23h11
Emma Swan n'est certainement pas le genre de femmes qui correspond aux canons de beauté de la société. Sa mâchoire carrée, ses lèvres fines, son nez droit et ses yeux verts ne sont certainement pas des traits qui lui permettraient d'être en première page des plus grands magazines. Mais son attitude nonchalante et son honnêteté brute lui confèrent un charme assez inexplicable. Dès leur première rencontre, Regina a remarqué que la tatoueuse ne semble pas nécessairement vouloir jouer de ses atouts pour séduire les personnes qui l'entourent. Au contraire, elle donne plutôt l'impression de se présenter au monde telle qu'elle est, ne daignant même pas essayer de plaire. D'ailleurs, son style vestimentaire reflète assez bien sa personnalité et son flegme. Les quelques fois qu'elles se sont croisées, la blonde arborait des tenues assez classiques, mais élégantes. Comme si elle ne désirait pas faire de réels efforts pour les autres, tout en ayant suffisamment de goût pour ne pas se contenter de vêtements trop simples. En somme, la jeune femme est à des lieues de ce que la journaliste apprécie chez une personne. Depuis l'enfance, Regina adore les êtres qui se démarquent du lot, tant par leur attitude que par leur apparence. Paradoxalement, Emma Swan se différencie des autres par son incroyable simplicité et, si on s'attarde un peu à lui parler, par sa personnalité. Mais Regina ne saurait déterminer si c'est son caractère, sa silhouette élancée -et particulièrement attrayante- ou sa propre ivresse qui la pousse à passer son bras sous celui de la tatoueuse, et à se rapprocher d'elle, tandis qu'elle titube dans la rue pour se rendre à son domicile.
Contre toute attente, les deux femmes ont passé le reste de la soirée dans le bar, à évoquer des facettes très intimes de leur histoire. La brunette a notamment expliqué à la tatoueuse qu'elle n'a jamais vraiment connu l'amour, sinon depuis qu'elle est avec Alex. Lorsqu'elle avait Henry, elle ne se serait jamais autorisée à laisser son fils au détriment d'une autre personne qui, comme Robin, risquait de la décevoir ou de lui briser le coeur. Depuis quatre ans, Regina a évidemment rencontré d'autres femmes intéressantes, sans jamais trouver quelqu'un qui serait en mesure de la combler réellement. Sur ce point, la journaliste ne sait toutefois pas si le problème vient des autres ou de sa volonté de ne jamais laisser personne entrer dans sa bulle. Il lui semble s'être construit une véritable forteresse autour de son coeur, depuis qu'elle a quitté la communauté, à dix-sept ans, dont elle ne laisse la clé à personne. De son côté, la tatoueuse a évoqué son enfance assez étrange, entre familles d'accueil et orphelinat, et son amitié avec Elsa. Elle s'est même surprise à admettre qu'à l'âge adulte, on construit souvent sa propre famille, bien loin de nos véritables liens de sang avec d'autres personnes qui nous ont blessées ou abandonnées. Sur ce point, au moins, Regina est assez d'accord avec la jeune femme. Mais cela n'explique néanmoins pas, selon son esprit embrumé, pourquoi elle se sent incroyablement attirée par Emma Swan en cette nuit plutôt glaciale.
Lorsqu'elles s'arrêtent devant l'immeuble de Regina, la brunette s'adosse contre le mur de la façade, un sourire aux lèvres. L'alcool fort a toujours eu cet effet assez pervers sur son système. Au-delà de l'ivresse qu'elle ressent et du fait que son esprit fonctionne au ralenti, il lui semble qu'un feu incontrôlable a pris possession de son bas-ventre, déjà impatient d'être éteint par les étreintes d'une autre personne. Justement, la blonde lui adresse un sourire embarrassé, en lui indiquant qu'elles ont passé une excellente soirée. Fidèle à ses habitudes, Emma Swan n'a même pas fini le second verre qu'elle a commandé au bar, tandis que Regina en buvait un cinquième.
« Veux-tu… que je t'accompagne en haut ? » demande la tatoueuse, apparemment décontenancée devant cette nouvelle proximité entre elles.
« On pourrait monter, ouais, » lance la brune d'un ton aguicheur. Elle saisit alors le col de la veste en cuir d'Emma et l'attire vivement contre elle. Cependant, la blonde se rattrape en plaçant sa main sur le mur, laissant encore une certaine distance entre elles. Cette fois, son regard se détourne de celui de la journaliste, comme pour signifier qu'elle n'est pas vraiment à son aise.
« Non… je veux dire... euhm… t'as l'air d'avoir du mal à marcher alors… » bredouille-t-elle tandis que Regina insiste encore en tirant un peu plus sur sa veste. Dans son esprit, elle imagine déjà la blonde saisir violemment ses hanches tout en laissant ses lèvres se promener sur sa gorge, attisant le feu de son bas-ventre. Mais la jeune femme ne paraît pas avoir les mêmes songes à l'esprit puisqu'elle se dégage un peu plus fermement de l'emprise de la brune, se reculant afin de rétablir la distance entre elles. Résignée, cette dernière acquiesce poliment, lui expliquant qu'elle n'a pas besoin de son aide pour rejoindre son appartement. Elle fait alors les quelques pas qui la séparent de la porte sécurisée de l'immeuble et sort ses clés en lui souhaitant une bonne soirée. Après s'être assurée que Regina est bel et bien entrée dans la bâtisse, Emma plonge ses mains dans les poches de sa veste et fait demi-tour pour rentrer chez elle.
23h29
Nouvelle tonalité longue, avant qu'un déclic ne résonne dans les oreilles de la journaliste. La voix de sa petite amie se fait bientôt entendre, tandis qu'elle raccroche et jette son téléphone sur les draps devant elle. Si même pour ça t'es pas satisfaisante, songe-t-elle en se levant de son lit, se dirigeant vers le salon. Depuis qu'elle est entrée, elle essaie tant bien que mal de trouver le sommeil, espérant se reposer suffisamment pour ne pas avoir l'air fatiguée lorsqu'elle se rendra au bureau, le lendemain. Néanmoins, son corps en a décidé autrement puisqu'elle a l'impression d'être encore plus ivre de désir qu'auparavant. Contre toute attente, le refus d'Emma Swan face à ses avances a provoqué une frustration extrême, qu'elle n'aurait pu imaginer. Son esprit fonctionnant encore au ralenti, elle n'a même pas eu le temps de penser aux conséquences d'un tel acte. Si elle avait fini la nuit avec la tatoueuse, elle sait pertinemment qu'elle s'en serait voulue pour son infidélité à l'égard d'Alex. En plus du fait qu'elle aurait certainement craint pour la sécurité d'Emma, dans l'éventualité que la sportive apprenne cette infidélité. Mais pour l'heure, son bas-ventre est trop ardent pour qu'elle ne parvienne à réfléchir correctement. Justement elle prend son ordinateur portable dans le salon et le ramène dans sa chambre, s'installant confortablement dans son lit. En quelques secondes, elle allume l'appareil et se rend sur un site internet dont le fond noir témoigne sans doute de l'anonymat désiré de ses utilisateurs. Regina pianote sur le clavier, à la recherche d'un contenu qu'elle juge satisfaisant, mais ne trouve rien qui puisse la combler. Comme pour déjouer ses plans, son esprit lui repasse en boucle des images de sa soirée avec la tatoueuse. Ses traits atypiques, ses doigts fins mais certainement solides, puisqu'elle fait un métier manuel, ses jambes et ses bras musclés, laissant deviner qu'elle est assez sportive, et son sourire incroyablement agaçant. Le sourire d'une femme qui vient de pas grand-chose mais qui ne se laisse pas impressionner par les grandes choses, ni par les personnes qui essaient de prendre le dessus sur elle. Refermant son ordinateur de frustration, Regina le dépose sur sa table de nuit avec rage, avant de plonger sous les draps. Emma Swan est définitivement une personne agaçante. Mais ce terme prend désormais une toute autre dimension, réalise la journaliste en laissant jouer ses mains le long de son abdomen, descendant lentement vers ses cuisses…
Le lendemain, 8h24
Emma pousse la porte du salon en soupirant, tenant fermement le petit plateau en carton entre ses doigts. Se maudissant encore de n'avoir pas pris de gants, elle dépose les deux gobelets de carton sur le comptoir d'accueil sous le regard amusé de sa meilleure amie. Ne pouvant pas travailler avec sa cheville foulée, Elsa occupe ses journées au salon de tatouage de sa meilleure amie, accueillant les clients, les conseillant sur leurs futurs tatouages et se chargeant des paiements. Si la jeune femme n'est pas particulièrement attachée au milieu artistique, elle observe Emma travailler depuis suffisamment d'années pour savoir comment son salon fonctionne. De plus, sa blessure lui donne une excellente excuse pour passer plus de temps avec sa meilleure amie, tout en lui enlevant une charge de travail considérable.
« La nuit a été courte, miss Swan ? » ricane-t-elle tandis que la tatoueuse accroche sa veste au porte-manteau de l'entrée, avant de prendre le café qui lui est destiné et d'en avaler une gorgée d'un geste un peu trop rapide.
« On va dire ça, ouais, » maugrée la blonde d'une voix un peu plus rauque.
« Je pensais que tu passais la soirée seule au bar pour te changer les idées et trouver de l'inspiration,» remarque la jeune femme aux cheveux argent d'un air sarcastique.
« C'était l'idée de départ, effectivement.
-Mais ?
-Mais la soirée ne s'est pas passée comme je l'aurais pensé.
-C'est-à-dire ? » interroge Elsa en buvant son propre café, songeant que sa meilleure amie la connait bel et bien sur le bout des doigts.
« J'ai passé la soirée avec Regina Mills au final, » admet la tatoueuse. « Elle était au bar donc je me suis dit qu'on pourrait discuter d'Henry et de tout ça… Et contre toute attente, elle m'a pas mal parlé de son passé et de son fils.
-Et vous avez fini dans ton lit parce qu'il n'y a rien qui rapproche plus qu'une histoire de gamin décédé et de fantômes ? » ricane son amie.
« Bien sûr que non, » grogne la blonde.
« T'as l'air d'avoir dormi deux heures dans toute la nuit, Em' » insiste Elsa. « N'essaie pas de prétendre que t'étais seule ou que t'as fait une insomnie.
-C'est pourtant la vérité. Je suis rentrée chez moi seule et je n'ai jamais réussi à fermer l'œil, » répond la tatoueuse d'un ton un peu plus froid.
« Parce que ta soirée avec la belle Regina t'a trop troublée pour que tu ne rejoignes les bras de Morphée ?
-J'en sais rien, sûrement pas, » ment la blonde en consultant la liste de rendez-vous de la journée.
« T'as oublié que j'étais ta meilleure amie, non ? » éructe la mécanicienne. « Je sais quand tu mens, Emma Swan.
-Je ne mens pas, » réplique l'intéressée. « J'ai eu du mal à dormir parce que je réfléchissais à beaucoup de choses, pas seulement à Regina Mills.
-Mais tu pensais à elle quand même.
-Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, » s'agace la blonde. « Bien sûr que j'y pensais, parce que son histoire est vraiment spéciale et assez sordide. Comme toutes les histoires des gens qui viennent me voir, en fait.
-Ok, j'arrête d'insister, » concède son amie. « Mais j'aimais bien t'imaginer en train de séduire la fille avec qui tu t'es disputée de nombreuses fois, tentant de voler son coeur, au risque de te faire massacrer par sa petite amie joueuse de hockey.
-Je ne joue pas dans l'infidélité. Ni la mienne, ni celle des autres, » tranche Emma, la mâchoire crispée. « T'as rappelé Keith Graham pour lui dire qu'on peut faire son tatouage vendredi soir ?
-Tu vas travailler vendredi soir ?
-Je n'ai rien d'autre à faire et rien envie de faire d'autre. Et puis ça fait un mois qu'on essaie de trouver un moment pour son tatouage, entre son emploi du temps et mon horaire. J'aimerais bien pouvoir respecter ma propre parole.
-C'est toi le boss, » s'amuse Elsa. « Mais je comptais l'appeler aujourd'hui. Tu veux qu'il vienne à quelle heure ?
-Dix-huit heures, si c'est possible pour lui, » affirme Emma en se dirigeant vers l'arrière de la boutique pour commencer à installer son matériel. « Ça devrait prendre cinq heures, s'il veut tout faire d'un coup, et je n'ai pas envie de passer la nuit ici.
-Cinq heures ?! C'est quoi son projet ?! » s'étonne la mécanicienne.
« Un tatouage de phénix dans son dos, avec beaucoup de détails, de la couleur et des ombres. Le gars doit faire 1m90 et il fait partie de la ligue UFC américaine, catégorie poids médium, donc je te laisse imaginer la taille de la pièce.
-Effectivement, » souffle Elsa d'un air étonné. « Et il a un numéro de téléphone personnel, ce boxeur aux épaules d'acier ? »
À ces mots, la tatoueuse éclate de rire avant de lui adresser un regard moqueur.
« Désolée de te décevoir mais il est marié… À un avocat criminaliste de la ville, » explique-t-elle.
« Un avocat ? Comme dans…
-Comme dans, même s'il n'était pas marié, il n'aurait aucun intérêt pour tes attributs féminins, très chère, » confirme Emma en riant de plus belle.
« Comment tu sais ça, toi, d'ailleurs ?
-Je croyais que c'était moi qui ne lisais pas les magazines people, » rétorque la blonde d'un air ironique. « Faut te renseigner ma grande, » répète-t-elle en mimant la voix de sa meilleure amie. Faussement agacée, Elsa lui tire la langue avant de prendre une nouvelle gorgée de son café. De son côté, la tatoueuse est assez satisfaite d'avoir pu aussi facilement changer de sujet et ne pas devoir répondre à d'autres questions de la mécanicienne sur la veille. Néanmoins, elle n'arrête pas de penser à ses tous derniers échanges avec la journaliste, qui étaient particulièrement troublants…
17h24
Elsa pianote sur l'ordinateur de l'accueil, songeant qu'Emma devrait mieux organiser son emploi du temps. Depuis qu'elle l'aide, la mécanicienne remarque que la tatoueuse programme la plupart de ses rendez-vous par messages sur les réseaux sociaux de son salon ou téléphone, ne notant pas forcément les allées et venues de ses clients. Pourtant, la jeune femme aux cheveux argent ne cesse de lui répéter qu'une bonne organisation est primordiale pour un tel commerce, même si la blonde semble avoir une mémoire à toute épreuve pour savoir quel client elle devra tatouer à quel moment. Justement, Elsa range la plupart de ses dernières factures dans un dossier qu'elle date selon le mois et l'année, tout en sirotant le bubble tea qui trône sur le comptoir. Pour une personne dont la plus grande innovation technique, à une époque, était le lecteur CD portable, elle est encore et toujours impressionnée par la technologie moderne. Une dizaine de minutes auparavant, un livreur à vélo a débarqué dans le salon pour lui amener un bubble tea et un muffin, provenant d'un café à l'autre bout de la ville. Elsa a pu commander sa boisson d'un simple clic sur son smartphone, sans même prendre le temps d'appeler qui que ce soit. Toutefois, la porte du salon s'ouvre, émettant un léger grincement, la sortant de ses songes. Lorsqu'elle relève son nez de l'ordinateur, elle s'étonne de voir un visage plutôt familier.
Elle n'a aperçu la dénommée Regina Mills qu'une seule fois aux urgences, mais cette courte vision lui a permis de cerner assez bien le personnage. La journaliste s'avance pourtant assez timidement dans la boutique, retirant ses gants de cuir avant de les glisser dans les poches de son long manteau noir de laine. Sous sa veste, elle semble vêtue d'un tailleur de couleur bleu roi qui va parfaitement avec son teint. Sans surprise, la journaliste est maquillée et coiffée à la perfection, prenant minutieusement soin de son apparence. Son regard sombre s'étonne néanmoins en rencontrant les pupilles bleu clair d'Elsa, tandis qu'elle se racle la gorge pour prendre la parole.
« Bonjour, euhm… Est-ce qu'Emma est ici ? » demande la brunette d'un air assez confiant, malgré son embarras visible.
« Vous avez rendez-vous ? » réplique la mécanicienne, sachant très bien que la réponse est négative. Si Emma lui a dit la vérité concernant la fin de sa soirée, il n'y a aucune raison pour que la journaliste débarque ainsi dans son salon. Si Regina Mills s'est donné la peine de venir jusqu'ici après son travail, ce n'est certainement pas pour prendre rendez-vous avec la blonde. Leur soirée de la veille a donc dû se terminer de manière plus complexe que ce que la tatoueuse a voulu prétendre.
« Euhm non… » bredouille la journaliste. « En fait, je voulais parler à Emma… C'est une… amie à moi. » Elle se racle légèrement la gorge après le dernier mot, comme pour se corriger elle-même, avant de poursuivre. « Je suis…
-Regina Mills, n'est-ce pas ? » la coupe Elsa, un rictus amusé au coin des lèvres. « Mon nom c'est Elsa, » dit-elle en tendant la main en direction de la journaliste, comme pour rester formelle. Cette fois, le regard de la brunette change, puisqu'elle réalise certainement que la mécanicienne en sait bien plus sur elle qu'elle ne le laisse deviner. Justement, ses joues rosissent quelque peu, tandis qu'elle détourne le regard.
« Emma est en train de tatouer quelqu'un, » explique la jeune femme aux cheveux argent. « Je peux peut-être prendre un message ? Lui dire que vous êtes passée ?
-Euh… non… » hésite Regina. « J'aimerais vraiment lui parler de vive voix. C'est assez important…
-Elle devrait avoir fini dans quelques minutes, » déclare alors Elsa en haussant les épaules.
Après avoir acquiescé poliment, la dénommée Regina s'éloigne un peu du comptoir pour se rapprocher du hall d'entrée, où sont disposés quelques fauteuils, permettant aux clients d'attendre leur tour. Cependant, la brunette ne s'assoit sur aucun d'eux, se contentant de croiser les bras sur sa poitrine pour patienter. L'observant, Elsa ne peut s'empêcher de s'interroger sur la raison de sa visite. Celle qui doit être toujours très confiante, voire arrogante, d'après la description d'Emma, apparait désormais assez embarrassée, presque mal à l'aise. Elle jette justement un regard circulaire sur la pièce, comme si elle n'était jamais venue, sans doute pour se donner une contenance.
Heureusement pour elle, la tatoueuse rejoint bientôt l'entrée du salon en compagnie de sa cliente, une jeune femme aux longs cheveux châtains et aux yeux bleus océan, particulièrement charmante. Ses pupilles claires ne quittent d'ailleurs pas les traits fins de la blonde, tandis qu'Emma lui explique comment prendre soin de son nouveau tatouage.
« D'ailleurs, comment ça va, ton hibou ? » demande-t-elle, n'ayant pas encore remarqué la présence de la journaliste.
« C'est un harfang des neiges, pas un hibou, » rectifie la cliente d'un air amusée, lui adressant un sourire curieux.
« C'est un oiseau, » reprend Emma en gloussant, entrant dans son jeu. « Et plus encore, un rapace, si je me souviens bien de mes cours de sciences.
-Bonne réponse, mais ce n'est quand même pas un hibou, » réplique la jeune femme. « Je devrais t'emmener au musée d'histoire naturelle, comme ça tu comprendrais mieux la différence.
-Les sciences, très peu pour moi, » admet la blonde en lui tendant sa machine à carte. Tandis que la femme aux cheveux châtains pianote son code sur le petit appareil, Emma remarque enfin la journaliste qui se tient dans le hall d'entrée, dont le regard s'est attardé sur l'un des dessins que la tatoueuse a accrochés au mur.
« Alors ? C'est un oui ou un non ? » demande la cliente, poussant Emma à ramener son attention sur elle.
« Pour ? » interroge la tatoueuse.
« Le musée d'histoire naturelle, c'est oui ou non ?
-Je n'ai pas vraiment de temps pour ce genre de choses en ce moment, » ment l'intéressée. « Peut-être une autre fois, alors ?
-Ouaip, » réplique Emma avant de lui souhaiter une bonne soirée.
Après le départ de la jeune femme, Regina fait enfin volte face et rejoint la blonde, lui expliquant qu'elle souhaite lui parler en privé. Réalisant ce à quoi elle fait allusion, Emma lui propose d'aller discuter dans la salle qu'elle utilise pour tatouer, leur conférant une meilleure intimité. Elle demande alors à Elsa de fermer le salon avant de faire volte-face et se diriger vers l'arrière de sa boutique. La suivant en silence, la brunette sent enfin son coeur accélérer ses battements dans sa poitrine. Elle a songé à cette confrontation toute la journée mais ne sait toujours pas comment aborder correctement le sujet avec la jeune femme. Quand elle repense à la veille, son esprit semble partagé entre un profond embarras et des sentiments assez étranges. Justement, Emma lui propose de s'asseoir sur le banc destiné aux clients, tandis qu'elle se place sur son tabouret d'un air las.
« Euhm… Je voulais te parler d'hier soir… Enfin… surtout de la fin de la soirée… » débute la journaliste d'un ton plus faible.
« Je t'écoute, » affirme la blonde dont les pupilles vertes tenter de sonder sa rivale.
« Je veux te présenter mes excuses pour mon comportement, » souffle Regina, essayant de chasser ses souvenirs. « C'était totalement inapproprié et j'ai insisté alors que tu n'étais clairement pas…. Enfin, je suis vraiment désolée. Je sais que j'étais ivre mais ça n'excuse rien et je suis consciente que ça t'a certainement mise mal à l'aise.
-C'est le moins qu'on puisse dire, » remarque Emma, qui n'a pas cessé de penser à leur échange, tout au long de la journée.
« Je suis vraiment désolée, » répète la journaliste. « Je pourrais mettre ça sur le compte de l'alcool mais ça n'excuse pas mon comportement. C'est juste que… ça a toujours des effets assez étranges sur moi, » admet-elle. « Même si ça ne justifie pas mon attitude ni mon insistance.
-Comptes-tu également t'excuser pour ton mensonge ? » demande la blonde, un rictus aux lèvres.
« Quel mensonge ? » demande Regina, dubitative.
« Le soir d'Halloween, tu m'as dit que tu n'aimais pas particulièrement les oiseaux, mais hier tu m'as confirmé que ça faisait partie de vos passions communes, avec Henry, » rappelle Emma, comme pour détendre l'atmosphère. Apparemment, elle ne compte pas s'attarder sur le moment où la brunette l'a très clairement aguichée et invitée à finir la nuit chez elle.
« Je ne te faisais pas suffisamment confiance pour te dire ce genre de choses, » avoue alors la journaliste en gloussant, heureuse de changer de sujet. « Mais j'aimerais savoir si ça te tenterait qu'on se revoit…
-Par rapport à Henry ? » demande la tatoueuse, suspicieuse.
« Non… enfin… Disons que je n'ai pas encore complètement réalisé ni accepté ce fait… » bredouille Regina. « Je te crois, comme tu as pu le comprendre. Mais disons que ça ne fait pas vraiment partie de mes croyances ni de quelque chose que je peux assimiler aussi simplement… Pour le moment, du moins. » De son côté, Emma se contente d'un hochement de tête pensif, songeant qu'elle a au moins réussi à la convaincre. « Mais je pense qu'on a … enterré la hache de guerre, si on veut, » poursuit la brune. « Et j'aimerais apprendre à mieux te connaître… justement avant de… avant le moment où je vais éventuellement communiquer avec mon fils.
-Ok, tu fais quoi demain soir ? » répond la blonde sans aucune hésitation.
« Euhm… Je n'en sais rien… Enfin je n'ai rien de prévu… » bredouille la journaliste, étonnée par sa spontanéité.
« Je devais aller voir une exposition avec Elsa mais comme elle est blessée, elle ne pourra pas venir. Donc tu vas prendre sa place, puisque tu veux apprendre à mieux me connaître.
-C'est une exposition sur les chouettes ? » ironise la brune, taquine.
« Comme je l'ai dit, je n'aime pas particulièrement les sciences naturelles, » répète la tatoueuse, amusée par sa remarque. « C'est quelque chose de plus artistique et de bien plus personnel, à vrai dire.
-Eh bien euh… ok, oui, d'accord, » confirme Regina, toujours abasourdie. Emma Swan lui propose une nouvelle rencontre après son comportement déplacé, comme si elle se souciait peu de l'échange qu'elles ont eu la veille. Plus que tout, elle semble encline à la revoir, comme si elles se connaissaient depuis bien longtemps.
« Alors rejoins-moi à vingt-heures au Art Gallery, au centre-ville, l'exposition est ouverte le soir pour les membres du musée et j'en fais partie. Je pense que ça sera plus agréable que d'y aller une journée de week-end, quand la moitié de la ville décide de s'intéresser un peu à l'art.
-Vingt-heures, demain soir, » répète la journaliste. « C'est d'accord. »
Face à elle, la blonde croise les bras sur sa poitrine d'un air satisfait, lui adressant encore son éternel sourire agaçant. Cette fois, néanmoins, Regina ne se sent pas particulièrement irritée par son air de défi. Au contraire, il lui semble être un peu plus nerveuse qu'auparavant à l'idée de revoir Emma Swan pendant toute une soirée.
Le lendemain, 20h26
« Bienvenue dans l'univers d'Henri de Toulouse-Lautrec, » déclare Emma tandis qu'elles entrent dans une nouvelle salle du musée, emplie d'affiches en tout genre, dont Regina remarque immédiatement le style unique. « Assez étrangement, c'est l'un de mes peintres préférés, même si son œuvre est assez méconnue, » explique-t-elle. De son côté, Regina observe les fresques avec une grande attention, réalisant qu'elle n'avait jamais vu de telles œuvres. Certaines sont des peintures postimpressionnistes faites avec une grande minutie, d'autres sont de véritables affiches de spectacles et autres cabarets parisiens du XIXe siècle, la plongeant immédiatement dans l'univers atypique et bohème de ces années.
« Pour la petite histoire, il est né dans une minuscule bourgade au sud de la France, d'une lignée de nobles qui ne s'intéressaient pas vraiment à l'art, » poursuit la tatoueuse, dont les yeux ne cessent de s'arrêter sur les différentes peintures de l'artiste. « Il était atteint d'une maladie génétique dégénérative qui affectait ses os et sa taille. À quatorze ans, il s'est fracturé le fémur, ce qui l'a empêché de remonter à cheval pour le reste de ses jours, même s'il adorait l'équitation. C'est là qu'il a décidé de devenir un artiste et de déménager à Paris, pour vivre au milieu des autres virtuoses de son temps. Comme la plupart d'entre eux, d'ailleurs, il est mort de diverses maladies liées à sa consommation d'absinthe et d'alcool, de manière plus générale.
-Comment… Enfin… Il faisait du postimpressionnisme et des affiches ou des illustrations, » remarque la journaliste. « Qu'est-ce qui t'a poussée, puisque tu admirais cet homme, à te tourner vers le tatouage au lieu de la peinture ? » Sa question particulièrement pertinente surprend la blonde, qui détourne toutefois le regard pour dissimuler son étonnement. S'approchant d'une fresque qui dépeint un chat noir au milieu de couleurs dorées et rouges, elle glisse ses mains dans ses poches d'un air nonchalant avant de répondre.
« Je n'aime pas son œuvre parce qu'elle ressemble à ce que je fais ou ce que je voudrais faire, » rectifie-t-elle. « Mais simplement parce que c'était un passionné d'art qui n'a pas hésité à fuir sa famille et sa vie très aisée pour faire ce qu'il aimait. Et puis… » Elle déglutit pour taire son malaise. « En fait, quand j'avais neuf ans, je me suis retrouvée dans une famille d'accueil très dysfonctionnelle. J'en ai connu d'autres par la suite, mais celle-ci était unique en son genre. Les parents passaient leur temps à se disputer de manière très violente, à s'insulter et se menacer, parfois en entraînant les enfants dans leur jeu. Comme je déteste la violence, j'allais souvent me réfugier dans le petit placard sous l'escalier de la maison, en espérant que ça me permettrait de fuir l'orage. Un jour, j'ai réalisé que les cartons qui étaient dans cette minuscule pièce étaient remplis de magazines artistiques. Et l'un d'eux, le premier que j'ai lu, était consacré à Toulouse-Lautrec. À l'époque, j'aimais déjà dessiner mais je n'osais jamais me laisser aller à créer des dessins, des personnages ou des paysages à travers mes crayons. Mais sur la couverture du magazine, il y avait cette citation de Toulouse-Lautrec, qui disait « Les crayons c'est pas de la mine et du bois, c'est de la pensée par les phalanges ». Cette phrase a fait résonner bien des choses en moi et, après avoir dévoré le magazine plusieurs fois et appris tout ce qu'il y avait à savoir sur le peintre, je n'ai plus jamais hésité à dessiner. Ni sur le papier, ni sur l'épiderme de mes clients, » explique la tatoueuse d'un air songeur. Heureuse d'en savoir un peu plus sur elle, Regina acquiesce poliment, ne souhaitant pas insister. Elle se doute d'ailleurs que la blonde n'évoque pas souvent ce genre d'histoires, sauf aux personnes les plus proches d'elle.
« C'est une histoire vraiment… passionnante, » admet la journaliste tandis qu'elles se dirigent vers une seconde œuvre.
« Oh et, pour l'anecdote, Toulouse-Lautrec ne pouvait pas marcher sans canne donc il avait fait construire un système de fiole à l'intérieur du manche, afin d'avoir toujours de l'alcool fort sur lui, où qu'il soit, » ajoute la tatoueuse d'un air amusé. « Ça résume bien cette époque, je trouve, et la propension des artistes, en général, à se tourner vers les stupéfiants pour échapper à leurs propres démons ou s'inspirer.
-Donc tu es une exception parmi les tiens ? » remarque la brunette.
« On peut dire ça comme ça, » glousse Emma, en lui adressant un regard affectueux. « En tout cas, si tu t'es toujours demandée pourquoi le chat dans Les Aristochats se nomme Toulouse, c'est en référence à ce peintre et non à la ville française.
-Je pense que j'avais déjà lu ça quelque part, » répond Regina d'un air songeur. « Mais je n'avais jamais vraiment fait de recherches sur l'artiste. Je passais plutôt mon temps à essayer de trouver d'autres films pour Henry, afin de ne pas toujours revoir les mêmes Disney.
-Il aimait bien Les Aristochats ? » interroge Emma d'une voix plus douce.
« Entre autres, oui, » admet la brune, réalisant qu'elle ne se sent pas particulièrement mal à l'aise avec l'idée de lui parler d'Henry, ni avec le fait de replonger dans ses souvenirs. « Mais il adorait aussi l'Atlantide, Rox et Rouky, Le Roi Lion et Ratatouille. Il n'arrêtait pas de me dire qu'il voulait visiter Paris, à cause de ce film, justement. » Songeant qu'elle pourrait aborder un sujet très douloureux, la tatoueuse préfère ne pas poser de questions sur cette dernière information.
Néanmoins, Regina semble lire dans ses pensées puisqu'elle répond à ses interrogations silencieuses. « On aurait dû… Enfin… Je voulais l'emmener à Paris en 2018, pour ses onze ans. Mon plan c'était qu'on passe deux semaines là-bas pour découvrir la ville dont il rêvait à cause de Ratatouille, et ensuite qu'on prenne l'Eurostar pour Londres, où on serait resté deux semaines. Il adorait aussi les représentations de Londres dans Mary Poppins, les 101 Dalmatiens ou encore Peter Pan, donc ce voyage aurait été un véritable émerveillement pour lui. En plus, j'ai toujours rêvé, personnellement, de visiter la capitale anglaise, » explique-t-elle en tâchant de ne pas laisser son timbre de voix faiblir ni se briser.
« Ce sont deux villes époustouflantes, » admet la blonde timidement. « Même si j'ai une véritable préférence pour Londres.
-Tu y es déjà allée ? » interroge Regina, comme sortie de ses propres songes.
« Étonnant pour une fille qui n'a pas de famille, n'est-ce pas ? » glousse l'intéressée, sans pour autant s'avérer sarcastique. « Mais ouais. J'ai été une fois à Paris avec l'école, quand j'avais quinze ans. Et dans ma vingtaine j'ai visité Londres une bonne dizaine de fois… Ma petite amie de l'époque avait de la famille éloignée là-bas, de véritables lords d'Angleterre. Donc j'ai pu découvrir un peu ce pays et je suis tombée amoureuse de la capitale. Mais deux ans après notre rupture, je suis retournée à Londres seule, comme pour mieux me convaincre que tout était fini et que je devais désormais avancer sans elle. Enfin, peu importe… » dit-elle distraite. « Et toi ? Tu n'as jamais vu l'Europe ?
-Comme tu le devines, les gens de la communauté dans laquelle j'ai grandi ne sont pas le genre de personnes à sortir énormément de leur région, donc je n'ai pas pu visiter quoi que ce soit durant mon adolescence. Et plus tard… Disons qu'avec Henry, je ne me suis jamais laissé le temps pour essayer d'autres destinations que Disney World, New-York ou Toronto.
-Disney World et New-York sont quand même deux incontournables, » remarque la blonde en riant, tentant de détendre l'atmosphère. « Mais tu devrais essayer Londres, parce que ça vaut la peine. En plus, je suis sûre qu'Alexandra trouverait une équipe de hockey avec laquelle s'entraîner là-bas ou de nombreuses choses intéressantes à faire. »
Aussi spontanée qu'inattendue, l'évocation de la petite amie de Regina a l'effet d'une douche froide sur elle. Elle déglutit justement, réalisant que ses pensées n'avaient pas été occupées, dans les dernières minutes, par celle qui partage sa vie. Au contraire, elle s'est laissée replonger dans ses souvenirs ou imaginer de nouvelles perspectives, sans pour autant inclure la sportive dans ces éventuels projets. Comme embarrassée par elle-même, elle laisse Emma continuer dans la galerie, tentant de se convaincre qu'elle est seulement troublée par le fait de parler d'Henry et de son ancienne vie.
« Tout… va bien ? » demande cependant la tatoueuse en observant sa mine figée, affichant le plus grand désarroi. « J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? » ajoute-t-elle, mal à l'aise.
« Non… Non, non… Tout va bien, » répond la brune un peu trop vite. « Je viens juste de réaliser que j'ai… j'ai oublié d'appeler Alex, justement, pour lui dire que je rentrerai plus tard.
-Vous vivez ensemble ?
-Pas exactement, non. Mais je pense qu'elle s'attend à ce que j'aille passer la nuit chez elle. Je devrais... je devrais lui envoyer un message en fait… » bredouille-t-elle, encore consternée par sa propre attitude. Ce changement de sujet parait d'ailleurs avoir instauré un certain malaise dans leur conversation, qu'Emma essaie tant bien que mal de dissimuler. Si la vie personnelle de Regina ne la concerne certainement pas, elle ne comprend toujours pas pourquoi elle est avec une personne aussi violente, possessive et désagréable que la sportive. De toute évidence, Alexandra n'est en rien la partenaire idéale pour Regina, mais la journaliste s'entête apparemment à poursuivre une relation qu'elle oublie presque dès que son esprit divague ou est embrumé par l'alcool. Tu parles d'une relation, songe la blonde tandis que la journaliste pianote sur son smartphone pour prévenir sa petite amie de son retard.
Toutefois, elle préfère garder ses pensées pour elle et se contente d'observer une énième fresque, représentant Van Gogh, assis à un café. En observant les traits de l'artiste, Emma se remémore un article qu'elle a lu récemment, qui évoquait la possibilité que le peintre n'était pas si fou qu'on le pense. En effet, des astrophysiciens auraient découvert que lorsque Van Gogh a peint sa fameuse Nuit Étoilée, il se pourrait qu'il ait véritablement aperçu une nébuleuse depuis la fenêtre de sa chambre d'hôpital. Les cartes du ciel de 1889 montrent effectivement que le ciel était particulièrement intéressant à cette période de l'année et laissait apparaître de très nombreuses étoiles et galaxies. Le tourbillon étrange qu'on observe au centre du tableau ne serait donc pas issu de l'esprit malade du peintre, mais bel et bien la véritable représentation du ciel, tel qu'il pouvait le voir. Le talent inimitable de l'artiste aurait alors pris le relais pour dessiner le tableau que nous connaissons tous aujourd'hui. Lançant un énième regard à la mine renfrognée de Regina, pianotant toujours sur son téléphone, Emma songe que l'art est décidément bien plus attrayant que l'humain. Au moins, l'art ne risque jamais de vous décevoir ni de vous briser le coeur...
