« Toute conscience est d'ordre moral puisqu'elle oppose toujours ce qui devrait être à ce qui est. »
{Alain}
Hermione Granger se préparait dans sa chambre, enfilant rapidement des vêtements pour la soirée. Après une intense réflexion, elle avait fini par accepter la proposition de Dumbledore. Elle n'avait nulle part où aller et cela lui permettait de se déplacer dans le château librement. Sa couverture était relativement simple : elle avait étudié aux Etats-Unis depuis sa sortie de Poudlard et, pour brouiller les pistes, le professeur de métamorphose l'avait rajoutée sur toutes les listes de l'école. Elle s'appelait toujours Hermione, mais ils avaient décidé qu'il n'était pas prudent de garder son nom de famille. Toujours d'origine moldue, bien entendu, elle prit son second prénom, Jean. Hermione Jean. C'était étrange, mais au moins, elle se reconnaîtrait, et ne s'enfoncerait pas dans le mensonge, elle qui n'avait jamais été très à l'aise avec cela. La jeune brune mettait un point d'honneur à la vraisemblance. Une fois qu'ils se mirent d'accord sur les modalités, Dumbledore en avait avisé le professeur Dippet, qui n'avait pas posé de question, bien que surpris qu'il prenne une stagiaire. Celui-ci avait habilement répondu : « Il y a un début à tout, n'est-ce pas Armando ? ».
Elle avait donc eu droit à de nouveaux appartements., comme le reste du personnel de l'école. Il s'agissait d'une grande chambre, ou un petit studio, qui se situait au septième étage, dans l'aile nord, près de la tour Gryffondor. Il lui avait fallu un certain temps d'adaptation, car les premiers jours, elle avait tendance à se diriger machinalement vers son ancienne salle commune. L'espace était simplement meublé, un grand lit, un bureau face à la fenêtre et, derrière la porte face au lit, une petite salle de bains composée d'une douche, d'un lavabo surmonté d'un miroir et de toilettes. Une armoire, une petite bibliothèque et un fauteuil complétaient le mobilier. Ce n'était pas très grand, mais c'était largement suffisant. Elle espérait juste ne pas avoir à y rester trop longtemps. Ron lui manquait terriblement.
Elle ajusta sa longue robe noire, achetée quelques jours plus tôt à Pré-au-Lard, et tenta de discipliner quelque peu sa chevelure, qui s'était rebellée au fur et à mesure de la journée. Avec l'âge, ses cheveux semblaient s'être quelque peu calmés, et étaient devenus plus bouclés que broussailleux. Bien entendu, ils restaient indomptables et parfois les boucles partaient dans tous les sens. Ce n'était pas beaucoup mieux, mais elle estimait que c'était quand même un progrès. Elle ne s'était jamais trouvée particulièrement jolie, mais Ron l'aimait, et c'était ce qui comptait. Elle ne souhaitait pas pour autant se négliger complètement, mais elle ne savait pas se mettre en valeur et elle n'en avait de toute façon pas le temps. Tordant ses longueurs en un chignon quelque peu lâche, dont de folles mèches bouclées s'échappaient malicieusement, elle s'estima prête. Ce n'était pas très esthétique, mais cela tenait et dégageait son visage.
Elle anticipait avec anxiété le festin de début d'année qui allait avoir lieu. Pour la première fois, elle allait y siéger sur la table des professeurs. Lorsqu'elle arriva dans la Grande Salle, en avance et avec une pointe d'excitation familière, celle-ci était presque vide. Les étudiants allaient arriver d'un instant à l'autre. Hagrid lui fit signe de s'asseoir entre lui et une chaise vide, sûrement celle de Dumbledore. Hagrid et lui étaient les seuls visages familiers au milieu de ces professeurs inconnus. Le demi-géant avait beau désormais connaître son visage, elle espérait qu'il l'oublierait avec le temps, surtout au vu de la brièveté de son passage. Sinon, Dumbledore l'avertirait en temps voulu, c'est-à-dire, dans près de cinquante ans. Il restait toujours la possibilité d'altérer sa mémoire, mais elle ne voulait pas s'attarder sur cette idée.
La Grande Salle n'avait absolument pas changé. Les sabliers aux pierres précieuses s'alignaient le long des murs et le même vieux Choixpeau magique trônait sur son tabouret, attendant les premières années. Hermione entendit des pas et des échos de voix dans le hall et un flot d'élèves franchit les portes pour s'installer sur leurs tables respectives. Pour la plupart, ils avaient l'air heureux d'être de retour à Poudlard, et discutaient joyeusement avec leurs amis. Il y avait des visages étrangement familiers, certainement de la même la famille que des élèves qu'elle avait connu, à sa propre époque. Elle vit notamment un blond aux yeux gris qui avait une ressemblance frappante avec Drago Malefoy, à la table des Serpentard. Il n'y avait pas de doute qu'il s'agisse de son grand-père, Lucius étant trop jeune pour être déjà élève en 1944. Et aux côtés de ce Malefoy, elle remarqua un jeune homme au teint pâle et aux cheveux noirs de jais, comme ceux d'Harry. Mais au contraire de son meilleur ami, ils étaient soigneusement coiffés. Grand, il se tenait droit et fier, offrant un visage séduisant à tous les regards. Ses traits fins et altiers ne dégageaient aucune chaleur. Sans ne l'avoir jamais vu auparavant, elle savait qu'elle avait affaire à Tom Elvis Jedusor.
A ce constat, elle ne put s'empêcher de le dévisager, froidement. Ainsi, c'était lui le responsable de tous ces crimes… Elle ressentit une vague de haine la submerger, son sang bout soudain dans ses veines. Elle but dans sa coupe de jus de citrouille pour noyer son émotion, sans le quitter des yeux. Il fallait reconnaître qu'il était beau. Harry le lui avait dit, mais c'était troublant de le voir de ses propres yeux. Elle savait par expérience, que le mal pouvait revêtir les formes les plus séduisantes pour accomplir ses méfaits. Par exemple, le beau chant des sirènes n'entraîne-t-il pas les marins vers le fond, vers leur mort ? Pourtant, au fond d'elle-même, Hermione le trouvait laid. Derrière ses traits distingués, elle savait parfaitement qui il était, ce qu'il avait déjà fait, et jusqu'où il était prêt à aller.
Sans le vouloir, elle finit par croiser son regard. Il avait les yeux d'un noir profond, mais si différents de ceux d'Hagrid par le vide qui les habitait. Il était le mal incarné. Hermione se détourna rapidement. Ce n'était pas prudent. Elle observa les autres Serpentards à sa table. L'ambiance était la même qu'à sa propre époque, et elle remarqua que beaucoup de filles jetaient des coups d'œil à Jedusor. Certaines assises aux autres tables faisaient de même d'ailleurs, l'air admiratives. Hermione leva les yeux au ciel devant tant de frivolité, mais ne pouvait leur en vouloir. L'image de Lockhart s'imposa à son esprit. Non, elle ne pouvait décemment pas les juger. La Gryffondor avait envie de les mettre en garde, de leur dévoiler la vérité à toutes, à tous. Cependant, elle ne devait pas perdre de vue son objectif : rentrer chez elle sans faire de vague.
Enfin, Dumbledore entra, suivi d'une file de premières années. Encore une fois, la jeune femme eut une impression de déjà-vu. Elle fut étonnée de constater à quel point les générations s'enchaînent, mais gardent chaque fois des points communs avec celles qui les ont précédées. Elle écouta la cérémonie d'une oreille discrète, plongée dans ses pensées. Coincée en 1944… Que se passerait-il si elle ne parvenait pas à s'en sortir ? Et Ron ? Et Harry ? Que faisaient-ils en ce moment ? Cela faisait à présent cinq jours qu'elle était ici, dans cette époque. Chaque jour, Hermione avait tenté de faire fonctionner à nouveau le retourneur de temps, sans succès. Elle avait également épuisé tous les sorts de diagnostic qu'elle connaissait, mais rien à faire, le sablier restait inerte. Sa gorge se noua. Il valait mieux ne pas y penser.
Le professeur Dippet se leva pour faire un discours avant le repas. Au contraire de Dumbledore, il ne semblait pas prendre en compte le fait que les élèves étaient sans doute fatigués et affamés.
« Bienvenue pour cette nouvelle année à Poudlard ! Avant que le banquet ne commence, je vous présente les nouveaux préfets-en-chef de cette année. Il s'agit de Tom Jedusor de Serpentard et de Roselyn Tillman de Serdaigle. Je vous demande de bien vouloir les féliciter. »
Des applaudissements dans la salle retentirent, auxquels Hermione participa, malgré elle. Les deux élèves s'étaient levés, et elle sentit le regard de Jedusor sur elle. Il se demandait sans doute qui elle était et n'était d'ailleurs pas le seul. Certains se redressaient pour mieux la voir. Elle ne s'en formalisa pas, c'était toujours le même manège lorsqu'il y avait un nouveau professeur.
« Et j'ai également l'honneur d'accueillir Hermione Jean, une ancienne élève de Poudlard qui sera en stage avec le professeur Dumbledore. »
Il n'avait pas précisé combien de temps. C'était ce qui avait été décidé, pour que son départ signifie simplement que son stage était terminé. Répondant au geste du professeur Dippet, elle se leva sans trembler. Tous les élèves la détaillèrent. Il était vrai qu'elle semblait particulièrement jeune à cette table. Hermione savait également à quel point sa couverture était fragile et ne résisterait pas à un examen minutieux, mais ce n'était qu'une histoire de jours, voire de semaines au plus, n'est-ce pas ? Elle se rassit vivement et laissa le discours se terminer avant de finalement commencer le repas.
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C'était la dernière fois que Tom Elvis Jedusor avait fait le trajet à partir de King's Cross à bord du Poudlard Express. Pour sa septième année à Poudlard, il avait été promu préfet-en-chef, ce qui n'étonnait personne. Le beau, le brillant, l'irréprochable Tom Jedusor ne pas avoir cet insigne ? Impensable ! Il grimpa dans la diligence, accompagné d'Abraxas Malefoy, un Sang-Pur de haute-lignée. Avery et Lestrange les suivirent. Ils fermèrent la porte et le jeune homme se plongea dans ses pensées, dédaigneux de ce qui l'entourait. Il ne pouvait pas se résoudre à quitter Poudlard à la fin de l'année. C'était le seul endroit où il se sentait chez lui. Il se rendrait chez Dippet et demanderait à enseigner les Défenses contre les Forces du Mal. C'était la matière dans laquelle il excellait le plus et il n'y avait aucune raison qu'il refuse. Le vieil homme l'adorait.
Il caressa machinalement sa bague, la bague des Gaunt, qu'il avait récupérée l'été même. Il esquissa un léger sourire sans joie pour lui-même. Son Moldu de père avait reçu le juste châtiment pour avoir abandonné sa mère alors qu'elle était enceinte de lui. Mais cela n'avait plus aucune importance à présent. Son géniteur et ses grands-parents reposaient à présent dans le cimetière de Little-Hangleton, leur juste place. Il avait ensorcelé son oncle Morfin de manière à ce qu'il se souvienne d'avoir tué les Jedusor et lui avait subtilisé sa chevalière. C'était le crime parfait. A présent qu'il avait résolu le problème de ses origines, il fallait qu'il se concentre sur le moyen de survivre, de ne jamais mourir.
La mort était sa pire – et seule – crainte, mais il avait pris soin à ce que personne ne le sache. Aux yeux de tous, il était un élève modèle. Seuls ses fidèles connaissaient l'étendue de ses pouvoirs et ses ambitions réelles. Il sortit de la diligence et se rendit enfin dans le Hall du château, suivi desdits fidèles, Avery, Lestrange et Malefoy. Il s'installa à sa place habituelle, au milieu de la table des Serpentard, dos au mur. Au bout de quelques minutes, il se sentit observé. Ce n'était pas étonnant en soi, puisque la plupart des élèves l'admiraient, surtout les filles. Il réprima un rictus dédaigneux. Elles pensaient toutes être celle qui briserait sa carapace, lui, le plus inaccessible des Serpentard, et même de Poudlard tout court. Petites idiotes.
Il se tourna vers la table des professeurs, et vit que quelque chose était anormal. Il y avait une nouvelle. Etait-elle la remplaçante de Têtenjoy ? Non, elle était là, au bout de la table, pour sa dernière année d'enseignement. Alors, qui était-elle ? Il connaissait tous les professeurs, sans exception, et ils étaient tous là, sans compter Dumbledore, qui accueillait les nouveaux. Cette femme paraissait bien jeune… et le regardait d'un air glacial.
Il ne comprit pas. Personne n'avait cette expression devant lui, surtout pas une femme. L'admiration, la révérence, la crainte, la colère, la terreur… Il avait vu cette palette d'émotions sur bien des visages, mais jamais la froideur. Tout au plus, Dumbledore le regardait parfois avec méfiance. Mais cette froideur, de la part d'une inconnue ! Avait-elle compris ? C'était impossible. Sans rompre le contact visuel, il tenta de s'introduire discrètement dans ses pensées. Il développait ses compétences en Legilimancie depuis des années et il était naturellement doué. Sans succès. Elle devait être Occlumens… Il n'était pas prudent de s'introduire de force dans sa tête à présent. Elle détourna les yeux. Qui était-elle ? Elle était certainement inoffensive. Mais comme Lord Voldemort ne laissait jamais rien au hasard, il mènerait tout de même son enquête.
Puis lorsque la Répartition prit fin, Dippet présenta les préfets-en-chef, et la stagiaire. A présent, il comprenait mieux pourquoi elle était là, mais cela n'expliquait toujours pas sa froideur apparente. Cela pouvait être aussi son expression habituelle, avec tout le monde, ce qui serait tout de même très étonnant. Malefoy se pencha vers Tom et lui murmura, alors que le festin commença :
« Avez-vous vu ça ? Elle est aussi raide que McGonagall, quand elle était préfète-en-chef il y a deux ans. »
Tom esquissa un léger sourire, pour la forme. Malefoy n'avait pas tort. Il ne répondit cependant pas. Il n'avait rien à dire, elle n'était pas si intéressante. Mais il sentit que les autres étaient en ébullition hormonale face à une femme à peine plus âgée qu'eux et surtout, nouvelle. Salazar soit loué, il était au-dessus de toute considération adolescente. En comparaison de la plupart de ses camarades, il était déjà devenu un homme mature et surtout pas à la merci de son corps.
« Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait réussi à trouver quelqu'un qui veuille bien d'elle », reprit Malefoy.
Sa curiosité piquée, Tom lui demanda nonchalamment de s'expliquer. Il aimait être très informé. C'était ainsi qu'il trouvait le point faible de ses ennemis et les écrasait sans qu'ils ne puissent opposer la moindre résistance.
« Regardez sa main, mylord. Elle a une bague très caractéristique à l'annulaire, c'est certainement une bague de fiançailles. »
Tiens donc, il y avait anguille sous roche. Pourquoi avait-elle choisi de retourner à Poudlard, si son fiancé n'y était pas ? Il était possible que l'homme en question soit dans l'école lui aussi, ou à Pré-au-Lard. L'amour. Ce sentiment qui rendait les hommes complètement ridicules… et faibles. Lui-même ne tomberait jamais amoureux, il se l'était promis il y a bien longtemps. A quoi bon exposer un point faible ? Ce qui était arrivé à sa mère était suffisamment instructif : si cela lui arrivait, il mourrait. Et par-dessus tout, il craignait la mort. Partout il avait vu que l'amour était étroitement associé à la mort, dans la littérature en particulier. Jamais, il n'avait eu de petite-amie et il ne comptait pas remédier à cela. Il était particulièrement assoiffé de connaissances, mais il y avait eu tant de sujets d'étude, qu'il était sûr d'en avoir exploré tous les aspects. Et ce qu'il en avait vu le répugnait au plus haut point.
Cela poussa Tom à classer d'emblée cette Hermione Jean dans les faibles. A ce moment précis, il croisa à nouveau son regard. Cette fois, il put clairement lire la haine qu'elle éprouvait pour lui dans ses yeux chocolat. Pourquoi ? Habituellement, quand les filles le regardaient, elles rougissaient, battaient des paupières ou lui souriaient d'un air qui se voulait enjôleur. Mais pas elle. Il découvrirait pourquoi. Ce n'était pas pour rien qu'on l'appelait Lord Voldemort, et que ce nom serait craint au point que plus personne n'oserait le prononcer.
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Le jour de la rentrée, Hermione quitta sa chambre à toute allure. Elle avait pris le temps de petit-déjeuner dans la Grande Salle, tôt ce matin, mais à présent elle ne voulait pas être en retard. Dumbledore lui avait demandé d'arriver avant les élèves, et ils n'allaient sûrement plus tarder. Un étage plus bas, elle se rendit compte que quelque chose manquait. Poussant un juron entre ses dents, elle se précipita alors vers sa chambre, puis attrapa son sac dans lequel elle avait rangé une liasse de parchemin, une plume, de l'encre et deux manuels de métamorphose.
Ce matin, elle assistait à son premier jour de cours en compagnie de Dumbledore. Quand elle lui avait dévoilé ses résultats aux BUSE et aux ASPIC qu'elle avait passés en candidat libre après la guerre - ce qu'elle avait pris garde de ne pas préciser - il l'avait encouragée à l'aider plus activement. Il semblait avoir une idée en tête, bien qu'elle ignore laquelle, et elle avait évidemment accepté. Elle aurait eu du mal à tenir en place, pas plus que lorsqu'elle était élève ! Pour autant, cela la stressait tout de même. Elle appréhendait en particulier le moment où elle se trouverait face à Tom Jedusor, ce qui arriverait un jour ou l'autre. Hermione ne savait absolument pas comment elle allait gérer sa haine. Il fallait qu'elle soit neutre au possible, elle le savait parfaitement. Mais comment faire, en sachant de quelles atrocités il était coupable ? Ces derniers jours, elle s'était exercée à nouveau à l'Occlumancie, plus sérieusement que jamais.
La veille au banquet, elle avait fait l'erreur de laisser ses sentiments reprendre le dessus. Il l'avait vu, elle en était pratiquement sûre. Personne ne devait savoir. Elle allait devoir se rattraper aujourd'hui, adopter un comportement normal. Hermione n'était pas une très bonne comédienne, mais il s'agissait d'une question de vie ou de mort. Alors qu'elle courait dans les couloirs vides, elle gagna la salle de classe où Dumbledore était déjà présent. A son grand soulagement, il ne fit aucun commentaire sur son teint rouge et sa respiration erratique.
« Bonjour Miss Jean. Vous pouvez poser vos affaires à côté de mon bureau, j'y ai accolé une table pour vous. »
Elle le remercia d'un signe de tête, trop essoufflée pour articuler une phrase. Elle se rendit sur son propre bureau, en fait un pupitre ordinaire, face aux élèves. Sortant sa plume, son encrier et ses parchemins, elle remarqua que Dumbledore avait posé un emploi du temps face à elle. En ce moment-même, ils avaient quatre heures avec les septièmes années qui avaient choisi de continuer la Métamorphose pour les ASPIC. Pour sa part, elle n'avait jamais fait de septième année, même si elle avait brillamment réussi ses examens. Elle ressentit la pointe d'excitation habituelle qui l'animait lorsqu'elle allait en cours.
« Bonjour Tom. »
La voix de Dumbledore lui parvint, et elle se figea, les yeux toujours rivés sur son emploi du temps. Comme par hasard…
« Bonjour professeur Dumbledore. Bonjour Miss Jean. »
Hermione releva la tête. Il l'observait l'air impassible, le regard calculateur. Elle avait bien entendu la façon dont il avait appuyé sur le Miss. Piquée au vif et un brin paraoïaque, elle se redressa entièrement et, s'efforçant d'être le plus aimable possible, elle répondit.
« Bonjour Tom. »
Ce n'était peut-être pas prudent d'avoir appuyé sur le prénom, mais elle n'avait pas pu s'en empêcher. Elle jeta un regard en biais en direction de Dumbledore. Heureusement, il ne semblait n'avoir rien remarqué d'anormal. La jeune femme reporta son attention sur Jedusor et son sang se glaça dans ses veines. Lui avait bel et bien remarqué, ses traits trahissant une expression singulièrement intriguée. Par Merlin, elle aurait mieux fait de se taire, de ne pas se montrer aussi impétueuse. Gryffondor était certes sa maison, mais ce n'était pas une raison pour s'emporter. Encore une fois, peut-être se faisait-elle des idées. Elle s'installa, l'air innocent, et salua les élèves qui commençaient à entrer, d'une voix égale.
Il fallait absolument qu'elle ajuste son comportement et dissipe les doutes, rapidement. Manque de chance, Jedusor s'assit à la place qui semblait lui être habituelle, au premier rang, face à elle. Très bien. Elle fit des efforts pour se montrer impassible. Reste aimable, reste aimable. Fais-le pour Harry, pour Ron, que nos actions ne restent pas en vain. Bien sûr, elle se trouvait à peine à un mètre d'un monstre sanguinaire, mais elle n'oublia pas qu'il serait vaincu. A elle de ne pas changer le futur, les conséquences étaient trop imprévisibles pour qu'elle ait l'audace de vouloir le modifier.
De son ton calme et chaleureux, le professeur Dumbledore donna les consignes, rappela les modalités de passage des ASPIC, pour finir, il demanda à chacun d'exécuter librement un sortilège d'Apparition. C'était un exercice difficile, mais en septième année, toute la classe devait en être capable. Comme convenu avec le professeur, Hermione circula dans les rangs afin d'examiner ce que faisaient les étudiants et prendre des notes sur leurs aptitudes. Dumbledore les observait de son bureau. Les mains jointes, le visage grave, il semblait très loin de la salle de la classe. Ses pensées étaient tournées vers l'Europe de l'Est et ce qui s'y passait actuellement.
Seuls huit étudiants avaient choisi de continuer la métamorphose. La jeune femme passa devant plusieurs élèves, deux Gryffondor et une Serdaigle qui firent apparaître respectivement une chaise, une nappe et un livre vierge. Elle estima la chaise quelque peu bancale et la nappe pas très rectangulaire, et donna quelques conseils d'un ton professoral : « N'hésitez pas à prendre le temps de visualiser ce que vous voulez faire apparaître. Plus vous êtes convaincus de sa réalité, plus votre sort sera réussi. » « Articulez bien CA-vo ap-PA-reo. Votre première syllabe manquait un peu d'accentuation. » Très vite, elle se sentit comme un poisson dans l'eau et gagna en enthousiasme.
Ce fut au tour de Malefoy. Il ressemblait de manière frappante à son petit-fils et Hermione se surprit à chercher les différences, aussi bien sur son visage fin et pointu que dans son allure. Elle n'en vit aucune, ce qui était particulièrement troublant. Il choisit de faire apparaître une bague, identique à celle qu'elle portait au doigt et la lui présenta avec deux doigts, le sourire satisfait. Elle dut admettre que le sortilège était très réussi, malgré la légèreté évidente du bijou qui trahissait le peu de valeur. Hermione s'attendait à ce que Malefoy, tout comme son petit fils, cherche à attirer l'attention et elle ne laissa rien transparaître de son trouble.
« Je n'ai pas de conseil à vous donner, le sortilège est réussi. Mais… un simple Gemino aurait pu suffire, n'est-ce pas ? »
Sans attendre de réponse, elle se déplaça précipitamment vers les tables suivantes et observa les objets qu'avaient fait apparaître un Poufsouffle et deux autres Serdaigle, dont Roselyn Tillman, la préfète-en-chef, faisait partie. Elle retrouva alors toute sa sa bonne humeur et son entrain.
Et enfin, ce fut le tour de Jedusor. Hermione avait délibérément choisi de le faire passer en dernier, repoussant la confrontation pour la fin. Ignorant les frissons qui lui parcouraient le dos, elle se força à le regarder dans les yeux. Elle s'attendait à n'importe quelle apparition maléfique qui refléterait sa véritable nature. Il la fixa, impassible et, d'un geste négligent, il fit alors apparaître un médaillon en or massif, sans jamais dévier son regard.
L'objet était réellement magnifique, représentant un serpent replié sur lui-même. Bien sûr, Jedusor restait Serpentard jusqu'au bout des ongles… Elle tendit les doigts et saisit le bijou avec précaution. D'un oeil expert, elle chercha la moindre faille, mais il n'y en avait aucune. Elle fut impressionnée. Il était très difficile de faire apparaître des métaux précieux, même si c'était de l'or de farfadet, c'est-à-dire qui n'avait aucune valeur marchande. Si elle se força à sourire à Jedusor, sa voix admirative était sincère.
« Eh bien, c'était très impressionnant, Mr…
- Jedusor, Miss. »
Hermione avait prétendu ne pas le savoir, pour ne pas lui donner d'importance, juste un élève comme les autres. Après tout, elle n'était pas censée le connaître. Il n'était pas censé avoir hanté ses nuits dans son passé. Elle se tourna vers Dumbledore qui regardait Jedusor d'un air étrangement solennel.
« Très bien vous tous, merci Miss Jean. Voudriez-vous nous faire une démonstration de ce que l'université de San Francisco vous enseigne ? »
Hermione obtempéra. Elle s'y attendait, mais à présent elle était indécise. Elle avait prévu de faire apparaître un fauteuil, mais son orgueil la poussa à surpasser Jedusor dans ce domaine. Ce n'était clairement pas raisonnable, mais il lui était impensable de se sentir inférieure à lui. Elle avait toujours été la meilleure élève de Poudlard, et elle entendait bien tenir son rang, ne serait-ce que par vanité. Elle visualisa l'objet et se concentra intensément, prenant une profonde inspiration. Elle sentit avec bonheur la magie quitter ses doigts à travers la baguette et une réplique miniature du château de Poudlard se matérialisa sur la table. Hermione en était très fière. Des Sombrals de taille lilliputienne s'envolèrent de la forêt, rejoignant les microscopiques hiboux dans les airs. Des murmures admiratifs et surpris accompagnèrent le sortilège. Jedusor, lui, ne réagit pas, mais elle n'en attendait pas moins de lui. Elle regrettait déjà son accès d'orgueil.
« Merci Miss Jean. C'est assurément très réussi, » reprit Dumbledore. « Vous avez tous fait de l'excellent travail. Maintenant, faites disparaître tous vos objets. Quelqu'un pourrait-il nous rappeler quelles sont les cinq exceptions aux lois de Gamp sur la métamorphose élémentaire ? »
Hermione s'était sagement rassise, résistant à la tentation de lever la main. Elle se souvenait de ces exceptions, elle les avait elle-même citées à Ron lors de leur… quête. Ce souvenir lui arracha un sourire triste, mais elle s'efforça de chasser ces pensées afin de ne pas se trahir. Roselyn Tillman leva la main. Cette jeune fille lui faisait penser à elle-même, quelques années plus tôt. Bien sûr, elle était bien plus jolie, avec son teint rose et son visage candide de blonde aux yeux bleus.
« Les cinq exceptions aux lois de Gamp sur la métamorphose élémentaire sont la nourriture, l'argent, l'information, la vie et l'amour. »
A ce dernier mot, Hermione observa instinctivement la réaction de Jedusor. Elle savait parfaitement qu'il ne connaissait pas ce sentiment. Comme habituellement, il resta impassible, regardant le mur derrière Dumbledore, concentré. Pas étonnant que personne ne se soit douté de rien…
