« Le plus souvent, l'apparence déçoit. Il ne faut pas toujours juger sur ce que l'on voit. »
{Molière}

Hermione se prépara avec fébrilité. Certes, elle avait déjà eu l'occasion de remplacer Dumbledore, mais cette fois, c'était différent. Elle ignorait combien de temps il serait absent, et malgré son excitation, elle se sentait un peu nerveuse. Il fallait en plus qu'elle commence par les étudiants de septième année… Quelle idée de les avoir le lundi matin ! Ceux de première année étaient bien moins intimidants, il fallait l'avouer, et ils avaient cette soif d'apprendre, bien plus que leurs aînés jusqu'aux BUSE. Elle entreprit de se rassurer mentalement. Si le professeur de métamorphose lui avait confié cette mission, c'est parce qu'il l'en savait capable, n'est-ce pas ? N'avait-elle pas réussi à intégrer une université magique en une semaine de révisions, malgré un contexte émotionnel compliqué ?

Rassérénée, elle se dirigea vers sa salle de classe. Elle avait déjà les idées qui pétillaient dans son cerveau comme de multiples bulles de champagne, qui éclataient lorsqu'elle leur trouvait un défaut. Hermione se sentait dans son élément. Ce matin, elle avait remis sa bague au doigt, et s'était sentie tellement optimiste qu'elle avait décidé de trouver elle-même un moyen de rentrer chez elle. Il devait y en avoir un, c'était forcé, et elle le découvrirait à Beauxbâtons ou à Durmstrang. Il n'y avait pas de problème sans solution ! En son for intérieur, elle savait que ce n'était pas si simple, mais cette idée, cet espoir lui donnait de la force, et elle s'obligea à y croire. Si elle trouvait rapidement, elle n'aurait même pas besoin de prendre une décision au sujet de Voldemort !

A ce propos, il ne lui restait qu'une semaine… Le moral d'Hermione s'assombrit quelque peu. Elle était fortement tentée de ne pas comptabiliser sa semaine de révisions, afin de repousser un peu l'échéance. Non! , maugréa-t-elle intérieurement. Dimanche soir, il fallait qu'elle ait pris sa décision. Mais le moment n'était pas encore venu. Pour l'instant, elle avait un cours à assurer, ce qui était déjà difficile en soi. Elle prit une grande inspiration et apposa un sourire sur son visage, tâchant de retrouver sa bonne humeur. Elle se sentait lunatique en ce moment, mais était-ce réellement surprenant ?

Les premiers élèves entrèrent dans la classe et elle regarda une dernière fois son programme. Elle devait continuer le cours précédent – que le professeur Dumbledore avait pris soin de lui transmettre – sur la métamorphose transsubstantielle. Elle se souvint alors de la remarque de Jedusor à ce propos et chercha dans le précédent cours qui avait été dispensé une mention du sortilège. Aucune trace. Comme elle disposait de carte blanche pour cette séance-ci, contrairement aux suivantes, elle décida d'en parler. Après tout, Dumbledore avait précisé que cette leçon devait être consacrée aux discussions avec les élèves et à l'approfondissement du sujet…

Elle ne leva les yeux que lorsqu'elle entendit la porte se refermer. Ils étaient tous là, ponctuels, et à leur place habituelle.

« Bonjour à tous. » Les étudiants lui répondirent docilement. « Comme vous pouvez vous en apercevoir, j'assurerai les cours de métamorphose, et ce jusqu'à nouvel ordre. » Elle haussa le ton pour couvrir les murmures. « S'il vous plaît. Le professeur Dumbledore a établi un programme afin que vous ne soyez pas lésés par son absence provisoire. »

Même si les chuchotements avaient cessé, elle lisait parfaitement l'incrédulité sur la plupart des visages. Ce n'était pas à elle de justifier l'absence de Dumbledore… De toute façon, peu devaient être dupes dans cette classe. Elle jeta discrètement un coup d'œil à Jedusor, qui était resté impassible. Comment pouvait-on paraître si froid, si désintéressé ? Hermione entra dans le vif du sujet.

« Aujourd'hui, nous allons donc continuer le cours précédent sur la métamorphose transubstantielle. Je propose que l'on revoie les principales modalités et que vous pratiquiez le sortilège correctement. Une fois que cela sera fait, nous ouvrirons le débat sur l'utilité de ce sort, et sur ses alternatives. »

La jeune femme jeta à nouveau un regard en biais à Jedusor, qui acquiesça imperceptiblement, comme pour lui faire savoir qu'il avait compris ce à quoi elle faisait allusion. Ou bien se faisait-elle des idées ? Il était possible, voire probable qu'il ne fasse ce signe que pour lui-même, comme lorsque l'on donne son assentiment à une liste de tâches avant de s'y attaquer. Il n'y avait aucun lien entre Voldemort et elle, aucune complicité possible. Elle se reprocha aussitôt cette pensée bornée, contradictoire avec sa décision d'observer Jedusor de façon neutre.

Le cours se déroulait sans accroc dans l'ensemble. Les étudiants s'étaient habitués à elle, et ils avaient l'air de l'apprécier. Hermione circulait dans la classe afin de corriger telle ou telle position, donner des conseils supplémentaires, attribuant des points à ceux qui étaient particulièrement doués. Bien entendu, Jedusor avait été le premier à exécuter correctement le sortilège sur son corbeau qui s'était mis à miauler. Lorsqu'ils eurent tous été capables plus ou moins de répéter le même exploit, la jeune professeur leur fit signe d'arrêter. Ils rangèrent leurs baguettes magiques, sortirent leurs plumes et un étudiant passa dans les rangs pour récupérer les oiseaux.

« Quelqu'un peut-il me dire à quoi peut servir le sort ? Attention, je ne parle pas ici de ce qu'on peut faire avec, mais dans quel but peut-on l'utiliser ? »

Les étudiants semblèrent réfléchir. Une main se leva. Il s'agissait de la préfète-en-chef. Avec un léger sourire, Hermione lui fit signe de parler. Jedusor était penché sur son parchemin, prenant déjà des notes avec application.

« Eh bien... On pourrait l'utiliser sur une créature dangereuse afin de la rendre inoffensive ?

- Faire pépier un lion ne va pas l'empêcher de vouloir se nourrir pour autant. »

La voix basse, glaciale et doucereuse de Jedusor était parfaitement audible dans toute la classe. Personne n'y trouva à répondre, et le jeune homme n'avait même pas pris la peine de lever la tête de ses notes. Il semblait en avoir terminé. Hermione était un peu partagée entre l'agacement et l'admiration. Elle s'approcha de sa table et reprit d'une voix douce :

« Excellente remarque Mr Jedusor. Pourriez-vous développer ? »

Il leva les yeux vers elle, et elle dut s'empêcher de frémir devant ses grands yeux noirs, qui semblaient dénués de vie, aussi profonds qu'un tunnel. Elle utilisa aussi l'Occlumancie, par réflexe. L'étudiant devait avoir fini de la jauger du regard parce qu'il consentit enfin à répondre à la question, sans rompre le contact visuel.

« Comme je viens de le dire, changer le cri d'un animal n'a pas réellement d'intérêt pratique. En revanche… » Il sembla hésiter, ou alors il savourait son effet de suspens. Hermione eut envie de le forcer à un peu d'humilité. Avec un air supérieur et légèrement dédaigneux, il termina enfin sa phrase. « Il existe un autre sort qui permettrait de changer le comportement de la créature, et de rendre un Hippogriffe aussi inoffensif qu'un Véracrasse, même si vous avez l'audace de l'insulter. »

Hermione eut soudain une idée pour remettre Jedusor à sa place. Elle leva la tête vers l'ensemble du groupe et leur signala de prendre des notes. La moitié était déjà occupée à le faire. Elle posa ses mains sur le pupitre du jeune homme.

« Bien Mr Jedusor, et pourriez-vous nous parler de ce sortilège ? »

Lorsqu'il s'exécuta sur un ton monocorde, comme s'il proférait un lieu commun, une banalité connue de tous, Hermione inclina légèrement son visage, adoptant une pose pensive.

« Et… » Elle marqua une légère pause. « Combien de temps faut-il en pratique pour prononcer la formule et pour que le sortilège se mette en application ? »

Les traits de Jedusor semblèrent se durcir imperceptiblement. De toute évidence, il avait compris où elle voulait en venir. Il semblait subitement moins fier, mais ne perdait pas de sa superbe.

« Effectivement, il faut compter au moins trente secondes après avoir prononcé la formule pour que le sortilège fasse effet, s'il a été exécuté correctement. Mais un bon sorcier sait faire diversion et gagner du temps, sans rester debout à attendre que le danger soit écarté. »

La lueur de défi qui brillait à présent dans les yeux de Tom fit sourire Hermione. Son agacement s'était légèrement dissipé, et elle se retrouvait en lui, quelque part. La jeune femme ne pouvait pas le nier, elle avait aussi cette manie de toujours vouloir avoir raison. Cela l'horrifiait quelque part, mais comme un sage homme l'a déjà déclaré, ce ne sont pas nos aptitudes qui font ce que nous sommes, mais nos choix. Choix… On revenait toujours à ce maudit concept de choix.

oO0OoO0Oo

Le jeune homme était légèrement impressionné par la stature que parvenait à imposer la stagiaire, surtout lorsque l'on considérait que c'était difficile de passer après Albus Dumbledore. Bien sûr, elle avait déjà assuré un cours seule, mais c'était différent, parce que cette fois, elle le faisait officiellement à titre de professeur remplaçant. Au niveau de ses compétences, il n'y avait rien à redire, malgré le mystère qui l'auréolait toujours.

Lorsque cette stupide Tillman avait suggéré un usage de la formule qu'ils venaient de pratiquer, il n'avait pas pu s'empêcher d'étaler sa science. Et puis… Peut-être aussi qu'il faisait un effort pour montrer à Miss Jean qu'il ne gardait pas ses connaissances pour lui. Il fallait gagner sa confiance, après tout, s'il voulait en apprendre davantage sur les mystères qui gravitaient autour d'elle.

Mais il lui en voulait à présent, d'avoir tenté de le piéger, de le discréditer aux yeux de la classe entière. Elle n'avait donc toujours pas compris à qui elle avait affaire. Le plus étrange, cependant, ce fut son sourire, sincère, avec la chaleur qui émanait de ses yeux, lorsqu'il lui avait répondu avec défi, tentant de ne pas être insolent – il n'en arrivait pas tout de même à cette extrémité, ce serait une inexcusable perte de contrôle de lui-même. Pourquoi lui souriait-elle alors qu'il n'était pas tombé dans son piège ? Décidément, elle était incompréhensible.

A la fin du cours, il s'approcha du bureau professoral, et attendit que le reste de la classe soit sorti. Malefoy lui lança un regard légèrement interrogateur, se demandant s'il devait rester avec lui ou non. Jedusor lui fit signe qu'il pouvait y aller. Comme il le lui avait déjà annoncé, c'était son affaire à présent.

Lorsque le dernier étudiant eût quitté la salle, Miss Jean se tourna enfin vers lui.

« Miss, je dois vous dire quelque chose au sujet de notre voyage à Beauxbâtons. » Elle lui fit signe qu'elle écoutait, tandis qu'elle empilait ses parchemins sur le bureau. « Nous y serons lors de la période d'Halloween, ce qui signifie que…

- Qu'il faut mettre une robe de soirée ? »

Elle le regardait à présent, le plus sérieusement du monde. Il ne fit aucun commentaire supplémentaire et acquiesça. Elle pinça légèrement les lèvres, agacée.

« Très bien. Connaissant les Français, ils n'ont pas la même conception d'Halloween que nous. »

Il haussa un sourcil et se retint de ne pas poser la question qui lui brûlait les lèvres. Comment cela, elle connaissait les Français ? Leurs ministères avaient toujours été plus ou moins rivaux. Au vu de son expression, elle aussi avait déjà été rivale avec des Français… ou des Françaises ? La curiosité le saisit à nouveau, mais il la réfréna. Il apprendrait tout en temps et en heure. Néanmoins, la vie de cette jeune femme semblait pour le moins atypique…

« Le professeur Dippet nous a recommandé d'impressionner nos hôtes. »

La jeune femme leva les yeux au ciel et esquissa un sourire indulgent. On aurait dit qu'il venait de lui rapporter la bêtise d'un jeune enfant.

« Evidemment… Les écoles de sorcellerie ne peuvent pas résister à la tentation de faire mieux que les autres. » Elle murmurait, s'adressant plutôt à elle-même qu'à son interlocuteur.

Cette fois, Tom ne put se contenir. Elle se prêtait elle-même aux confidences, pourquoi n'en profiterait-il pas ?

« Avez-vous déjà été à Beauxbâtons, Miss ? »

Son air surpris lui fit craindre qu'il ait été indiscret. Mais la stagiaire ne semblait pas fâchée, plutôt songeuse. Ce n'était tout de même pas une question si compliquée, non ?

« En fait, non. J'ai déjà été en France quelques fois, du côté de Dijon par exemple. J'ai donc été amenée à rencontrer des sorciers français. Ils ont une culture très riche, mais… » Elle renifla avec dédain. « … certains sont un peu trop sûrs d'eux-mêmes. » Miss Jean regarda soudain sa montre. « Oh par Merlin ! Je suis désolée, Tom, mais j'ai beaucoup de travail, et il faut que je mange un morceau avant de m'y mettre ! On se voit… vendredi soir ou samedi matin pour le départ ?

- Nous partons le samedi vers cinq heures du matin, Miss.

- Très bien ! A bientôt alors. »

Elle quitta aussitôt la salle sans plus de cérémonie. En sortant à son tour, Tom se posait des questions. Eprouvait-elle des réserves envers les Français pour les mêmes raisons que lui ? Pour leur tolérance inacceptable pour diverses espèces d'hybrides, pour les Sang-de-Bourbe ? Il n'avait toujours pas réussi à définir le sang qu'elle avait, mais il était presque sûr que son sang n'était pas complètement pur. Il avait entendu dire qu'à Beauxbâtons, les demi-géants étaient également acceptés, et qu'il y aurait même de l'engeance de Vélane… Ces créatures n'étaient pas humaines et des hommes acceptaient de leur faire des enfants ? Cette idée le révulsait.

Machinalement, il jeta un coup d'œil dans le couloir, à la recherche de la Dame Grise. Décidément, il jouait de malchance. D'habitude, il la voyait plutôt souvent, et là, au moment où il en avait besoin, elle était introuvable. Si seulement il avait un outil qui lui permettrait de savoir à tout moment où se trouvait les gens et les fantômes… Ce serait bien pratique.

Il songea à nouveau à la sorcière qui assurait désormais leur cours de Métamorphose. Elle semblait réellement cultivée. Et elle avait voyagé en France… Sa famille était sans aucun doute plutôt aisée ou une partie y résidait. Jedusor secoua la tête comme pour chasser ces pensées. Ce n'était là qu'un détail insignifiant, et il n'y accordait qu'une importance limitée.

Le samedi arriva enfin, sans nouveauté notable. Il se leva à quatre heures du matin, pour se laver et terminer ses bagages. Il n'avait pas emporté grand-chose, des habits pour le dimanche, une robe de soirée élégante et de quoi prendre des notes. Tom comptait tout de même passer à la bibliothèque de Beauxbâtons, même s'il doutait qu'il y ait quoique ce soit d'intéressant, pour faire quelques recherches. Enfin, il avait eu la charge d'apporter le présent pour la directrice de Beauxbâtons, ainsi que le contrat d'accord bilatéral pour l'échange entre les deux écoles.

Miss Jean était dans le parc, lorsqu'il y s'y rendit enfin. Elle discutait avec Hagrid, qui tenait trois Sombrals par les rênes. Le demi-géant détourna les yeux lorsqu'il aperçut Tom, ce qui ne l'étonna pas. N'était-ce pas lui-même qui l'avait fait renvoyer ? Ils se saluèrent du bout des lèvres, Tom étant le plus audible des deux. C'était après tout de la faute de ce balourd s'il s'amusait à élever des araignées géantes dans le château !

La jeune femme s'était détournée elle-aussi, mais pour caresser le Sombral le plus proche d'elle, les yeux dans le vague. Ainsi, il eut la confirmation définitive qu'elle pouvait donc bel et bien les voir. Il lui en fit la remarque, tandis qu'il attachait son sac sur le dos d'un second destrier. Sa voix semblait irritée lorsqu'elle lui répondit.

« Toi aussi, apparemment. »

Il se tourna brusquement vers elle, mais elle gardait obstinément les yeux fixés sur la créature. Avant qu'il n'ait pu l'interroger sur sa familiarité et son regard fuyant, son homologue arriva, l'air fatigué, mais contente. Elle adressa un sourire forcé à Hagrid lorsque celui-ci l'aida à monter sur son Sombral. De toute évidence, elle ne les voyait pas, et le garde-chasse lui adressait des paroles qui se voulaient réconfortantes. Jedusor leva au ciel, et jeta un dernier regard noir en direction de Miss Jean, qui le surprit, et grimpa sur la créature. Ils en auraient pour quatre heures de vol, ce qui signifiait une vitesse extrêmement rapide. Il avait confiance en la poigne de Miss Jean, puisqu'elle au moins voyait sa monture, mais concernant Tillman, c'était une autre histoire… Si elle tombait en vol, ce n'est pas lui qui irait la chercher, cette idiote.

Une fois que tout le monde fut prêt à partir, ils décollèrent tous en même temps. Un petit cri se fit entendre derrière Tom, qui leva les yeux au ciel. Si cela commençait ainsi… Le vent sifflait à ses oreilles, et il commençait à avoir un peu froid. Resserrant sa cape autour de lui, il regarda le paysage défiler à toute vitesse sous ses pieds. Heureusement qu'il avait confiance en sa puissance, sinon il aurait craint l'altitude. Mais ça n'était pas le cas. Il jeta un coup d'œil au-dessus de son épaule droite, en direction de Miss Jean, dont la chevelure nouée en une queue de cheval était ballottée par les courants d'air qu'ils traversaient. Son visage restait cependant de marbre, farouche et déterminé, les sourcils froncés et les lèvres obstinément fermées. A ses yeux, elle incarnait la puissance dans cette pose. C'était assurément une femme de pouvoir, et sa méfiance envers elle n'en fut que redoublée.

oO0OoO0Oo

Lorsque le regard de Tom Jedusor se posa sur elle, Hermione n'eut aucune réaction. Elle avait mal réagi à propos des Sombrals, mais elle n'avait eu aucune envie d'en parler. Tous ceux qui avaient été tués sous ses yeux continuaient de la hanter, et elle savait très bien qu'elle ne se déferait jamais de ces images. Parfois, la nuit, ces cadavres la suppliaient de leur rendre la vie, en éliminant leur assassin. Son cas de conscience la torturait toujours, bien plus qu'elle ne se l'avouait. Le mieux à faire était de faire passer son humeur pour un mauvais réveil. Cela fonctionnait toujours, n'est-ce pas ? Pourquoi se méfierait-il d'elle après tout ? Ces derniers jours, elle avait eu l'impression que Jedusor la respectait presque, ou du moins, qu'elle était remontée dans son estime.

Cette idée la réconfortait-elle ou l'horrifiait-elle ? Elle ne savait plus… Plus elle apprenait à le connaître, à appréhender sa personnalité, plus elle était partagée. En réalité, le gros problème d'Hermione étaient ses principes moraux, qu'elle n'arrivait pas à mettre de côté pour examiner rationnellement la situation. Pourtant, c'était ces mêmes principes qui lui permettaient de condamner sans réserve les actes de Voldemort. Elle connaissait les enjeux, mais malgré cela, elle avait peur de prendre sa décision demain… Elle ne se sentait pas capable de condamner quelqu'un, cela allait à l'encontre de sa nature. Pourquoi devait-elle faire un tel choix ? Pourquoi lorsque tout semblait terminé, le cauchemar recommençait-il de plus belle ? Et pourquoi devait-elle être seule, cette fois-ci ? Depuis son arrivée, ces questions tourbillonnaient dans son esprit comme une litanie sans fin. Malgré tout, elle gardait la tête haute. C'était son fardeau, et dans un sens, elle comprenait mieux ce qu'avait dû vivre Harry.

Roselyn volait à sa hauteur, et ses traits étaient crispés par la peur, jusqu'aux larmes. La Serdaigle avait tout de même un semblant de fierté et elle ne craquait pas. Cela ramena Hermione au souvenir de la première fois qu'elle avait chevauché un Sombral. Elle qui n'était pas à l'aise en vol, avait été complètement traumatisée par cette expérience, voler au dessus du vide. Par association d'idée, elle revint au moment où ils avaient accouru au Département des Mystères pour sauver Sirius – ce qui était bien entendu un piège de Voldemort, comme elle l'avait deviné, pour récupérer la Prophétie. Et c'était dans ce même Département des Mystères, des années plus tard, qu'elle avait disparu pour atterrir dans cette époque.

Une idée naquit dans son esprit, mais elle l'écarta d'office. Et si c'était à cause d'une Prophétie qu'elle se trouvait coincée ici ? Son esprit cartésien en refusait le fondement même, et elle ne s'y attarda pas. Mais une idée ne peut pas disparaître simplement parce qu'on l'a décidé… C'est une graine qui se cache dans un coin de l'esprit et se nourrit de toutes les preuves qu'elle peut trouver pour resurgir à un moment ou à un autre.

Compatissante, Hermione tendit une main vers Roselyn, pour l'assurer de sa prise sur la crinière du Sombral. Elle se souvenait que Luna l'avait fait pour elle, et penser à la fantasque petite blonde de Serdaigle la fit sourire. La préfète-en-chef le prit pour elle, et lui sourit à son tour, reconnaissante. Elle ne tentait plus de parler, parce que le vent leur cinglait tellement les oreilles que toute parole s'évanouissait loin derrière elles, emportée par les courants aériens.

Au bout d'un temps qui lui semblait si long et si court à la fois paradoxalement, ils s'arrêtèrent enfin. Le voyage s'était déroulé sans incident notable, même lorsqu'ils avaient pris la pluie en pleine face en volant au dessus de la Manche, même lorsque Roselyn avait failli tomber à deux reprises au milieu de la tempête, rattrapée de justesse par Hermione, même lorsque la pluie céda enfin la place au soleil brûlant du jour qui se levait alors qu'ils traversaient le centre de la France, ils finirent par arriver dans un petit village de type provençal. Il était neuf heures passées et les habitations semblaient encore endormies. C'était un spectacle étonnant pour elle, qui avait toujours habité dans une grande ville où les gens s'activaient très tôt le matin.

« Ah, vous devez être les envoyés de Pou-de-larde ! »

Ils se retournèrent vivement, pour se retrouver face à un homme plutôt grand, au visage jovial. Il était vêtu de façon moldue, avec un soin qui trahissait une grande expérience. Son embonpoint naissant et sa démarche sautillante donnèrent à la jeune femme l'image d'un homme perpétuellement content. Son sourire n'y trompait pas d'ailleurs, lorsqu'il donna l'accolade à Tom et fit un baisemain aux deux représentantes de la gent féminine. Jedusor le regarda d'un air calculateur et elle sut aussitôt qu'il ne l'appréciait pas. Trop familier sans doute, ou alors ses vêtements lui paraissaient inconvenants.

« Bonjour, bonjour ! Je suis le professeur Bourdon, et j'enseigne l'Etude des Moldus. C'est pour cette raison qu'on m'a envoyé vous chercher. Il ne fallait pas que j'attire l'attention dans le village. » Il gloussa. « Cela n'aurait cependant pas changé grand-chose, puisque votre habillement nous aurait trahi de toute façon. Mais ne vous inquiétez surtout pas ! » Il lança un clin d'œil à Hermione qui s'apprêtait à s'excuser de ne pas avoir pensé aux habits moldus. « Nous allons laisser les Sombrals ici, je possède moi-même une ferme protégée où ils seront très bien pendant le week-end que vous passerez dans notre merveilleux institut. »

Il saisit les rênes des chevaux qu'il était apparemment capable de voir et disparut rapidement avec eux. Hermione songea que cet homme lui faisait penser à Mr Delacour qui s'était montré tout aussi charmant lorsqu'il était venu au Terrier. Son anglais était approximatif, mais compréhensible. C'était – hélas – le problème des Français. Ils ne parlaient pas parfaitement anglais… Soudain, une bombe explosa quelques kilomètres plus loin. Cela ramena la jeune femme à la réalité du monde moldu. Il était en guerre. Elle échangea un regard avec Roselyn qui pâlissait à vue d'œil, et se tourna vers Jedusor, qui resta impassible comme d'accoutumée. Mr Bourdon revint à ce moment-là. Lui non plus ne semblait pas affecté par les bombes qui continuaient de se faire entendre dans le lointain.

« Ces Moldus… » fit-il gravement. « Ils ne savent pas rester en paix… »

Hermione s'apprêtait à répliquer que les sorciers n'étaient pas en reste à ce niveau-là mais elle ravala sa répartie. Elle n'allait pas commencer à se mettre un des hôtes à dos. Roselyn semblait être parvenue à la même conclusion. Ils marchèrent quelques minutes, jusqu'à une calèche bleue ciel, tirée par des palominos. Cependant, ils n'étaient pas aussi grands que ceux qu'elle avait vus au tournoi des Trois Sorciers. La calèche semblait également plus petite, bien que toujours impressionnante. Evidemment, il n'y avait pas Madame Maxime…

« Après vous, chers invités ! »

Le professeur Bourdon ouvrit la porte ornée de trois baguettes dorées lançant chacune trois étoiles d'or. La stagiaire monta la première et eut le souffle coupé devant la splendeur du carrosse de Beauxbâtons. Elle n'avait jamais eu l'occasion de monter à l'intérieur auparavant, et elle réalisa que cela aurait été une grande perte de ne pas avoir vu une merveille pareille au moins une fois dans sa vie.

L'intérieur du carrosse était immense en réalité et une grande salle s'étendait devant elle. Des tables rondes étaient disposées avec une dizaine de fauteuil autour de chacune. L'ensemble semblait fait d'or et de velours bleu clair. De grandes baies vitrées permettaient de voir au-dehors, de chaque côté de la salle, devant et derrière Hermione. A sa gauche et à sa droite, des tableaux de maître représentant des scènes mythologiques étaient suspendus, enrichissant ce décor qui respirait le luxe et le confort. Elle songea aussitôt à Poudlard et comprit tout de suite mieux l'arrogance des filles de Beauxbâtons. A force de vivre dans un tel cadre, nul doute que Poudlard ait pu leur paraître fade. Si ce n'était que le carrosse, elle n'osait pas imaginer la splendeur de Beauxbâtons…

Derrière la jeune femme, une exclamation admirative lui apprit que Roselyn avait elle aussi été subjuguée par la beauté des lieux. Quant à Jedusor, même s'il s'efforçait de rester froid, elle ne doutait pas qu'il ne s'était pas attendu à cela. Le professeur Bourdon frétillait, plutôt fier de lui. Il leur fit signe de les suivre au niveau de la table la plus proche de la fenêtre, afin qu'ils puissent profiter du paysage. Hermione ne vit pas le village qui était pourtant censé être de ce côté et réalisa que c'était une fausse fenêtre. Bien entendu, le lieu de l'école devait rester secret. C'était tout de même ingénieux.

« Alors, je vois que vous appréciez notre moyen de transport, mesdemoiselles ? »

Roselyn acquiesça vivement. Il était vrai que c'était celle qui avait le plus souffert du voyage à dos de Sombral. Hermione, qui ne voulait tout de même pas reconnaître si facilement la supériorité des Français dans le domaine de l'esthétique, répondit avant que la Serdaigle ait pu prononcer le moindre mot.

« Votre hospitalité est en effet très appréciable, professeur Bourdon. Si j'ai bien compris, est-ce avec ce carrosse que vous emmenez vos élèves à Beauxbâtons à la rentrée ?

- Tout à fait, mademoiselle

- Professeur Jean. »

La jeune femme se retourna vivement vers celui qui venait de parler. Jedusor lançait au professeur un regard glacial malgré le sourire poli qu'il esquissait et elle comprit qu'il prenait mal la familiarité avec lequel celui-ci leur parlait. Pourtant, son intervention n'était pas désagréable, plutôt… comique. Le froid gentleman anglais contre le Français bon vivant, c'était si cliché ! Elle esquissa un sourire discret vers Tom, mais elle ne sut pas s'il l'avait remarqué, et reporta aussitôt son attention vers l'homme.

« En effet, veuillez m'excuser, nous ne nous sommes pas présentés correctement. Je suis donc le professeur Jean, et voici les préfets-en-chef de Poudlard, Tom Jedusor et Roselyn Tillman. Encore une fois, nous remercions votre école pour votre aimable hospitalité. »

Le professeur ne semblait pas avoir été perturbé plus que cela par l'intervention de Tom, mais la jeune femme nota qu'il jetait des regards inquiets en direction de Jedusor, comme s'il craignait l'avoir offensé.

« C'est tout naturel, madem… professeur Jean. Comme je vous disais à propos de ce carrosse, nous avons un système décentralisé. Les palominos tirent la diligence de Lille dans le Nord jusque Marseille, en passant par les plus grandes villes françaises. Cela permet aux familles d'avoir moins de trajet à faire que si nous partions de la capitale sans correspondance. D'ici, nous avons deux heures de route jusqu'à l'institut environ.

- Et à quelle vitesse vont les palominos ?

- Ah ah ! J'ai bien peur que ce soit secret, professeur ! »

Il fit un clin d'œil complice et Hermione se doutait parfaitement qu'elle ne pourrait se fier à la vitesse apparente à laquelle défilait le paysage. Diablement ingénieux. En contemplant à nouveau la pièce, elle se demanda si elle avait sous-estimé la puissance des sorciers français. Peut-être avaient-ils quelque chose à lui apprendre ? Ou alors, toute cette esthétique était-elle un simple leurre ? Elle le saurait à son arrivée, à n'en pas douter.

Note aux lecteurs : les mots en italique prononcés par les personnages français sont dans leur langue maternelle (donc la nôtre !) Cela explique pourquoi nos Anglais préférés ne comprennent pas toujours ce qui leur est demandé.