Le lendemain, 18h48

Après avoir mélangé les ingrédients dans un bol, Emma dépose délicatement des morceaux de tofu dans la poêle avant d'allumer la plaque à induction de sa cuisine. Esquissant quelques pas de danse vers son frigo, elle monte le son de la musique qui résonne entre les murs de son appartement, chantonnant bientôt les premières paroles. Comme à chaque fois, elle se remémore l'une des premières scènes d'un blockbuster sorti quelques années plus tôt, dans lequel un homme d'affaires puissant se retrouve aux prises avec des terroristes du Moyen-Orient. Back in the back of a Cadillac, number one with a bullet I'm a power pack. Yes, I'm in a band, with a gang… Quand elle se retourne vers le comptoir pour nettoyer des ustensiles, elle sursaute en apercevant un garçon assis négligemment sur son meuble, les jambes croisées sous ses fesses. Elle lui adresse un sourire par réflexe, avant de baisser le son de la musique, plus par respect que par réelle nécessité. De toute manière, elle entendra ses paroles dans son esprit, quel que soit le volume sonore de la pièce.

« Salut Henry, » songe-t-elle en croisant son regard.

« J'aime bien ce que t'écoute, » répond l'enfant en l'observant tandis qu'elle continue à remuer au rythme de la chanson. « De manière générale, t'écoute des choses différentes.

-Tu ne connais pas ? » questionne-t-elle en sourcillant.

« Non… Maman n'écoute que des choses de filles…

-Des choses de filles ? » ironise la tatoueuse, en songeant qu'il est grand temps de briser certains codes sociaux.

« Bah… des trucs chantés par des filles et qui parlent d'histoires d'amour stupides… » marmonne le garçon, avant de lever les yeux au ciel.

« L'amour n'est pas stupide, » sourit la blonde.

« Ouais… ben de toute manière, j'aime pas Taylor Swift et Katy Perry… Encore moins Lady Gaga…

-Regina écoute du Taylor Swift ? » pouffe Emma, malgré elle.

« Elle mettait toujours ça dans la voiture quand on allait randonner, » explique Henry d'un air las. « Et j'aime vraiment pas ça.

-Mais tu préfères le rock, je suppose ?

-Ben ce que t'écoute c'est bien. C'est entrainant. Et les paroles sont moins stupides…

-Ça, ça reste quand même à prouver, » s'amuse la tatoueuse.

« En tout cas, ma mère et la musique, c'est pas trop ça… Mais elle m'a dit qu'elle n'avait jamais écouté de musique normale quand elle était petite, donc j'imagine que c'est relié…

-En effet, » réplique Emma en opinant du chef, se remémorant l'enfance particulière de la journaliste. « Mais chacun ses goûts, n'est-ce pas ? Et puis, au fait, comment te sens-tu ? » demande-t-elle, réalisant qu'elle n'a pas reçu la visite de l'enfant depuis près de trois semaines. Haussant les épaules, il pousse un nouveau soupir, sans la quitter des yeux.

« J'en sais rien… L'autre fille est revenue chez ma mère. Je crois qu'elles sont encore amoureuses… Mais je ne l'aime vraiment pas… surtout après ce qu'il s'est passé…

-Tu…. étais là quand c'est arrivé ?

-Pas vraiment… J'ai juste vu Maman sortir de chez l'autre fille en courant et elle avait un hématome sur la joue… Après, l'autre fille s'est énervée pendant un moment chez elle avant d'appeler une autre fille et de partir vite à son tour, » précise-t-il, l'air renfrogné. « Pourquoi Maman aime encore cette conne ?

-Pas d'insulte, s'il te plait, » le corrige la tatoueuse.

« T'as dit que c'était pas important parce que…

-Ça ne veut pas dire que tu dois insulter n'importe qui comme bon te semble, » le coupe-t-elle. « Alex n'est pas conne. Elle a juste besoin d'aide, je pense.

-Je croyais que tu la détestais.

-C'est un peu plus complexe que ça, » rectifie la blonde. « Et même si c'était le cas, ça ne me donne pas le droit de la juger sans la connaître. Parfois, les gens ne sont pas violents ou méchants parce qu'ils veulent l'être. Ils ont simplement besoin d'aide, besoin qu'on leur montre qu'il existe d'autres chemins que celui de la violence.

-Même si elle t'a frappée plusieurs fois ?

-Même si elle m'a frappée plusieurs fois, » affirme Emma, tentant de se convaincre elle-même.

« Mais pourquoi Maman l'aime encore ?

-Parce que les sentiments qu'on a pour les autres ne dépendent malheureusement pas uniquement de leurs actes, » soupire la tatoueuse. « Parfois, on aime une personne tellement fort que même les pires actions ne nous dissuadent pas de les aimer. C'est la raison pour laquelle certaines personnes restent plusieurs années avec des gens toxiques, parce qu'ils sont attachés à eux et sont dans une sorte de spirale infernale, incapables de se détacher de cette relation.

-Mais si l'autre fille est encore violente avec Maman… Qu'est-ce qui va arriver ?

-Je ne pense pas que ça se reproduise, » rétorque la blonde un peu trop vite, essayant d'oublier ses craintes.

« Toi, tu l'aimes Maman ?

-Je l'apprécie, effectivement, » rectifie-t-elle. « On est amies. Du moins, j'appellerais ça de l'amitié.

-Tu veux pas être son amoureuse ?

-Ce n'est pas le genre de choses qu'on décide en claquant des doigts, » sourit la tatoueuse. « Mais saches que tant que je peux, j'essaierai de faire en sorte que ta mère soit heureuse avec Alex.

-Mais elle n'a pas l'air heureuse avec elle, » râle l'enfant. « Quand elle la regarde, elle a la même tête que quand elle voyait mon père. Elle n'a pas l'air heureuse ou contente.

-On ne sait pas ce qu'il se passe dans le coeur des autres, ok ? » rectifie Emma. « Peut-être que ta mère aime énormément Alex et qu'elle est heureuse avec elle. Ce n'est pas à nous d'en juger. Tout ce qu'on peut faire, du moins que je peux faire, c'est être là pour l'aider si ça ne va pas, d'accord ? » hésite-t-elle, tentant de couper court à la conversation.

Réalisant qu'elle ne souhaite plus vraiment répondre à ses questions sur Regina, le garçon place son menton dans ses paumes, sourcils froncés et mâchoire serrée. De toute évidence, il est frustré à l'idée que sa mère ne soit avec Alex, quoi qu'il pense de cette relation. Pour changer de sujet, la tatoueuse lui demande alors s'il souhaite écouter d'autres musiques qui pourraient lui plaire, tandis qu'elle continue à préparer son repas. Ravi, Henry commence à citer quelques artistes dont il a entendu parler ou vu le nom s'afficher sur le téléphone de la blonde, expliquant qu'il préfère mille fois le rock à la musique pop que sa mère apprécie tant…

26 novembre, 14h28

« Prête pour le départ ? » demande Emma en un sourire rassurant.

À sa gauche, la brunette démarre le moteur en silence, l'air pensive.

« Je me demande encore pourquoi j'ai décidé que ce serait une bonne idée… » bredouille-t-elle en s'engageant dans la rue de son immeuble. « D'ailleurs… tu as encore le droit de refuser, tu sais… » ajoute-t-elle avant d'adresser un regard embarrassé à la tatoueuse.

« Come on, ça va être une fabuleuse expérience, » pouffe la blonde. « Ma seule condition, c'est que je choisisse la musique pendant notre trajet ! » affirme-t-elle en sortant un câble USB de la poche de sa veste. « Parce que je sais de source sûre que tu as besoin d'un peu de nouvelles connaissances en la matière…

-C'est Henry qui t'a dit ça ? » glousse Regina. « Il pense ça parce qu'il n'a jamais aimé ma musique de filles, mais ça ne veut pas dire que je ne connais pas les autres artistes populaires. J'ai vécu dans une communauté jusqu'à mes 17 ans, pas dans une grotte. Et si tu espères me faire aimer le rock assourdissant que tu diffuses en permanence dans ton salon, saches que c'est peine perdue. Robin m'a vaccinée à tout jamais de ce style de musique…

-Il aimait le rock ?

-Le hard-rock plutôt, et le métal en fait, » précise la journaliste. « Mais j'ai réussi à le convaincre de ne jamais écouter de métal autre que Rammstein et Korn quand il prenait Henry pour le weekend, au moins pour que notre enfant ne soit pas en mesure de comprendre les paroles vulgaires des chansons… Enfin, si on peut appeler ça des chansons…

-En réalité, le métal est bien plus complexe et travaillé qu'on pourrait le croire, » s'amuse Emma. « Ça ne se résume pas à des gens qui crient dans des micros et s'énervent sur des cordes de guitare. Mais ce n'est pas le propos. Toujours est-il qu'il te faut découvrir autre chose que Taylor Swift et Lady Gaga.

-J'aime bien leur musique et je ne vois pas en quoi ça serait problématique, » répond Regina, ravie par cette joute amicale. « Toi, tu écoutes bien du AC/DC en permanence quand tu travailles et personne ne se plaint.

-À vrai dire, j'ai l'impression que le fait d'écouter du rock pour se concentrer vient dans la formation de tatoueur, un peu comme une règle implicite, » rétorque la blonde en riant. « Je n'ai jamais vu un seul tatoueur écouter autre chose que du rock dans son salon. Et je serais très étonnée d'entrer dans un tatoo shop dans lequel on diffuse du Ariana Grande…

-Alors tu peux ranger ton câble USB et ton téléphone, parce que je ne suis vraiment pas partante pour un 2h de Living Colours, Guns & Roses, ZZ Top et Scorpions.

-Ce n'était pas mon plan, en fait, » sourit la tatoueuse en branchant tout de même son câble sur l'autoradio de la voiture de Regina. « Je pensais à quelque chose d'un peu plus proche de ce que tu écoutes, tout en ajoutant un peu de variété.

-Ça me semble terriblement ennuyant, et bien moins profond ou intéressant que Folklore, » argumente la brune en accélérant pour rejoindre l'autoroute.

« Il me semblait qu'il ne fallait pas juger les choses sans les connaître, » réplique Emma d'un air de défi. Pour toute réponse, la journaliste lui tire la langue, même si son visage affiche toujours une certaine inquiétude. De toute évidence, la perspective de passer une nouvelle soirée avec sa famille la préoccupe, malgré l'engouement de sa génitrice quant à leurs retrouvailles. Au moins, les choix musicaux de la tatoueuse seront parfaits pour l'apaiser. Justement, elle lance un titre qu'elle adore sur son téléphone et l'habitacle de la berline s'emplit bientôt d'une agréable mélodie.

« Groupe aussi extraordinaire que souvent oublié, je vous présente, mademoiselle Mills, les incroyables Fleetwood Mac, » déclare la blonde en montant légèrement le son de l'autoradio.

It's only right that you should play the way you feel it but listen carefully, to the sound, of your loneliness….

Après quelques secondes, Regina commence à laisser jouer ses doigts sur le volant, en rythme avec les accords de la basse. Ravie, Emma préfère ne pas lui faire remarquer, se contentant d'apprécier le morceau et ce moment plutôt paisible. Quand la chanson finit, elle appuie sur un autre titre nommé sobrement The Chain, que la journaliste parait aussi aimer...

1h plus tard

« Ok, je ne connaissais pas ce groupe et je dois avouer que leurs morceaux sont vraiment agréables à écouter, » admet la brune, tandis qu'Emma cherche de nouveaux titres sur son téléphone. « En plus, les paroles sont vraiment sensées. J'approuve cette première découverte.

-Un point pour moi alors, » sourit la tatoueuse avant de lui adresser un clin d'œil. « Second groupe, que tu connais certainement : ABBA.

-Sérieusement ? Toi, tu écoutes du ABBA ? » se moque Regina.

« Ce n'est pas parce que je travaille sur du rock que je me limite à ce choix musical, » réplique la blonde. « Mais on ne va pas écouter les classiques Mamma Mia et Dancing Queen que tu as certainement entendu des millions de fois. On va plutôt y aller avec un titre que j'adore et qui me fait toujours vibrer pour une raison que j'ignore, » explique-t-elle avant de lancer un nouveau morceau sur son téléphone.

In the firelight Fernando, you were humming to yourself and softly strumming your guitar. I could hear the distant drums and sounds of bugle calls were coming from afar…

« En fait, quand j'étais ado, je travaillais dans un café populaire du centre-ville et la direction était vraiment terrible. Les patrons étaient toujours de mauvaise humeur, constamment sur notre dos quoi qu'on fasse, et ils détestaient l'esprit d'équipe entre leurs employés. Alors le samedi matin, l'une des plus grosses journées de la semaine, je mettais une playlist d'ABBA pour essayer de répandre un peu de bonne humeur dans l'établissement. Au début, mes collègues étaient assez réticents, mais peu à peu, ces chansons sont un peu devenues notre hymne, notre arme pour mieux supporter les insultes et moqueries de nos patrons, » explique la blonde d'un air embarrassé. « Enfin, c'était il y a très longtemps. Passons à la musique suivante.

-C'est une très belle histoire, » remarque la brunette, songeant qu'elle adore écouter Emma parler de son enfance et de son adolescence. Silencieuse, la tatoueuse se contente de lancer une nouvelle chanson sur son téléphone, cette fois interprétée par une artiste francophone.

« On ne la connait pas vraiment à Vancouver pour des raisons évidentes mais Roxane Bruneau est une artiste très populaire au Québec, qui, en plus d'être queer, fait des morceaux extrêmement romantiques et mignons, » précise-t-elle d'un air fier. « Mais j'imagine que tu dois la connaître parce qu'Alex est québécoise…

-Non, » répond la brunette un peu trop vite. « Alex n'aime pas vraiment ce genre d'artiste en fait. Comme pour beaucoup de choses, on a des goûts musicaux très différents et puisque je n'ai pas de chance, elle adore aussi le hard-rock et le métal. Surtout Lamb of God, System of a Down, Gojira et Iron Maiden...

-Tu es destinée aux rockers et aux métalleux alors, » s'amuse la blonde, espérant ne pas dépasser de limites.

« Apparemment oui, » soupire Regina en tâchant de garder ses yeux sur la route. Toutefois, elle apprécie immédiatement les premières notes du nouveau titre que la blonde lance sur son téléphone. Se remémorant ses cours de français à l'université, elle tente de déchiffrer les paroles et devine immédiatement qu'il s'agit d'une chanson d'amour.

Parce que moi j'collectionnerai des p'tits bouts de toi et je les cacherai dans mes poches…

Pour ce nouveau morceau, il semblerait que la tatoueuse ait encore réussi son coup, en lui suggérant un titre qu'elle adore immédiatement. Si elles ne se connaissent pas encore énormément, les deux femmes ont apparemment peu de difficulté à deviner les pensées et goûts de l'autre, quelle que soit la situation…

21h16

Regina prend une nouvelle gorgée de son quatrième verre de whisky, songeant qu'elle a fait le bon choix en achetant la bouteille, quelques heures plus tôt. Sa famille ne buvant aucun alcool par conviction, elle préférait amener sa propre boisson plutôt que passer la soirée entièrement sobre. Quoi qu'il puisse se passer au cours du souper, elle pensait avoir besoin de courage pour affronter les membres de la communauté. Cependant, la soirée se passe, en fait, de la meilleure des manières. Contre toute attente, Cora semble véritablement apprécier celle qu'elle croit être la petite amie de sa fille, au point de l'inviter à danser au milieu du salon, avec les autres membres de la famille. Comme à son habitude, la matriarche Mills a décidé d'allumer son vieux poste radio afin d'inviter ses convives à quelques danses de salon, au rythme de morceaux classiques. Justement, la brunette observe Emma danser aux bras de sa mère, un sourire aux lèvres, comme la parfaite bru que Cora n'aurait sans doute jamais espérer avoir. Dès leur arrivée, la tatoueuse s'est immédiatement mis dans ce rôle de petite-amie idéale, même si ses convictions, son travail et ses habitudes de vie sont à des lieues de celles de sa belle-famille fictive. Pourtant, Regina a l'impression que la blonde ne joue qu'à demi la comédie. Elle s'est présentée comme elle est réellement, fidèle à ses habitudes, adoucissant seulement le trait pour certaines choses, sans doute pour ne pas troubler les Mills. Elle a d'ailleurs évoquer le fait qu'elle est une enfant orpheline et qu'elle n'a jamais eu de croyances particulières. Ces faits n'ont pourtant pas eu l'air de troubler Cora, qui l'observait plutôt avec un grand intérêt.

Lorsque les derniers accords de la sonate se font entendre, Emma s'incline justement devant sa belle-mère fictive, dans une révérence presque parfaite. Quelques secondes plus tard, elle rejoint la journaliste pour la convier à son tour à danser. Déposant son verre sur l'une des tables, sachant qu'on ne le lui prendra pas, Regina se lève et suit Emma jusqu'au milieu de la pièce, se plaçant rapidement pour suivre la valse qui démarre. Néanmoins, la brune ne tarde pas à poser à la tatoueuse les questions qui lui brûlent les lèvres depuis quelques minutes.

« Je ne savais pas que tu étais douée pour… ce genre de choses, » murmure-t-elle afin que personne d'autre ne l'entende.

« Tu parles de jouer la comédie ou danser ? » sourit Emma, sans la quitter des yeux.

« Les deux, » pouffe Regina. « Mais je suis plutôt surprise par le fait que tu connaisses ces danses de salon très archaïques alors que…

-Je n'ai pas de famille ni de parents qui aient pu me les enseigner, » conclue la tatoueuse. « En fait, quand j'avais treize ans, on s'est retrouvées dans une famille un peu bizarre avec Elsa. Un couple sans enfants, qui rêvaient sans doute qu'on devienne les progénitures idéales pour eux. Mais chaque dimanche après-midi, l'homme mettait de vieux vinyles qu'il avait et nous apprenait ces danses, soi-disant pour qu'on devienne de parfaites femmes pour nos futurs maris. Il faisait ça uniquement pendant que sa femme était au tennis avec ses amies. Au bout de quelques semaines, j'ai compris que le seul but de cet exercice était d'avoir la possibilité pour lui de nous toucher en dessous de la taille sans que cela ne paraisse étrange ou réellement déplacé. » Elle se racle la gorge, avant de poursuivre en chuchotant. « Mais j'ai aussi compris que moins j'apprenais vite, plus de temps je pourrais passer avec lui et éviter à Elsa ce genre de choses. Alors, disons que j'étais la pire élève qu'il n'ait jamais eu... mais mon cerveau a évidemment enregistré tous les mouvements, à force de les répéter.

-Emma… je suis terriblement désolée… » bredouille Regina, embarrassée par sa propre question. Toutefois, la blonde se contente de hausser les épaules, ne ratant toujours pas un seul pas de valse.

« C'était il y a bien longtemps maintenant, et on va dire que j'ai réussi à passer au-dessus de tout ça, » admet-elle, nonchalante. « Mais j'ignorais que ça me servirait un jour, » ajoute-t-elle pour détendre l'atmosphère.

Bientôt, le morceau se termine et enchaine sur un autre, bien plus lent. Par réflexe, la brunette se rapproche d'Emma et change la position de ses bras, mimant les gestes des autres couples.

« Je peux te poser une question ? » demande-t-elle.

« Affirmatif, » souffle la tatoueuse.

« Ma mère avait l'air assez ravie tout à l'heure, quand vous dansiez… Et je n'ai pas pu m'empêcher de voir que vous avez échangé quelques mots…

-Tu veux t'assurer qu'elle ne m'a pas promis une éternité en enfer pour tous mes pêchés ? » glousse Emma malgré elle. Retenant son propre fou rire, la brunette se contente de détourner le regard, espérant que personne ne peut distinguer les mots qu'elles échangent. « En fait, elle m'a dit que je devais trouver la situation assez étrange. Et elle s'inquiète aussi de ce que je peux penser d'elle, puisqu'elle se doute que tu m'as parlé de ton enfance.

-Cora s'inquiète de ce que les autres pensent d'elle ? » ironise la journaliste malgré elle. Pour toute réponse, Emma opine du chef avant de poursuivre.

« Je lui ai dit que même si je ne suis pas experte en relations familiales, je suis persuadée que rien n'est jamais vraiment brisé et qu'il est toujours possible de se retrouver, même si on a des opinions et des modes de vie complètement divergents. Et j'ajouterais que si ça te fait du bien de retrouver ta famille malgré tout ce qu'il s'est passé, tu devrais sans doute en profiter sans te poser plus de questions. On ne pourra pas changer les croyances de ta mère et elle ne pourra pas changer ce que tu es. Alors, autant faire chacune un pas vers l'autre et profiter de se retrouver tout simplement.

-Ce n'est pas un pas que ma mère a fait mais un véritable bond, pour le coup, » admet la brunette.

« Donc, tu devrais peut-être en profiter pour apprécier ces moments avec elle, si tu as l'impression que ça te fait du bien, évidemment. Je pense aussi qu'elle a beaucoup de regrets sur le passé et qu'elle essaie tant bien que mal de réparer ses erreurs, même si elle ne reviendra jamais sur tout ce qui a pu se produire. Du moins, c'est mon ressenti.

-Merci, Emma, » se contente de répondre la journaliste, en proie à ses propres émotions.

Depuis le début de la soirée, elle a effectivement l'impression que sa mère essaie de se rapprocher d'elle et de faire fi de ses convictions pour qu'elles se retrouvent. D'abord très réticente, Regina a d'ailleurs fini par faire un pas dans sa direction en lui parlant de son travail et de ses études. Au final, elle a plutôt apprécié leurs échanges, même s'ils sont toujours teintés de toutes les douleurs qu'elle a pu vivre par le passé. Mais au moins, Cora ne semble plus renier ce qu'elle est, ni le fait qu'elle ait décidé de prendre un chemin différent de celui de sa famille.

« Est-ce que je peux… mettre ma tête sur ton épaule pendant qu'on danse ? » demande-t-elle spontanément à la tatoueuse, consciente que l'alcool commence à désinhiber ses paroles.

« Euh… oui… oui, évidemment… » bredouille Emma, surprise par sa demande.

« J'ai juste… J'ai besoin de croire pendant quelques minutes que cet idéal est réel… » murmure la brunette en enfouissant son visage dans le cou de la blonde avant de fermer les yeux. « … cet idéal un peu bizarre dans lequel je passe Thanksgiving avec ma famille et… ma petite-amie qui a visiblement conquis le coeur de ma mère par Dieu sait quel miracle… »

Sentant enfin l'alcool prendre le contrôle de son esprit, elle laisse ses idées divaguer quelque peu, respirant le parfum de la tatoueuse, tandis que ses pas suivent encore le rythme diffusé par la vieille radio du manoir des Mills...