Dix jours plus tard, 15h34

« Sérieusement si tu décides de te plaquer à nouveau les cheveux sur le crane et de remettre ton costume de princesse des ténèbres, je fais une séance de Ouija pour que tu passes une soirée horrible, » soupire Elsa en toisant sa meilleure amie d'un air menaçant. Amusée par sa remarque, Emma attrape une bouteille d'alcool sur la tablette devant elle avant de la glisser dans le chariot du supermarché. Elle continue alors son chemin dans le rayon en se remémorant le costume qu'elle a porté les deux années précédentes, connaissant un véritable succès auprès des autres convives. Comme à leur habitude, ce soir les deux femmes vont rejoindre quelques amis d'enfance afin de célébrer Halloween.

« D'une part, tu ne sais pas te servir d'une planche à Ouija, » rappelle la tatoueuse. « D'autre part, j'ai déjà trouvé autre chose pour ce soir.

-Autre chose comme quoi ? » sourcille son amie. « Et je te jure que si tu me dis La reine des neiges je… »

À ces mots, Emma éclate de rire avant de lui adresser un coup de coude, taquine.

« Nan, j'ai opté pour un costume de superhéros cette année.

-T'en avais marre de jouer les méchantes ?

-J'ai surtout pu commander celui-ci sur Amazon et il ne m'a couté que 60$, en plus d'arriver chez moi en deux jours, » rétorque la blonde.

« Ok, donc c'est quoi ton costume, madame la super-héroïne ?

-Tu verras ce soir, » réplique Emma. « Et toi, au fait ? C'est quoi ton costume ?

-Le costume de la fille qui en a marre d'entendre qu'elle devrait se déguiser en princesse de glace, » ironise sa meilleure amie. « En fait, j'ai supplié Naveen de me prêter son costume de Ghostbuster.

-Sérieusement ? » ricane la blonde. « En Ghosbuster ?

-J'aurais voulu te le proposer mais j'étais sûre que tu refuserais, » se moque Elsa avant d'attraper un paquet de chips sur une tablette du rayon suivant. « Bon, on a tout ?

-Non, il te manque un meilleur sens de l'humour, » réplique sa meilleure amie. Peu surprise par la remarque, la jeune femme aux cheveux argent se contente de lui donner un coup de poing vif dans l'épaule. Les deux amies continuent alors leur chemin en se chamaillant, comme à leur habitude…

22h29

Les bras croisés sur sa poitrine, la jeune femme brune bifurque sur une rue à droite, poursuivant son chemin dans la pénombre. Dans ce quartier plus résidentiel, les rues sont incroyablement calmes, loin de la cacophonie du centre-ville. Ce soir, comme chaque année, des centaines de personnes se retrouvent dans les bars et autres discothèques de la métropole, vêtus de costumes puérils, souhaitant célébrer une fête païenne, issue d'une culture qui n'est pas la leur. De son côté, Regina préfère la quiétude de son logement, n'ayant jamais apprécié cette journée atypique. Quelques années auparavant, elle passait pourtant dans les rues de son quartier, allant de porte en porte avec Henry, en quête de friandises. Ce soir, elle essaie toutefois d'oublier ces lointains souvenirs, ne désirant pas replonger dans un passé bien plus lumineux que sa vie actuelle.

Lorsqu'elle entre dans le dépanneur, elle soupire justement en apercevant une file de personnes déguisées, attendant pour passer à la caisse. Certains ont des caisses de bière entre les mains, d'autres quelques bouteilles de vin. Mais tous semblent d'humeur festive, comme s'ils n'étaient encore que des enfants, oubliant le monde sinistre qui les entoure. Sachant déjà ce qu'elle veut acheter, Regina rejoint le bout de la file en grognant, maudissant ces adultes qui n'ont rien d'autre à faire que célébrer une stupide fête pour gamins. Justement, la personne devant elle dans la file est une femme en costume de Spiderman qui n'a même pas pris la peine de retirer son masque, comme si elle vivait dans une bande-dessinée. Quelle maturité, songe la journaliste en espérant que l'attente ne sera pas trop longue.

Cependant, la femme devant elle se retourne soudain, une bouteille de vodka dans sa main droite, et retire son masque en riant.

« Cette fois, j'étais là avant toi, et c'est le quartier dans lequel je vis. Donc c'est toi qui me suis, » ricane la tatoueuse en lui adressant un regard de défi. Serrant les poings de rage face à son interlocutrice, Regina la fusille de ses prunelles sombres.

« T'aurais pu garder ton masque et la fermer, » grogne-t-elle. « T'es vraiment la dernière personne que j'avais envie de voir ce soir.

-Il faudra t'en prendre au Destin si tu détestes le hasard, » se moque sa rivale. « Je ne suis vraiment pas responsable de ça.

-Je n'appelle pas ça du hasard, dans mon cas, mais plutôt une malédiction, » réplique la brune, souhaitant désormais quitter au plus vite le commerce. Malheureusement, le seul autre dépanneur ouvert après vingt-deux heures est à plus d'un kilomètre de celui-ci. Hors de question de lui faire cette faveur.

« Tu n'achètes rien ? » demande la dénommée Emma en ignorant sa remarque. Agacée par sa curiosité -apparemment maladive-, Regina fait un simple geste du menton pour désigner le comptoir de caisse.

« Ce que je veux se trouve derrière le comptoir, » répond-elle en soupirant. La blonde se retourne alors pour observer la caisse, avant de comprendre son allusion.

« Fumer n'est pas bon pour la santé, tu sais ? » lance-t-elle, ironique.

« Boire non plus, » rétorque la journaliste.

« Je viens uniquement acheter de l'alcool parce que mes amis sont bien trop ivres pour se déplacer sans risque, » explique la tatoueuse.

« Et tu vas prétendre que tu es une personne sainte qui ne boit jamais d'alcool et n'abuse jamais des produits stupéfiants ? » grince la brune.

« C'est une belle remarque venant d'une fille qui s'est retrouvée aux urgences parce qu'elle était ivre et qu'elle s'est blessée Dieu sait comment.

-Va te faire voir.

-Mais non, je ne suis pas une sainte, loin de là, » poursuit Emma en ignorant une fois de plus sa remarque. « C'est juste que je ne bois jamais plus d'un verre.

-Tu devrais essayer pourtant, ça te rendrait peut-être plus aimable.

-Ça ira, je n'ai pas envie de finir aux urgences, » ricane la tatoueuse. « Mais toi, tu devrais peut-être arrêter, pour éviter de te blesser encore.

-Tu crois vraiment que je vais suivre les conseils d'une fille qui porte un costume ridicule, sous prétexte qu'elle veut célébrer une fête païenne ?

-Ce n'est pas un costume ridicule, » proteste la blonde. « Et ce ne sont pas mes conseils mais simplement du bon sens.

-Je ne vois pas en quoi tout ça te concerne, tout comme le reste, d'ailleurs, » se contente de répliquer la brune.

« Je suis simplement une personne très altruiste, » ironise Emma, visiblement ravie de l'avoir provoquée.

Enfin, la dernière personne devant la tatoueuse finit sa transaction et quitte le commerce. La blonde fait alors volte face pour payer la bouteille qu'elle tient dans sa main, mettant fin à leur conversation. Elle se place ensuite près de l'entrée, comme pour attendre une Regina de plus en plus agacée par son comportement. Lorsque les deux femmes sortent dans l'obscurité de la nuit, la brune allume immédiatement une cigarette, espérant déranger la jeune femme. Malheureusement, Emma ne réagit pas lorsque la fumée cancéreuse tourbillonne en sa direction.

« Si tu essaies de me suivre pour me parler, je vais appeler la police, » gronde la journaliste tandis qu'elle continue son chemin, la blonde à ses côtés.

« En fait, je vais rue Crescent, donc je ne te suis aucunement. Et toi ?

-Rue McGill, » grince la brune en réalisant qu'il s'agit du croisement suivant et qu'elle devra encore marcher en sa compagnie.

« Est-ce que tu aimes les oiseaux ? » demande alors la tatoueuse d'un air distrait.

« Qu… C'est quoi cette question débile ?! » éructe Regina, hébétée par la remarque.

« À chaque fois qu'on se croise, ou presque, je trouve des plumes à mes pieds ou dans mes poches de manteau. Donc je te pose la question.

-Je ne vois pas en quoi ces foutues plumes ont un rapport avec moi, » grogne sa rivale. « Et non, je n'aime pas particulièrement les oiseaux, » ment-elle en détournant le regard.

« Donc il y a sûrement une autre signification à tout ça.

-De quoi tu parles ?

-Du fait qu'on n'arrête pas de se croiser, malgré le fait qu'on se querelle presque à chaque fois, » répond Emma, comme une évidence.

« Comme je te l'ai dit, c'est sûrement une malédiction pour moi, » ricane la brune.

« Oh come on, tu ne penses pas vraiment ça. Tu m'as offert un café l'autre fois.

-Par politesse uniquement, certainement pas par affinité.

-Tu as aussi admis que je n'étais pas profondément désagréable, » remarque la tatoueuse.

« Tout le monde peut se tromper, n'est-ce pas ?

-En effet, » glousse Emma. « Mais je suis assez convaincue que la même chose s'applique à toi.

-C'est-à-dire ?

-Je pense que tu n'es pas foncièrement arrogante ou désagréable, mais que tu veux simplement te protéger du reste du monde en faisant croire aux autres que tu l'es.

-Tes suppositions sont toujours à des lieues de la vérité, Madame Irma, » grince Regina, agacée par sa lucidité.

« Ce ne sont pas des suppositions, » rétorque la blonde en haussant les épaules, tandis qu'elle s'arrête devant une entrée d'immeuble. « Je fais simplement confiance à mon instinct.

-Eh bien tu devrais revoir la notion d'instinct parce que le tien est carrément déréglé, » souffle la journaliste en s'arrêtant à son tour.

« C'est ici qu'on se quitte, » indique la tatoueuse en lui adressant une moue embarrassée. « Alors… bonne soirée ?

-Ouais, bonne soirée et à jamais, j'espère, » réplique la brune.

« Je me contenterai d'un à la prochaine, » sourit la tatoueuse tandis que Regina fait volte face pour s'éloigner dans la rue. Sans surprise, la journaliste ignore sa remarque et poursuit son chemin dans l'obscurité, espérant que son souhait se réalise enfin. Désormais, elle est certaine de n'avoir jamais rencontré une personne aussi désagréable qu'Emma Swan, quelqu'un qui est susceptible de la pousser à bout en quelques secondes à peine. Pourtant, elle a le sentiment de ne pas être totalement étrangère à cette jeune femme qu'elle n'a rencontré que quelques fois au cours des dernières semaines…

Le lendemain, 19h04

« Bon, tu m'aides ou pas ? » lâche une Regina agacée, tandis qu'Alex, assise au comptoir de cuisine, daigne enfin lever les yeux de son smartphone.

« Oui, oui… Excuse, » soupire la sportive. « Je me suis perdue sur Tik Tok… » dit-elle en rejoignant la brune dans la petite pièce qui ouvre sur le salon. Observant la journaliste, elle saisit un couteau et des légumes, qu'elle commence à couper avec maladresse.

« T'aurais pas préféré commander, à la place ? Ça aurait été plus rapide…

-Tu sais très bien que je préfère cuisiner.

-Ouais, » soupire la blonde. « D'ailleurs tu as bien trop de talent pour ça, tu serais une mère en or si jamais tu…

-Tu m'as dit que c'est à quelle heure, ton rendez-vous demain soir ? » la coupe Regina.

« Euh… Dix-huit heures trente, pourquoi ?

-Votre coach vous convoque pour une réunion à dix-huit heures trente ? » sourcille la journaliste.

« Ça arrive, » ment la sportive en haussant les épaules. « Je n'ai pas le choix, de toute manière. »

De toute évidence, songe la brunette en remuant le contenu de la casserole à l'aide d'une spatule de bois.

« T'as fait quoi, hier soir, au fait ? Je pensais que tu passais la soirée avec Kelly, » suggère la blonde, semblant défier de son couteau les mêmes feuilles de poireau depuis près de cinq minutes. Justement, Regina lui fait un simple signe du menton pour lui indiquer qu'elle va prendre le relais. Résignée, la sportive se tourne vers l'évier et commence à nettoyer quelques assiettes de la veille.

« Je t'ai dit que je n'avais pas envie de sortir, » rectifie la journaliste. « J'ai simplement passé la soirée ici à lire.

-Tu n'aimes pas Halloween ?

-Pas vraiment, » ment la brunette. « Mais peu importe. C'était bien ta soirée à toi ? »

Cette fois, la blonde affiche une moue quelque peu embarrassée. « Avec tes amis ? » ajoute Regina, ne relevant pas son comportement fort suspicieux.

« Oh euh… ouais… Ouais c'était cool, » bredouille Alex. « On est allés au McAllister Pub, au centre-ville. Enfin, comme d'habitude… Rien d'anormal… »

La précision agace évidemment la brune, qui ne souhaite toutefois pas le remarquer. Elle sait pertinemment que la sportive ment mais choisit de l'ignorer. Ces dernières semaines, il lui semble avoir traversé trop de souvenirs douloureux pour vouloir vivre d'autres moments négatifs. De toute manière, Alex tournerait certainement la conversation à son avantage, n'essayant même pas de laisser Regina parler, et concluant cette querelle en quittant l'appartement et en claquant la porte. La seconde alternative pour elle, serait de se montrer particulièrement aguicheuse et espérer gagner le coeur de la brune ainsi. Mais ce soir, la journaliste n'a pas le coeur à de telles péripéties. Elle a conscience que leur relation est vouée à l'échec et ne désire certainement pas se confronter à de telles situations. Surtout pas pour le moment…

1h26

Regina expire lentement la fumée cancérigène, songeant que la nuit est particulièrement douce. Encore une fois, elle ne parvient pas à dormir ni même à se reposer. Il lui semble que son esprit est en proie à des dizaines d'interrogations et de doutes. Pour l'heure, ce qui la préoccupe le plus est évidemment sa relation avec Alex. Depuis leur première nuit ensemble, elle sait que la sportive n'est pas la personne idéale pour elle. Mais la journaliste s'est laissée porter par cette entente étrange qu'elles ont établi, espérant sûrement échapper à son quotidien morose. Avant Alex, elle passait la plupart de ses soirées au bureau ou sur d'autres projets, tentant de se distraire pour fuir la solitude de son appartement. Aussi, la joueuse de hockey constitue un nouvel échappatoire fort agréable -quand elle veut bien l'être- et, même si Regina refuse de l'admettre, un nouveau lien. Elle ne partage pas grand-chose avec cette jeune femme qui vit sous les projecteurs, adore les choses matérialistes et futiles mais au moins, elle n'est plus seule. D'un autre côté, les soirées où elles se querellent sont bien plus épuisantes psychologiquement pour la journaliste que les nuits qu'elle passe seule. De plus, la brune ne peut pas vivre sans penser qu'un jour, la sportive retournera peut-être sa colère contre elle. Depuis l'enfance, Alex semble régler la plupart de ses problèmes par la violence et elle n'aurait certainement pas de remords à agir ainsi avec sa petite amie, même si Regina n'a pas peur d'une personne qu'elle juge bien inférieure à ce qu'elle est. L'idéal serait donc de quitter la sportive et espérer des jours meilleurs mais la brune n'a pas le courage -ni l'envie- de prendre une telle décision pour le moment.

Pourtant, elle déteste l'idée qu'Alex ne vit pas sous le joug d'une seule prétendante et qu'elle n'hésitera pas à délaisser Regina quand elle se sera lassée d'elle. Si elle est extrêmement possessive, la joueuse de hockey apprécie effectivement le paraître. Selon elle, la journaliste représente une sorte de premier prix, comme si elle avait décroché le gros lot dans un concours. En effet, les sportives de son niveau sont plus habituées à fréquenter des acteurs, des chanteurs ou des artistes, mais certainement pas des femmes aussi influentes que Regina. Lors de leur premier rendez-vous, Alex se pavanait justement en tenant la main de la journaliste, comme si elle refusait de la laisser lui échapper, même l'espace d'un instant. Cependant, la brune a conscience qu'elle n'hésitera pas à l'abandonner si une occasion plus intéressante se présente à elle. Malgré tout ce qu'elle pourrait faire pour la retenir -si elle le désirait-, Regina ne sera jamais qu'une bonne option parmi tant d'autres pour la sportive. Justement, cette dernière a l'air d'être préoccupée par autre chose depuis quelque temps. On est loin de la princesse charmante dont t'as rêvé toute ton adolescence ma grande, celle qui n'aurait d'yeux que pour toi et combattrait des dragons pour te conquérir, pense la brunette en écrasant sa cigarette dans le cendrier avant de rentrer dans son appartement.

Le lendemain, 20h54

Accrochant sa veste sur le dossier de la chaise, Regina se hisse confortablement sur le petit tabouret face au bar. S'accoudant au comptoir, elle adresse un simple sourire à la barmaid qui lui fait signe de patienter un instant. Quelques secondes plus tard, la chaise à côté d'elle est tirée, une personne prenant place à sa droite. Fuck off, songe-t-elle en reconnaissant les traits familiers de la tatoueuse. Cependant, le bar est presque bondé et la brunette n'a certainement pas envie de se déplacer et de se rapprocher d'un groupe d'hommes, à l'autre bout du comptoir, qui passeraient certainement leur temps à essayer de l'aguicher. Toutefois, la blonde est plutôt silencieuse, adressant un simple signe de tête à la journaliste tandis qu'elle enlève sa propre veste.

« Pour ma défense, je suis arrivée il y a trois minutes à peine et je n'avais pas encore choisi où j'allais m'asseoir, » précise Emma. « Mais je t'ai vue et…

-Et tu t'es dit que t'allais encore venir m'emmerder, » grogne la journaliste avant de commander un whisky sans glace à la barmaid qui daigne enfin lui accorder quelques secondes.

« En fait, je me disais qu'on pourrait parler, » corrige la blonde d'un ton plus doux.

« Mais je n'ai pas envie de te parler, moi, ni même de te voir, » grince Regina.

« J'aimerais te présenter mes excuses, » ajoute la tatoueuse.

« Et pour quelle raison au juste ? Pas qu'il n'en a pas suffisamment mais…

-Pour t'avoir agacée, énervée, provoquée, peu importe, » la coupe Emma. « Je pense qu'on a commencé sur de très mauvaises bases et je voudrais rétablir la situation.

-Pour information, il n'y a rien de commencé entre nous et rien à rétablir. Tu m'as tatouée parce que Kelly m'a conseillé ton adresse et je ne reviendrai jamais dans ton salon parce que je te trouve détestable, fin de l'histoire.

-Pourquoi es-tu toujours sur la défensive ? » demande la blonde en commandant la même chose que Regina à la barmaid qui passe à nouveau devant elles.

« Je croyais que tu ne buvais pas, » se moque la brune en sourcillant.

« Pas plus d'un verre, » rappelle la blonde. « Et tu ne réponds pas à ma question.

-Je n'ai rien à te dire, je ne te dois rien.

-Je n'ai jamais prétendu le contraire.

-Alors arrête de poser des questions qui ne te regardent pas.

-Tu recommences, » sourit la tatoueuse.

« Je recommence, quoi ?

-À être sur la défensive, » précise Emma en lui adressant un clin d'oeil. Cette fois, la brune se redresse sur sa chaise et pousse une longue expiration, comme pour signifier qu'elle ne souhaite pas poursuivre cette joute. Néanmoins, elle se rapproche un peu de la tatoueuse et la défie du regard, tentant de sonder ses pupilles émeraude.

« Comment tu as su ? » demande-t-elle d'une voix plus rauque.

« Comment j'ai su... quoi ?

-Comment tu as pu avoir autant d'informations sur moi et sur mon passé ? Et surtout, pourquoi ?

-Tu veux la vérité ou une version qui te convaincra suffisamment pour que tu arrêtes d'être sur tes gardes ?

-À ton avis, » ironise la journaliste.

Avant de lui répondre, Emma prend une gorgée de son verre avant de grimacer de dégoût. Elle n'est pas habituée aux alcools forts et regrette déjà d'avoir opté pour la même chose que sa rivale. À l'inverse, Regina finit son verre d'une traite, comme pour la défier, avant d'en commander un second.

« Je te l'ai déjà dit, » explique la tatoueuse, un peu plus bas. « J'ai vu Henry et… il m'a parlé de toi.

-Tu te fous de moi, j'espère ? » sourcille la journaliste, agacée par son flegme et ses mensonges.

« C'est pourtant la vérité, » ajoute la blonde. « Je n'ai pas parcouru les archives de la ville ni la rubrique nécrologique des quatre dernières années pour savoir que tu as eu un fils et que tu…

-C'est impossible, » tranche Regina d'une voix plus grave.

« Qu'est-ce qui est impossible ?

-Les archives, la rubrique nécrologique, tout ça. C'est impossible. Il n'est pas dedans, » précise-t-elle. « C'est pour ça que je te pose la question.

-Mais quand tu dis qu'il n'est pas dedans… Enfin… Toutes les personnes décédées sont…

-Pas dans certaines religions, » la coupe la journaliste d'un ton sans appel. À sa droite, Emma sourcille d'incompréhension.

« T'es… juive ? » interroge-t-elle, abasourdie.

« J'en ai l'air ? » demande la brune, sarcastique.

« Euhm… C'est juste que je sais que les communautés juives ont parfois leurs propres…

-Je ne suis pas juive, ok ? » s'agace Regina. « Et de toute manière, ça ne te concerne pas. Dis-moi simplement comment tu sais tout ça et fous-moi la paix.

-Je viens de te le dire.

-Je ne te crois pas.

-C'est ton choix, » répond Emma en haussant les épaules. « Mais si tu dis qu'en plus je n'ai aucune chance de trouver son nom dans les archives, ça ne te convainc pas ?

-Certainement pas, » ment la brune.

« Ok, alors comment aurais-je pu connaître ton groupe sanguin, puisque tu ne le donnes pas à qui que ce soit ?

-C'est la question que je te pose, » répète la journaliste.

Réalisant qu'elle ne parviendra pas à la persuader, la tatoueuse décide d'opter pour une autre méthode.

« Depuis que je suis adolescente, je vois et je sens des… trucs, » explique-t-elle, quelque peu embarrassée. « Je vois les gens qui ne sont plus là et j'arrive à… communiquer avec eux. À les aider quand ils en ont besoin et à les faire passer de l'autre côté. Ne me demande pas pourquoi je les vois ni comment, parce que je n'en ai aucune idée. Tout ce que je sais, c'est que j'ai cette faculté et qu'il y a quelque temps, Henry a débarqué chez moi, un soir, pour me parler de toi. » Tandis qu'elle parle, elle remarque que la mâchoire de la brune s'est crispée et que ses poignets tremblent légèrement. Justement, Regina finit son second verre d'un coup avant de le reposer lourdement sur le comptoir. Comme si elle essayait d'ignorer la tatoueuse, elle se redresse sur sa chaise, cherchant la barmaid du regard, sans doute pour commander un troisième verre. Suivant son instinct, Emma pose délicatement sa main sur la sienne, l'incitant à la regarder. « Je n'essaie pas de te mentir ni de te faire du mal, » précise-t-elle en croisant enfin le regard sombre de la jeune femme. « Je veux simplement aider Henry et… t'aider aussi. Comme tu l'as dit, je n'ai aucune chance de savoir tout ça sur lui puisqu'il n'est pas inscrit dans les archives, alors je ne pourrais pas t'en parler si ce n'était pas vrai. » D'un geste vif, la journaliste libère sa main et se tourne de nouveau vers la barmaid pour commander un troisième verre. Résignée, la blonde se lève et remet sa veste, laissant un simple billet de couleur vert pâle sur le comptoir. Avant de prendre la direction de la sortie, elle se penche néanmoins vers Regina, essayant une dernière tentative. « Il m'a dit de te dire qu'il t'aime à 3000 pour cent et qu'il pense que la Méchante Reine n'est pas vraiment méchante, » bredouille-t-elle en se remémorant les paroles du gamin.

Contre toute attente, la journaliste lui saisit le bras vivement, l'empêchant de partir. Elle plonge son regard dans celui d'Emma, espérant comprendre comment elle peut se trouver dans une situation si irréaliste. I love you 3000, Evil Queen is not evil, chantonnait Henry, quelques années auparavant, quand Regina lui préparait des pancakes le matin. Depuis sa naissance, l'enfant vivait avec sa mère et savait qu'il constituait sa source inépuisable de bonheur. La jeune femme ne parlait jamais à son fils de sa famille ni du passé étrange qu'elle avait connu. Mais elle lui répétait sans cesse qu'ils étaient seuls contre tous et qu'ils n'auraient jamais de mal à avancer dans leur chemin commun, main dans la main. Ces quelques mots étaient alors devenus leur code secret, leur manière de se dire qu'ils étaient inséparables et que rien ne pourrait jamais les atteindre. La première partie avait été inventée par Henry, après qu'il ait lu une bande dessinée de superhéros. La seconde avait été suggérée par Regina, en référence aux dernières paroles que Cora lui avaient hurlées quand elle avait quitté le domicile familial, à dix-sept ans à peine. « Tu te prends pour une princesse mais si tu vivais dans un conte tu ne serais que la Méchante Reine, destinée à mourir seule et délaissée de tous, » avait affirmé Cora tandis que Regina s'éloignait, les yeux emplis de larmes.

Il est donc impensable qu'une parfaite inconnue ne connaisse ces quelques mots qu'Henry et Regina échangeaient qu'entre eux, quand ils étaient seuls. Ils étaient les deux seules personnes au monde à connaître cette comptine qu'ils avaient inventée et il serait stupide de penser qu'Emma ait pu deviner cela, tant ces deux phrases n'ont pas de sens. Observant la tatoueuse, Regina l'incite à se rasseoir, sans prononcer le moindre mot. Sans hésiter elle commande un troisième verre à la barmaid, sous le regard abasourdi de la blonde. Elle sait déjà qu'elle va regretter ses prochaines paroles mais la situation est bien trop étrange pour qu'elle refuse encore de baisser sa garde.

« Je suis née dans une communauté religieuse, au nord de Coquitlam, » débute-t-elle d'une voix rauque. « Une communauté de témoins de Jehovah, en fait. Les gens ont parfois l'impression qu'il s'agit d'une secte mais là où je vivais… enfin… c'est simplement une communauté de personnes qui ne désirent pas vivre avec le reste de la société, pour des raisons religieuses, parfois très archaïques, et des convictions bien dépassées. Peu importe, » dit-elle en prenant une première gorgée de son verre. « Quand on parle de communauté, les gens ont parfois l'impression que nous n'avons pas accès au reste du monde ou que nous ne savons pas qu'il existe mais c'est faux. J'ai passé le plus clair de mon adolescence à souffrir du monde dans lequel je vivais et à espérer qu'un jour, je pourrais en sortir. » Elle déglutit d'un air embarrassé. « Quand j'ai eu dix-sept ans, nous avons eu un nouvel élève à l'école. Robin Stevenson. Sa mère avait quitté son père et avait choisi de se tourner vers la religion pour donner un nouveau sens à sa vie. Robin faisait donc partie de la communauté, mais il passait tous ses week-ends chez son père, qui n'était pas croyant. Je n'avais jamais été attiré par les garçons mais je suis tombée assez rapidement sous son charme, en partie parce qu'il n'était pas vraiment des nôtres. J'imagine qu'il représentait ce dont je rêvais depuis l'adolescence, en somme. On a couché ensemble, on sortait ensemble en cachette et… je suis tombée enceinte près d'un mois plus tard, » admet la journaliste avec peine. « Ma mère l'a appris et elle s'est retrouvée face au plus grand dilemme de sa vie. Sa fille avait eu des relations charnelles hors mariage, avec un adolescent qui ne partageait pas vraiment nos valeurs et… à ce moment-là, je représentais un déshonneur pour ma mère, mais aussi une véritable trahison. Donc elle m'a laissé le choix entre l'avortement et l'abandon. Soit je me faisais avorter, quitte à aller à l'encontre de ses convictions, soit je disparaissais de son existence. Je me suis donc retrouvée à la rue, en plein Vancouver, enceinte, sans argent et en n'ayant aucune réelle connaissance du monde dans lequel j'allais devoir vivre. Parce que, au cas où tu te poses la question, Robin n'avait aucunement envie d'être père, ni même de quitter le confort de sa vie. » Elle finit son verre d'une traite, serrant les poings comme pour rassembler ses idées. « J'ai trouvé des petits boulots, j'ai vécu un an dans un foyer pour femmes sans-abri et lorsque j'ai pu enfin aller à l'université, j'ai décroché une bourse qui m'a permis d'avoir mon propre appartement. J'avais d'excellents résultats à l'école depuis l'enfance et même si mon éducation n'était pas exactement la même que celle des autres étudiants, ça a joué en ma faveur. J'ai donc pu élever Henry, tout en étudiant et en essayant de travailler pour arrondir les fins de mois. Quand j'ai fini mes études, j'ai postulé dans tous les journaux de la ville et j'ai obtenu un premier poste au Seven Days. J'avais vingt-trois ans et à ce moment-là, Robin a décidé de revenir dans la vie de son fils. Ils se voyaient deux week-ends par mois, parce que je ne voulais pas empêcher Henry de voir son père, sous prétexte qu'il ne m'avait pas aidée. Mon père est décédé quand j'avais onze ans et je ne voulais pas infliger ça à mon enfant. »

Cette fois, elle ferme les yeux quelques secondes, avant de poursuivre son récit. « Le 2 avril 2016, Robin était censé venir chercher Henry pour passer le week-end avec lui. Cela faisait un mois et demi qu'ils ne s'étaient pas vus. Il m'avait dit qu'il serait chez moi à dix heures du matin et qu'il ne le ramènerait pas avant le dimanche soir. Henry avait neuf ans à peine… De toute évidence, Robin n'est pas arrivé à l'heure et il ne répondait pas à mes appels. J'étais inquiète qu'il ne lui soit arrivé quelque chose, furieuse contre lui de ne pas prendre ses maigres responsabilités et surtout, je ne voulais pas décevoir Henry. Alors j'ai menti à mon fils, en lui disant que je m'étais trompée et qu'il devait passer ce week-end là avec moi. J'avais beau détester Robin de m'avoir abandonnée, je ne voulais pas qu'il représente une déception pour notre enfant. J'avais mal à l'idée seule de devoir dire à Henry que son père préférait faire Dieu-sait-quoi de son week-end plutôt que le passer avec lui. Donc j'ai pris ma voiture, en disant à Henry qu'on allait passer la journée sur l'île de Vancouver, à observer les oiseaux et se promener. À un moment pendant le trajet, Robin m'a finalement appelée et j'ai décroché parce que j'étais folle de rage contre lui. Mais j'ai… » Sa voix devient plus faible, presque tremblotante, tandis qu'elle ferme les yeux à nouveau. « Je ne sais pas si j'ai coupé la priorité à l'autre conducteur ou si c'était lui mais… Un autre véhicule m'a foncé dedans et… notre voiture s'est retrouvée dans la forêt, sur le côté de la route. Je n'ai pas de souvenirs de l'accident, sinon que mon auto a fini à la casse… Quand je suis sortie du coma, trois semaines plus tard, ma mère était à mon chevet d'hôpital et elle m'a dit que je ne reverrai plus mon fils. Elle m'a aussi dit qu'elle voulait le sauver de mes péchés et qu'Henry était enterré dans le cimetière de la communauté, à Coquitlam. C'est la raison pour laquelle il n'y a jamais eu d'article de journal sur l'accident et qu'Henry n'apparaît pas dans la rubrique nécrologique ou je ne sais quelle archive. » Quand elle rouvre ses paupières, ses yeux sont emplis de larmes qu'Emma préfère ignorer. Encore assommée par le récit, la tatoueuse se contente de poser sa main sur l'avant-bras de la journaliste, essayant d'être rassurante. « Depuis quatre ans, je n'ai jamais pu aller sur la tombe de mon fils et le peu de ses affaires que j'ai pu récupérer sont chez moi, dans un coffre que je n'ouvre jamais, » conclue Regina en adressant enfin un regard à la blonde. Celle-ci a enfin les réponses aux nombreuses questions qu'elle se pose sur la jeune femme depuis qu'elle a rencontré Henry, mais réalise surtout que la situation est bien plus complexe qu'elle ne l'aurait songé. Plus que tout, Emma réalise qu'elle ressent désormais une profonde compassion envers la journaliste, comme si elle désirait partager sa douleur et non l'ignorer. Justement, elle décide de commander un second verre à la barmaid, malgré le goût détestable du premier.

« Je suis profondément désolée... » bredouille-t-elle, embarrassée, tandis que la brune hausse les épaules en essuyant rapidement les larmes sur ses joues.

« Est-ce qu'il… est-ce que Henry est… » hésite la journaliste, apparemment décidée à baisser sa garde.

« Non, » la rassure la tatoueuse. « Je lui ai dit de ne pas débarquer sans que je lui en donne la permission. »

Sans vraiment le réaliser, elle passe son bras autour des épaules de la brune et se rapproche d'elle, la serrant contre son buste. Contre toute attente, la jeune femme se laisse faire, sanglotant enfin sur l'épaule de la blonde. Ce soir, elles enterrent enfin la hache de guerre…