Deux jours plus tard, 17h43
« Attends, c'est quoi le rapport entre Alex et ta tatoueuse, en fait ? » demande Victoria avant de finir son verre de martini. Face à elle, Regina pousse un soupir, tandis que Kelly l'observe d'un air suspicieux.
« Il n'y en a aucun, » répète la journaliste. « En fait, on s'est disputées avec Alex à cause d'un… truc et j'ai passé mes nerfs sur l'alcool.
-Mauvaise idée, » remarque la rouquine d'un ton ironique.
« Ouais, ben fuck off, » souffle la brune. « Bref, j'ai juste bu sans trop regarder ce que je faisais. Et je me souviens juste qu'à un moment j'ai balancé mon verre contre le mur et après c'est le noir total. J'ai sept points de suture sur le poignet et une cicatrice qui ne partira certainement pas avant un moment, » explique-t-elle en mouvant justement son poignet couvert par un bandage. « J'imagine que j'ai voulu ramasser les bouts de verre mais comme je n'avais aucune conscience de mes mouvements, je me suis sûrement blessée. Enfin, bref. J'ai des bribes de souvenirs d'Alex qui me porte, des lumières de l'hôpital et du moment où je me suis réveillée, dans une salle blanche, toute seule. Après, j'ai pu sortir de l'hôpital et Alex est venue me chercher.
-Pour une fois qu'elle fait preuve d'empathie, » lance Victoria, sarcastique.
« Come on, » soupire Regina. « Elle sait être sympa et attentionnée… C'est juste… Je pense qu'elle n'est pas dans son assiette, ces temps-ci.
-Tu dis ça depuis les six derniers mois de votre fréquentation, » rectifie Kelly, apparemment peu encline à écouter les excuses de la brune quant à sa petite amie. « En attendant, à chaque fois qu'on se voit, tu ne nous dis jamais de bien de cette fille-là.
-Et on ne l'a vue que deux fois, en passant, » rappelle la blonde en se resservant un verre de martini. Dans la cuisine de la journaliste, les trois amies discutent en buvant et en refaisant le monde, comme à leur habitude. Se connaissant depuis l'université, les trois femmes sont presque inséparables. Néanmoins, si Regina a choisi une carrière en journalisme, Kelly a préféré se tourner vers le marketing et intégrer une start-up en plein essor, cinq ans auparavant. De son côté, Victoria travaille pour une entreprise de finances, ayant parfaitement suivi le chemin que ses parents lui ont conseillé d'emprunter.
« Ouais, ben en attendant, je suis avec elle et ça en restera là, » affirme la journaliste d'un air agacé. « Je n'ai vraiment pas envie de chercher ailleurs. Ni même de m'embêter avec quelque chose de plus sérieux.
-Si tu veux uniquement profiter du côté charnel de votre relation, tu pourrais aussi prendre une escorte, » ricane la blonde. « Ça sera moins nocif pour ta santé mentale, tu sais !
-Écrase, Vic, » siffle son amie, irritée par leurs remarques. « Je l'aime bien, et pas uniquement parce qu'on couche ensemble.
-On essaie simplement de te dire que tu serais mieux avec quelqu'un d'un peu plus… mature, si on veut, » explique la rouquine d'un ton plus calme. « Je ne pense pas que tu pourras construire quoi que ce soit avec elle.
-Elle, par contre, elle est plutôt bonne pour détruire le nez des autres ! » se moque Victoria, finissant un second verre. Devant le regard sombre de Regina, elle se reprend toutefois, essayant de retrouver rapidement son sérieux. « Et d'ailleurs, ça ne répond pas à ma question.
-Laquelle ?
-Pourquoi diable ta petite amie, si on peut appeler ça comme ça, a décidé de refaire le portrait de la tatoueuse ? C'est celle chez qui on t'a amenée l'autre jour, n'est-ce pas ?
-Ouais, c'est genre, la meilleure de la ville, » explique Kelly, fière d'avoir conseillé une personne aussi fiable à son amie.
« En fait, Alex m'a dit qu'Emma était aux urgences avec une autre fille qui avait du mal à marcher. Ça devait être sa cousine ou sa sœur. J'en sais trop rien…
-Ou sa petite amie, » remarque la rouquine.
« Non, elle sort avec la barista du Starbucks, » explique la brune d'un air désespéré, sous le regard interrogateur de ses deux amies. « C'est une longue histoire, mais peu importe. Revenons-en à l'hôpital et à Alex.
-Donc, ta petite amie s'est simplement dit que la fille méritait de se prendre un coup de poing dans le nez ? » ironise Victoria.
« Alex a reçu un appel quand on est arrivées aux urgences…
-D'une de ses amantes, » la coupe Kelly d'un ton mauvais.
« Je ne sais pas de qui et honnêtement, je m'en fous, » rectifie la journaliste. « En tout cas, elle m'a laissée sur une chaise en me disant qu'elle revenait. Et… D'après ce que j'ai compris, la fille, Emma, a juste vu que j'étais seule -et plus ou moins consciente- donc elle est venue me voir. Une infirmière s'est pointée et elle lui a donné mes informations personnelles pour que je sois prise en charge. » Elle finit son verre d'une traite, comme pour essayer de rassembler ses idées. « À ce moment-là, Alex est revenue donc elle… elle a juste pété un plomb pour rien.
-Sur la fille ? Dans la salle des urgences ? » interroge la blonde, suspicieuse.
« Non, je pense qu'elles sont allées dehors. Mais peu importe… Alex s'est fait des tas de films sur le fait qu'Emma est venue m'aider alors elle a décidé que c'était une raison valable pour la frapper…
-Du grand Alex, en fait, » remarque la rouquine, cynique.
« Écoutes, je ne sais pas ce qu'elles se sont dit. Peut-être que la fille l'a insultée aussi, ou j'en sais rien. Toujours est-il que je suis assez contente qu'elle n'ait pas eu l'idée de porter plainte contre Alex ou de se venger, » admet Regina, se resservant un verre de vin.
« Mais je ne suis pas sûre de comprendre… » remarque la blonde, faisant légèrement tourner son verre entre ses doigts. « Comment la tatoueuse a pu donner tes infos à l'infirmière si tu ne la connais pas ?
-Apparemment elle a une mémoire photographique, » explique la brune, toujours peu convaincue par l'explication. « Elle aurait retenu mes informations quand j'ai signé la décharge avant de me faire tatouer.
-C'est quand même bizarre de retenir les informations de ses clients… » suggère Kelly.
« J'en sais rien, honnêtement, » répond l'intéressée en haussant les épaules. « J'ai lu des articles sur la mémoire photographique et apparemment c'est assez indépendant de ta volonté. En fait, il arrive que ton cerveau retienne des choses et soit en mesure de les ressortir avec exactitude alors que tu ne te souviens pas d'avoir retenu telle ou telle chose. Mais ce genre de choses arrive aussi aux personnes normales, si j'ose dire. Enfin, peu importe, ce n'est pas ça qui m'inquiète.
-Qu'est-ce que tu veux dire ? » demande la blonde, suspicieuse.
« Sur la décharge que j'ai signée avant le tatouage, j'ai écrit que je suis O positif, pour mon sang. Sauf que je suis AB.
-Pourquoi t'as écrit ça, si c'était faux ? » interroge la rouquine.
« Ma mère est parano et elle m'a toujours dit de mentir sur ça, à moins que ça ne soit absolument nécessaire.
-C'est complètement con.
-Et irresponsable, » ajoute Kelly. « Mais ta mère n'est pas juste parano, Roni. Elle est surtout témoin de Jéhovah, » ironise-t-elle.
« On n'est pas là pour faire son procès, » reprend Regina, plus sérieuse. « Toujours est-il que je n'ai pas inscrit les bonnes informations sur la décharge. Sauf que la fille a donné mon véritable groupe sanguin à l'infirmière des urgences. Comme si… Comme si elle me connaissait.
-Tu lui as posé la question ? » dit Kelly en se redressant.
« Ouais… Elle m'a dit qu'elle a sûrement confondu entre les O, qui sont les donneurs universels et les AB, qui sont les receveurs de sang universels… » soupire Regina.
« C'est peut-être juste une coïncidence, » remarque Victoria, nonchalante. « Je ne vois pas comment elle pourrait connaître ton groupe sanguin, surtout si tu ne le donnes à personne.
-J'en sais rien, » admet la brune. « Je trouve juste ça assez étrange. Voire un peu flippant.
-Dit la fille qui ne veut pas donner son groupe sanguin aux autres au cas où on lui transmette le démon par intraveineuse… » ricane Kelly.
« Arrêtes ça, » rétorque la journaliste, essayant de ne pas rire. « Tu sais très bien que ce n'est pas la raison. Je pense juste que ça fait partie des choses sur lesquelles je suis incapable de décrocher, même si je sais que c'est complètement débile…
-Et irresponsable, » répète son amie. « Tu crois qu'il se passerait quoi si t'avais besoin d'une transfusion mais que toutes les personnes en mesure de prendre la décision ne connaissaient pas ton véritable groupe sanguin ?
-Je n'en sais rien, » soupire Regina, toujours amusée par son sarcasme. « Mais dans tous les cas, vous deux vous le connaissez et c'est tout ce qui compte.
-Ta tatoueuse aussi, désormais, » rappelle Victoria, hilare. « Au cas où tu fasses une hémorragie la prochaine fois que tu te feras inscrire un truc dans la peau.
-Ou que tu te décides à quitter ton abrutie de petite amie, » ajoute Kelly, sous le regard sombre de la brune. « Bon, je vais commencer à regarder le menu du sushi d'à côté parce que je meurs de faim, » dit-elle en prenant son smartphone pour consulter la carte du restaurant le plus proche.
« Il n'est même pas six heures ! » éructe la blonde en levant son verre, comme pour lui indiquer qu'elle ne compte pas manger de sitôt.
« Et alors ? » rétorque son amie. « Les jours raccourcissent, il fait nuit à cinq heures et demie… Désolée de ne pas être un oiseau de nuit comme toi, mais j'ai faim assez vite. Surtout quand il commence à faire moins de dix degrés dehors.
-Tu es une petite nature, » se moque Victoria. « En tout cas, commande ce que tu veux mais il est hors de question que je mange comme toi, à l'heure des grands-mères. T'en penses quoi Roni ?
-Euhm… Je n'ai pas vraiment envie de sushis à vrai dire... mais je me fous un peu de l'heure à laquelle on mange... » admet-elle tandis que son téléphone vibre dans sa poche.
Elle le saisit et consulte immédiatement le message qu'elle vient de recevoir, soupirant de dépit. Sans grande surprise, Alex a décidé de lui envoyer un long texto, dans lequel elle s'excuse pour son comportement et promet qu'elle n'agira plus jamais de la sorte. De toute évidence, cela fait partie des différentes étapes qui suivent la violence chez la sportive, comme pour la plupart des personnes de son genre. Néanmoins, Regina choisit de ne pas lui répondre de suite, ne souhaitant pas poursuivre sa soirée sur une note négative. Ses amies ont peut-être raison, au moins en partie...
20h56
Emma s'installe sur son lit, s'adossant à son oreiller afin d'avoir une position plus confortable. Éteignant d'une main la lumière principale de la chambre, elle allume rapidement la petite lampe de chevet qui diffuse une lumière plus douce, presque tamisée. Passant une jambe sur l'autre, la jeune femme détend enfin ses épaules en attrapant son livre sur la table de nuit, l'ouvrant rapidement. Ce soir, elle a volontairement refusé l'invitation de la barista, songeant qu'elle avait besoin de temps pour elle-même. Elle a d'ailleurs aussi éludé les plans d'Elsa, prétextant être trop fatiguée pour la suivre dans un de leurs bars préférés. Si elle travaille beaucoup et adore passer du temps à l'extérieur, la tatoueuse préfère par-dessus tout être seule chez elle. Et tranquille. Justement, elle continue la lecture de son ouvrage du moment, appréciant le calme exceptionnel de son appartement.
Cependant, au bout de quelques minutes, un détail attire son attention, lui faisant oublier l'intrigue dans laquelle elle était plongée. Relevant le menton, pour observer sa chambre, c'est là que son coeur rate un battement. Au bout de son lit, se tient un petit garçon brun, dont elle reconnait immédiatement les traits. Néanmoins, la jeune femme sursaute évidemment, refermant rapidement son livre, qu'elle jette à côté d'elle. Ramenant ses jambes contre son buste, elle essaie d'apaiser le rythme incessant de son coeur, ne lâchant pas des yeux l'enfant qui semble particulièrement absorbé par elle.
« Salut, » souffle-t-il simplement, d'un timbre qu'elle seule peut entendre.
Essayant de garder son calme, la tatoueuse lui répond par un simple signe de tête. Elle a beau connaître ce genre d'expérience régulièrement, cela l'inquiète toujours autant. Surtout lorsqu'elle rencontre des êtres comme celui qui a essayé de l'étrangler…
« Je ne savais pas si tu allais me voir, ce soir, » ajoute le garçon, se rapprochant d'Emma. Il se place sur son lit, assis en tailleur sur ses draps, juste en face d'elle. Tentant de reprendre ses esprits, elle songe qu'il n'émane rien de néfaste et a peut-être simplement besoin de son aide. Elle se redresse justement, comme pour avoir l'air plus confiante.
« Pourquoi ne t'aurais-je pas vu ? » demande-t-elle, peu confiante.
« Parce que tu ne me vois pas toujours, » répond-il sans hésiter. « Mais souvent, c'est sombre autour de moi. »
Sourcillant, elle essaie de comprendre où il veut en venir. De manière générale, elle a rarement de véritables conversations avec eux. Leurs échanges sont plus souvent formels et assez rapides, puisqu'elle se charge de régler leurs problèmes aussi vite qu'elle le peut.
« Qu'est-ce que… pourquoi t'es là ? » pense-t-elle, sachant qu'elle n'a pas besoin de prononcer la moindre parole pour qu'il puisse l'entendre. Au moins, ça lui évite d'avoir l'air folle auprès de ses voisins…
« J'étais dans le noir avant… Tout était sombre autour de moi... » exprime-t-il, légèrement embarrassé. « Et puis j'ai vu quelque chose de lumineux et je l'ai suivi. C'est là que je t'ai vue.
-Quand tu dis que tout étais sombre… » hésite-t-elle, tentant de réfléchir comme elle le peut. « Oh… Ok... T'étais dans l'autre plan… » réalise la blonde, comme pour elle-même. « Comment tu t'es retrouvé là-bas ?
-Je n'en sais rien, » réplique l'enfant en haussant les épaules.
« Ça fait combien de temps que tu es… euhm… enfin…
-Mort ? » interroge-t-il, confiant. De son côté, la tatoueuse se contente d'acquiescer. « Je ne suis pas sûr, mais je dirais quatre ans. J'ai vu ton calendrier dans ta cuisine. Mes derniers souvenirs remontent à 2016 et on est en 2020.
-T'as passé quatre ans sur l'autre plan ?! » s'étonne Emma préoccupée par l'idée d'avoir un nouveau problème.
« J'imagine, » se contente-t-il de répondre en haussant les épaules. « Je sais juste que tout était sombre pendant longtemps. Des fois, j'arrivais à voir ma mère mais c'est comme si elle était derrière un hublot. J'entendais mal ce qu'elle disait et l'image était floue… comme opaque… Mais après je t'ai vue et depuis, tout est clair. Est-ce que tu es un ange ?
-Quoi ? » hésite la blonde. « Non, non, non. Moi, un ange ? Jamais de la vie, » ironise-t-elle. « Je suis juste une passeuse.
-Une… passeuse ?
-En gros, mon rôle c'est d'aider les gens comme toi à aller de l'autre côté. Là où il y a de la lumière si tu préfères, » explique-t-elle, quelque peu embarrassée de devoir autant parler avec l'un d'entre eux. « C'est pour ça que tu me vois et que t'es là. Pour que je t'aide à aller de l'autre côté.
-Pourquoi je n'y suis pas déjà ? » demande-t-il d'un air insouciant.
« Ça, je n'en sais rien, » rétorque la tatoueuse. « Généralement, c'est soit parce que tu as quelque chose à terminer ici, un truc à résoudre, mais comme tu es un gamin j'en doute fortement, ou qu'un de tes proches n'arrive pas à faire son deuil. Ta mère ou ton père, par exemple.
-Mon père, ça ne risque pas, » affirme le garçon en fronçant les sourcils. « Il s'en fout de moi.
-C'est peut-être parce que tu crois ça que tu es encore là, » suggère Emma, un peu moins angoissée qu'auparavant. « Enfin, l'essentiel, c'est que tu ailles là où il faut que tu sois.
-De l'autre côté ?
-De l'autre côté, » confirme-t-elle.
« Mais y a quoi de l'autre côté ?
-Est-ce que j'ai vraiment l'air d'un prophète ? » demande-t-elle, sarcastique, sous le regard abasourdi de l'enfant. « Peu importe… » soupire-t-elle. « On va te faire aller de l'autre côté, parce que tu n'es pas censé être là.
-Mais je pourrais voir ma mère, si je vais là-bas ? » interroge-t-il, suspicieux.
« Euh… J'imagine que tu ne pourras pas vraiment être en sa présence comme… comme nous en ce moment… J'en sais rien en fait, » élude-t-elle. « J'ai rarement des retours du service après-vente, » ironise-t-elle. Une fois de plus, le garçon lui adresse un regard des plus suspicieux. « Je dis juste ça pour être sarcastique, ok ? » se reprend-elle. « Je n'ai aucune idée de ce qui se trouve après ni de ce que tu pourras faire. Je sais juste que toi tu ne dois pas être là et que mon travail à moi, c'est de te faire aller au bon endroit.
-Mais je dois parler à ma mère, d'abord, » indique-t-il alors, sûr de lui. Sourcillant à son tour, elle le dévisage, peu certaine de comprendre.
« Je ne sais pas si tu es au courant mais c'est très peu possible parce qu'elle ne peut pas te voir…
-Non, mais toi tu pourrais m'aider, » propose-t-il. « Si tu vas la voir et que tu lui dis ce que je veux lui dire, ça me permettra de communiquer avec elle.
-Est-ce vraiment si important ? » demande la blonde, déjà lasse de cette conversation. Ne peut-il pas se contenter d'aller de l'autre côté, comme tous les autres ?
« C'est ultra important, » affirme-t-il. « Pourquoi tu ne veux pas le faire ?
-Je n'ai pas dit que je ne voulais pas, » rectifie la tatoueuse. « C'est juste… ce n'est pas hyper simple d'aller voir une femme que je ne connais pas pour lui dire que son fils qui est décédé, sûrement dans des circonstances tragiques, veut lui parler une dernière fois.
-Mais tu la connais déjà ! » corrige l'enfant, affichant un sourire satisfait.
« Je connais ta mère ? Moi ? » interroge-t-elle, ne se souvenant pas d'avoir déjà connu une personne qui ait perdu un enfant si jeune.
« Oui, tu as discuté avec elle l'autre fois dans le café. Elle s'appelle Regina. Regina Mills. »
C'est sûr que c'est une blague, songe la blonde, tandis qu'il fronce les sourcils, ayant parfaitement deviné sa pensée.
« Ce n'est pas une blague, » marmonne-t-il, apparemment agacé par le flegme de la tatoueuse. « Ma mère s'appelle Regina Mills. Et d'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi tu la détestes.
-Je ne la déteste pas, » proteste Emma, essayant de mettre de l'ordre dans ses idées. « Je… Écoutes… C'est vraiment compliqué mais c'est sûr que ta mère n'est pas le genre de personne que j'ai envie d'aller voir en lui expliquant que son fils décédé veut lui parler.
-Pourquoi ?
-Tu vois les bleus sur mon visage ? » demande-t-elle, toujours rancunière envers la sportive. « C'est sa petite amie qui m'a fait ça, parce que je voulais aider ta mère, justement. Alors plus je suis loin d'elle et de cette brute, mieux je me porte.
-Elles se sont disputées, toutes les deux, à cause de moi, » admet-il alors, visiblement embarrassé.
« Pourquoi ? L'autre c'est ta mère aussi ?
-Non, » soupire-t-il. « Je ne sais pas qui c'est et je ne l'aime pas. Mais je suis allé chez ma mère et j'ai trouvé mon ancienne boîte à lunch. Je l'ai mise sur un meuble pour qu'elle la voie. Alors ma mère a dit à l'autre qu'elle ne devait pas fouiller dans ses affaires et qu'elle devait partir. Après, je me suis retrouvé dans l'obscurité.
-Tu as fait quoi ?! » répète la tatoueuse, réalisant l'impact de son geste.
« J'ai trouvé mon ancienne boîte à lunch et…
-Ça j'ai compris, » le coupe-t-elle. « Mais tu as déplacé un objet chez ta mère, juste pour… signaler ta présence ?! » Il hausse les épaules, d'un air peu confiant.
« Je me disais qu'elle comprendrait que j'étais là…
-Ou qu'elle imaginerait d'autres scénarios impliquant sa petite amie ou des forces obscures, » soupire la tatoueuse. « Mais attends… C'était toi, dans l'hôpital ? Qui m'a…. Je sais pas trop ce qu'il s'est passé…
-Je t'ai donné les informations sur ma mère, » affirme-t-il, opinant du chef d'un air fier. « Elle va mieux ?
-Sûrement, oui, » rétorque la jeune femme essayant de se souvenir du bandage sur le poignet de la brune lorsqu'elles se sont vues au Starbucks. « Mais je sais avec certitude que je ne veux plus jamais que tu fasses ça. Ja-mais.
-Pourquoi ?
-Parce que j'aime bien avoir le contrôle de mon propre corps, si tu vois ce que je veux dire, » répond-elle, sarcastique. « Ok… Va falloir penser à un plan…
-Un plan pourquoi ?
-Pour que j'aille voir ta mère, que je la convainque d'avoir une conversation privée avec moi, que je lui dise que je sais qu'elle a perdu un gamin parce que je vois les morts et… que le gamin en question veut lui parler.
-T'as déjà fait ça, non ? » interroge-t-il, suspicieux.
« Ouais, avec des personnes âgées ou des gens qui ne me connaissaient pas forcément, » admet la blonde. « Pas avec une femme qui me trouve désagréable, m'a déjà menacée et dont la petite amie a choisi de me refaire le portrait il y a trois jours à peine…
-C'est quoi le problème ? » reprend-il. « Ma mère m'aime. Si tu lui dis que c'est pour moi elle ne va pas être méchante…
-Je ne doute pas que ta mère t'aime plus que bien des choses dans le monde, » soupire la tatoueuse. « Mon problème c'est surtout d'aborder un sujet très personnel avec elle et lui dire qu'on vient d'avoir une conversation, toi et moi, même si c'est complètement fou et bizarre et… surnaturel…
-T'as peur de sa copine ?
-Je n'ai pas peur de sa copine, » proteste Emma, irritée par la remarque. « Je sais juste que ce n'est pas le sujet de conversation le plus simple du monde… T'as quel âge, au juste ? Enfin… T'avais quel âge ?
-Neuf ans. Presque dix.
-Et comment… enfin… qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demande-t-elle, embarrassée.
« On était en voiture avec ma mère et une autre voiture nous a percuté, » explique-t-il maladroitement. « Mais je ne me souviens pas bien… Je sais juste que j'ai vu la voiture d'en haut et j'ai entendu des sirènes et après tout est devenu sombre… »
Face à lui, la tatoueuse acquiesce d'un air pensif, se demandant comment elle pourra essayer d'en parler à sa cliente sans avoir l'air folle… ou complètement déplacée. Ou les deux, en fait. Chose certaine, elle va encore devoir se confronter à la dénommée Regina Mills dans les jours à venir. Gé-ni-al.
