11 octobre 2001
Emma court à perdre haleine dans l'allée gravillonnée, tachant de se concentrer désespérément sur le crissement des roches sous ses pas. Son coeur battant la chamade à ses tempes, elle sent sa respiration devenir plus difficile. Devant elle, elle n'aperçoit qu'une vague chevelure claire dans l'obscurité, ainsi que des pas bien plus rapides que les siens. Soudain, la silhouette devant elle s'arrête brusquement. Emma manque de foncer dans sa meilleure amie, alors qu'elle ralentit le pas, la rejoignant. Tentant de reprendre son souffle, elle observe l'adolescente aux cheveux argent, essayant de comprendre ce qui l'a poussée à interrompre sa course. Elle suit son regard par réflexe, jusqu'à enfin les apercevoir. À ce moment, il lui semble que son coeur cesse indubitablement ses battements, son échine se cambrant sous un profond frisson. Comme par réflexe, sa main droite vient rejoindre le poignet d'Elsa, tandis qu'elle l'attire avec violence contre elle. Emma reprend sa course dans la direction opposée, tirant tant bien que mal le bras de sa meilleure amie. Après quelques secondes d'hésitation, la blondinette la suit, son visage exprimant la plus profonde consternation. Pourtant, Emma comprend qu'il lui faut absolument quitter cet endroit. Le plus vite possible. Elle enchaine de nouveau les pas, essayant de rassembler ses souvenirs pour trouver la sortie rapidement. Près d'une heure auparavant, elles ont tourné à droite, puis à gauche, avant de suivre une allée sur la droite. Ou peut-être était-ce l'inverse.
Le crissement familier des graviers sous ses pas la rassure, mais l'adolescente ne parvient pas à oublier ce qu'elle vient de voir. Son coeur semble avoir accéléré son rythme dans sa poitrine, crispant les muscles de ses bras jusqu'à ses épaules. Quelques secondes auparavant, elle était figée d'effroi, tétanisée et incapable d'esquisser le moindre mouvement. Désormais, elle a l'impression que ses pas pourraient la mener jusqu'à l'autre bout de la ville. Derrière elle, Elsa suit le rythme mais parait complètement déboussolée. Silencieuse, son regard se perd dans l'obscurité qui les entoure. Pourtant, c'est la jeune femme aux cheveux argent qui a suggéré cette idée. C'est elle qui les a amenées jusqu'ici, après s'être renseignée. Elle devrait être heureuse, peut-être même allègre, d'avoir réussi ce qu'elle désirait. Mais elle est maintenant muette, comme si la réalité avait trop rapidement dépassé la fiction à ses yeux.
Lorsqu'Emma aperçoit enfin l'un des épais murs de pierre, elle bondit tant bien que mal, ses doigts saisissant le rebord glacé. Se hissant avec ses bras, elle parvient bientôt à plaquer ses deux coudes sur la pierre, tandis que ses pieds frottent le matériau pour l'aider à grimper un peu plus. Elle réussit enfin à s'asseoir sur la clôture, se retournant pour s'assurer que sa meilleure amie la suit. De toute évidence, Elsa a effectué les mêmes gestes assurés qu'elle, quelques mètres plus loin. Échangeant un regard, les deux adolescentes bondissent de l'autre côté du mur, leurs pieds foulant enfin le béton familier du trottoir. C'est à ce moment qu'Elsa s'adosse à la façade en pierre, éclatant enfin de rire. Remontant la capuche de sa veste sur sa tête, afin de se protéger de la pluie fine qui commence à envahir l'atmosphère, elle jette un regard amusé à sa meilleure amie.
« C'était génial ! » soupire-t-elle, tandis qu'elle essaie encore de reprendre son souffle. À sa droite, une main sur son coeur, Emma la regarde, quelque peu agacée.
« C'était terrifiant, » corrige-t-elle, un nouveau frisson parcourant son échine.
« T'exagères un peu là ! » assure la blondinette. « Je m'attendais vraiment pas à ce qu'on découvre quelque chose mais c'était si beau ! Presque féérique ! »
Devant son regard émerveillé, Emma est prise d'un doute. Elle se rapproche alors de la jeune femme, la dévisageant d'un air suspicieux.
« De quoi tu parles, Elsa ? » interroge-t-elle, tandis qu'elle se maudit de n'avoir pas pris une veste plus chaude.
« Ben, des orbes ! » répond l'adolescente aux cheveux argent. « Les orbes lumineuses qu'on a vues dans le bois, tout près du caveau des Page !
-Des… orbes ? » bredouille soudain sa meilleure amie, réalisant qu'elles n'ont pas été témoin du même spectacle.
« Bah… ouais… » hésite Elsa. « Je t'avais dit que dans cette famille-là, ils font des trucs pas nets. C'est sûrement pour ça qu'il y a des entités près de leur caveau ! »
De son côté, Emma la dévisage, son regard verdoyant essayant désespérément de sonder le sien. L'observant un instant, la blondinette comprend que sa meilleure amie n'a pas vécu la même expérience qu'elle. Un frisson parcourt alors son échine, tandis qu'elle se redresse, inquiète.
« T'as… t'as bien vu des orbes… pas vrai ? » murmure-t-elle, comme si quelqu'un pouvait les entendre dans cette rue déserte.
« Non… » admet sa meilleure amie, sa mâchoire se serrant d'angoisse. « J'ai pas vu d'orbes…
-Qu'est-ce que t'as vu alors ? T'avais l'air vraiment flippée…
-On va s'en aller, » tranche la blonde, faisant volte-face pour reprendre leur chemin en sens inverse. Pourtant, Elsa ne lâche certainement pas l'affaire, contournant Emma pour lui faire face, presque défiante.
« C'est quoi que t'as vu, si c'était pas des orbes ? » répète-t-elle, légèrement autoritaire.
Déglutissant, Emma lui adresse un regard qui lui glace le sang.
« J'ai vu… les gens… les gens qui font certainement les orbes que t'as vus… Je crois que j'ai vu les entités… » bredouille l'adolescente, hésitante. Tandis que son regard se perd dans la contemplation de la façade de pierre, Elsa réalise que sa meilleure amie a été profondément troublée par ce qu'elles viennent de faire. Mais elle ne se doute pas encore que cette expérience ne sera pas la seule qu'Emma Swan vivra dans son existence…
3 novembre 2008
Emma suit la jeune femme brune dans l'étroit couloir qu'elle trouve plutôt menaçant. Se faufilant comme elle le peut, elle remarque que certaines portes, sur sa droite, sont ornées de formules en latin. Depuis le début de la soirée, elle ne se sent pas particulièrement à l'aise dans cette maison mystérieuse. Elle se doute évidemment de ce qui se trame, mais préfère garder cela pour elle. De toute manière, cela ne servirait à rien d'en parler à qui que ce soit. Justement, la jeune femme devant elle se retourne pour lui adresser un regard aguicheur, détaillant rapidement sa tenue peu soignée. Essayant de se concentrer sur l'essentiel, la blonde se perd justement dans la contemplation de ses formes. La brunette fait à peu près sa taille, a des cheveux longs bruns, qu'elle laisse le plus souvent détachés, ses épaules sont couvertes d'un tshirt à l'effigie d'un groupe de métal, que ses parents n'approuvent pas, et elle porte un jeans très moulant, mettant en valeur ses jambes fines et élancées. De toute évidence, Lilith Page a tout pour plaire. Et il parait assez étrange qu'elle ait jeté son dévolu sur quelqu'un comme Emma. Mais elle ne l'a certainement pas invitée chez elle, un vendredi soir pluvieux, pour parler du cours d'anglais qu'elles ont en commun. D'autant plus que les parents de Lilith sont absents, ayant laissé leur manoir immense à leur fille unique, à peine majeure.
Quand la brunette entre enfin dans ce qui semble être sa chambre, Emma la suit justement en silence, encore intimidée par l'invitation de sa camarade et l'atmosphère étrange du manoir. D'ailleurs, la chambre de Lilith, comme la majeure partie de la demeure, est décorée simplement. Les murs blancs ne comportent aucun artifice, l'un d'eux possédant simplement une reproduction de la célèbre Nuit Étoilée de Van Gogh. Pour le reste, la brunette parait se contenter d'un lit double, d'un bureau noir et d'une grande armoire. Emma imagine ainsi que la jeune femme n'est pas particulièrement superficielle. Alors que la blonde observe cet espace plutôt étrange, un frisson parcourt son échine. Au même instant, Lilith se rapproche d'elle, saisissant son menton entre ses doigts fins. Un sourire se dessine sur ses lèvres, tandis qu'elle s'approche de la blonde, l'embrassant enfin. Prise au dépourvu, Emma laisse ses mains saisir les hanches de la jeune femme, approfondissant leur étreinte. La brunette entreprend ainsi de laisser ses doigts se promener sous le sweatshirt de sa camarade, espérant attiser un peu plus son désir. Mais quand Emma voit une ombre passer derrière Lilith, elle la repousse violemment, par réflexe. Surprise, Lilith l'interroge du regard, sourcillant de consternation.
« Mais pour qui tu te prends ? » siffle-t-elle entre ses dents, apparemment blessée dans son égo.
« Rien… personne… » bredouille Emma, qui espère vivement ne plus revoir ce qu'elle vient d'observer. « Excuse-moi… Je suis juste… déconcentrée…
-Déconcentrée ?! » répète la brunette, sarcastique. « Tu te fous de moi ?!
-Je croyais avoir vu… enfin… c'est un peu bizarre… » marmonne la blonde, rouge de honte. Pourtant, sa camarade soupire profondément, haussant ses épaules.
« Come on, tu n'as donc aucun self control ?! »
-De… De quoi ? » hésite Emma.
« T'es pas obligée de te laisser distraire dès qu'une entité s'approche de toi, » souffle Lilith, visiblement déçue. « Faut d'ailleurs que t'apprenne à te contrôler parce que sinon tu t'en sortiras pas. Tu m'étonnes que t'ai de si mauvaises notes dans toutes les matières !
-Je te demande... pardon ? » s'étonne la blonde, surprise par sa nonchalance.
« Je me doutais que t'avais quelque chose, parce que tu dégages une aura particulière, » reprend la brunette. « Mais faut vraiment que t'apprenne à te contrôler parce que ça fait pitié à voir. Puis de toute manière, ils sont inoffensifs.
-Ils ?!
-Je suis sûre que ta chère meilleure amie t'a parlé de toutes les rumeurs à notre sujet, » se moque Lilith. « De toute évidence, il n'y a pas de fumée sans feu. Certaines d'entre elles sont exactes. D'autres non. Mais toi, j'avoue que tu me déçois.
-Je… je n'ai rien fait… » bredouille Emma, surprise d'avoir enfin quelqu'un à qui parler de ce qui la trouble. « Je n'ai jamais voulu ça… Ils font juste… se présenter à moi…
-Ben apprends à oublier leur présence, parce que sinon t'iras pas loin. Tu pourras même pas aider les autres, si jamais tu veux en faire quelque chose. D'ailleurs, j'aurais besoin de toi, pour un truc. Mais on peut en parler après avoir baisé.
-Qu… quoi ?! » interroge Emma, à présent déboussolée. Comment Lilith Page peut en savoir autant sur elle ? Et surtout, comment peut-elle être si nonchalante face à la situation ?
« Tu passes la moitié de tes cours à me regarder, Emma Swan, » ricane la brunette. « Et tu ne me laisses pas indifférente non plus. Alors puisque tu es là, ça serait bien qu'on passe à la vitesse supérieure. Mais pour ça faut que t'essaie un peu d'occulter ce qui t'entoure…
-Bon choix de mot, » ironise la blonde, essayant de reprendre ses esprits.
« Moi au moins je suis capable de me concentrer sur ce que je fais, » rectifie Lilith en s'approchant d'elle, saisissant sa nuque d'un geste engageant, tandis que ses lèvres se posent de nouveau sur les siennes. Se laissant prendre à son jeu, Emma poursuit leur étreinte, comme si leur conversation n'avait jamais eu lieu. Pourtant, elle se doute que sa vie est sur le point de prendre une tournure très particulière…
Emma Swan n'eut aucun mal à tomber amoureuse de Lilith Page. La brunette était une jeune femme brillante, particulièrement belle, réussissant dans tout ce qu'elle entreprenait. Elle avait suffisamment de caractère pour défier sans arrêt l'esprit borné de la blonde, mais pouvait également se soumettre à ses désirs, comme pour mieux la séduire. Lilith était une personne déterminée, effrontée, qui n'avait pas froid aux yeux. Elle maniait l'humour avec brio et savait convaincre n'importe qui de la suivre dans ses aventures. D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle Emma choisit de la quitter, après quatre ans de relation. Lilith l'entrainait dans tous ses méfaits, toutes ses idées occultes, se souciant peu de ce qu'il advenait de sa petite amie. En fait, la brunette était une descendante de Meredith Page, l'une des sorcières qui furent brûlées lors des procès de Salem. Plusieurs siècles plus tard, les Page se servaient encore de leur rapport étrange à la spiritualité pour atteindre tous leurs objectifs. Le père de Lilith, par exemple, avait réussi à monter un véritable empire financier, en éliminant indirectement tous ses concurrents. Toutes les personnes ayant tentés de s'opposer à lui avaient effectivement péri dans d'étranges accidents de voiture, des incidents domestiques peu communs, voire des suicides. De son côté, la mère de Lilith était une architecte reconnue, qui n'hésitait pas à user de ses dons pour avoir plus de contrats ou de meilleures opportunités.
Au milieu de tous ces phénomènes peu naturels, Lilith avait du mal à trouver sa place. Contrairement à ce qu'aurait fait son ascendante, elle utilisait son savoir pour régler de petites affaires personnelles, voire pour défier les entités autour d'elle. Ainsi, Emma essayait toujours de la sortir d'affaire, évitant qu'elle ne se fasse prendre au piège d'énergies néfastes ou d'êtres particulièrement démoniaques. Mais ces derniers avaient alors tendance à s'en prendre à la blonde, tentant de se frayer un chemin vers le monde des vivants. Emma avait justement vécu plusieurs choses déplaisantes, voire dangereuses, en compagnie de Lilith. C'est la raison pour laquelle elle l'avait officiellement quittée, un matin grisonnant de février. Pendant plusieurs semaines, la blonde avait évidemment subi la colère de la jeune femme. Elle avait alors été renversée deux fois par une voiture et perdu deux de ses amis. Toutefois, elle restait convaincue que le destin se retournerait un jour contre les Page pour tous leurs méfaits. De son côté, le mauvais œil sembla la laisser enfin tranquille après trois mois de phénomènes inexpliqués, comme si Lilith s'était lassée de son petit jeu. Si la blonde ne s'expliquait pas comment les Page parvenaient à faire autant de mal aux personnes qui les entouraient, elle était désormais sûre d'une chose : elle se servirait de ce qu'elle pouvait faire pour aider son prochain et non le maudire.
2 octobre 2020, 21h52
Emma applique délicatement la petite feuille blanchâtre sur l'épiderme de l'homme allongé devant elle. Ses doigts glissants sur le papier, elle place minutieusement chaque ligne, tentant de suivre la forme de son pectoral. Comme elle s'en doutait, il pousse un léger gloussement, avant de lui signifier que ses gestes sont particulièrement stimulants.
« On va pas utiliser cette aiguille-là si tu continues ! » ricane-t-il à son adresse.
Elle soupire, se retenant de pousser un juron, appuyant un peu plus ses doigts sur la peau claire de l'inconnu.
« Fermes-là et ça ira bien, » se contente-t-elle de répondre, agacée.
« Come ooooon ! » plaisante-t-il, apparemment très amusé par la situation. « De toute manière t'es seule ce soir, puis t'as sûrement aucun rendez-vous de prévu !
-Sérieusement ?! » éructe-t-elle d'une voix sèche. « D'une part, je n'ai aucune attirance pour les hommes. D'autre part, si j'en avais, je pense que j'aurais quand même un peu plus de goût. Enfin, si tu veux ton tattoo, tu la fermes et tu restes tranquille.
-Bah… Je plaisantais… » se défend-il en détournant le regard.
De son côté, la blonde soupire, tandis qu'elle retire délicatement la feuille, vérifiant que l'encre s'est bien imprégné sur la peau de l'homme. De légères lignes bleutées ornent désormais son torse, allant de son pectoral droit à son épaule, représentant un motif tribal. Le comble de l'originalité, songe la blonde, préférant garder ses pensées pour elle-même. Son client du soir se lève alors pour vérifier que le stencil est à l'endroit qu'il souhaite, avant de se rallonger sur le fauteuil incliné. Emma lui demande une nouvelle fois s'il est sûr de l'emplacement, avant de préparer son matériel. Elle saisit le fil de sa machine, avant de placer une aiguille neuve sur l'embout. Elle place ensuite une fine pellicule de plastique sur l'appareil, pour le protéger et le maintenir en même temps. Enfin, elle détend ses doigts afin d'avoir une excellente dextérité. Elle prévient ensuite l'homme, lui conseillant de prendre trois longues inspirations, avant de commencer à le tatouer. Lorsque l'aiguille pénètre dans son épiderme pour la première fois, sa façade d'homme viril se dissout toutefois, tandis qu'il grimace de douleur. Elle le prévient alors qu'ils en auront pour une bonne heure et qu'il lui faudra prendre son mal en patience s'il ne souhaite pas souffrir constamment pendant soixante minutes. Justement, il ferme les yeux, se concentrant sur la musique rock qui joue dans le tattoo shop.
22h48
« Donc ça fera 120$ comme convenu, » explique Emma à l'homme qui se tient désormais debout devant le comptoir, après avoir remis son tshirt et sa veste. Derrière lui, un groupe de femmes entrent dans la boutique en discutant et en riant. D'après leur attitude, la blonde devine qu'il s'agit d'un groupe d'amies qui ont décidé de se faire tatouer sur un coup de tête… ou parce qu'elles ont trop bu.
« 120$ ?! » répète le colosse, comme si la jeune femme ne l'avait pas prévenu du tarif dès qu'il était entré dans la boutique. « Tu te fous de moi ?! Je ne paierai jamais 120$ pour ça !
-Je t'ai dit que c'était 120$ de l'heure avec moi, » corrige Emma, soupirant d'agacement. « On a même signé la déclaration dans laquelle tu confirmes que le prix t'a été annoncé avant le tattoo et que tu le paieras quoi qu'il arrive.
-C'est des conneries ! » proteste l'homme qui retenait des larmes de douleur, quelques minutes plus tôt. « J'ai que 80 balles de toute manière ! »
Réalisant qu'elle n'aura pas le dernier mot et ne souhaitant certainement pas faire fuir les autres clientes, Emma obtempère, lui expliquant qu'elle accepte son prix, même s'ils avaient convenu d'un autre tarif.
« On n'a jamais dit 120$ ! » ment-il. « De toute façon, ça vaut certainement pas 120$ ce que t'as fait !
-J'ai été assez sympa pour accepter de te tatouer alors que tu m'as manqué de respect à deux reprises, » rectifie la blonde. « Maintenant dégages avant que je ne te sorte moi-même.
-Pffff… Pauvre salope ! » éructe-t-il en plaçant quatre billets verts sur le comptoir avant de faire volte face.
Il claque alors la porte derrière lui, provoquant un nouveau soupir de la tatoueuse. Tandis qu'elle place l'argent dans sa caisse, une jeune femme s'approche du comptoir. Brune, les cheveux courts lui arrivant aux épaules, elle toise Emma de ses profonds yeux noirs. Alors qu'elle la dévisage, un rictus se dessine sur ses lèvres.
« On a vu mieux comme service client, » déclare-t-elle avant de faire claquer sa langue.
Agacée par sa provocation, la blonde se redresse, réalisant qu'elle la dépasse d'une bonne tête. Elle détaille la tenue de la brunette, observant sa robe noire décolletée qui lui arrive au-dessus des genoux ainsi que ses escarpins rouges, accentuant le galbe de ses jambes élancées. Plutôt canon.
« Je ne fais pas de tattoo si vous avez consommé de l'alcool ou des stupéfiants, » explique la tatoueuse, nonchalante.
« Tu crois vraiment qu'on est assez connes pour venir dans un tattoo shop intoxiquées ? » ironise la brune de sa voix presque rauque. « On vient seulement parce que mon amie Kelly m'a dit que t'étais la meilleure. Mais après ce que je viens de voir, je ne suis vraiment pas sûre de vouloir faire appel à tes services. »
Son timbre témoigne d'un grand mépris, tandis que ses amies gloussent de satisfaction. De toute évidence, la jeune femme n'a pas l'habitude de se faire marcher sur les pieds. Au contraire, elle doit plutôt être habituée à écraser toutes les personnes autour d'elle, ne leur laissant aucune chance de se défendre ni de répliquer. Toutefois, Emma n'a certainement pas peur de ce type de femme, trop imbue d'elle-même. D'ailleurs, elle devine à ses traits que la brunette doit être à peine plus âgée qu'elle.
« Honnêtement, je ne suis pas sûre de vouloir te tatouer non-plus, » répond la blonde, faisant usage de son flegme légendaire. Décidément, cette brunette est particulièrement agaçante et vient rapidement à bout de ses nerfs.
« Et pourquoi diable refuserais-tu un client ?
-Mmmh… voyons voir…. » soupire Emma, mimant la réflexion. « Robe de couturier, chaussures hors de prix, bijoux faits avec de véritables pierres précieuses… mmmh... Je parie que tu viens parce que tu veux te faire tatouer un signe de l'infini sur le poignet, à l'aube des veines… Oh, non, non, attends, » reprend la tatoueuse d'un air moqueur. « Pas un signe infini, parce que t'as sûrement fait ce tattoo-là quand t'avais 16 ans, sans le dire à tes parents. Non… Comme t'as l'air d'avoir la trentaine et que t'es peut-être en train de vivre une crise existentielle… Je pense que tu veux te faire tatouer un « Carpe Diem » parce qu'il n'y a rien qui exprime mieux « je suis une basic white bitch » qu'une phrase latine que tout le monde utilise pour tout et n'importe quoi. Et si mes dons de voyance sont bons, je pense que tu vas me demander de faire des étoiles autour de la phrase, pour être encore plus cliché. »
Face à elle, la brune la fusille désormais du regard. Elle s'est malheureusement faite prendre à son propre jeu de provocation et parait désarmée.
« Ça t'arrive souvent de juger les choix de tes clients ou t'es juste insupportable de manière générale ? » se défend-elle maladroitement, consciente que la blonde ne se laissera pas faire. « D'ailleurs, je confirme ce que j'ai dit. Je n'ai pas l'intention de me faire tatouer par une personne aussi peu fréquentable.
-Je pense que j'ai tatoué à peu près 100 « Carpe Diem » dans la dernière année, » explique Emma, nonchalante. « Permets-moi au moins de remarquer que c'est loin d'être original. Mais si c'est ça que tu veux faire, personne ne te le déconseillera…
-Saches que je suis un peu plus originale que les autres, » siffle la brune. « Et je ne veux pas un tattoo pour me pavaner comme tu le fais, » dit-elle en observant les bras de la blonde. « Ce que je désire, c'est quelque chose de personnel.
-Très bien, » cède Emma. « C'est quoi ton projet ?
-Tu penses vraiment que je vais faire appel à tes services après tout ça ? » ironise sa rivale.
« Comme l'a dit ton amie, je suis une des meilleures dans le domaine, » rappelle la tatoueuse, amusée. « Mais après c'est toi qui vois. Si tu décides d'aller ailleurs, je pourrais rentrer chez moi plus tôt.
-Et si je décide de rester ?
-On va aller parler de ton projet en arrière, » indique la blonde. « Par contre, je vais devoir demander à tes amies de sortir. On n'accepte pas les accompagnateurs. »
Justement, la brunette fait un rapide signe de la main aux autres femmes, comme pour leur ordonner de se plier à ce que vient de dire la tatoueuse. Sans grande surprise, le petit groupe quitte le tattoo shop en silence, tandis que la cliente suit Emma vers l'arrière de la boutique. La blonde aurait certainement préféré qu'elle s'en aille, mais la brune paraît très décidée à lui faire passer une mauvaise soirée. Comme si le premier client n'avait pas suffi…
23h17
Emma suit la fine ligne bleutée avec l'aiguille, se concentrant en silence sur le dessin qu'elle a tracé. Sur le poignet de la brunette, une plume discrète est désormais dessinée, mais pas encore complètement ancrée dans la peau. D'ailleurs, la blonde s'est contentée d'un stencil de contours, préférant compléter son œuvre à sa manière, laissant parler son imagination. Aussi, elle s'arrête un instant pour vérifier si sa cliente va bien. Allongée sur le lit où se tenait l'homme, quelques minutes plus tôt, la trentenaire semble observer le plafond, particulièrement silencieuse.
« Est-ce que je peux demander pourquoi une plume ? » interroge alors la tatoueuse, espérant détendre l'atmosphère.
« Non, » répond simplement la brune avant de se tourner vers elle. « Pourquoi tu n'as pas tout décalqué sur mon poignet ?
-Tout… décalqué ?
-Le stencil que t'as mis, il ne trace que les contours de la plume.
-Oh euh… disons que j'aime bien personnaliser les tatouages que je fais, » explique Emma, confiante. « Je vais rester fidèle au dessin que tu m'as montré mais je ne vais pas complètement le copier parce que je veux ajouter ma touche personnelle. Je veux que ça puisse rester original, malgré tout.
-Je vois, » acquiesce la brune. « Ton nom c'est… Emma ? C'est bien ça ?
-Affirmatif, Emma Swan, » confirme la tatoueuse. « Et toi ? Regina, si j'ai bien lu ta déclaration ?
-Regina Mills, » corrige la brune froidement. « Mais je ne vois pas en quoi ça te concerne.
-Tu m'as demandé mon nom, » remarque Emma en reprenant son travail.
« Peu importe, » soupire l'intéressée. « Ça fait longtemps que tu tatoues ?
-Huit ans, » déclare la blonde. « J'ai commencé à l'âge de 22 ans et je ne me suis pas vraiment arrêtée depuis.
-Et tu as appris… comment ?
-Un autre tatoueur m'a pris sous son aile et m'a montré le métier. Il s'appelait Auguste, mais il est plus connu sous le nom de Pinocchio, » explique-t-elle. « C'est comme ça que ça marche généralement. On apprend avec quelqu'un de plus expérimenté et ensuite on commence dans un tattoo shop de notre choix.
-Mais toi tu as ton propre salon, » suggère Regina.
« Parce que j'ai eu de la chance de trouver un local au bon moment, » affirme Emma. « Mais j'imagine que ce n'est pas le cas de tout le monde. Enfin bref. » Elle se racle la gorge, un peu embarrassée. « Puisqu'on en est aux questions personnelles, j'imagine que tu profites d'une soirée entre girls pour faire un tattoo dont tu rêves depuis longtemps, pendant que ton mari et tes deux enfants magnifiques passent leur soirée ensemble ?
-Mauvaise réponse, » indique la brune, baissant apparemment ses gardes. « Ni enfants ni mari en vue. Et avant que tu ne le suggères, je n'ai pas de chien non plus.
-C'est mignon, les chiens, pourtant, » répond la tatoueuse, amusée par leur nouvelle joute verbale. « Donc pas de mari en vue… un fiancé, peut-être ?
-Certainement pas, » siffle la cliente. « La gent masculine, ça ne m'intéresse plus depuis longtemps, » admet-elle timidement. « Et toi ? Pas de mari ni de fiancé ou de copain ? »
Cette fois, la blonde explose de rire, interrompant un instant son œuvre. Elle jette un coup d'œil à ses bras tatoués, avant d'incliner légèrement la tête vers la brunette, hilare.
« J'ai des tattoos jusqu'aux poignets, un tshirt dont j'ai roulé les manches sur mes avant-bras, un piercing sur le tragus et des jeans troués… Je veux bien croire qu'il n'existe pas de types, mais ne te moques pas de moi non plus, » déclare-t-elle en gloussant.
De son côté, la brunette fait rouler ses yeux dans ses orbites.
« Moi, au moins, je ne suppose rien sur les personnes que je rencontre. Et certainement pas des idées alimentées par des préjugés, » se défend-elle pour ne pas admettre que la blonde a raison. « Tu devrais peut-être en tirer des leçons.
-J'ai eu un jugement hâtif sur ta personne, je l'admets, » concède Emma, mimant une révérence. « Mais parfois les préjugés sont quand même assez véridiques. J'en suis la preuve !
-Tu sais qu'il faut plus d'un exemple pour établir une règle commune, n'est-ce pas ?
-Je le sais, mais j'aime bien l'ignorer, » se moque la tatoueuse, tandis qu'elle trace les dernières lignes de la plume.
« Tu es vraiment une personne désagréable, » remarque la brune, détournant le regard.
« On passe du ton autoritaire aux insultes, donc ? » s'amuse la blonde.
« Je ne t'insulte pas, je constate simplement un fait, » réplique la dénommée Regina.
Emma lui explique alors qu'elle a fini, tout en appliquant délicatement de la crème hydratante sur la peau de la brunette. Rangeant son matériel avec minutie, elle se débarrasse de ses gants et se lève de sa chaise, invitant sa cliente à la suivre vers le comptoir. Justement, cette dernière la suit, observant son poignet avec un grand intérêt.
« T'es pas censée… mettre un truc dessus ? » demande-t-elle, intriguée.
« Quel truc ?
-J'en sais rien… Généralement, les gens qui se font tatouer ont un film plastique sur leur bras pendant quelques jours… » suggère Regina.
« C'est une solution pour protéger le tatouage, mais ça empêche surtout ta peau de respirer, » affirme la jeune femme. « Au cas où tu ne l'aies pas remarqué, il s'agit d'une plaie, qui nécessite de guérir à son rythme. Si tu l'enfermes, tu risques l'infection. Mon conseil, c'est de simplement laver ta peau avec du savon sans parfum pendant un mois et d'appliquer de la crème deux fois par jour. Mais pour la crème, attends quelques jours avant d'en mettre. C'est important que ta peau puisse cicatriser toute seule et rejeter l'encre en surplus. »
Contre toute attente, la brune se contente d'acquiescer en silence, ne quittant pas des yeux son nouveau tatouage. Emma lui indique le prix à payer, tandis que sa cliente règle le tout sans protester. Elle prend ensuite le chemin de la sortie, sans même adresser de salutation à la tatoueuse. Soulagée qu'elle soit enfin partie, la blonde ferme sa boutique et rejoint l'arrière du salon de tatouage pour récupérer ses affaires. Lorsqu'elle attrape sa veste en cuir sur le porte-manteau, elle aperçoit une plume blanchâtre virevolter, tombant rapidement sur le sol carrelé. Étrange...
