Souvenir se situant très peu de temps avant le tome n°2. Il est conseillé d'avoir lu le premier tome avant de lire ce OS.

Ecrit durant la Nuit Insolite de janvier 2020 du forum HPF.


Rouge

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Alicia observa la robe d'un air mauvais, elle lui vrillait les yeux et lui secouait l'âme au plus haut point, elle avait toujours détesté porter cette couleur aujourd'hui plus qu'un autre jour. Le rouge était si omniprésent dans son existence, maculant ses bottes, ses cheveux, ses vêtements et trop souvent sa peau d'albâtre à chaque combat contre les lycanthropes. Lorsqu'elle voyait tout ce sang qui gouttait au bout de ses doigts, elle était prise de nausées, de douleur, de désespoir. Lorsque la neige virait au cramoisi, ses souvenirs lui indiquaient qu'il n'y avait plus d'espoir et que la nuit la plus cauchemardesque de sa courte vie s'était reproduite à deux pas d'elle. La robe lui rappelait le sang de Lucian qui pleuvait sur le sol de la salle sinistre et celui qui battait contre ses tempes au rythme des cris de sa sœur. La robe la renvoyait à son premier meurtre de sang-froid, à la tête du conseiller qui roulait à ses pieds en inondant les pierres sombres. La robe lui faisait à nouveau ressentir la douleur et la peur lorsqu'elle avait découvert le sang entre ses jambes des années auparavant, lorsqu'une nouvelle fois encore, elle aurait souhaité une présence maternelle pour l'aider à accepter qu'à jamais on la percevrait comme une femme, que l'innocence était désormais révolue. La robe était flamboyante comme l'incendie qui avait ravagé la ferme des parents de Sélène, réduisant ses derniers espoirs d'humanité dans un brasier sanguinolent.

« C'est juste une robe, Alicia, murmura doucement une voix masculine dans son dos, tandis qu'elle fixait, encore nue, le traître pan de tissu. Ce n'est rien, juste quelques instants à subir avant de pouvoir à nouveau être toi. »

Vermeille, comme les entrailles des lycans qu'elle avait répandu partout autour d'elle l'heure précédente. Aussi rouge que les siennes si un jour elle n'était pas assez rapide.

« Je ne sais pas à quoi tu penses, mais chasse cela de ton esprit, ajouta-t-il en l'enserrant brièvement avant de s'éclipser, préférant la laisser seule avec ses pensées. »

Pourpre, comme le ciel qu'elle se plaisait à admirer, ce farouche plaisir rebelle qu'elle seule pouvait se permettre, son ultime acte de soulèvement face à un monde qu'elle ne considérait pas comme étant le sien. Presque orangé, comme les nuages qui masquaient le soleil, allier improbable de la vampire qu'elle était.

Ses doigts effleurent le tissu, doux, satiné, comme une caresse, celle assurée de Farkas la journée précédente ou celle tremblante et prudente de Manuel à la lueur de chandelles, dans une autre vie. Rouge, comme les joues du garçon lorsqu'il avait enfin réussi à lui ôter son corsage. Aussi rouge que les siennes lorsqu'ils s'étaient tous les deux observés en silence. Beaucoup plus rouge que les leurs lorsque Sélène les avait secoués au petit matin, anxieuse que ses parents les découvrent. Écarlate, comme à chaque fois qu'elle se remémorait ses fugaces instants volés, des jeux qui n'appartenaient qu'aux adultes qu'ils se refusaient d'être du haut de leurs quatorze ans.

Tant de sentiments contradictoires autour d'une même teinte. Sa main erra, lascive, sur le bord de son lit, atteignant la besace qu'elle avait abandonnée en rentrant, la fleur délicate aux couleurs de l'aube s'y trouvait toujours, rappelant les joues marquées par le froid de Samya, lorsqu'elles s'amusaient ensemble un peu plus tôt. Les pétales, fragiles telles les secondes de liberté qu'elle grappillait chaque jour, étaient aussi doux que le satin qui glissait à présent sur sa peau, épousant son corps, la forme qu'elle avait le droit de montrer, masquant celle colérique du loup derrière des nuées ardentes de faux-semblants. Rubis comme les lèvres des nobles, précieuses et dédaigneuses à son passage, comme ses propres lèvres qu'on lui demande de clore pour ne pas heurter les siens dans leur orgueil.

Rouge, comme la rage qui l'habitait depuis toujours et jamais ne la quittait.

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