec une petite sœur gravement malade, et Darren a envie de lui mettre des claques parce que personne n'est aussi altruiste que cela.
Il y a même des soirs où Chris vient récupérer Darren, l'aide à rentrer, le met au lit et l'écoute divaguer sur le réchauffement climatique et les stands de hot-dogs et les feux d'artifices. Avec plus ou moins de lien entre ces choses, bien entendu.
Des fois, Darren s'arrête de parler et regarde Chris, le regarde vraiment, dans toute sa grandeur et toute sa fragilité, toute sa fierté et toutes ses peurs, et il en a presque le souffle coupé. L'alcool aide un peu tout de même, mais l'intensité des sentiments ne diminue jamais lors de la gueule de bois, et lorsqu'il est sobre.
Il ne peut s'empêcher de lui dire Je t'aime, de lui murmurer toutes ces choses qui sont trop difficiles à garder pour soi, et Chris soupire ou rit et s'allonge à côté de lui, lui caresse les cheveux et attend que Darren s'endorme. Mais il ne répond jamais.
Cependant, il y a aussi les soirs où Chris ne vient pas, ne fait que raccrocher lorsqu'il appelle — et quelques minutes plus tard, Dianna ou Lea (des fois les deux, selon la disponibilité, des fois même Amber ou Ashley) débarque dans le bar le plus proche de son appartement, celui où il semble finir de plus en plus souvent lorsqu'il dispose d'une soirée de libre, et le ramène chez lui. Darren n'est pas bête, et une fois sobre, il sait pourquoi Chris n'est pas venu. Il a passé la soirée avec son petit-ami.
Et souvent, Darren se dégoûte lui-même avec ses pensées jalouses et mauvaises — après tout, c'est son petit-ami. L'ordre des choses veut qu'il passe avant Darren dans les priorités de Chris.
Cependant, des fois, juste quelques fois, Darren aimerait être la priorité de Chris.
Mais on ne peut construire sa vie sur de l'utopie sableuse, alors il se met quelques claques plus ou moins mentales et continue sa routine.
Un soir, alors qu'il commence son premier scotch de la soirée, confortablement installé à sa table préférée de son bar habituel, il entend la porte s'ouvrir et plusieurs voix excitées et trop familières s'élèvent dans l'endroit habituellement calme. Il lève la tête et aperçoit Dianna, Lea et Amber — vite, il baisse le regard et essaie de se noyer dans l'alcool fort de son verre, mais c'est peine perdue. Il entend des sacs à main s'écraser sur la table et sent plusieurs poids s'affaler sur la banquette circulaire.
« Trois... pareil que lui, s'exclame la voix essoufflée de Lea au serveur. Alors, Dare, qu'est-ce que tu fais de beau ? »
Il ne répond rien mais finit par lever tout de même la tête. Il la fixe avec incrédulité — comment ose-t-elle lui demander cela, alors que ce sont elles qui viennent s'incruster dans sa routine ?
« Fais pas cette tête, bouclettes sur pattes. On n'est pas là pour t'arracher tes fringues, lui dit Amber en levant les yeux aux ciel (et il se dit qu'il peut leur arriver de ressembler vraiment à leurs personnages).
- On est juste venues te tenir compagnie, on se doutait que tu serais là, le rassure Dianna avec sa douceur habituelle.
- Ce bar est vraiment crado, Dare... murmure Lea en fixant une tâche suspecte sur la table.
- Si t'es pas contente, tu peux partir », grogne Darren tout en finissant son verre. Il fait signe au serveur de lui apporter la même chose.
Les trois filles le fixent plus ou moins discrètement, puis se lancent un regard entre elles. Dianna se mord la lèvre et Lea regarde Darren avec ses grands yeux tristes, alors qu'Amber aide le serveur à poser les verres sur la table. Elles le remercient, et ce dernier retourne derrière le bar.
Darren essaie de ne pas prêter attention au lourd silence qui l'entoure et se concentre sur son second verre. Il fait tinter les glaçons contre la paroi, créant une mélodie que seul lui entend.
« Sinon... Tu joues pas, ici ? Lui demande Dianna.
- Non, pas ici.
- Je croyais que t'adorais jouer dans les bars... renchérit-elle gentiment.
- Pas ici, Dianna. »
Un autre silence suit sa réponse plutôt violente et sèche, et il pense à dire quelque chose, s'excuser — mais il ne le fait pas, parce qu'il n'en a simplement plus rien à faire.
Dianna, sans grande surprise, ne lui en veut pas et pose sa main sur son bras.
« Darren...
- Y a pas de Darren qui tienne, s'exclame-t-il en se levant brusquement et faisant presque tomber la table au passage. J'en ai marre de vos regards désolés, je sais que je vous fais pitié, pas la peine de me suivre jusque dans mon bar pour me le montrer ! Foutez-moi la paix, merde ! »
Il saisit quelques billets dans sa poche et les jette sur la table pour couvrir toutes leurs boissons, resserre sa veste et sort du bar en trombe. Il se fout de ce que les gens peuvent bien penser, et tout le monde a probablement entendu, mais plus grand chose n'a d'importance.
Il se retrouve dans la rue et il fait plus frais que ce qu'il a pensé (après tout, c'est la fin novembre). Il secoue la tête et serre son manteau un peu plus fort. Il ne lui reste plus qu'à rentrer. Seul.
[TBC]
