« Dans toutes les larmes s'attarde un espoir. »

{Simone de Beauvoir}

Tom sortit de la salle de Métamorphoses, songeur. Cette femme était décidément pleine de surprises. Il était entré dans son cours, s'attendant à la voir lui lancer cet énigmatique regard de froideur contrôlée qu'elle avait en sa présence. Mais non. Juste un sourire aimable, peut-être même… sincère. Voldemort n'en savait rien, et rien ne le frustrait plus que de ne pas savoir. Evidemment, il avait habilement repris la situation en main, comme il savait si bien le faire, pour la faire parler et savoir si elle conserverait ce visage si différent, ou si elle remettrait son masque de glace, comme elle en avait l'habitude en sa présence. Hermione Jean ne s'était pas laissée avoir. Elle avait fini par devenir raisonnable.

En vérité, elle était très intelligente et savait exercer aisément la magie. Son impression du cours précédent avait été confirmée. Ce devait être une excellente élève quand elle était à Poudlard. Il vérifierait dans les registres de la bibliothèque. Il savait comment effectuer ce type de recherches, car ce n'était pas la première fois qu'il les consultait. Il nota dans un coin de son esprit qu'elle devait également connaître les Weasley. Son intérêt soudain pour les paroles de Malefoy ne lui était pas passé inaperçu. Pour autant, il était tout à fait possible qu'elle était simplement intéressée par ledit Malefoy. Il se débrouillait plutôt bien, mieux que ce qu'il escomptait.

Où était Abraxas ? Il lui semblait pourtant qu'il avait quitté la classe en même temps que lui, mais Tom ne l'avait pas vu s'éclipser, davantage focalisé sur lui-même que sur ce qu'il se passait autour de lui. Cela n'avait aucune importance. Il lui demanderait des comptes un peu plus tard. Tournant à l'angle du couloir, il ne remarqua pas le fantôme de la Dame Grise traverser un mur. Miss Jean leur avait donné des devoirs, mais cela lui prendrait à peine une heure pour les faire à la bibliothèque. Il allait même s'en débarrasser tout de suite. Ainsi, il pourrait consulter les registres et éventuellement consulter un ou deux livres sur les Horcruxes, en toute discrétion.

Après être passé par la salle commune de Serpentard, Tom se dirigea d'un pas tranquille vers la bibliothèque, ses affaires de métamorphose à la main. C'était sans doute une de ses pièces préférées dans le château. Il en connaissait les moindres recoins et la plupart des couvertures de grimoire lui étaient familières. Pourtant, quand il avait l'impression d'avoir tout lu, il y avait toujours un livre qui parvenait à le surprendre, lui apporter de nouvelles connaissances. Le savoir, c'était le pouvoir. Traversant le sanctuaire, il se dirigea droit vers la Réserve. Il était sûr de ne pas y être dérangé, car seuls les septièmes années pouvaient s'y rendre sans autorisation préalable. Il n'y avait cependant que trois petites tables de quatre personnes, conséquence de cet accès exclusif. Sur l'une d'entre elles, la plus proche de la fenêtre, se trouvait Miss Jean. Il avait remarqué ces derniers jours qu'elle aussi passait beaucoup de temps à la bibliothèque. Il fut néanmoins surpris en reconnaissant l'homme face à elle. Le visage détendu, se balançant avec désinvolture sur sa chaise, Abraxas Malefoy lui faisait la conversation.

Ses talents de charmeur semblaient faire effet. La demoiselle souriait d'un air sincère, ses grands yeux chocolat pétillant d'amusement. Trop facile… Détournant le regard, le ténébreux Serpentard prit place sur la table à l'opposé, près d'un mur. Quelque part, il était déçu qu'elle soit si simple à séduire. N'était-elle pas censée être amoureuse ? Son regard se posa un instant sur la bague. Cette femme était une preuve de plus que l'amour n'était pas invincible comme certains semblaient le croire. Il finit par en sourire, triomphal. Cependant, en relevant la tête vers le visage de la stagiaire, il surprit son regard triste vers la fenêtre, alors que le jeune Malefoy ne s'apercevait de rien, trop occupé à s'écouter parler. Hermione tourna soudainement la tête vers Tom. Toute trace de tristesse avait disparu. Comme un gamin pris en faute, celui-ci se concentra instantanément sur le parchemin qu'il avait étalé devant lui.

Pourquoi avait-il détourné les yeux aussi vite ? Il n'avait aucune raison de se sentir coupable de quoi que ce soit. La mélancolie qui empreignait la jeune femme l'avait surpris, voilà tout. Il y avait vu la preuve de son erreur. Peut-être n'était-elle pas comme les autres ? Que faisait-elle ici, si son fiancé semblait tant lui manquer ? Avec ses talents, Tom ne doutait pas qu'elle aurait pu facilement trouver un stage plus gratifiant, au ministère par exemple. Et si c'était le château qui l'intéressait ? Cette fille lui paraissait suspecte. Préoccupé par ce mystère, il décida d'aller consulter les listes du registre des anciens élèves. Etait-elle vraiment ce qu'elle prétendait être ?

Mais à peine eût-il le temps de se lever que Malefoy vint à sa rencontre. Tom soupira, ses yeux noirs lançant des éclairs. Il n'était vraiment pas d'humeur, mais il valait mieux éviter de l'envoyer paître brutalement, avec un pareil témoin dans la pièce. Résigné, il se rassit, se préparant à le congédier en toute délicatesse, se promettant de punir Malefoy plus tard.

« Hum, Tom… Viens donc t'asseoir avec nous ! »

Surpris par une telle désinvolture de la part d'un de ses disciples, il vit néanmoins que celui-ci lui glissait discrètement un parchemin sur la table, et ses yeux orage l'imploraient de lire avant de prononcer un seul mot. Baissant le regard d'un air soupçonneux, Jedusor lut rapidement le papier, tandis que Malefoy s'éloignait d'un pas rapide, retournant à sa propre table.

« Je vous prie de m'excuser mylord, pour un tel comportement, mais Miss Jean me pressait de vous inviter parmi nous. Bien que je l'aie prévenue que vous préfériez rester seul, elle ne veut pas comprendre qu'un ami ne me rejoigne pas. Je vous implore de me croire, j'ai préféré ne pas trop attirer l'attention sur vous. En outre, je me dois de vous prévenir que vous l'intriguez beaucoup. »

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Hermione s'apprêtait à sortir de la salle, lorsqu'elle s'aperçut qu'un certain jeune homme blond l'attendait devant la porte. Le grand-père de Malefoy – que c'était bizarre de l'appeler ainsi ! – prétexta avoir oublié de noter les devoirs, alors qu'elle savait pertinemment qu'il l'avait fait. Elle lui répondit néanmoins, avant de se rendre à la bibliothèque comme à son habitude. C'était sans compter la ténacité d'Abraxas qui la suivit aussitôt, tout en la complimentant sur la qualité de son cours. De telles flatteries ne pouvaient pas laisser Hermione insensible, et c'est ainsi qu'elle accepta de s'asseoir à sa table. Si elle faisait fi des préjugés, le jeune Malefoy était vraiment de compagnie agréable. Il semblait mature, très cultivé, bien que parfois un peu hautain. Elle souriait à l'une de ses anecdotes à propos de Slughorn, qu'elle pouvait affirmer connaître sans risque, étant donné que Dumbledore avait « rafraîchi » la mémoire des autres enseignants, lorsque Tom fit son apparition aussi empreint d'orgueil qu'à son habitude.

Elle fit comme si elle ne le voyait pas, se concentrant au maximum sur Abraxas, tandis qu'il les regardait sans expression particulière. Comment pouvait-on paraître aussi faux ? Elle fut néanmoins surprise de le voir s'asseoir seul, un peu plus loin. D'accord, Lord Voldemort aimait travailler en solo, mais qu'en était-il de sa couverture ? Si c'était sa présence à elle qui le gênait, pourquoi ne se comportait-il pas comme pendant les cours, cherchant subtilement la confrontation, profitant de la présence de son ami ?

Ou alors… C'était un peu tiré par les cheveux, mais possible après tout : peut-être qu'Abraxas était là pour la surveiller, lui soutirer des informations pour le compte de Voldemort ? Cela expliquerait son intérêt soudain. Cela lui fit l'effet d'une douche froide. Elle aurait dû s'en douter… Terriblement lasse, Hermione regarda par la fenêtre en direction de l'arbre près du lac où elle se posait souvent avec Harry et Ron. Comme ils lui manquaient… Cela faisait aujourd'hui deux semaines et cinq jours qu'elle était coincée en 1944 et elle avait l'impression de n'avoir emmené qu'une partie de son coeur. Sentant un regard sur elle, elle tourna vivement la tête en fermant son esprit. Jedusor était bien en train de la détailler, calculateur. Aussitôt, il retourna tout aussi promptement à son travail, comme si elle l'avait brûlé. Trop tard, mon vieux. Sans le lâcher des yeux, Hermione s'adressa à Abraxas, le coupant au milieu de sa diatribe :

« Je croyais que Tom était un de tes amis. »

Le jeune homme la regarda d'un air surpris. Il déglutit imperceptiblement.

« Il l'est en effet, Miss. »

Hermione voyait bien son trouble, et s'en amusait beaucoup. Si'l savait ce qu'elle savait… Décidant de le taquiner un peu, en partie pour se venger de ne pas pouvoir consulter les ouvrages sur les inventions magiques du département des mystères, la jeune femme esquissa une moue avant d'ajouter :

« Pourtant, il ne se joint pas à toi… Si c'est ma présence qui le dérange, je peux vous laisser seuls, bien entendu.

- Ah non, mais pas du tout, Miss Jean ! C'est juste que… Tom aime travailler seul.

- Oh vraiment ? Il fait souvent ça ? »

Abraxas était véritablement embarrassé. Hermione visualisa les options qui se présentaient à lui. Soit il l'admettait et attirait les soupçons sur son maître, soit il le niait et serait obligé d'aller le chercher. Tout en continuant son travail, il semblait réfléchir à toute allure.

« Non, Miss Hermione. Mais là, je pense qu'il a besoin d'être un peu seul.

- Il est très étrange ton ami… Invite-le toujours à se joindre à nous, ne sait-on jamais ? »

Abraxas semblait s'être un peu calmé, mais sa main droite tremblait toujours de nervosité. Elle savait qu'elle ne devrait pas jouer comme ça avec de tels énergumènes, si elle ne voulait pas attirer l'attention. Elle le savait très bien. Oubliant toute prudence, elle porta le coup de grâce, avec un grand sourire :

« Il ne va pas te tuer, non ? »

Cela décida le jeune homme à se lever, sa main tremblante dans sa cape trahissant sa peur malgré son air décontracté. Hermione se doutait que la dernière phrase était de mauvais goût, mais elle se convainquit que ce n'était qu'une expression, et qu'il ne la soupçonnerait pas pour autant. Elle songea que Drago Malefoy était également un élève brillant, mais son grand défaut était son étroitesse d'esprit. Si cela n'avait pas été le cas, s'il n'avait pas passé des années à l'insulter, sans nul doute se serait-elle bien entendue avec lui. Quelque part, Hermione espérait se tromper au sujet d'Abraxas. Elle se sentait plus seule que jamais dans cette époque. Elle voulait repousser le moment où elle lui avouerait qu'elle était Née-Moldue pour observer sa réaction, et ainsi annihiler, si possible, ses préjugés.

Mais que diable faisait-elle ? Il ne fallait pas qu'elle influe sur le passé et avec ses stupides besoins de contact humain et de justice, elle jouerait inévitablement un rôle, tel un effet papillon ! Comment pouvait-elle être aussi stupide ? Abraxas se rassit face à elle. Il avait bel et bien osé demander à Tom de les rejoindre, d'un ton très désinvolte qui l'avait surprise elle-même. S'était-elle trompée sur leur relation ? Troublée, elle se demanda si Tom et Abraxas étaient réellement amis. Fadaises ! Mais malgré tout, Tom était humain… Non, il avait déjà scindé son âme en trois à ce qu'elle savait. Il n'était déjà plus humain, c'était un monstre.

Pourtant, voilà que le monstre s'approchait d'eux et s'installa à côté d'Abraxas, tout en observant Hermione d'un air aimable. A quoi jouait-il ? Elle ne savait plus que penser… Elle avait voulu jouer avec les nerfs d'un Serpentard et se trouvait désormais avec deux Serpentards sur les bras, dont le plus grand criminel de tous les temps ! Furieuse contre elle-même et l'esprit en alerte, prête à prévenir la moindre intrusion dans ses pensées, elle répondit à Jedusor par un sourire tout aussi aimable. C'était absolument fantastique, elle en était réduite à faire semblant d'étudier la métamorphose pour ce midi. Elle l'avait bien cherché, elle le savait parfaitement.

« Si je puis me permettre, Miss Jean, que comptez-vous faire après vos études ? »

Surprise, Hermione releva la tête. Le jeune homme la dévisageait de son regard noir aussi profond et glacial qu'un tunnel. Refusant de se laisser déstabiliser, elle fit mine de tourner une page, avant de lui répondre le plus naturellement du monde.

« Oh je ne sais pas, je pensais devenir professeur, puis peut-être me lancer dans la recherche, intégrer le Département des Mystères. »

Précautionneuse, Hermione ne transformait pas tellement la vérité. Elle feuilleta encore un peu son bouquin, avant de regarder Voldemort dans les yeux, toute aussi stoïque.

« Et vous, que comptez-vous faire après vos études, Tom ? »

Elle était curieuse de connaître sa réponse. Cela l'étonnerait qu'il réponde Assassin professionnel mais rien que pour le voir mentir, elle lui avait retourné la question.

« Je comptais me tourner vers l'enseignement également. »

Jedusor soutint son regard, essayant vraisemblablement de lire dans ses pensées. Elle détourna les yeux la première et regarda sa montre. Treize heures.

« Abraxas, Tom, je vous remercie de m'avoir fait bénéficier de votre charmante compagnie, mais il est temps pour moi d'aller déjeuner. Bon après-midi. »

Se levant avec grâce, elle rangea son livre et le reposa sur l'étagère avant de quitter la bibliothèque. Mais au lieu de se diriger vers la Grande Salle, Hermione retourna dans sa chambre pour déposer ses affaires. Là, elle ne put s'empêcher de s'asseoir sur son lit en soupirant et de fixer la fenêtre d'un air vide. Une larme roula le long de sa joue. Elle ne savait pas combien de temps elle pourrait tenir ainsi, côtoyant cet assassin qu'elle détestait plus que tout au monde. Et surtout, elle ne savait pas combien de temps elle le supporterait sans tenter de détruire ses Horcruxes, et le tuer.

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Tom avait regardé la jeune femme s'en aller à toute allure. Il y avait définitivement quelque chose qui ne tournait pas rond avec elle. Elle savait. Il ne savait pas quoi, mais il était certain qu'elle était au courant de quelque chose. Se tournant vers Malefoy, le regard flamboyant, il attendit que celui-ci fasse son rapport.

« Désolé, mylord, je n'ai pas réussi à soutirer beaucoup d'informations. Si vous me le permettez, je…

- Non. Désormais, c'est moi qui m'en occupe. »

Il valait mieux qu'il prenne l'affaire en main, c'était trop dangereux de mêler quelqu'un d'autre à cette histoire, tant qu'il ne savait pas jusqu'où elle pouvait lire dans son âme. Et ensuite seulement, il la tuerait. Cela était certain, elle avait signé son arrêt de mort. Son comportement était bien trop étrange pour n'être qu'une pure coïncidence.

Malefoy avait compris ce qu'il entendait par là, et ne put s'empêcher de réprimer un frisson. Il était l'un des privilégiés à connaître le vrai Tom, Voldemort. Celui-ci ne lui en voulait pas de l'avoir traité avec tant de désinvolture, car cela lui avait permis de comprendre l'ampleur du problème. Mais il savait qu'un jour, il le paierait. Voldemort ne lui permettrait pas de tester ses limites à nouveau. D'un geste machinal, Tom caressa sa bague et avec un sourire ironique, il susurra :

« Il est peut-être temps d'imiter notre chère stagiaire, tu ne crois pas ? »

Le blond acquiesça rapidement, désireux de ne plus se retrouver seul avec un Voldemort aussi en colère. Tom ne le montrait pas, mais tout en lui exhalait la haine. Le temps de l'indifférence était terminé. Hermione avait joué avec le feu et l'avait réveillé. Comment pouvait-il la haïr aussi vite ? Il y avait bien une raison, en effet, et Abraxas ne la connaissait pas : il avait eu le temps d'apercevoir un bref instant la mort dans l'esprit de la brunette. Sa mort. Il semblerait qu'elle le haïsse tellement que son Occlumancie ait faibli un instant. Peut-être l'avait-elle également senti, et que c'était pour cette raison qu'elle avait fui aussi précipitamment.

« Il n'empêche…, reprit Malefoy d'une voix traînante. Elle avait un peu l'air d'en pincer pour vous, vous ne pensez pas ? »

Tom y répondit par un rire sans joie. Si seulement cet imbécile savait ce qu'il avait vu… Voldemort se contenta de répondre :

« Ce ne serait pas la première. »

Je te détruirai, chère Hermione. Je trouverai tout ce qui touche à toi, je te détruirai à petit feu, et après avoir drainé la dernière larme de souffrance, je consentirai à t'achever.