Samedi, 7h11

Le violon continue son solo inquiétant, enchaînant les notes comme pour diriger les autres instruments, les sommer de suivre sa danse endiablée. Très vite, le rythme s'accélère, les autres instruments à corde prolongeant la valse macabre, comme par habitude. Prenant une grande inspiration pour reprendre son souffle, Emma traverse une rue, se souciant peu du vent qui fait virevolter les feuilles d'automne au-dessus de sa tête. Fidèle à ses habitudes, la tatoueuse prolonge sa course vers une rue plus discrète, où seul un fourgon blanc est stationné. Elle l'ignore en accélérant ses pas, dépassant enfin les grilles métalliques. Enfin, tout est calme autour d'elle. Seule la mélodie dans ses écouteurs vient interrompre le silence morne de l'endroit, où pas une âme ne semble vouloir s'aventurer. Pourtant, le lieu est incroyablement paisible, presque trop quiet. Justement, la jeune femme longe une allée de stèles, jetant çà et là des regards autour d'elle. Personne. Au moins, ce matin elle pourra tranquillement poursuivre son entraînement, sans être dérangée.

Comme quatre matins par semaine, Emma traverse le cimetière en courant, veillant à ne croiser aucune entité qui soit perdue ou simplement solitaire. Depuis l'adolescence, la jeune femme s'entraîne plusieurs fois par semaine, afin de rester en forme. Mais la course apparaît bien souvent comme une sorte de véritable thérapie pour son esprit, comme pour son corps. Lorsqu'elle court, il semble que plus rien ne peut l'atteindre ni la blesser. Elle se sent en parfait contrôle d'elle-même et de ce qui pourrait advenir, comme invincible. La dose de sérotonine libérée par son corps lors de l'exercice lui permet également de lutter contre son stress quotidien. Aussi, elle passe chaque fois par le cimetière qui se trouve à deux kilomètres de chez elle, afin de vérifier qu'aucune âme ne soit dans ce lieu étrange. Quelques fois, il lui est arrivé de croiser des entités qui étaient complètement déboussolées, carrément inconscientes du fait qu'elles ne faisaient plus partie du monde des vivants. Mais ce matin, l'endroit est désert et seul le vent calme du mois d'octobre vient interrompre cette tranquillité olympienne. Après avoir fait le tour du lieu, la tatoueuse reprend justement le chemin vers la rue qui mène au centre-ville, heureuse de n'avoir croisé personne.

Ces derniers mois, la jeune femme a eu l'occasion de rencontrer bien plus d'entités qu'à l'ordinaire. Sans réellement comprendre pourquoi, il semble que la barrière entre les deux mondes soit plus fine qu'auparavant. Parfois, elle se demande aussi si la période étrange dans laquelle le monde est plongée n'a pas poussé de nombreuses personnes à se tourner vers des choses plus ésotériques. La solitude a sans doute mené quelques inconscients à ouvrir des portes qu'ils n'auraient pas osé franchir, en temps normal. D'autres ont peut-être simplement essayé de communiquer avec leurs proches ou des personnes disparues, afin de trouver un sens à leur existence. Malheureusement, cela ne crée que plus de problèmes pour les personnes comme Emma. Parce que les individus qui ouvrent des portes sans le savoir n'ont ni conscience des entités qui les franchissent, ni la connaissance nécessaire pour les refermer. Malheureusement. Après avoir rejoint la rue, où le trafic matinal commence à s'entasser, la tatoueuse change la musique sur son smartphone, afin de poursuivre sa course dans une atmosphère plus joyeuse. The leaves are brown and the sky is a hazy shade of winter…

7h16

Regina dépose la petite tasse vide à sa droite, prenant une nouvelle bouffée de sa cigarette. Observant la vaste étendue naturelle devant elle, elle resserre le col de sa robe de chambre sur le haut de son buste, afin de se réchauffer. La veille, Alex lui a proposé -si c'était réellement une proposition- de passer le week-end dans son chalet, à trois heures de route de la ville. Selon la sportive, le rythme de travail de la journaliste est trop effréné et l'empêche parfois de raisonner correctement, ou de se concentrer sur sa vie personnelle. Au moins, la joueuse de hockey n'a pas totalement tort. Mais ce qui inquiète la brune depuis la veille est à des lieues d'une simple anxiété professionnelle. Depuis la veille au matin, Regina ne cesse, en fait, de penser au nom que la tatoueuse a osé prononcer. Henry. Elle essaie d'occulter ce prénom et tout ce qui s'y rapproche, depuis plus de trois ans. Autour d'elle, rares sont d'ailleurs les personnes qui l'ont un jour connu. À la rédaction, par exemple, aucun de ses collègues n'a eu vent de son passé, et encore moins de sa vie d'avant. De plus, la journaliste sait pertinemment qu'aucune archive de journaux ne fait état de cette histoire ou de quoi que ce soit qui soit relié au drame. D'ailleurs, la brune est assez heureuse de n'avoir jamais été très attachée aux réseaux sociaux et de n'avoir pas eu à vivre ce genre de deuil interposé, même de manière indirecte. Néanmoins, cela n'explique pas comment une simple tatoueuse puisse connaître ce nom ou le rapport qu'il a avec Regina. Tandis qu'elle essaie de se rassurer, la jeune femme tente d'oublier le fait que la dénommée Emma avait aussi une autre information confidentielle sur elle, quelques jours auparavant.

En fait, les seules hypothèses qui viennent à l'esprit de la brune sont loin d'être rationnelles ou réalistes. Il n'est pas, à proprement parler, possible qu'une inconnue ait autant d'informations sur elle. Mais il est aussi étrange qu'elle ait justement croisée cette jeune femme plusieurs fois en peu de temps, comme si le destin adorait les voir se confronter et se quereller. Au-dessus d'elle, Regina perçoit enfin les premiers chants d'un geai bleu, qui volette de branches en branches, comme pour réveiller ses congénères. Après quelques secondes de piaillements, il s'élance enfin et s'éloigne vers le lac, qui s'étend à perte de vue devant le chalet. Si elle n'est pas une grande amatrice de nature, la journaliste doit d'ailleurs reconnaître que la demeure secondaire de la sportive est particulièrement agréable. Comptant près de quatre chambres et trois salles de bain, la petite maison est placée sur les berges d'un immense lac autour duquel on peut observer les magnifiques couleurs de l'automne canadien. Un décor de rêve, en somme. Cette splendeur colorée semble d'ailleurs bien éloignée de l'univers morose dans lequel la brune a grandi. Un univers grisonnant, toujours lugubre et froid. Un monde dans lequel elle n'aurait jamais souhaité que son fils ne grandisse. Malheureusement, Henry fait désormais partie de ce milieu très peu accueillant. Bien malgré lui. Et bien malgré elle, évidemment.

21h57

« Donc t'as dit à la fille que tu venais pour défendre les droits de Banksy ? » répète Elsa en gloussant, avant de donner un coup de coude à son amie. Dans l'allée lugubre et sombre, les deux jeunes femmes avancent, éclairant leur chemin avec une simple lampe de poche. Sous leurs pieds, les feuilles craquent, comme pour signaler leur présence. Pourtant, le vent qui souffle autour d'elles témoigne du fait que l'endroit est incroyablement désert.

« J'avais lu ça dans le journal, la veille, » explique Emma, un peu moins détendue que sa meilleure amie. « Et je trouvais ça incroyablement stupide parce qu'il n'y a pas besoin d'avoir un master en art pour voir que ce n'est pas du Banksy. Mais bref, donc j'ai pensé que c'était la meilleure parade pour me sortir de cette situation.

-Parce que t'as clairement peur de te refaire frapper par Duvernay, » se moque la jeune femme aux cheveux argent.

« Je n'ai pas peur, » proteste la tatoueuse. « Je n'aime juste pas la violence et j'avais vraiment pas envie qu'on se dispute à nouveau avec cette brute.

-Tu peux me le dire à moi, que t'as carrément la frousse, » répète Elsa, ravie d'avoir piqué son amie.

« Tu sais très bien que je n'ai pas peur, » réplique Emma. « Rappelle-moi combien de fois t'as fini à l'hôpital quand t'étais ado ?

-Parce que contrairement à toi, justement, je n'ai pas peur des autres ! » se défend la mécanicienne. « Je n'ai jamais eu peur d'aller au devant des disputes et de frapper la première.

-Ce qui est incroyablement stupide.

-Ce qui est incroyablement courageux, » rectifie Elsa. « Toi, t'étais toujours la fille qui essayait de désamorcer les disputes.

-Parce que je trouve ça futile de se battre pour des conneries, » reprend la blonde. « Et parce que je voulais te protéger des brutes.

-Je n'ai jamais eu peur d'eux, » répète la mécanicienne.

« Mais moi j'avais peur qu'il t'arrive quelque chose de grave, » admet son amie. « Tu sais très bien que j'ai prom…

-Ouais, ouais, » la coupe Elsa, peu encline à continuer sur cette voie. « Bon, tu sens quelque chose ou pas ?

-Pas vraiment, » répond Emma, tandis qu'elles arrivent devant une immense porte de bois. Autour de la bâtisse, le calme olympien parait presque inquiétant. Néanmoins, la blonde peut déjà percevoir qu'elles n'ont rien à craindre. Sûrement des superstitions…

« Au fait, depuis quand t'es ma secrétaire ? » demande-t-elle pendant qu'Elsa déverrouille la porte avec un gros trousseau de clés. Ce qui s'apparente à une véritable poterne s'ouvre alors dans un grincement sinistre, tandis que la mécanicienne avance sans ménagement, Emma sur ses talons.

« Ta secrétaire ? » répète-t-elle en riant, éclairant l'entrée de l'édifice avec sa lampe.

« Ça fait trois fois, ce mois-ci, que tu m'envoies faire des trucs de ce genre, » explique la tatoueuse. « D'abord ta cliente du garage qui voulait parler à son père décédé. Ensuite le gars qui avait une entité néfaste dans sa tour. Et maintenant ça. Je croyais t'avoir dit que je n'aime pas aller chez les autres et que je ne compte pas faire ça de mes journées.

-Parce que tu es trop pudique sur tes pouvoirs, » se moque son amie.

« Ce ne sont pas des pouvoirs ! » proteste la blonde, essayant de garder un ton assez calme. « C'est juste… je vois et sens des choses différentes des autres personnes. Mais il est hors de question d'en faire un business ou quoi que ce soit du genre. Je compte m'en tenir à ceux qui viennent me voir directement.

-Pourquoi tu ne veux pas en faire profiter les autres ? Apparemment, la cliente est super contente d'avoir pu communiquer avec son père…

-Parce que ce n'est pas quelque chose qu'on devrait commercialiser ou propager sans réfléchir, » se défend la tatoueuse. « D'ailleurs, je pense que ça fait plus souvent du mal aux gens que du bien.

-Tu sais que je ne suis pas d'accord avec toi sur ce point, » sourit la jeune femme aux cheveux argent. « Toujours rien ?

-Non, » soupire la tatoueuse, alors qu'elles prennent un escalier menant à un étage particulièrement lugubre.

Justement, elles dépassent bientôt une porte ouvrant sur une immense salle, où se tient un grand bureau et plusieurs bancs. La salle d'audience. Récemment, Elsa a entendu parler de cet ancien tribunal, à quelques heures de la ville, qui serait hanté. Si Emma en croit ce qu'elle a lu sur internet, l'édifice aurait été construit au début du XIXe siècle. D'après les personnes qui travaillent sur place, proposant des visites gratuites aux touristes, on peut souvent entendre des bruits étranges dans l'édifice, voir des billes de verre tomber du plafond et même percevoir un piano jouer tout seul. Les employés craignent ainsi que ces manifestations surnaturelles soient néfastes et ne fassent fuir la clientèle. Cependant, une légende plane sur cet ancien tribunal depuis déjà près d'un siècle. Selon les habitants du village, les criminels que le juge aurait envoyé à la potence viendraient régulièrement hanter le lieu, pour effrayer toutes les personnes s'intéressant à cet endroit maudit. On dit aussi qu'il est possible, quelques soirs d'hiver, d'apercevoir l'ancien juge, un dénommé McMahon, se promener dans la cour devant le tribunal. Lorsqu'il était en fonction, deux siècles auparavant, le magistrat habitait effectivement dans l'édifice où il travaillait, suivant les habitudes de son époque.

Quand elles passent devant une porte ornée d'une inscription en latin, les deux femmes perçoivent un bruit des plus inquiétants. Semblable à un bris de verre extraordinaire, le son vient de la salle qu'elles viennent de dépasser. Rapidement, Elsa revient sur ses pas pour entrer dans la pièce, autrefois destinée aux audiences des criminels. De son côté, Emma la suit, ressentant enfin un frisson dans son échine. Et merde. Alors qu'elles entrent dans la salle, les deux femmes entendent clairement un cognement lugubre sur la table du magistrat. Cette fois, la mécanicienne recule, réalisant que les superstitions sont peut-être réelles. À l'inverse, la blonde continue son chemin jusqu'au centre de la salle, tandis que de nouvelles billes s'écrasent sur le sol autour d'elle. Elle se baisse pour en attraper une, réalisant qu'il s'agit de petites billes transparentes, ne provenant certainement pas du plafond en bois de la salle. Une fois de plus, quelques cognements se font entendre dans la pièce, laissant Elsa de marbre, comme terrifiée par ce qu'elle est en train de vivre. Depuis qu'elle est enfant, la jeune femme est passionnée par l'étrange et le surnaturel. Cet engouement pour le paranormal lui est d'ailleurs venu bien avant qu'elle ne découvre ce qu'Emma pouvait faire. Mais chaque fois qu'elle se retrouve face à un tel phénomène, la mécanicienne réagit de la même manière qu'un autre individu. Elle se fige d'effroi, incapable de raisonner ou de prendre une décision sur la chose la plus évidente à faire.

Ce soir, les entités qui demeurent dans cet ancien tribunal semblent justement vouloir jouer de son angoisse, puisque des craquements se font bientôt entendre dans le couloir de l'édifice, comme des pas se rapprochant d'elles. Elsa fait alors les quelques pas qui la séparent de la tatoueuse et se place derrière elle, saisissant sa main, comme pour se raccrocher au réel. Au tangible. Contrairement à ce qu'elle voudrait, Emma est aussi angoissée que son amie. Le coeur battant à ses tempes, elle tente de conserver une respiration régulière, pour ne pas inquiéter la mécanicienne. Mais à l'inverse d'Elsa, elle peut désormais voir les personnes qui causent autant de fracas dans l'ancienne demeure du juge. Au niveau de la table des magistrats, se tient une silhouette sombre, dont la tatoueuse perçoit uniquement le rictus malveillant. La seconde entité se tient à l'entrée de la salle d'audience, simplement accoudée dans le cadre de porte, comme pour la provoquer. Celle-ci a justement des traits plus humains et porte des vêtements qui semblent être d'un autre temps. Néanmoins, les deux n'en sont pas moins menaçants pour elle ou pour son amie.

« Tu… les vois ? » bredouille Elsa à demi voix, fermant les yeux comme pour ne pas risquer de les apercevoir aussi. Pour toute réponse, Emma exerce une légère pression avec ses doigts sur la main de son amie. À peine une seconde plus tard, les entités disparaissent de son champ de vision, souhaitant certainement continuer leur petit jeu de terreur. La nuit va être longue…

2h28

Elsa referme la porte de la voiture d'Emma rapidement, poussant un profond soupir. Tandis que la blonde démarre le moteur, elle s'amuse du visage, encore livide, de son amie. La mécanicienne fait partie des personnes qui ont une passion démesurée pour le paranormal, mais sort toujours changée des expériences qu'elle vit. Quand elles étaient adolescentes, la jeune femme trouvait toujours des endroits supposément hantés ou des lieux particulièrement lugubres, à la recherche de phénomènes étranges. Mais chaque fois qu'elle vivait quelque chose de surnaturel, elle restait silencieuse plusieurs heures, comme pour mieux assimiler ce qu'elle venait d'expérimenter. De son côté, la tatoueuse est plutôt soulagée d'avoir pu faire fuir les ombres qui s'amusaient à les terrifier, quelques heures plus tôt. La tâche n'a évidemment pas été facile mais au moins, l'édifice semble désormais vide de toute apparition paranormale. Pour le moment, du moins, songe Emma en allumant l'autoradio de sa voiture. Elle suit alors l'allée gravillonnée afin de rejoindre la route. Par réflexe, elle jette un coup d'oeil dans le rétroviseur au-dessus d'elle, quand elle aperçoit une silhouette à l'arrière du véhicule. Sursautant, elle freine brusquement, tandis qu'elle se retourne pour faire face à son visiteur.

« Qu'est-ce que tu fous ?! » demande-t-elle à Henry, qui est confortablement assis derrière elle, apparemment peu inquiet de la présence d'Elsa. Justement, il lui répond en souriant, comme si de rien n'était.

« Les autres faisaient vraiment peur, » affirme-t-il. « Ceux du tribunal… »

La mécanicienne observe sa meilleure amie d'un air inquiet, consciente qu'elles ne sont pas seules dans la voiture. Si elle ne peut pas voir l'enfant ni percevoir ce qu'ils se disent, son rythme cardiaque accélère de nouveau, tant elle angoisse de revivre les évènements du tribunal.

« Que… Qu'est-ce qu'il y a, Em' ? » demande-t-elle d'une voix tremblotante.

« Rien, » souffle la blonde d'un air las. « C'est juste le gamin.

-Le… gamin ? » demande Elsa en regardant sur la banquette arrière, espérant sans doute apercevoir leur visiteur.

« Le gamin qui vient me rendre visite depuis quelques jours et à cause duquel il faut que je me confronte encore à Regina Mills, » explique la tatoueuse.

« La fille du journal ? C'est bien ça ? » interroge son amie, essayant d'avoir l'air apaisée. Elle sait pertinemment que le garçon ne présente aucun danger pour elles, mais la perspective d'être en présence d'une entité n'est quand même pas des plus rassurantes.

« Ouais… » soupire Emma en reprenant enfin la route, espérant être rentrée chez elle avant l'aurore. Enfin, elle se concentre pour intimer au dénommé Henry de s'en aller, lui expliquant qu'elle veut être tranquille. Après quelques protestations timides, il obtempère enfin, lui faisant de nouveau promettre de parler à sa mère.

« Il est… encore là ?

-Non, je lui ai dit de partir, » affirme la blonde en accélérant pour rejoindre l'autoroute. « Je déteste qu'il débarque comme ça, sans mon autorisation.

-T'as peur qu'il interrompe un moment intime ? » suggère la mécanicienne, essayant de détendre l'atmosphère.

« Plus ou moins, » répond Emma en haussant les épaules. « Mais c'est surtout que je n'aime pas l'idée qu'il débarque de manière impromptue comme ça et qu'il me foute la trouille à chaque fois.

-C'est assez logique, effectivement, » reconnaît la jeune femme aux cheveux argent. « D'ailleurs en parlant de moments intimes… Ça avance avec la fille du café ?

-Il fait frais pour un mois d'octobre, non ? » réplique la tatoueuse en gloussant, tandis qu'Elsa lui donne un coup de coude amical.

« Arrête de te défiler, » râle sa meilleure amie. « Ça n'avance pas, donc ?

-Disons que je ne pense pas être sur une voie des plus intéressantes pour moi, » explique Emma, toujours amusée par sa propre répartie. « Ruby est adorable et très attirante mais…

-Mais ?

-Mais elle n'a rien de… stimulant, si j'ose dire.

-Ok, je ne veux pas en savoir plus, » se moque Elsa.

« Tu sais très bien que je ne parle pas de ce genre de stimulation, » proteste son amie. « C'est juste qu'elle boit littéralement mes paroles quand je lui raconte un truc et elle n'est pas… Enfin, j'en sais rien… J'ai l'impression que je préfèrerais avoir quelqu'un qui représente un peu un challenge. Quelqu'un qui ne me donnera pas raison sur tout et qui saura me remettre à ma place quand c'est nécessaire. Avec Ruby, j'ai peur de rapidement m'ennuyer, si j'ose dire.

-Peut-être qu'elle essaie juste de te plaire, de te montrer qu'elle apprécie énormément la personne que tu es, » remarque la mécanicienne.

« Eh bien, ce n'est clairement pas la bonne méthode, » réplique Emma. « Je n'ai pas besoin d'une personne qui va simplement suivre tout ce que je fais et acquiescer à toutes mes paroles. Je pense que je veux une personne qui pourra m'aider à évoluer, à devenir la meilleure version de moi-même.

-T'as lu ça sur instagram ?

-Arrête de te moquer, » proteste la blonde en lui adressant un coup de coude. « Tu sais très bien ce que je veux dire.

-Ouais, disons que tu n'as pas besoin de quelqu'un qui va contribuer à faire grandir ton estime de toi ou être ton plus grand supporter. Plutôt d'une personne avec qui tu pourras évoluer personnellement, mais aussi construire quelque chose d'un peu mieux fondé.

-Tu devrais essayer la poésie au lieu de te battre avec tes écrous, » se moque la tatoueuse en lui adressant un regard affectueux.

« Je te dis simplement ce que j'ai lu dans un livre récemment, » se défend la jeune femme aux cheveux argent. « D'ailleurs lundi il y a un marché bio temporaire qui ouvre au centre-ville et j'aimerais bien que tu m'accompagnes.

-Quel est le rapport entre le bio et ton bouquin ?

-Aucun, » glousse Elsa. « Mais je me disais que tu serais plus encline à accepter si je t'amadouais avec des belles paroles, » la taquine-t-elle. « Seize heures là-bas ?

-Malheureusement, je n'ai pas d'excuse suffisamment pertinente pour refuser, » répond Emma d'un air faussement agacée. « Alors j'imagine que c'est un oui. »

Sur le siège passager, Elsa lève le poing devant elle, comme pour célébrer sa victoire. De son côté, la tatoueuse soupire, imaginant déjà passer plusieurs heures dans des rayons de produits soi-disant miraculeux pour guérir le corps, l'esprit, et à peu près toutes les sphères de l'existence des personnes qui croient à ces choses-là…

Lundi 17h15

Emma avance dans un rayon particulièrement lumineux, dans lequel règne une vive odeur de lavande. Devant elle, plusieurs diffuseurs sont présentés comme les meilleurs de leur gamme, vantant les mérites des huiles essentielles et de leurs vertus. Soupirant, elle avance en lisant les étiquettes sur de petits flacons. Certains parfums sont conseillés pour réduire le stress, d'autres pour calmer les douleurs. Des conneries, songe-t-elle en décryptant des noms de plantes qui, pense-t-elle, doivent pousser dans des montagnes mystérieuses, à l'autre bout du monde. Comme elle ne souhaitait pas suivre Elsa dans ses emplettes, elle a préféré s'éloigner pour visiter le marché à sa manière, espérant que la mécanicienne n'y passera pas plusieurs heures. Aussi, elle sort son smartphone de sa poche pour consulter ses emails, confirmant des demandes de rendez-vous pour les semaines suivantes ou orientant des clients sur leurs projets. Ne regardant pas trop où elle va, elle fonce bientôt dans une personne, sans doute distraite, elle aussi. Quand elle relève les yeux, elle se surprend à croiser, une fois de plus, un regard qu'elle a l'impression de connaître depuis bien longtemps.

« Dîtes-moi que je rêve, » râle la journaliste en contournant Emma pour se rapprocher d'une tablette où sont situées d'autres huiles essentielles. Amusée par son agacement, la tatoueuse range son smartphone et la suit, surprise de la voir, encore une fois, bien malgré elle.

« Pourquoi ça ne m'étonne pas qu'une fille comme toi s'intéresse à ces trucs-là ? » dit-elle d'un ton moqueur. Regina se retourne alors pour lui faire face, la défiant, une fois de plus, de ses yeux sombres.

« Je croyais avoir été claire dans mon intention de ne pas te revoir ni te reparler, Emma Swan, » réplique-t-elle d'une voix rauque.

« Mais c'est toi qui me fonces dedans dans un marché public, alors que je n'avais rien demandé à personne.

-Oh come on, t'étais sur ton foutu téléphone ! » proteste la brune. « Et puis, de toute manière, qu'est-ce que tu fais ici, puisque ces trucs-là ne semblent pas t'intéresser ?

-J'accompagne une amie, » se défend la tatoueuse en haussant les épaules.

« Une amie imaginaire, d'après ce que je peux voir, » sourcille la jeune femme en ramenant son attention vers les huiles essentielles.

« Elsa s'est arrêtée dans un rayon de café bio et équitable, » explique Emma d'une voix calme. « Et toi ?

-Quoi, et moi ? » râle la journaliste. « Je fais des achats, comme tout le monde ici.

-Des achats d'huiles essentielles, en espérant que des simples extraits de plantes soignent tous les maux de ton existence, » la taquine sa rivale.

« Qu'est-ce que tu me veux, à la fin ? » maugrée Regina. « Si tu n'es pas intéressée par ces trucs, passe ton chemin ou attends dehors. Mais fous-moi la paix.

-J'aimerais qu'on parle, comme je te l'ai dit il y a quelques jours.

-Et je refuse catégoriquement de te parler, » conteste la rédactrice. « De ça ou de quoi que ce soit d'autre, en fait, » ajoute-t-elle en attrapant un flacon sur une tablette.

« Tu cherches une huile essentielle pour calmer les personnes violentes ? » souffle Emma, essayant de la provoquer

« Non, je cherche un truc miraculeux pour éloigner les personnes désagréables, » rétorque la brune, cynique. Justement, elle dépasse la tatoueuse pour continuer son chemin vers l'autre bout du rayon. Songeant qu'il est peut-être temps d'adopter une autre stratégie, la blonde la suit, se plaçant de nouveau à ses côtés.

« Écoutes... Je n'essaie vraiment pas de t'embêter ou de ramener des mauvais souvenirs mais c'est vraiment important et Henry…

-Ne prononce plus ce nom, » répond cette fois Regina d'un ton froid, ne suggérant aucune contestation. Son regard sonde justement celui de la tatoueuse, mêlant apparemment inquiétude et agacement.

« Il est venu me voir, » souffle enfin Emma, espérant être convaincante. « Il est venu me voir et il voudrait te parler. »

Cette fois, la brune fait complètement volte-face pour se retrouver devant la jeune femme blonde, la dévisageant de ses pupilles sombres.

« Je vais essayer d'être claire parce que je n'ai plus envie de te revoir, à aucun moment de mon existence, Emma Swan, » dit-elle d'un ton sans appel. « Je ne veux plus jamais que tu prononces ce nom ni que tu l'évoques, de quelque manière que ce soit. Je n'ai aucune idée de la manière dont tu as appris ce que tu as l'air de savoir, mais je ne veux plus jamais te revoir, ni me confronter à toi, peu importe la situation. Et si tu reviens au journal et que tu me racontes de telles conneries je n'hésiterai pas à appeler la sécurité ou les forces de l'ordre. Est-ce bien clair ?!

-Je n'ai pas l'intention d'abandonner la partie, » répond simplement la tatoueuse. « C'est vraiment important, alors je ne compte pas baisser les bras.

-Non mais tu te fous de moi ?! » gronde cette fois Regina. « C'est quoi que tu ne comprends pas, à la fin ?!

-Et toi ?! Pourquoi est-ce que tu refuses catégoriquement de me parler alors que tu ne sais même pas ce que j'ai à te dire ?

-Je refuse parce que c'est mon choix et ça ne te concerne en aucun cas, » se contente de répliquer la journaliste. « Maintenant, fous-moi la paix avant que j'appelle la sécurité.

-La sécurité ou ta copine qui frappe les gens sans réfléchir ?

-Arrête de me provoquer avec ça, bon sang ! » tonne sa rivale. « C'est quoi ton problème avec elle ?

-Elle a failli me casser le nez sans aucune raison valable ! » proteste Emma. « Faut vraiment que je te fasse un dessin ?! Ce genre de filles, le jour où elle va péter les plombs, elle n'aura aucun remord à faire la même chose sur toi et tu…

-Arrête ça, tout de suite, » la coupe Regina, désormais folle de rage à l'idée qu'une inconnue n'aborde ainsi l'une de ses inquiétudes. « Et fous-moi la paix. Une bonne fois pour toutes. » Elle contourne alors la tatoueuse et prend la direction d'un autre rayon, ne souhaitant certainement pas être suivie. Comprenant que c'est peine perdue pour cette fois, Emma choisit d'obtempérer. Le chemin va être long, pense-t-elle tandis qu'elle aperçoit, une fois de plus, une petite plume à ses pieds...

[Fun fact: il existe bel et bien un tribunal « hanté » au Québec, pour ceux que ça intéresse. Il est bien moins effrayant de celui que j'ai décrit dans ce chapitre mais c'est quand même un sujet fascinant, pour les aficionados de l'épouvante. D'ailleurs, la talentueuse Victoria Charlton a fait une vidéo dessus!]