Disclaimer : Fairy Tail ne m'appartient pas.


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Slipping — partie I


3 JUIN — 20:12

La pièce dans laquelle elle rentre est grande, très grande même. Décorée sobrement, elle inspire le caractère de l'occupant ; le Vice-Président est penché sur son bureau et toute son attention est rivée sur des documents. Il n'a sans doute pas remarqué que le soleil est en train de se coucher, inondant son bureau d'une chaude lueur qui tire vers l'orange. Depuis le haut de cet immeuble, le siège de Paradise Corporation, la vue est à couper le souffle. Il n'y pas un jour où elle aurait songé à se lasser de la contempler. Pourtant, les mots s'échappant d'entre ses lèvres roses démontrent le contraire.

« Je souhaite démissionner. »

C'est léger et rapide mais Erza arrive à discerner la crispation de ses doigts, qui tiennent une feuille agrafée à un tas. Il n'a encore relevé la tête. Ses yeux verts, tout aussi froids qu'une pierre précieuse, ne lâchent pas la ligne de la sous-partie du contrat pour un partenariat. La minute qui s'écoule lui paraît bien étouffante, pire encore avec la chaleur naturelle du soleil. Son cœur est douloureusement serré. Son ventre, lui, est si noué qu'elle pourrait vomir son repas sur le bureau — une faute qu'elle préfère d'ailleurs éviter, parce que ce foutu bois vaut bien plus que deux loyers de son appartement —.

Finalement, après un profond silence, la voix suave mais glaciale de son supérieur chatouille ses oreilles. L'atmosphère lui donne la chair de poule. Gerald Fernandez la fixe, stoïque, sans qu'une émotion déforme son parfait vissage à la mâchoire finement carrée. Le papier rejoint alors mollement les autres quand il entrelace ses doigts.

« Pardon ?
— Je souhaite démissionner, répète-t-elle sans une once d'hésitation.
— Pourquoi ? »

Erza serre un peu la tablette qu'elle tient entre ses mains. Sa bouche est sèche face à la contrariété qui émane de lui ; une affaire qui ne va pas dans son sens est synonyme d'une future frustration pour lui. Elle choisit de peser ses mots, tout en remettant en place une mèche flattant sa pommette.

« Il s'agit de raisons personnelles, monsieur. »

Son petit froncement de sourcils fait apparaître un pli entre eux. Il étire le tatouage aux délicates arabesques qui décore sa joue gauche, et le haut de son arcade — un symbole de sa famille qui rappelle toujours aux partenaires de l'entreprise qu'il n'est pas n'importe qui —. L'homme incline légèrement la tête, tout en l'observant toujours. Son index tapote le bois précieux. Une seconde. Deux secondes. Trois secondes.

« Très bien, répond-il en tournant son siège vers les immenses baies vitrées. Faîtes comme bon vous semble. »

Son poing, posé sur l'accoudoir, est serré. Son pouce frotte son index replié dans sa paume. Elle peut sentir sa frustration. Il ne comprend pas ce revirement de situation et ça le rend perplexe, perdu. Cependant, il ne lui fera aucune scène de colère ; il a toujours préféré l'honnêteté. Les petits secrets n'ont jamais eu leur place entre eux. Elle lui a été dévouée, mettant tout de côté pour remplir les critères de l'assistante exemplaire.

« Je vais mettre une annonce ce soir pour recruter ma successeuse. J'effectuerai les entretiens préliminaires pour gagner du temps et vous assisterez uniquement aux finaux. Je sais que vous êtes particulièrement occupé ces derniers temps et je ne veux pas que mon départ interfère avec les affaires de l'entreprise. »

Son inspiration la fait déglutir. Les éclats désormais dorés du soleil caressent le visage de son supérieur. Il ne bronche pas. Il écoute sans l'interrompre. Quand elle se tait, il tourne enfin la tête vers elle, serrant davantage son cœur. Son masque de l'infaillible Vice-Président, si bien composé durant ces neuf dernières années, lui donne aujourd'hui l'envie de baisser la tête. Peut-être parce que ses yeux lui paraissent plus brillants qu'à l'accoutumée, remplis d'un quelque chose qui fait remuer son ventre. Ses traits ne sont pas déformés par l'émotion, sans doute tout son contraire. Comme le dit si bien sa mère, froide et insensible, son fils est une création parfaite. Il est un homme qu'elle connait sur le bout des doigts, plus qu'elle ne se connait.

« Si vous avez terminé, vous pouvez disposer. Comme vous l'avez dit, j'ai beaucoup à faire. »

À nouveau, sans même ciller, son supérieur reprend sa contemplation de l'horizon. Sa pomme d'Adam monte et descend rapidement. En ignorant ce pincement dans sa poitrine, qui persiste depuis le début de la discussion, Erza s'incline respectueusement. Le bruit de ses talons résonne dans la pièce silencieuse tandis qu'elle s'avance vers les portes. Sa queue de cheval se balance lors de ses grandes enjambées, qui trahissent le rythme qu'elle a su adopter pour suivre les pas du Vice-Président. Sa prise sur la poignée est moite alors qu'elle ferme derrière elle. Réaliser qu'elle vient de franchir un cap lui coupe désormais le souffle. Elle est réellement heureuse de rester tard cette fois-ci, car ses collègues ne peuvent pas voir à quel point elle est prête à s'effondrer. Elle a vraiment besoin de reprendre une respiration normale.

Mais, malgré la réaction de son corps, il y a bien longtemps qu'Erza ne s'est pas sentie aussi légère.


7 JUIN — 5:34

Les portes de l'ascenseur s'ouvrent lentement et la rouquine fait un pas en avant, sortant de l'enclos de métal. Elle s'avance doucement dans le couloir tout en tenant sa tablette numérique. Ce qu'il y a dedans va bientôt rendre la journée du Vice-Président absolument désagréable. Ce n'est pas une partie de plaisir — annoncer les mauvaises nouvelles ne l'a jamais été —. Bien qu'il arbore une expression neutre voire désintéressée dans ces moments, elle sait mieux que quiconque que cela a transpercé son épaisse carapace d'autosuffisance. Son patron a des faiblesses comme tout le monde. Il est tout simplement très doué pour les cacher.

Tout en prenant le temps de classer les informations à dire, la demoiselle s'encourage une dernière fois mentalement. Elle s'approche inexorablement de la porte d'entrée dont elle compose le code. Le penthouse qu'occupe le Vice-Président est parfaitement rangé. Tout est à une place bien précieuse. Il n'y a pas un grain de poussière qui salisse un meuble sombre, tout est à un angle droit. Les livres sur les immenses étagères sont classés par le nom des auteurs, en ordre alphabétique. Il aime la rigueur, la discipline. Son père a toujours été très droit dans les affaires professionnelles, tout le contraire de sa vie personnelle qui fait fleurir un nouveau scandale tous les trois mois. Son supérieur a toujours mis de côté son agacement envers ces fameuses relations. Erza peut le comprendre ; l'avidité brille dans les prunelles de chaque nouvelle compagne de son paternel. Mais chaque rupture, aussi soudaine les unes que les autres, amène des rumeurs peu flatteuses. Un véritable fléau pour le futur héritier des affaires familiales qui veille ardemment à en soigner l'image. Et, même si son père lui a beaucoup apporté en l'éduquant dans un cocon de bienveillance, son supérieur refusera de rencontrer ses nouvelles conquêtes. Comment peut-il considérer une femme ayant son âge comme sa belle-mère ? C'est impossible pour lui.

Le chaos relationnel a intimé à son besoin de contrôle de grandir. Plus les années passent, plus il devient intransigeant sur son emploi du temps. Tout est organisé à la minute près, lui permettant d'échapper aux filets des médias qui attendent désespérément une erreur de sa part. C'est vicieux, oui. Mais il n'a pas l'intention de faire les mêmes erreurs que son paternel. Personne ne peut gâcher son avenir, à part lui-même. Erza l'a toujours suivi sur cette route ; le voir s'élever à travers les années, en surmontant chaque difficulté, a fait naître en elle un puissant sentiment de fierté. Il a déjà tellement accompli que chaque employé de l'entreprise le considère déjà comme le prochain Président. L'hésitation n'a pas sa place.

Quand la rouquine ferme derrière elle, elle prend une nouvelle inspiration. Elle n'a vraiment pas envie de gâcher la journée de son patron à cause d'un employé qui ne sait pas se tenir. Mais elle est obligée. Et elle déteste ça.

Ses talons claquent l'impeccable carrelage, attirant alors l'attention de la seule demoiselle capable de captiver le puissant — et arrogant — Gerald Fernandez. Elle s'étire gracieusement et quitte le confort du canapé en cuir. L'assistante l'observe du coin de l'œil, sans rien dire, puis s'avance vers le dressing du Vice-Président. Elle est bien évidemment suivie sur le chemin. Elle le sait et ça l'amuse. À croire qu'elle doit être surveillée par ses soins lorsqu'elle se retrouve à proximité de cet homme. Une véritable possessive.

« Tu sais, Carla, je ne vais rien lui faire, souffle la rouquine en souriant. »

La concernée penche la tête, ses grands yeux marrons la fixant avec un intérêt particulier. Peut-être à cause de ses boucles d'oreilles ? Longues, dorées, brillantes. Un cadeau pour un travail qualifié de formidable par son intransigeant supérieur. Carla s'approche quand Erza se met accroupie, en veillant à ne pas froisser sa jupe crayon, d'un noir profond — peut-être une mauvaise idée de faire ça, parce qu'il est certain que cette adorable chatte va laisser des poils blancs dessus —. Sa tête se frotte contre ses genoux et ses mollets alors qu'un profond ronronnement comble le silence du penthouse. C'est agréable.

« Tu vois ? Pas la peine de t'inquiéter. »

Ses ongles grattent tendrement son petit menton, puis une joue pleine. Le félin ne s'en va qu'une fois satisfait, avec sa jolie queue touffue battant dynamiquement l'air. Un comportement de princesse qui ressemble terriblement à celui de son maître. Il ne doit même pas se douter de sa présence ici. Elle ne pense pas qu'il l'attende. Elle doute même qu'il puisse déjà avoir fait ça. Après tout, exiger sa présence quelque part signifie qu'il ne peut pas travailler sur le prestige de l'entreprise. Et puis, qui va signer les contrats, hein ? Cette simple pensée lui fait rouler les yeux et Erza se redresse, lissant les plis de sa jupe tout en chassant quelques poils.

Elle se racle la gorge puis reprend sa marche vers la chambre de son supérieur. Comme prévu, réglé comme une horloge, il sort de sa salle de bain en boutonnant sa chemise blanche. Elle fait en sorte de ne pas s'attarder sur son buste musclé et s'incline rapidement devant lui. Une astuce pour ne pas lorgner, même si le reflet du miroir devant lequel il est ne lui cache rien. Au moins, ce n'est pas frontal. L'odeur de son après-rasage, mêlé à son parfum aux notes musquée, a quelque chose de familier et de réconfortant. Le pincement qui la tiraille depuis quelques jours revient au galop ; elle va tourner la page d'une histoire qui aura duré neuf ans. Elle va laisser derrière elle un homme qui a marqué sa vie. Après tout, si elle est ici aujourd'hui, c'est uniquement grâce à lui.

« Monsieur le Vice-Président. »

Il se retourne doucement, sans se presser. Les timides rayons de soleil se faufilent dans sa chambre, flattant les placards de sa chambre et, plus particulièrement, de son immense dressing. Un monde merveilleux remplit par des habits sur-mesure, tous suspendus sur des cintres, de chaussures polies, impeccables, soigneusement rangées en étant alignées. Des cravatages, des montres, des vestes, des gants, des écharpes. Tout est à sa place, si bien rangé qu'elle a l'impression d'être dans un luxueux magasin. Sa minutie est présente partout, même dans la manière d'accorder la couleur de ses vêtements. Elle ne s'en est jamais formalisée. Au contraire, elle s'est adaptée à lui comme un costume unique, taillé pour répondre à ses attentes rapidement et efficacement.

« Vous êtes là tôt, marmonne-t-il en partant vers un tiroir.
— J'ai quelques nouvelles à vous annoncer. »

Un bref coup d'œil dans sa direction suffit à lui intimer de tout lui dire. Erza met de côté sa curiosité concernant les cernes qui marquent la peau d'habitude si parfaite — elle devrait peut-être contacter son médecin pour avoir une ordonnance pour des somnifères, surtout si ses cauchemars sont revenus —. Elle écrit une note à ce sujet, sur sa tablette, avant d'ouvrir le dossier qui va faire apparaître un nuage noir au-dessus de sa tête.

Quand il faut y aller…

« Le nouveau Directeur des Ressources Humaines a fait parler de lui la nuit dernière.
— Vu votre tête, j'imagine que c'est loin d'être en notre faveur.
— Effectivement, monsieur. »

Son premier soupir picote son échine. L'homme glisse la chemise dans son pantalon de costume. Une certaine tension émane déjà de ses larges épaules carrées.

« L'affaire est sur les réseaux ?, lui demande-t-il en partant vers un tiroir.
— J'ai reçu une alerte sur le chemin. »

Il en sort une cravate avec la mâchoire contractée. Nul doute que ça doit fuser, à l'intérieur de sa tête. La rouquine le regarde glisser la soie derrière le col de son vêtement. Un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres lorsqu'elle le voit peiner à faire un nœud — ce n'est vraiment pas sa spécialité —. Elle dépose sa tablette sur le meuble à proximité — et elle en ferme le tiroir — avant de s'avancer vers lui. Le son de ses talons attire toute son attention et voilà qu'il lui fait face. Ses doigts bougent habilement et son patron ne bronche pas. Il la laisse s'occuper de lui. Une vieille habitude, tout comme un petit rituel qu'ils entretiennent depuis le début.

« Vous ne m'avez pas encore dit la faute commise par le Directeur.
— Recevoir des services à caractère sexuel durant ses heures de travail. »

Ses phalanges effleurent le torse ferme mais il ne tressaille pas. L'assistante fait ce qu'elle peut pour étouffer l'élan de satisfaction qui monte ; ce n'est un secret pour personne que le Vice-Président refuse qu'une femme l'approche d'aussi près, à tel point que des rumeurs sur son orientation sexuelle ont commencé à voir le jour. Elles ont été démenties, bien évidemment. Lui ? Gay ? C'est une idée sacrément farfelue. Il ne désire pas montrer de l'intérêt pour une inconnue. Sa petite Carla est amplement suffisante ; comment rivaliser face à la perfection de cette petite chatte ? C'est tout bonnement impossible. Elle est trop redoutable.

« Autre chose ? »

Erza termine de doucement nouer la cravate. Lorsque c'est le cas, elle s'écarte de lui pour reprendre sa tablette. Elle connait son emploi du temps par cœur mais, en se munissant de ce petit appareil, une belle échappatoire s'offre à elle ; la proximité qu'elle peut parfois avoir avec lui est déroutante et la laisse souvent haletante. Son index fait remonter une liste qu'elle fait mine d'étudier. Pendant ce temps, le Vice-Président finit de se préparer en glissant les bras dans sa veste de costume.

« Vous avez une réunion avec le comité de direction ce matin.
— Où en est la construction du centre artistique ?
— Aucun retard à prévoir, monsieur. Comme prévu, il ouvrira ses portes en août.
— Et les propositions pour l'inauguration ?, s'enquiert-il en quittant la pièce avec elle.
— Vous aurez un rapport avant la fin de la journée. Je vous le déposerai sur votre bureau. »

Les foulées de l'homme d'affaires sont plus grandes que les siennes. Elle suit pourtant son rythme sans peine et sans protester. Ils quittent le penthouse sans un mot de plus, sans oublier de prendre avec eux Carla ; il est hors de question qu'elle reste seule toute la journée. Il a toujours été très clair à ce sujet. La rouquine se souvient encore des entretiens d'embauche pour un Cat Sitter, alors qu'ils devaient s'absenter pour des longs voyages. Des nuits blanches remplies de frustration, tout ça parce qu'il n'avait guère confiance. Laisser sa précieuse Carla entre les mains d'un inconnu ? Il serait capable de la kidnapper pour demander une rançon !

Résultat ? C'est son père qui a fini en charge du petit animal. Des heures remplies de discorde pour qu'au final, le problème soit réglé en quelques minutes.

« Il y a autre chose que je dois savoir ? »

Alors qu'Erza ferme la portière de la limousine derrière elle, ses lèvres se pincent légèrement. Elle hésite, fait naviguer son regard entre lui et le félin, puis plonge dans l'océan mordoré de ses yeux. Il soutient ce contact visuel sans faillir, allant même jusqu'à hausser un sourcil devant son soudain mutisme. Elle pense déceler un éclat d'inquiétude, assez vif, mais met ça sur le compte de la fatigue — et aussi de la mauvaise nouvelle qu'elle lui a annoncé plus tôt —. Après tout, il n'y pas de raison capable de pousser le Vice-Président à s'inquiéter pour des broutilles.

« Votre dernière réunion ne requiert pas ma présence.
— Et donc ?
— J'ai un entretien avec une candidate susceptible de remplir les conditions de mon poste. »

Le visage aux allures angélique ne laisse aucune émotion le déformer. Le trouble d'avant, bien qu'éphémère, n'existe déjà plus. Le Vice-Président tourne la tête vers la fenêtre. Sa main droite caresse le dos de la boule blanche qui ronronne de plaisir. Le silence qui s'installe et le même que celui de jeudi, le jour où elle lui a annoncé sa démission. Maintenant, elle regrette de ne pas avoir pris les transports en commun. Elle aurait pu lui annoncer les dernières informations directement à Paradise Corporation. Quelle idiote. À cause de ça, elle est coincée là, devant lui, pendant au moins vingt minutes. Quel enfer.

« Pour des raisons personnelles, c'est ça ? »

Elle bat des cils. Ses doigts se resserrent autour de l'étui de la tablette qu'elle ne quitte décidemment pas depuis son réveil — maudit Directeur des Ressources Humaines —. Son supérieur la dévisage à nouveau.

« C'est ça, oui, approuve-t-elle lentement.
— Je peux les connaître ?
— Si j'ai précisé qu'elles sont personnelles, c'est que je ne souhaite pas les divulguer.
— Parce qu'elles font parties de ma vie privée.
— Vous dîtes qu'il y a des choses que j'ignore sur vous, mademoiselle Scarlett ? »

Ses dents mordent l'intérieur de sa joue. Erza lisse presque timidement un pli du ruban qui lie son chemisier. Elle cherche ses mots. Une fois que c'est bon, elle prend la parole avec un ton qu'elle espère suffisamment respectueux.

« Vous n'arriverez pas à comprendre ce qui me pousse à agir de la sorte.
— Vous n'avez pas essayé de m'expliquer. C'est normal que je ne sois pas capable de tout assembler. »

Est-il blessé par son choix ? Il a les sourcils un peu froncés.

« Pourquoi est-ce que vous tenez à savoir ça ?
— J'ai besoin de… »

Il se tait un instant et frotte le coin de son œil. C'est simple de constater qu'il est fatigué. Il semble même contrarié. Sur le point de craquer. De pleurer ? Non, pas à ce point-là quand même. Mais hurler ? Sans doute. Pas devant elle mais lorsqu'il sera seul, c'est possible.

« … je dois savoir. »

Sa phrase a une allure qui oscille vers un certain désespoir. Elle n'est pas certaine qu'il s'en rende compte. Il n'aurait pas ce comportement-là sinon. La demoiselle soupire doucement et baisse la tête, rompant soudainement le long regard qu'ils échangent depuis plusieurs minutes. Ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle réalise que son départ ressemble à une rupture assez brutale ; elle n'a pas donné une explication claire. Il peut juste embrasser la réalité qu'elle lui impose, sans un mot.

« Je ne peux pas continuer d'être à vos côtés comme ça.
— Comment ça ? Qu'est-ce qui peut vous déplaire dans votre travail ? »

Elle retient un rire nerveux. Mais, plutôt que de monter dans les tours face à cette question, elle replace délicatement les mèches qui bordent les côtés de son visage. Elle les glisse derrière ses oreilles en inspirant discrètement. Il est sérieux, il ne comprend vraiment rien à tout ça. Elle est même prête à parier qu'à ses yeux, son choix est une incroyable bêtise. Malgré tout ça, même en étant déconnecté de la vie commune — et aussi des gens ordinaires —, il semble réellement touché par cette situation. Son intérêt presque maladif pour sa décision de fin de carrière témoigne d'un mécontentement et d'un sentiment de gêne ; sa zone de confort a volé en éclat en une seule phrase. Et c'est entièrement de sa faute. Ce qui l'étonne le plus dans tout ça, c'est que le Vice-Président n'a jamais ressenti le besoin de s'investir émotionnellement dans quoi que ce soit. Ça remue une chose dans son ventre, cette même sensation qu'elle a étouffé depuis le début de son contrat.

« Je… préfère que la discussion s'arrête là, lui dit-elle en souriant poliment.
— Mais-
— Nous devrions plutôt parler du développement de l'hôtel de la côte Est. »

Elle le regarde entrouvrir les lèvres, juste un instant. Encore une fois, elle l'a pris de court. Il ne peut pas revenir à l'ancienne discussion sans paraître lourd et entêté. Comme vaincu, il s'appuie entièrement contre le dossier de la banquette. Carla miaule doucement en s'étirant, posant tranquillement sa patte sur la cuisse de son maître.

« Je vous écoute. »

7 JUIN — 19:36

Pour détendre sa nuque extrêmement raide après cette journée, Erza fait un lent cercle avec sa tête. Elle sent ses muscles durs et contractés et ça lui tire un soupir fatigué. Elle relâche peu à peu la pression puis masse le pont de son nez. Qu'est-ce qu'elle fiche encore ici, bon sang ? Elle devrait être devant sa télévision, en train de manger un énorme fraisier pour se réconforter — et aussi un verre d'alcool —. Ou alors être à une soirée, ou à un rendez-vous arrangé pour enfin vivre une relation épanouie avec un homme. Elle gémit plaintivement puis jette furtivement un coup d'œil vers le bureau de son supérieur — son poste de travail se situer devant les grandes portes et sur les côtés de celles-ci se trouve une vitre, dont les stores sont actuellement ouverts —. Elle n'est pas étonnée de le voir sur des dossiers. Il a passé une grande partie de sa journée dans des réunions et il a encore beaucoup de feuilles à lire et à approuver. Peut-être qu'avec un coup de main, il aura plus vite terminé et-

« Non. Pas question. C'est pour ça que tu as fini dans cette spirale infernale, se réprimande-t-elle dans un chuchotement. Il aime travailler. Alors tu le laisses travailler. Seul. Comme un grand. C'est le Vice-Président. Il sait se gérer. »

Déterminée, la rouquine éteint l'écran de son ordinateur en résistant à la tentation. C'est difficile mais elle peut le faire. Sinon, elle ne sait pas du tout comment elle est supposée passer à autre chose. Ce serait trop difficile. Mais est-ce qu'elle a envie de passer sa future trentaine à suivre le rythme inhumain qu'il s'impose ? Non. Certainement pas. Ce n'est pas bon pour elle, mentalement mais aussi physiquement. Elle veut ses grasses matinées. Elle veut flâner. Elle veut vivre sans être prête à décrocher son téléphone à n'importe quel moment de la journée.

Quand elle se lève de sa chaise, sac sur le bureau, la sonnerie de l'interphone attire son attention. Une moue étire ses lèvres parce qu'elle devine pourquoi ce maudit appareil vient de faire ce bruit ; il a besoin d'elle, maintenant. Erza souffle un bon coup puis s'engouffre entre les portes de la pièce. Elle marche lentement pour la traverser puis monte les trois marches qui l'amènent au plus près de l'imposant meuble en acajou. Le Vice-Président n'a toujours pas levé le nez de ses papiers et elle en vient à se demander s'il n'a pas fait une erreur de manipulation.

« Monsieur ? Vous m'avez demandé ? »

Ses doigts effleurent sa jupe crayon quand elle les entrelace devant elle, face à ses cuisses. Elle arbore un sourire respectueux une fois qu'il a posé son regard émeraude sur elle — il est dur, intransigeant, transperçant —. Il pose soigneusement son stylo plume à côté du tas de papiers puis se penche en arrière. Son siège grince légèrement et, instantanément, elle pense à écrire un mémo à ce sujet ; qui aimerait un fauteuil qui couine aux moindres gestes ? C'est bien trop désagréable.

« J'ai réfléchi, lui répond-il. »

Elle hausse un sourcil.

« Vous avez réfléchi à quel propos ?
— Votre démission. Aux raisons.
— Vous n'aviez pas à vous embêter avec ça, soupire-t-elle. La discussion était close et-
— Elle n'est pas terminée pour moi, la coupe-t-il. Pas encore. »

Une mèche bleue s'est échappée de sa coiffure, rebiquant sur son front plissé par l'agacement. Il se met soudainement debout, contourne son bureau et s'appuie contre lui, juste en face d'elle. Une jambe s'étire et l'autre reste pliée, tandis que ses bras se croisent. Elle aperçoit ses biceps se contracter un instant sous le mouvement. Sa chemise est bien trop parfaite ; elle épouse avec une certaine harmonie son buste et ça ne l'aide pas à se concentrer sur le visage masculin. C'en est presque inapproprié mais elle est humaine. Et ça fait longtemps qu'elle n'a pas fréquenté un homme.

Trop longtemps.

Elle recule un peu, en veillant à ne pas trébucher à cause de la marche. Ce serait bête de déclarer un accident de travail durant sa courte période de préavis.

« Pourquoi est-ce que vous vous obstinez comme ça ? Votre vie ne changera pas suite à mon départ. Vous serez toujours le Vice-Président de Paradise Corporation et vous allez avoir une nouvelle assistante qui remplira soigneusement ses tâches. Je suis une employée comme une autre ici. Ça ne devrait pas autant vous affecter.
— Non. »

Comment ça non ?

« Monsieur, je-
— Vous êtes à mes côtés depuis neuf ans, mademoiselle Scarlett. Neuf ans, répète-t-il. Pourquoi est-ce si gênant à vos yeux que je cherche à comprendre cette soudaine démission ? »

Ses yeux brillent d'une manière nouvelle, qu'elle a rarement vu. De l'intérêt. Du besoin. Et un soupçon de peur qui lui vole son souffle. Il ne fait pourtant rien d'autre que la regarder mais elle se sent comme torturée — parce qu'elle a la sensation de le blesser et ce n'est pas ce qu'elle cherche en s'en allant —. Erza est la mieux placée pour dire que Gerald Fernandez a un cœur. Il est réellement généreux et soucieux du bien-être de chacun. Il n'a tout simplement pas envie que tout le monde le sache — et ça excite les tabloïds, qui ne cessent pas de le décréter comme le célibataire le plus en vogue chaque année —.

Elle frotte un côté de son cou, cherchant une manière subtile de détourner cette conversation. C'est peine perdue. Elle le sait bien mais elle veut quand même essayer. Malheureusement — ou heureusement selon le contexte —, il est loin d'être naïf et voit clair dans son petit jeu. Il prend donc les devants afin de dominer la discussion.

« Je ne pense pas être n'importe qui.
— Vous ne l'êtes pas. Vous êtes le Vice-Président.
— Je ne parle pas de mon statut social. Je parle de la personne que je suis pour vous. »

Son cœur s'emballe un instant et ses mains deviennent moites.

« Vous êtes mon patron, monsieur. »

Pas un ami.

Ni un proche

Tout simplement son supérieur hiérarchique. Rien de plus. Rien de moins.

Pas vrai ?

« Je ne vais pas lâcher l'affaire. Vous le savez, non ?
— Vous devriez, rétorque-t-elle avec un sourire forcé.
— Ça ne me ressemble pas. Dîtes-moi la raison. »

Est-ce qu'il teste sa patience ? Est-ce qu'il ne l'a pas assez fait jusqu'à maintenant ? À croire que non, puisqu'il n'en démord pas. Sa ténacité a parfois du bon mais pas dans cette situation. Elle humidifie ses lèvres et regarde tout autour d'eux, durant une fraction de seconde — il n'y a vraiment aucune échappatoire et elle sait qu'elle va devoir faire face à cette conversation —. Le Vice-Président s'impatiente et se redresse avant de faire un pas vers elle. Comme gelée sur place, Erza se contente de lever la tête, afin de l'observer droit dans les yeux. Un frisson mord sa peau. Il est plus grand qu'elle, amenant subitement un sentiment de chaleur et de réconfort. Elle chasse bien vite cette sensation, parce que ce n'est pas ce qu'elle doit ressentir à ses côtés. C'est mal. Lorsqu'il est aussi proche d'elle, son esprit devient de la bouillie. Ça a toujours été comme ça. Sans doute à cause de son attractivité.

« Je veux vivre ma vie.
— Ce n'est pas déjà le cas ? »

L'homme pose ses grandes mains, dont les veines sont saillantes, sur ses hanches. Ses doigts se crispent presque automatiquement sur son pantalon de costume. La frustration ne le quitte pas. Il n'aime pas ne pas comprendre un sujet. Il doit se sentir impuissant — et peut-être idiot —. Bientôt, il va desserrer le nœud de sa cravate.

« Je suis juste… »

Elle hésite un instant. L'angoisse ronge son courage peu à peu.

« … je suis juste votre assistante. Ce n'est pas ma vie.
— Mais vous êtes mademoiselle Scarlett avant tout.
— Ce n'est pas ce je ressens. »

Son aveu lui parait futile. Ça doit paraître bien ridicule pour lui.

« Je ne vous ai jamais demandé d'être une autre personne, murmure-t-il.
— J'ai besoin de temps pour moi, lui explique-t-elle sans pincettes. Je vieillis. Je suis seule. Je vais avoir trente ans et ma relation la plus longue est actuellement avec vous.
— Et c'est un problème ?
— Vous êtes sérieux ?
— Vous n'êtes pas assez convaincante. »

Erza souffle bruyamment et tourne la tête sur le côté, un instant. Son cœur bat vite et fort et elle a une furieuse envie de le pousser en lui hurlant dessus. C'est une mauvaise idée et c'est loin d'être professionnelle mais c'est si tentant… sauf que finir en justice pour avoir abîmé la précieuse progéniture du Président, c'est loin d'être séduisant. User de sa légendaire patience est la seule chose qu'elle puisse faire actuellement.

« Je veux être moi. Entièrement. Sans un poste qui ronge mon identité.
— Mais vous l'êtes, réplique-t-il sans comprendre.
— Comment je pourrais l'être en me levant tous les jours à cinq heures trente du matin, sans savoir à quelle heure je vais rentrer le soir ? En étant disponible sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Même si je suis en train de dormir, je viens vous rejoindre ! Qui serait capable d'accepter un tel mode de vie ? »

Ah, voilà, il desserre enfin sa cravate, lui dévoilant parfaitement sa pomme d'Adam. L'énervement commence à se transformer en une étouffante chaleur qui le pousse à alléger sa tenue. Un tic qui le trahit souvent lorsqu'ils sont seuls. En dehors de son bureau, son image doit être impeccable. Si ses adversaires découvrent les manies qu'il a lorsque l'agacement monte, ce serait bien trop simple de le faire sortir de ses gonds et de le discréditer.

« Vous négligez l'endroit où je me trouve quand vous me demandez de vous rejoindre à n'importe quelle heure de la journée. En plus de ça, vous êtes moralisateur et si perfectionniste que ça en devient presqu'obsessionnel. Où est-ce que je suis censée trouver du temps pour moi ? Pour être moi ? Pour fonder quelque chose avec quelqu'un ? C'est impossible ! Je suis sans arrêt à vos côtés. »

Un rire échappe au contrôle de son patron. Un rictus est désormais coincé sur ses lèvres. Il trouve ça drôle, maintenant ? Ou est-ce qu'il s'agit d'une technique de provocation ? Cet homme doit forcément chercher la petite bête. La pousser dans ses retranchements le satisfait-il autant ? Est-ce que c'est un objectif qu'il essaie d'atteindre tous les jours ?

« Vous en profitez pour me dire à quel point votre vie a été difficile, c'est ça ?
— Difficile est un euphémisme. »

Il frotte sa mâchoire contractée, sans la regarder. Ce n'est pas très long. Son sang doit bouillir.

« Mais à aucun instant, vous avez dit non. »

Sa réplique la prend de court. Erza en retient même sa respiration. Ses pensées se sont arrêtées durant ce court instant. Les prunelles rivées sur le visage du Vice-Président, elle peine à prendre une inspiration et à l'expirer. Il n'y a plus un mot avec ce déferlement. La chaleur dans la pièce reste la même des émotions contradictoires commencent à monter en elle ; durant toute sa carrière, elle ne s'est jamais autant livrée à lui. Comme pour briser cette soudaine tension, il décide partir vers les baies vitrées de la pièce. Elle le suit du regard avant de le rejoindre, lentement, avec une certaine hésitation. Elle préfère garder une distance raisonnable avec lui. Son reflet poignarde son cœur d'une façon nouvelle, déstabilisante. Alors, comme elle a su le faire si bien depuis le début, elle ignore ce facteur et contemple à son tour l'horizon — une fois la nuit tombée, la ville est lumineuse. Elle scintille par ses nombreuses lumières et c'est absolument époustouflant —. Peu à peu, les rouages de son esprit se remettent en route.

« Et si j'avais dit non, est-ce que ça aurait changé quelque chose ?
— Je suppose que le contrat pouvait être un peu plus adapté.
— Vous supposez.
— Ce problème aurait pu être évité plus tôt.
— Vous êtes un bourreau du travail, monsieur. Cette supposition en restera une avec vous. »

Elle voit ses épaules tressauter ; il a ri, bien que brièvement. Ce n'est pas enjoué. Ça a des allures tristes. La culpabilité l'enlace et elle se demande ce qui se passe dans sa tête.

« Merci pour vos explications. Vous devriez rentrer. Il se fait tard. »

Le Vice-Président ne lui fait pas face. Il n'en a pas besoin. Elle sait qu'il désire être seul et elle compte respecte cette demande silencieuse. Lentement, Erza s'incline puis elle quitte la pièce sans dire un mot.

Ce n'est plus un verre qu'il lui faut, mais la bouteille entière.


10 JUIN — 12:19

La porte du bistrot s'ouvre en protestant mais le carillon couvre les grincements. Avec un sourire adressé aux personnes déjà installées, Erza entre tranquillement et ferme derrière elle. Elle prend son temps pour se diriger vers le bar, où un blond imposant est perché sur l'un des tabourets. Une bière encore bien fraîche et des cacahuètes devant lui, il n'a d'yeux que pour la jolie barmaid qui essuie des verres. La rouquine roule des yeux et donne une tape dans le bras de l'homme qui grogne.

« Hé ! Je ne te permets pas.
— Tu vas t'en remettre, pauvre bichon.
— Ça reste une terrible agression. Je suis traumatisé.
— Tu vas me coffrer ?, réplique-t-elle avec un sourire narquois.
— Pour voir ton taré de patron débarquer au poste ? Certainement pas, ricane-t-il. »

Elle se hisse sur le siège, à côté de lui. Il est en train de prendre une bonne gorgée de sa boisson tandis qu'elle réfléchit à sa future commande — son ventre gargouille d'anticipation —. Luxus ne bronche pas et la regarde, avec un sourcil levé. Son index, plus épais que le sien, tapote le bois du comptoir. Un petit geste qu'il fait aussi durant ses interrogatoires. Chacun a vraiment ses tics.

« Quoi ?, soupire-t-elle. J'ai quelque chose sur le visage ?
— Non. Je suis étonné. Tu as réussi à venir. »

Son t-shirt gris se tend à nouveau quand il lève sa choppe. Une goutte de la condensation s'écrase au milieu du cercle humide, sur le sous-bock. Une odeur de transpiration émane de lui, mélangé à son déodorant. Elle plisse le nez. Il fait chaud, c'est indéniable, mais quand même ; il ressemble à une piscine ambulante, avec le léger film de sueur qui macule son front et ses tempes.

« Et toi, tu as fait quoi avant de venir ici ? Tu pues.
— Je travaille, moi.
— Ah, tu bois pendant le service maintenant ?
— J'ai fini pour aujourd'hui, bougonne-t-il. Ton boss t'a vraiment laissé ta pause déj' ou alors tu as pris la fuite ?
— Tu imagines toujours le pire…
— C'est juste vraiment louche. »

Il n'a pas tort sur ce point mais il lui manque quand même une donnée importante, qu'elle ne lui a pas encore annoncé. Mais, avant ce grand moment, Erza passe sa commande auprès de la jeune femme, celle qui a tapé dans l'œil du nounours qu'est son meilleur ami. Que c'est drôle de le voir soudainement se redresser à son approche, avec le regard pétillant et un sourire éclatant.

« Juste une eau plate, avec une salade s'il vous plaît. Celle-ci, lui précise-t-elle en lui montrant le menu.
— T'en fais des folies…, ricane-t-il en mâchouillant une cacahouète.
— Si mon ventre gonfle, ma jupe explose. Je dois faire des concessions.
— Quelle triste vie. »

Elle appuie nonchalamment sa joue contre sa paume. La bout de sa queue de cheval caresse un côté de sa taille, pendant qu'elle scrute silencieusement Luxus ; cette expression d'enfant perpétuellement contrarié lui donne envie de rire. Le reflet des voitures qui passent devant l'enseigne se répercute sur le mur, où les bouteilles d'alcool scintillent. Elles illuminent brièvement les traits durs de l'homme, qui s'avachit un peu plus sur le bar.

« Nan mais sérieusement…, poursuit-il prenant une nouvelle poignée de petits salés. C'est quand la dernière fois que t'as eu un vrai repas ?
— C'est dingue le nombre de question qu'on a en commun. »

Il relâche aussitôt ce qu'il tient dans sa main avec un nouveau grognement. Un peu piqué, il vide son verre pour en commander un autre — à croire qu'il a passé une sale nuit au poste, avec les petits délinquants des quartiers —. Son pouce frotte son nez alors qu'il renifle.

« Tu n'as pas eu le temps de dormir ou quoi ?, le questionne-t-elle en subtilisant son ramequin de cacahuètes.
— Et toi ? Ton anticerne a démissionné ?
— Lui et moi.
Quoi ?
— Quoi ?, répète-t-elle en feignant l'innocence. »

Luxus se tourne complètement vers elle, avec une tête d'un gars absolument abasourdi. Elle se retient d'éclater de rire ou de le prendre en photo.

« Tu as démissionné ?, dit-il en articulant lentement.
— Oui.
— Tu es malade ?
— Non. C'était une décision murement réfléchie.
— T'es sûre ? »

Sa langue claque son palais et elle croise les jambes. Est-ce qu'il cherche à la titiller ? Parce que ça marche et ça l'énerve. Ça doit être un truc de grand dadais, ça. Toujours cette fascinante compétence visant à la rendre dingue.

« J'en suis certaine.
— Je suis choqué. T'es parvenue à te défaire de l'emprise de ce type ?
— Il n'avait pas une emprise sur moi, le corrige-t-elle rapidement. J'étais dévouée dans mon travail.
— Il devait forcément te faire du chantage pour que tu subisses tout ça.
— Je t'assure que non. »

Pas plus convaincu que ça, le blond se racle la gorge et appuie une paume sur sa cuisse. Son pied tambourine le sol et il prend cet air de grand flic responsable. Ça doit marcher avec les mômes qui se sont perdus dans la rue, à cause de leurs fréquentations douteuses. Elle, ça lui arrache un sourire amusé et attendri à la fois ; c'est dingue que même après toutes ces années, il soit toujours comme ce grand-frère trop protecteur.

« Tu as quand même bien remarqué que ce n'était pas un contrat très légal, glisse-t-il à voix basse.
— Il y avait des dédommagements. »

Des cadeaux. Beaucoup trop. Des félicitations, aussi. Des sourires. Une danse, deux fois. Tiens. Est-ce qu'elle devrait négocier une prime pour son départ ? Il ne lui refuserait pas ça.

« Je suis bien content que tu te sois ressaisie. »

Elle aussi. Il lui aura peut-être fallu plus de temps que nécessaire, mais elle l'a fait. Elle est capable de passer à autre chose et d'écrire son propre chapitre dans son histoire. Bientôt, dans quelques jours, Gerald Fernandez et Paradise Corporation seront derrière elle. Rien que cette pensée lui arrache un frisson — les nouveaux départs sont toujours grisants —. Mais, avant ça, elle a encore du travail et elle doit toujours s'y rendre ; son téléphone, qu'elle a posé à côté d'elle, s'allume pour dévoiler un écran où il est inscrit « Vice-Président ». De toute façon, avoir un repas hors du boulot était bien trop beau.

Même si le policier lui dit de ne pas décrocher, elle l'ignore et saute du tabouret pour s'éloigner et entendre ce que son supérieur a à lui dire. Sa voix grave et suave lui parait bien différente depuis leur échange houleux. Elle l'entend hésiter sur les mots à employer avant qu'il ne finisse par être ferme, comme il l'a toujours été — ce n'est pas difficile de se souvenir à quel point elle avait été sensible à son ténor durant les premiers mois, telle une écolière avec un béguin sur son professeur —.

« Je suis sur place dans moins de quinze minutes, déclare-t-elle après avoir regardé sa montre. Nous aurons le temps de préparer la réunion.
— D'accord, dit-il. Ne soyez pas en retard.
— Bien sûr. »

Erza s'apprête à appuyer sur le bouton rouge pour raccrocher, mais elle entend son nom être prononcé. Surprise, elle remet près de son oreille son téléphone. Entre temps, elle est retournée non loin de son ami qui s'impatiente. Il est prêt à lui arracher son portable des mains s'il le faut.

« Qu'est-ce que vous faîtes ce soir ?
— Ce soir ?
Oui, ce soir.
— Je… n'ai rien de prévu. Pourquoi ?
Est-ce que vous voulez boire un verre avec moi ? »

Ses yeux s'écarquillent et Luxus ne manque pas de le remarquer. Il lui fait un signe, lui demandant silencieusement s'il peut l'aider. Étrangement, cette voix qu'elle a catégorisé sans charme pour se préserver devient brusquement séduisante, au point que ses joues s'empourprent. Elle met uniquement ça sur le compte que son patron vient à priori de lui proposer un repas d'équipe, et que ça fait bien longtemps qu'elle n'a pas osé songer à en avoir un.

« A-avec vous ?
— Vous comptez répéter tout ce que je dis ? »

C'est désormais un véritable incendie dans ses pommettes. Elle balbutie des excuses en prenant ses affaires, faisant comprendre à l'homme devant elle qu'elle doit s'en aller pour retourner au travail. Il n'est pas content et va rapidement devenir grincheux, mais l'ange derrière le bar lui sauve la mise en apparaissant avec sa commande. La rouquine cale son téléphone entre son épaule et sa joue, pour frotter ses paumes l'une contre l'autre afin de dire qu'elle est désolée de partir ainsi, puis file en quatrième vitesse vers le siège de Paradise Corporation.

« Nous en parlerons au bureau, répond-elle au Vice-Président avec ce même rougissement.
— Comme vous le souhaitez.
— N'oubliez pas l'entretien cet après-midi, ajoute-t-elle en traversant la route.
— Avez-vous tout préparé ?
— Bien sûr. »

Est-ce qu'il pense qu'elle va perdre en efficacité uniquement parce qu'elle a démissionné ? Ce serait vraiment la pire insulte. Elle se faufile entre les passants, sans ralentir sa cadence — toutes ses années ont bien quelque chose de positif ; elle a maintenant des jambes aussi solides qu'un roc, qui rendent envieuses les femmes présentes au sein de l'entreprise —.

« Je vais raccrocher maintenant, je suis presque arrivée. »

10 JUIN — 20:22

Carla la regarde avec des yeux ronds. Elle est assise sur le canapé du bureau, à son habituelle place. Elle miaule puis ronronne lorsque la rouquine décide de craquer ; elle gratouille tendrement le sommet de sa tête avec un joli sourires aux lèvres. Elle en oublie presque que ses pieds sont douloureux, ce soir. Erza devrait avoir l'habitude de courir à gauche et à droite avec le Vice-Président mais, à priori, son corps a décidé de lui faire comprendre qu'il est réellement temps qu'elle se range. Avec un profond et long soupir, et aussi parce que l'intéressé n'est pas encore revenu de son appel, elle se met à côté de la chatte qui ne perd pas un instant pour grimper sur elle.

Les coussins du sofa ont l'air de l'enlacer pour l'attirer dans un paradis de confort. Ses muscles la remercient silencieusement, lui tirant un gémissement de contentement alors qu'elle s'enfonce davantage. Les doigts empêtrés dans la douce fourrure blanche, la lourdeur de ses paupières l'entraine vers un sommeil inopiné.

10 JUIN — 23:49

C'est le bruit d'un frein à main qui la tire de sa torpeur. Sans comprendre, la rouquine bat des cils et passe ses doigts sur ses paupières, oubliant le maquillage qu'elle a appliqué dessus. Sa bouche est pâteuse et son ventre est tout tordu. Le gargouillement qui vient flatter ses oreilles lui tire un soupir plaintif — elle n'a pas envie de faire à manger, elle veut juste dormir —. L'idée de repartir dans un merveilleux sommeil est plus agréable alors, sans réfléchir plus que ça à son environnement, elle tourne légèrement sa tête, appréciant le confort sous ses fesses et son dos.

« Vous comptez passer la nuit dans ma voiture, mademoiselle Scarlett ? »

Elle ouvre rapidement les yeux et tombe nez à nez avec son reflet, face à la vitre. Elle halète, tousse, se redresse et tourne la tête vers la voix qu'elle a bien trop entendu ces dernières années ; le Vice-Président l'observe sans ciller, une main posée sur le volant tandis que l'autre est sur sa cuisse. Il attend une réponse de sa part et, tout ce qu'elle peut faire, c'est rougir de honte pour s'être retrouvée dans cet état devant lui. Mais d'ailleurs, comment est-ce qu'elle a fini dans son véhicule ?

« Vous vous êtes endormie dans mon bureau, dit-il. J'en ai déduit que vous deviez être assez épuisée. J'ai pensé que vous ramenez chez vous serait une bonne idée.
— Co-comment vous m'avez… ?
— En vous portant. »

Oh, seigneur. Cette situation peut-elle devenir encore plus gênante ?

« Vous n'étiez pas obligé, chuchote-t-elle en tirant sur sa jupe crayon. Vous aviez juste à me secouer.
— C'est ce que j'ai fait début mais votre corps a des réactions très violentes.
— Pourquoi est-ce que vous vous êtes senti obligé de me dire ça…

Ses oreilles n'arrêtent pas de chauffer. Elle doit fuir d'ici pour se cacher sous sa couverture, en priant pour que son supérieur oublie cette soirée absolument catastrophique. Ses doigts tremblent alors qu'elle se débat avec l'attache de la ceinture. Depuis quand est-ce que c'est devenu si compliqué de retirer cette chose ? Elle retient un grognement et lui présente des excuses. Il la regarde sans comprendre son embarras. Et puis, sans même voir son geste venir, elle sent sa paume sur le dos de sa main.

« Vous êtes vraiment maladroite aujourd'hui. »

Il se penche vers elle pour retirer délicatement sa ceinture. Son parfum musqué l'assaille et elle décide de retenir son souffle pour sa propre santé. Comme à chaque fin de journée, une mèche rebelle chatouille son front. C'est simple de la voir correctement à cette distance. Lorsqu'il relève le menton, son nez est à quelques centimètres du sien. Contrairement à elle, il n'est pas troublé. Un sourire s'esquisse même sur ses lèvres. Celles d'Erza sont devenues sèches et elle retient de passer sa langue dessus, de peur de sentir le regard vert sur elles.

« Vous voilà libérée.
— Je… je vous remercie.
— Ce n'est rien. »

Sa main n'a pas encore lâché la sienne. Il la tient toujours, avec une certaine douceur qui fait s'emballer son cœur. Son contact devient presque brûlant, rongeant son épiderme sensible. Étonnement, sa paume est rugueuse. Elle a toujours pensé que sa peau serait douce, lui qui veille toujours à ce que son apparence soit irréprochable. Le contraste est saisissant et lui plaît, plus qu'il ne le devrait.

« Vous êtes d'accord pour le verre ?
— Le quoi ?
— Le verre que je vous ai proposé, plus tôt dans la journée.
— Vous étiez sérieux ?

Son petit froncement de sourcils ne passe pas inaperçu, même s'il est rapide. Son souffle mentholé s'écrase toujours sur visage, se mélangeant au sien et rendant son processus de réflexion plus compliqué que prévu. Le chemisier qu'elle porte lui parait bien étouffant, surtout depuis qu'il s'est autant rapproché pour l'aider. Si quelqu'un passe à côté de la voiture alors qu'ils sont dans cette position, elle en entendra parler tout un mois.

« Je n'en avais pas l'air ?, murmure-t-il en inclinant légèrement la tête.
— Vous ne m'avez jamais proposé de faire un repas d'équipe.
— Ce n'est pas un repas d'équipe.
— Qu'est-ce que c'est alors ? »

L'homme d'affaires se recule un instant pour décrocher sa propre ceinture. La seconde qui suit, il est à nouveau penché vers elle. Sa main s'appuie sur le dossier du siège passager et, par réflexe, Erza se recule peu à peu. Quelle mouche a piqué le Vice-Président ? Il ne s'est jamais montré aussi collant et entreprenant en neuf ans ! Est-ce qu'il a bu avant de prendre le volant ? Non. Ça ne lui ressemble pas. Alors c'est quoi, le truc ? Et à quoi bon se poser des questions ? Sa tête devient brutalement vide quand il glisse une mèche derrière son oreille, en l'observant sans faillir.

Elle ne remarque pas qu'il ouvre sa portière après ça. Elle est encore bloquée sur ses gestes nouveaux, qui ont transformé son corps en une flaque. Il arbore le même sourire et s'écarte.

« Je vous laisse y réfléchir. Bonne nuit, mademoiselle Scarlett. »


15 JUIN — 9:10

Erza observe le sachet de thé qui imbibe l'eau, puis la demoiselle qui se tient devant la tasse. Elles sont actuellement dans la salle de pause du service marketing, qui se situe au même étage que le bureau du Vice-Président. Un peu plus petite qu'elle, la jeune Heartfilia a semblé convaincre son supérieur pour avoir le poste. Une très bonne nouvelle, puisque sa période de préavis doit servir à enseigner les bonnes règles à suivre, afin de devenir la parfaite assistante. Ça devrait aller. Lucy est déterminée à tout apprendre. C'est merveilleux. C'est parfait. C'est absolument ce qu'il faut parce qu'il n'est pas une personne patiente. Si son planning est détruit parce qu'un rendez-vous est mal planifié, les conséquences qui en découlent seront terribles.

Le seul défaut que la rouquine peut trouver à sa nouvelle collègue, ce serait qu'elle se perd très vite dans un autre monde. Elle réfléchit trop à son futur roman, celui qu'elle écrit en parallèle. Ce travail est l'occasion parfaite pour trouver de l'inspiration, vu qu'elle vise à décrire une relation amoureuse entre deux collègues. Erza espère que la réalité ne dépassera pas la fiction — elle a du mal à concevoir que ce soit si simple de mélanger vie sentimentale et professionnelle —. Son romantisme risque d'ailleurs de rendre dingue leur patron, lui qui est si terre-à-terre. Il n'a sans doute jamais cherché à courtiser quelqu'un, même pour s'amuser. Elle l'aurait remarqué très vite, vu tout le temps qu'elle a passé à ses côtés. Le travail est le seul amant qu'il semble étreindre depuis ces neuf dernières années. Et c'est bien domma-

Mais qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Il fait ce qu'il veut de sa vie. Ça ne la regarde pas. Elle dérape beaucoup trop ces derniers temps et c'est uniquement à cause de lui ; il vient la distraire avec des sourires, des mots plus gentils, des effleurements, des regards qui s'attardent. À quoi il joue ? C'est comme sa proposition de boire un coup avec lui. Elle a compris que très tard qu'il s'agissait d'un rendez-vous. Un rendez-vous avec le Vice-Président. Vraiment ? C'est difficile d'y croire parce qu'elle ne comprend pas pourquoi, subitement, il aspire à passer du temps avec elle hors du travail. Sans doute par politesse. Une manière de la remercier, une nouvelle fois, pour ses services.

« Je crois que ça a assez infusé, glisse Erza en levant les yeux vers sa collègue.
— Oh ! Mince, oui, c'est vrai ! »

La jolie blonde retire le sachet en ayant les joues roses. Elle le jette rapidement dans la poubelle à proximité. Puis, doucement, elle lève la tasse pour la poser sur le plateau. Tous ses gestes semblent délicats, même lorsqu'elle pose sur une petite assiette les gâteaux ; comme il ne déjeune pas chez lui, le Vice-Président apprécie avoir une collation durant la matinée. Il est tout naturel que Lucy commence à s'adapter à cette routine. Les premiers pas sont généralement les plus simples.

« Quand vous aurez déposé tout ça sur son bureau, n'oubliez pas de lui parler de son voyage.
— Le… voyage… ?
— Celui pour lequel vous deviez prendre les billets d'avion, hier. »

Le petit « o » qui se forme sur sa bouche colorée de rouge lui indique très facilement qu'elle a fait une énorme boulette. La rouquine se frotte brièvement le front. Elle résiste à être agacée face à ce travail oublié ; elle aussi, à ses débuts, elle a commis quelques erreurs. Il faut bien que la machine se mette en route. L'exigence devrait venir petit à petit, au lieu de déjà la matraquer — mais faire comprendre ça à leur supérieur va être un véritable challenge —. Erza soupire puis marche avec la recrue vers le bureau de la direction. Elle l'aide en lui ouvrant, évitant que tout finisse par terre.

Comme à son habitude, l'homme d'affaires ne prend pas la peine de lever la tête pour les accueillir. Il est plongé dans ses papiers. Ça ne veut pas pour autant dire qu'il ne sait pas qu'elles viennent d'entrer. Heartfilia dépose le plateau sur la table-basse, entre les canapés où elle s'est endormie la dernière fois. Ce coin sert généralement à mettre à l'aise certaines personnes avec qui un contrat a été conclu depuis un bon moment. Une façon de rendre le rendez-vous moins austère. L'assistante en chef la regarde faire du coin de l'œil, alors qu'elle s'est placée un peu en retrait mais suffisamment près du bureau. On ne peut pas lui retirer le fait que la demoiselle a un beau sourire. Elle l'arbore quand elle vient à ses côtés et qu'elle se tourne vers le Vice-Président. Sauf que lorsque le regard froid et profond se pose sur elle, son visage devient subitement moins rayonnant.

« Où en sont les préparatifs pour le voyage ?, demande-t-il à la blonde.
— Euh… ils sont… ils sont en cours, monsieur.
— Ne devaient-ils par être terminés hier ?
— Il y a eu un imprévu et-
— Les imprévus vous regarde, la coupe-t-il sèchement. Les délais imposés sont faits pour être respectés. Pas repoussés. »

Erza ferme les yeux en retenant un gémissement ; il n'a pas la moindre envie de l'épargne, même pas durant les premiers jours de sa fonction. C'est peut-être sa technique pour qu'elle développe une sorte de syndrome de Stockholm ? Ça pourrait expliquer son propre cas…

« Occupez-vous de ça en priorité.
— Oui, ce sera fait mon-
— Pas vous. Mademoiselle Scarlett. »

La concernée bat des cils et glisse son regard sur le visage du Vice-Président. Il l'observe aussi, sans l'ombre d'un possible agacement face à ce désagrément. C'est étonnant. Et aussi un peu angoissant — ça peut cacher quelque chose de mauvais —. Lucy la rejoint avec des pas timides, comme par peur qu'une nouvelle remarque cinglante s'abatte sur elle. La rouquine, elle, s'avance un peu pour prendre la parole.

« Sauf votre respect, je pense que votre nouvelle assistante devrait se charger de ça.
— Je doute qu'elle soit capable de trouver des billets pour ce voyage à la dernière minute. Et avec un prix adéquat.
— Elle peut très bien le fa-
— Je vous invite à regagner vos bureaux, déclare-t-il en se levant. Je veux mon vol pour ce soir. Vous connaissez la chanson ; si ce n'est pas le cas, des sanctions seront nécessaires. »

Le visage de la jeune Heartfilia devient blême mais elle ne proteste pas pour autant. À la place, ses doigts se serrent devant ses cuisses. L'aura qui se dégage du Vice-Président est intimidante, c'est indéniable. Il replie les manches de sa chemise sur ses avant-bras avec un visage serein.

« Ne vous en faîtes pas, sourit doucement Erza, ce sera fait. »

15 JUIN — 14:07

Lucy gigote nerveusement à côté d'elle. Elle claque son talon sur le sol, de façon répétée, et son doigt gratte légèrement leur bureau. Ne supportant ça, L'assistante en chef se tourne vers elle — sa patience se désagrège avec une facilité déconcertante en ce moment —. Sa main ne quitte pas encore la souris de son ordinateur, où le prix des billets d'avion sont affichés.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? »

C'est avec un mouvement presque dramatique qu'elle lui fait face. Ses cheveux blonds, ondulés, voltigent sous la rapidité de son geste. Des larmes manquent presque de dégringoler de ses yeux lumineux. Ses petites mains attrapent les siennes, dans une prise fragile.

« Vous m'avez sauvée !
— Euh- et bien… c'est mon job et bientôt le vôtre, alors…
— Mais comment peut-il être aussi insensible ? Il avait l'air si calculateur, j'en ai encore froid dans le dos.
— Il est juste exigeant, explique lentement la rouquine en se dégageant de sa prise. Ne le prenez pas personnellement. Il n'a rien contre vous. Tout ce qu'il attend de vous, c'est que vous soyez irréprochable dans la gestion de son emploi du temps. C'est ce qu'il y a de plus important.
— Je viens à peine d'arriver… ne place-t-il pas la barre un peu trop haute ? »

La rouquine reporte ses yeux sur l'écran — les billets ne vont pas se trouver tout seul —. Pour le moment, sa collègue a l'air encore profondément bouleversée par la petite confrontation de ce matin.

« Pourquoi est-ce qu'il a l'air si froid… ? J'avais entendu dire que c'était un robot insensible et obsessionnel avec le travail, mais je ne pensais pas que c'était à ce point-là…
— Vous verrez qu'il n'est pas si horrible que ça, marmonne-t-elle en réponse.
— Hum… c'est peut-être du masochisme mais… ce côté mystérieux et glacial le rendent bien plus sexy. »

Sexy ?

« Je pense que vous vous égarez un peu trop. »

Qualifier le Vice-Président de « sexy » ? Mais qu'est-ce qui peut bien clocher dans la tête de cette fille ? Est-ce que c'est à cause du stress qu'elle a subi ce matin ? Ou peut-être de son roman, qu'elle tente d'écrire ? Bon, elle est d'accord pour dire qu'il ne manque pas de charme. D'accord. Mais annoncer haut et fort qu'il est sexy ? Est-ce qu'elle a un faible pour les costumes ? Ça pourrait tout expliquer. Il y a beaucoup de femmes sensibles à ça, non ?

« Au fait, commence Erza pour changer le sujet de la discussion. Est-ce que vous avez préparé vos affaires pour ce soir ?
— Mes affaires… pour ce soir ? Pourquoi ? Il y a un événement dont je ne suis pas au courant ? Une fête surprise pour mon arrivée ? Oh, mieux ! Un anniversaire ?
— Vous… »

Pourquoi est-ce qu'elle a l'impression que cette femme est complètement perdue dans ses devoirs ? Est-ce qu'elle a au moins lu les conditions de travail ? Ou est-ce qu'elle a sauté sur cette offre les yeux fermés, tant elle était désespérée d'avoir un job ? À quel point est-elle inconsciente ?

« … vous partez avec lui pour ce voyage, termine-t-elle lentement.
— Attendez… je… je ? Lui ? Ce soir ?
— Oui. »

Pour la deuxième fois aujourd'hui, le visage de Lucy se décompose à la vitesse grand V.

« Est-ce que c'est vraiment nécessaire ?
— Vous êtes son assistante.
— Mais vous aussi !, gémit-elle.
— J'ai démissionné. »

Elle essaie de fuir là, pas vrai ?

« Vous ne pouvez pas y aller à ma place ? Juste pour cette fois.
— Non.
— Ce voyage va durer une semaine ! C'est impossible que je puisse l'aider correctement.
— Si j'ai réussi à le faire jusque-là, vous en serez aussi capable.
— Et si je me tro-
— Ce sera très formateur pour vous ! Au cœur de l'action, il n'y a rien de mieux. »

Erza n'est pas folle. C'est hors de question qu'elle subisse à nouveau une aventure de la sorte. Ce n'est plus pour elle. C'est fini. Cette nuit, elle va la passer dans son lit, au chaud sous sa merveilleuse couette. Elle regardera des vidéos de nourriture, tout en s'empiffrant de pâtisseries. C'est le plan idéal. Les interminables voyages, c'est pour Lucy désormais. C'est elle la relève. Et la solidarité dans tout ça ? Une autre fois peut-être.

« J'ai trouvé des billets pour votre destination, déclare-t-elle en concluant la transaction. Vous devriez vous préparer pour le trajet et le séjour. N'oubliez pas de prendre des vitamines. »

Le regard suppliant de sa collègue lui arrache presqu'un sourire machiavélique.

15 JUIN —23:19

Son téléphone sonne brusquement et Erza sursaute en se redressant. Son cœur palpite comme un fou dans sa poitrine. Les cheveux en bataille et de la salive au coin de la bouche, elle pousse un bruyant gémissement. Sa main tâtonne son matelas pour trouver son maudit portable, tandis qu'elle se frotte en même temps les yeux. Bien que sa vision soit floue, elle arrive parfaitement à lire le nom qui s'affiche. Elle empêche un juron de traverser ses lèvres et décroche, avec un sourire forcé.

« Monsieur le Vice-Président…
— Vous en avez mis du temps, à dérocher, râle-t-il dans un soupir. Qu'est-ce que vous pouviez bien faire ?
— Je dormais monsieur. Comme… une personne normale… »

Elle se rallonge, paupières closes, et remonte la couverture sur sa tête — une sorte de déni face à la situation qui est en train de se dérouler —.

« Pourquoi est-ce que vous m'appelez en plein milieu de la nuit ?
— Vous êtes mon assistante.
— Vous savez, ce n'est plus moi que vous devez appeler…
— Maintenant que vous abordez ce sujet, je pense sincèrement que ça ne va pas être possible.
— Je vous assure que si, le contre dit-elle en croisant les chevilles.
Je reste sceptique…
— Il va falloir faire avec. »

Avoir un filtre n'est pas possible, surtout pas lorsque son précieux sommeil réparateur est interrompu.

« Je vous trouve bien sûre de vous.
— Quel est le problème au juste, monsieur ? Vous avez une urgence ?
Oui. »

L'envie de se jeter par la fenêtre la nargue mais elle oublie assez vite cette idée ; elle vit au deuxième, ce n'est pas assez haut pour mettre fin à ses jours. Attendre sur une voie ferrée serait plus efficace.

« Je dois venir au bureau ?
Pas besoin. Je suis à votre porte. »

La couette est presque violemment jetée par terre. Erza halète, droite, et fixe depuis son lit l'entrée. Son modeste studio est actuellement une sorte de victime du bazar — emballages de gâteaux, sacs de shopping, chaussures et vêtements étalés un peu partout, et une cuisine prête à démissionner tant la vaisselle l'encombre —. Et le Vice-Président est en train de lui dire qu'il est devant sa porte ?

« Comment ça ? Ma porte ? Comme ma porte d'appartement ?
Vous ne voulez pas m'ouvrir ?
— Mais pourquoi êtes-vous là ?
Ce ne serait-il pas plus simple de parler en face de l'autre ? »

Il n'a pas besoin de rentrer, pas vrai ? Ils peuvent très bien faire ça sur le palier. De toute façon, ce serait très malvenu que son supérieur entre chez elle de la sorte.

« Un instant s'il vous plaît. »

La rouquine sort du lit en trébuchant sur son chausson. Elle grogne, l'enfile, puis s'en va vers la porte en se recoiffant avec les mains. Tant pis pour son pull aux motifs de fraise — il n'a pas le droit de lui faire la moindre remarque, c'est sa faute si elle n'a pas eu le temps de se préparer —. Un souffle, court et rapide, et ses doigts s'enroulent autour de la poignée. Le son électronique de la serrure fait se retourner l'homme d'affaires. Elle veille à fermer derrière elle, histoire qu'il ne soit pas tenté d'inspecter son espace de vie — il s'avère qu'il peut être assez curieux —.

« Qu'est-ce que vous faîtes ici ?, lui redemande-t-elle en bougonnant.
— J'ai un service à vous demander.
— C'est bien la première fois que j'entends ça de votre part. »

Il a un léger sourire aux lèvres, dévoilant à peine la forme de ses fossettes. Même s'il est tard, son apparence est parfaitement soignée — ce n'est pas parce qu'il part en voyage qu'il doit se négliger pour son vol —. Le seul détail est sa cravate. Ses doigts la démangent et elle ne résiste pas au besoin de la mettre correctement. Le Vice-Président ne proteste pas. Il se laisse faire tout en la regardant attentivement. Lorsqu'elle termine, il la remercie avec un sourire presque chaleureux. Soudainement, il lève une main dont l'index pointe vers elle, puis vers sa voiture. Il l'a garée dans l'allée centrale. La carrosserie noire brille élégamment sous les lampadaires.

« Vous… voulez que je vous conduise quelque part ?, lui demande-t-elle sans trouver un sens à ce geste.
— Non. Je souhaite que vous gardiez Carla.
— Vous la confiez toujours à votre père lors de vos déplacements. Pourquoi changer ça ?
— Vous étiez avec moi dans ces moments. Plus maintenant. »

Gerald glisse ses mains dans les poches de son pantalon. La nuit, ses yeux brillent d'une manière différente. L'ambiance n'est plus la même. Elle a changé depuis quelques jours et ça fait remuer son ventre d'une façon très déconcertante. Qu'est-ce qui cloche avec elle au juste ?

« Carla risque d'être bien malheureuse dans mon studio. »

Un endroit restreint, beaucoup moins luxueux que le penthouse de cet homme… il est certain qu'elle va fuguer en une journée.

« Je ne comptais pas vous la confier dans cet endroit, répond-il avec un petit froncement de sourcils. Vous pouvez vous installer chez moi le temps du voyage. »

Elle manque de s'étouffer avec sa salive. Donc elle tousse jusqu'à enfin se calmer, en se tenant à sa porte. Il va finir par la tuer d'une manière ou d'une autre — il doit trouver autre chose maintenant, il ne peut plus tabler sur le surmenage —.

« Je pense que votre père reste la meilleure solution. Elle n'est pas autant habituée à ma présence, cela pourrait lui déplaire et-
— Carla aime votre compagnie, la coupe-t-il. Vous êtes bien la seule femme qu'elle tolère dans mon entourage. Je ne vois donc pas où est le problème. »

En retenant un rire, la rouquine croise les bras et s'approche légèrement. Le Vice-Président se contente de la fixer, sans se raidir ou reculer. Sa position est toujours la même.

« Est-ce vraiment un service que vous me demandez ? Parce qu'on dirait que vous avez tout planifié.
— Peut-être que c'est le cas, oui.
— Je n'ai pas le choix ?
— Je ne compte pas vous forcer la main, mademoiselle Scarlett. »

Ses doigts grattent lentement sa nuque, puis la massent. Elle mordille quelques secondes l'intérieur de sa joue. Squatter chez son patron, en voilà une drôle d'opportunité.

« Est-ce que j'ai le temps de faire une valise pour prendre mes affaires ?
— Non, sinon je risque de louper mon vol. Mais je peux envoyer quelqu'un pour faire votre shopping. Demandez ce que vous voulez, faîtes-vous plaisir. Les frais sont pour moi. Je vous dois bien ça.
— Mais c'est…
— Ah, et mon chef passera à sept heures tous les matins, à midi et à dix-neuf heures. Il n'y aura pas de soucis pour vos repas non plus. »

Même une fois arrivée au penthouse, Erza cherche encore à comprendre comment diable a-t-elle fini par accepter. Elle décide de finalement mettre ça sur le compte du shopping.


18 JUIN — 15:22

Dans toute sa carrière — mais aussi dans toute sa vie —, Erza a connu un bon nombre de situation gênante ; louper une marche et trébucher dans le hall de Paradise Corporation, dans celui de sa banque ou dans les escaliers menant à son appartement. Déchirer son collant durant la pause de midi, en extérieur, alors qu'une réunion avec des investisseurs allait débuter dans moins de cinq minutes. Faire tomber le gâteau d'anniversaire du Vice-Président à ses pieds. Se tromper de nom pour un haut placé — ou pour un rendez-vous arrangé qui n'a servi à rien —. La liste est encore longue. En ayant posé sa démission, elle a réellement espéré que ces moments de honte allaient enfin s'estomper.

Quelle sotte idée.

Parce que lorsqu'elle ouvre les yeux, elle découvre qu'elle n'est plus seule avec Carla dans le penthouse. Elle n'a jamais autant regretté de faire une sieste sur un canapé — jamais —. Le père de son supérieur est là, figé au milieu du salon. Sa bouche est entrouverte par la stupeur et elle peut très bien comprendre cette réaction. En évitant de trébucher dans le merveilleux plaid — elle n'a jamais osé imaginer à quel point une couverture peut être douce —, la jeune femme se lève pour s'incliner devant lui. Ses cheveux ressemblent sans doute à un véritable nid d'oiseaux, un rappel parfait de cette fois où l'homme d'affaires est venu à l'improviste chez elle. Au moins, elle a une tenue décente face au Président. Si n'avait pas été le cas, elle serait morte de honte. En pyjama devant le célèbre Acnologia ? Ça aurait été un désastre.

« Mon-monsieur le Président !, le salut-elle en bafouillant. Bienvenue !
— Ma… demoiselle… Scarlett ? »

La concernée se relève avec un sourire profondément gêné aux lèvres. L'embarras colore ses joues et elle a envie de se cacher. Le Président, lui, se tient toujours droit, avec une main qui tient le bouton de sa veste de costume. Si quelqu'un lui demande d'où vient l'élégance naturelle du grand Gerald Fernandez, elle sait directement quoi répondre. Avec ses yeux sombres et pétillants de curiosité, elle a du mal à rester sur place.

« Pourquoi êtes-vous ici ?
— Hum… et bien j'ai la charge de Carla.
— C'est à moi de m'occuper d'elle. Normalement, ajoute-t-il plus doucement. Vous pouvez comprendre mon étonnement. »

Son pied droit tapote légèrement le sol alors qu'il pose ses mains sur ses hanches. Son teint est similaire à celui de sa progéniture ; une peau halée, parfaite, qui contraste avec sa chemise blanche. Une aura apaisante se dégage de lui — les rumeurs de sa facette impitoyable semble alors bien ridicules —.

« Pour ma défense, c'est ce que je lui ai dit.
— Dans ce cas, je ne comprends pas pourquoi vous êtes ici.
— Je pensais que vous connaissiez votre fils… »

À sa plus grande surprise, le détenteur de Paradise Corporation rit de bon cœur. Carla prend cette réaction comme le bon moment pour réclamer de l'attention ; elle saute du canapé pour se faufiler entre les jambes de l'homme, tout en ronronnant. Sa queue touffue s'enroule presque autour du mollet alors qu'elle s'étire avec grâce.

« Il vous a kidnappée à une heure improbable ? Et ça, sans vous prévenir à l'avance, bien évidemment.
— Aux alentours de vingt-trois heures.
— Oh ! Il a fait un effort !
— J'en suis venue à la même conclusion. »

Ils échangent un long regard complice qui ne s'éternise pas. Étant une personne assez occupée, il est rare qu'il s'attarde quelque part. C'est pour ça qu'elle n'est pas surprise quand il consulte son téléphone pour répondre rapidement à un message — ou à un énième mail —. Lorsqu'il le remet dans sa poche, il lui sourit.

« Bon… je pense qu'il est temps que je m'en aille. »

La jeune femme acquiesce d'un mouvement de tête et s'incline à nouveau quand il tourne les talons, pour partir. Sauf qu'une fois redressée, elle constate qu'il n'a pas fait un pas en plus. À la place, sa main se lève pour lui signaler qu'il va prendre la parole — même si elle prie silencieusement pour qu'il ne le fasse pas, parce qu'elle sent que ça va être terriblement gênant —. Le Président gratte sa tempe en lui refaisant face.

« J'étais en train de me dire que…
— Oui ?
— … et bien, c'est assez amusant comme réflexion mais il n'y a aucune chambre d'ami ici. Gerald n'a jamais pensé cet endroit pour accueillir des visiteurs. Vous dormez donc sur le canapé ? »

Un silence s'installe. Le genre qui retourne vite les estomacs. Son cœur loupe un battement et Erza essaie de combattre le rougissement qui ravage ses joues — chose ratée, elle le sent, c'est un bel incendie là-haut —.

« Bonne journée, monsieur le Président. »

Il tousse en mettant sa paume devant sa bouche. Ce n'est pas la peine qu'elle réponde explicitement à cette question, parce qu'elle ne désire pas s'enfoncer dans des explications qui rendront cette situation plus embarrassante encore. Et lui, de son côté, ne doit pas avoir très envie de s'empêtrer dans ce tout nouveau terrain. Ça parait bien inédit tout ça.

« Bonne journée à vous. »

La porte du penthouse se ferme enfin et la rouquine s'écroule sur le canapé en gémissant. Les yeux du félin scintillent.

« Quoi ?, marmonne-t-elle. Ne me juge pas. C'est ton maître qui a proposé. »


19 JUIN — 2:57

Le bruissement des draps n'étouffe pas assez les vibrations du téléphone. Elle pousse un soupir et le prend dans une main à la poigne lâche. Une moue se dessine sur ses lèvres ; cet homme ne compte pas rendre ses nuits agréables. Son pouce appuie plusieurs fois sur l'écran, jusqu'à enfin tapoter le bouton vert pour décrocher. La voix rauque et chaude du Vice-Président flatte son oreille. Avec les yeux fermés, elle a l'impression que tout s'accentue.

« Vous ne regardez jamais l'heure avant d'appeler, n'est-ce pas ?, murmure-t-elle en retenant un bâillement.
Vous vous couchez bien trop tôt.
— Vous inversez si facilement les situations monsieur… »

Elle l'entend souffler d'amusement. Il doit sans doute sourire en coin. Doucement, lentement, comme pour ne pas briser la magie du moment, elle roule sur le côté en tenant précieusement son portable. Elle ne veut pas allumer. Ça ne sert à rien, elle va finir par se rendormir durant la discussion — c'est arrivé la dernière fois —. Le bruit d'une feuille en papier attire son attention, puis c'est le tour à celui des touches d'un clavier.

« Pourquoi est-ce que vous travaillez aussi tard ? Il y a eu un souci lors d'une réunion ?
Quelques détails se sont ajoutés. Ce n'est rien d'inquiétant. »

Gerald expire lentement. C'est discret. Pourtant, c'est comme si sa respiration venait caresser sa peau. Sa sensibilité au réveil ne l'a jamais aidée dans ces moments. Et c'est pire depuis qu'elle a entièrement réalisé que cet homme, dont elle partage quand même la vie depuis neuf ans, ne sera plus son supérieur ; il va être un homme sans une étiquette collée à son front. Un homme qui sait la rendre vulnérable en un regard.

« J'ai reçu la facture, glisse-t-il après une minute de silence.
— De mes achats ?
Humhm. »

Son doigt s'enroule autour d'une mèche écarlate.

« Vous êtes au courant que vous auriez pu achetez plus cher.
— Je n'ai pas pour habitude d'utiliser un salaire pour des vêtements. »

Faire les magasins a toujours été une épreuve à ses yeux. Elle préfère mettre son argent de côté pour organiser son futur voyage — celui dont elle rêve depuis des années, dans le pays de naissance de sa mère —. Le reste après l'épargne sert à faire les courses et payer les factures. Elle n'a jamais été excessive.

« Vous n'avez pas une marque préférée ? Une qui vous plaît vraiment ?
— Je n'ai pas spécialement eu le temps de m'intéresser à tout ça, marmonne-t-elle.
Mais maintenant vous l'avez. Prenez une jolie robe. Ou ce que vous voulez. Et profitez-en aussi pour vous trouver un appartement plus grand et confortable. Je sais que vous en avez les moyens. Ça me peine de vous voir vivre dans un endroit aussi modeste.
— Je n'ai pas besoin d'un palace.
Vraiment ? »

Il a cette manière de parler. C'est lent, articulé, soufflé. Sa voix rauque mais douce hérisse les poils sur sa peau. Elle en devient accro, parfois — surtout quand elle y repense —. Heureusement, son esprit se ressaisit assez vite ; depuis quand est-elle aussi désespérée pour fantasmer sur une voix ? Surtout sur celle de son supérieur.

« Oui, vraiment. Mon studio est parfait. Pourquoi changer ?
Pour garder Carla. Ça vous éviterait d'emménager chez moi en pleine nuit. C'est plus agréable pour vous, non ?
— Parce qu'il y aura une prochaine fois ?
Bien sûr.
— Est-ce que j'ai le choix au moins ?
Oui. Vous l'avez toujours.
— Vous dîtes ça par politesse…
Vous étiez vraiment la meilleure assistante possible. »

La jeune femme glousse. Une langueur comme à envahir son corps ; elle y cède et enfonce correctement sa joue dans l'oreiller. L'odeur de la lessive, quelque chose avec une pointe d'orange, est mélangée à celle de Gerald — musc, bois, fraîcheur —. À côté d'elle, la petite chatte blanche est plongée dans un profond sommeil. Si elle tend la main, elle peut effleurer la soyeuse fourrure.

« Autre chose, monsieur ?
Hum… quel âge a votre montre ?
— Pourquoi ?
"Pourquoi" n'est pas un chiffre, mademoiselle Scarlett.
— Je dirais… environ… six ans, ou sept ? Dans ces eaux-là. »

Il pose des questions vraiment étranges à une heure tardive. Et, plus étrange encore, il ne s'est jamais autant renseigné sur ses effets personnels. D'habitude, il lui offre un cadeau sans se renseigner sur ce qu'elle possède déjà.

« Je vois… plutôt or ou platine ?
— Hein… ?
"Hein" ne fait pas parti de mes propositions.
— Je- n'importe, les deux semblent parfaits.
Les deux alors. »

Son entêtement est palpable. Nul doute qu'elle va se retrouver avec des présents qui vaudront plus que son salaire. Elle s'en masse déjà la tempe. Puis, malgré son hésitation, Erza décide qu'il est temps de découvrir l'heure qu'il est. Un couinement surpris s'échappe ; elle n'a jamais pensé qu'il serait aussi tard — ou tôt selon les personnes —. Elle se demande vaguement quelles remarques pourraient faire Luxus en découvrant qu'elle passe une partie de sa nuit au téléphone et, en prime, avec son supérieur.

« Vous avez l'air épuisée.
— Ça vous étonne.
Pensez à vous reposer dans la journée pour rattraper votre sommeil. C'est primordial que vous soyez en forme, pour le bien de l'équipe.
— Je n'aurais pas besoin de faire une sieste si vous m'appeliez à des heures convenables… »

Comme prévu, il ignore royalement son commentaire.

« Vous aimez le matelas ?
— Je ne sais pas si j'aime dormir dans le lit de mon patron…
Pourquoi ? Il n'est pas confortable ? »

Qu'est-ce qui peut bien clocher chez lui pour ne comprendre le sous-entendu de cette phrase ? Ça la déstabilise toujours autant. D'ailleurs, elle l'est très souvent ces derniers temps. Cet homme a un comportement déroutant. L'appeler deux jours de suite, en pleine nuit, uniquement pour discuter de manière décontractée ? C'est un tout nouvel aspect pour leur relation — qui a été autrefois construite sur une base professionnelle —. Erza hésite un instant ; elle a besoin de connaître la raison de changement.

« J'ai une question.
Je vous écoute. »

La respiration de l'homme d'affaires n'a pas changé depuis le début du coup de fil ; elle est lente et profonde. Elle ressemble à une berceuse. Ça lui donne envie de ne plus parler de simplement retourner entre les bras de Morphée. Résister devient dur.

« Vous m'avez appelée dès votre deuxième nuit de voyage.
Cela pose un problème ?
— Non. C'est juste que… vous n'avez jamais fait ça, même lorsque j'étais votre assistante officielle.
Vous ne m'avez pas encore posé votre question. »

Elle est certaine qu'il est en train de sourire. Elle peut l'entendre. L'imaginer. Ce petit sourire en coin qui fait tourner les têtes.

« Tout se passe bien avec votre nouvelle assistante ?
Mademoiselle Heartfilia est compétente. Elle commet quelques erreurs de temps en temps. C'est parfois assez… »

Il soupire — il cherche ses mots —.

« Angoissant ?, tente-t-elle doucement.
Il y a de ça, oui. C'est… déroutant. Je n'ai pas l'habitude que mon assistante puisse avoir ce comportement.
— Je n'étais pas la plus douée à mes débuts, lui rappelle-t-elle en jouant avec la couette, mais vous m'avez laissé une chance. Je suis persuadée que Lucy saura vous être utile. »

Une nouvelle feuille de papier est tournée. En se concentrant un peu, Erza arrive à reconstituer cette scène. Elle l'a vu tant de fois derrière son bureau que cet exercice est loin d'être compliqué. Ce qui l'est, en revanche, c'est de retenir son sens du détail ; à quel point l'a-t-elle observé ? Elle le revoit penché sur son fauteuil en cuir, avec l'arrière de sa tête calée sur le haut du dossier. Ses avant-bras, découverts parce que ses manches ont été remontées, laissent apparaître des veines saillantes qui descendent sur ses grandes mains. Sa cravate est dénouée et libère sa gorge du col de sa chemise. Sa pomme d'Adam est alors plus visible. À chaque déglutition, elle monte et descend et la captive trop facilement.

« C'était votre question ? »

Elle a bien envie de se dégonfler mais c'est trop tard ; elle a piqué son intérêt et il ne va pas la lâcher.

« Est-ce que c'est pour ça que vous m'appelez autant ? Parce que vous êtes comme… stressé ?
C'est… difficile de répondre à ça. Mettre des mots sur mes émotions a toujours été compliqué. »

S'installant lentement sur le ventre, la rouquine appuie son menton sur l'oreiller. Son index frotte légèrement la coque de son téléphone. Carla gigote un peu à cause d'elle mais elle finit par vite se rendormir. Tant mieux.

« Je ne suis pas pressée, glisse-t-elle en souriant un peu. Vous pouvez me répondre plus tard.
Je ne sais pas.
— Comment ça ?
Vous partez bientôt, murmure-t-il. J'ai peur que… que vous souhaitiez tout oublier de Paradise Corporation. »

Sa voix a changé. Elle est devenue plus rauque. Comme quelque chose qui s'apprête à se briser. Sa langue passe sur sa lèvre inférieure. Sa gorge se serre à cause de l'émotion ; qu'est-ce qu'il est en train de lui faire ? Elle refuse toujours de penser à la théorie de Luxus. Il n'a pas une emprise sur elle. Le problème — si elle peut appeler ça comme ça — vient entièrement d'elle. Erza commence à sérieusement penser qu'elle a intériorisé des sensations et des sentiments durant ces années de service. Une façon de se protéger.

« Merci pour vos services, continue-t-il en expirant. J'ai apprécié être avec vos côtés.
— Il me reste encore deux semaines, chuchote-t-elle.
Je sais mais… je tenais à vous remercier.
— Vous l'avez toujours fait, à votre manière. »

Voilà qu'elle a maintenant la bouche sèche. Serré comme il est, son ventre a rendu l'âme. Le voir aussi émotif la rend fébrile. Autrefois, elle aurait répondu quelque chose de sarcastique. Mais aujourd'hui, elle en est incapable. Elle ne veut pas le blesser, pas alors qu'il parait si seul, si vulnérable, si dépassé par les événements. Elle ne devrait pas se sentir aussi mal. Son cœur n'a pas à être aussi poignardé par quelques mots.

« Vous aviez raison, il est tard. Reposez-vous bien, mademoiselle Scarlett.
— Vous aussi, monsieur le Vice-Président. »

L'écran de son téléphone s'allume lorsque l'appel prend fin. La pièce s'illumine brièvement. Une larme roule et elle enfonce son visage dans l'oreiller. La chaleur de la couverture la berce. Avec le parfum musqué qui l'entoure, elle peut imaginer que ce sont les bras de Gerald. Et tout ça, c'est complètement insensé.


22 JUIN — 7:41

En neuf ans, Luxus ne l'a jamais déposée au travail. Jusque-là, ils n'ont jamais trouvé un créneau ; il a son boulot qui est rempli d'imprévus et elle a le Vice-Président qui sait être imprévisible. Les deux ne sont pas compatibles. Alors quelle belle surprise de voir ce grand blond devant son appartement, ce matin. Il n'est jamais trop tard, même si dans cinq jours elle quitte définitivement Paradise Corporation. Le soleil commence déjà à chauffer les rues lorsqu'il tourne vers l'axe principal. Les vitres sont baissées et une brise tiède s'engouffre dans le véhicule. Comme ils en ont pour un petit moment à cause de la circulation, la rouquine décide d'attaquer un sujet qu'il n'a pas l'air de vouloir aborder.

« Ton rendez-vous était bien ? »

Elle jette un coup d'œil désinvolte sur le visage de son ami. Son raclement de gorge lui tire un sourire amusé ; c'est dingue à quel point cet homme peut subitement devenir timide lorsqu'il parle d'une fille qui lui fait de l'effet. Ses grandes mains serrent fermement le volant durant la discussion — il reste évasif et décide de lui donner uniquement le nom —. Bien trop vite à son goût, Luxus arrive à détourner le sujet.

« J'ai repensé à ton histoire.
— Mon histoire ?
— Ouais, avec ton patron bizarre.
— Mais de quoi tu parles ? Et pour la centième fois, il n'est pas bizarre.
— Il l'est Erza. C'est un vrai robot sérieux ! J'ai regardé ses interviews. Est-ce qu'il connaît la définition du mot "humour" ? Ou même celle du sarcasme ? Il ne comprend même pas des jeux de mots évidents. Il est vraiment ennuyeux. »

La demoiselle lève les yeux au ciel en grognant. Elle appuie son coude sur le rebord de la fenêtre. Le vent se faufile entre les mèches rouges, embaumant la voiture du policier du parfum de son shampoing — ça lui changera de celle de la transpiration —. Il s'agite un peu.

« Pourquoi tu ne veux pas admettre au moins ça ?
— Parce que c'est faux, soupire-t-elle. Il n'a peut-être pas d'humour mais il reste une bonne personne.
— Si bonne que ta vie s'est arrêtée en signant ton contrat de travail. Vous avez une relation toxique tous les deux.
— Depuis quand tu t'y connais en relation ?
— Haha, très drôle Erza, répond-il d'un ton plat.
— Tu as tendu le bâton. »

Il secoue la tête tout en freinant doucement ; le feu est rouge. Quelques automobilistes s'excitent et il regarde dans le rétroviseur. Ça ne signifie pas qu'il a lâché l'affaire.

« Je pourrais te retourner la question, finit-il par dire. C'est quand la dernière fois que tu as pris le temps de rencontrer quelqu'un ?
— Ce n'est pas la peine d'autant t'inquiéter. Je te rappelle que j'ai démissionné. Je vais avoir plus d'une occasion pour sortir.
— Tu vas vraiment tourner la page ?
— Je ne vais revenir sur ma décision. »

Son index tapote le volant. La question fatidique va s'abattre.

« Tu ne vas plus jamais le voir ? »

Les voitures devant eux avancent et il suit le pas. Sa conduite est étonnement douce.

« Je suppose.
— Tu supposes ? Vraiment ? Tu ne peux pas dire oui ou non ?
— Tout peut arriver. Je vais peut-être parfois le croiser.
— Ne me dis pas que tu comptes t'amouracher de ce type…
— Qu- non ! Lui et moi ? Arrête de dire des âneries. Ça a toujours été professionnel, ça ne va pas changer. »

Erza a l'impression de s'être enterrée en prononçant cette phrase. Elle ne se croit pas elle-même. Elle sait que c'est devenu bien plus qu'une relation de travail. Ce n'est pas pour autant du flirt. C'est juste un cap de passé qui lui retourne les entrailles, surtout dès qu'elle tombe nez à nez face à Gerald. Non pas Gerald. Elle doit arrêter de dire Gerald. C'est le Vice-Président. C'est tout.

« Tant mieux. Ce type est trop louche.
— Je ne comprends pas pourquoi tu as une dent contre lui, soupire-t-elle. Il ne t'a rien fait. »

Le blondinet aux allures d'ours marmonne dans sa barbe en prenant un virage. Il se gare tranquillement à côté du trottoir, sans gêner la circulation, puis tourne la tête vers elle. Sa main vient tapoter sa cuisse pendant qu'elle décroche la ceinture de sécurité. Elle lève les yeux vers lui, intriguée. Son visage arbore une expression moins dure qu'avant. Il se gratte la mâchoire avec l'ongle, pile sur sa barbe naissance.

« Mon congé a été accepté. »

Son sang se glace en réalisant la date. Elle déglutit puis hoche la tête, avec un sourire triste aux coins des lèvres. Le nuage au-dessus de sa tête est chassé quand il tapote son front puis qu'il administre une pichenette sur son nez. Erza gémit de protestation et le frotte, avec une moue.

« Tu sais qu'elle ne voudrait pas que tu fasses cette tête. Va travailler maintenant, souffle-t-il en se penchant pour ouvrir. Je ne voudrais pas que ton patron fasse une syncope parce que tu es en retard. »

Elle rit et sort du véhicule en prenant son sac à main. Elle lisse sa jupe avant de fermer derrière elle. Quelques collègues la saluent au loin. Délicatement, elle se penche en appuyant son avant-bras sur la portière.

« Merci Luxus.
— Ce n'est rien p'tite tête. Allez, file. »


25 JUIN — 15:28

Les portes du bureau du Vice-Président claque et l'assistante en chef sursaute. Elle lève la tête des papiers pour voir Lucy revenir avec les joues rouges de colère. Elle tire rudement son fauteuil et se laisse lourdement tomber dedans. Elle soupire puis se met brusquement à gigoter dans tous les sens. Ce n'est pas une crise d'épilepsie mais ça pourrait y ressembler. Quand elle se calme enfin, la jolie blonde se tourne vers elle.

« Je ne peux pas le supporter !
— Qu'est-ce que tu ne peux pas supporter exactement ? »

Parce que la liste peut être longue. Elle-même ne l'a jamais terminée.

« Je suis supposée lui rendre la vie facile, mais il ne m'aide pas ! Il a une réunion très importante dans dix minutes et il refuse que je l'aide à mettre sa cravate. Pourtant c'est ce que tu as toujours fait, non ? Je sais qu'il n'aime pas être touché mais quand tu étais encore son assistante, il te laissait gérer ça. Qu'est-ce que je fais de travers cette fois ? Je ne lui demande pas assez gentiment ? Je dois l'amadouer avec des collations ? »

Heartfilia cache son visage derrière ses mains en geignant, tel un bébé. Ses premières semaines sont dignes d'une guerre avec lui mais, en regardant de plus près, elle supporte relativement bien la charge. Elle n'a pas encore jeté un paquet de feuilles au visage de l'homme d'affaires, en lui hurlant dessus pour lui dire qu'il n'est qu'un idiot narcissique et moralisateur. Maintenant qu'elle y repense, elle se demande comment elle a bien pu conserver ce poste aussi longtemps. À ce niveau, ça relève du miracle, non ? Elle s'arrache de ses pensées quand sa collègue se redresse en expirant.

« Est-ce que je dois lui mettre cette cravate de force ? Le Président ne va pas du tout être content s'il vient à moitié habillé… et ça me retomber dessus, je le sens.
— Je vais m'en charger, d'accord ? »

Les étoiles dans les yeux de Lucy lui arrachent un rire. Elle se lève donc pour rattraper le coup. En poussant à son tour les portes, la jeune femme découvre qu'il n'est pas à son bureau ; il est assis sur l'un des canapés, avec une tablette à la main. Il revoit sans doute les chiffres clés pour la réunion, même s'il les connait sur le bout des doigts. Comme il n'a toujours pas jeté un coup d'œil dans sa direction, elle en profite pour inspecter l'état de l'imposant meuble fait d'acajou. Ses sourcils se haussent en découvrant le véritable chaos qui règne dessus. C'est étonnant. Il a toujours été une personne qui n'a jamais supporté que ses affaires soient désordonnées. Mais là…

Perplexe, et après avoir pris la cravate rouge posée entre deux papiers, elle s'avance vers son supérieur. Erza se racle doucement la gorge pour attirer son attention et ça marche immédiatement. Son regard froid la balaie tout entière avant de devenir lumineux. Il n'a vraiment pas l'air de l'avoir entendue entrer. D'habitude, ses talons font le travail. Le Vice-Président pose la tablette à côté de lui et se met debout. La mèche folle qui rebique sur son front est déjà présente ; est-il fatigué ? Ou malade ?

« Qu'est-ce que vous faîtes ici ?, s'enquiert-il en glissant une main dans sa poche.
— Pourquoi est-ce que vous refusez que mademoiselle Heartfilia vous aide pour votre cravate ? »

Comme gêné, elle le voit glisser ses yeux vers les baies vitrées. Il se gratte brièvement la joue avant de la scruter de nouveau — et elle se sent comme transpercée —. La rouquine soupire légèrement puis s'approche un peu. Encore un pas et la voilà assez proche de lui pour rendre la vie de Lucy plus facile. Son odeur chatouille ses narines.

« Je n'ai pas l'habitude avec elle, murmure-t-il.
— Vous devriez la prendre, le sermonne-t-elle avec une voix qu'elle espère ferme. Elle veut vraiment s'impliquer pour répondre à vos besoins. Elle ne plaisante pas.
— Peut-être, mais ce n'est pas ce que je veux. »

Et maintenant, il fait l'enfant ?

« Vous êtes têtu et difficile, réplique-t-elle en passant la cravate derrière le col de sa chemise.
— Vous trouvez ?
— Un peu. Parfois. »

Le Vice-Président souffle d'amusement et sa respiration effleure sa pommette. Elle ne s'est pas rendu compte qu'elle rougissait jusqu'à ce moment. Elle combat l'envie de relever les yeux vers lui et se concentre sur le nœud à faire. Son tremblement est suffisamment discret, contrairement aux battements de son cœur. Est-ce qu'il peut les entendre ? Ils lui paraissent si bruyants. Pire encore quand un frisson picore son échine.

« C'est l'histoire d'à peine cinq minutes, poursuit-elle en mettant la soie correctement. Ça ne devrait pas être si terrible que ça.
— Je crois que si, chuchote-t-il en réponse. Je ne suis pas sûr d'être capable d'accepter quelqu'un d'autre. »

Ses phalanges s'appuient contre le torse de Gerald par inadvertance, alors que le poids de ses mots vient la bousculer. Sa main brûlante et rugueuse vient capturer l'une des siennes, l'empêchant de lâcher sa cravate. Erza sent son pouls s'emballer et, cette fois, elle ne résiste pas ; ses grands yeux ambrés remontent sur le visage serein de son supérieur. La proximité qu'ils entretiennent devient suffocante — elle a chaud —. Son premier réflexe est de se reculer. Il est cependant plus rapide Sa paume libre se cale dans le creux de son dos et elle halète, surprise.

« Qu'est-ce que… que… »

Sa tête devient vide. Elle se perd dans l'océan mordoré de ses prunelles, sans un mot. Il la regarde intensément, comme s'il était capable de voir à travers elle et de sonder son âme. La prise qu'elle exerce sur sa cravate devient molle — comme ses jambes qui semblent être du coton —.

« Vous ne m'avez toujours pas répondu, dit-il lentement.
— Répondu à… ? De quoi vous parlez ?
— Notre rendez-vous. »

C'est un véritable incendie qui ravage actuellement son corps. Un corps très pressé contre celui du Vice-Président. Peut-être même trop. Elle baisse à nouveau la tête et détache sa main libre de la soie, pour la poser entièrement sur son buste. Son objectif de le repousser disparait quand elle sent les muscles jouer sous ses doigts — à quel point a-t-elle pu devenir sensible au cours de ces dernières années ? —. Il penche son visage pour établir un nouveau contact visuel avec elle.

« Vous voulez dire le verre ?, lui demande-t-elle d'une petite voix.
— C'est une autre manière de le présenter. »

Elle entrouvre les lèvres. Son geste ne passe pas inaperçu. Elle voit la pomme d'Adam remuer sous sa déglutition et la jugulaire saillante de son cou lui parait plus séduisante qu'à l'accoutumée. Est-ce qu'il est en train de l'ensorceler ? Parce qu'elle peine à se rappeler qu'ils sont tous les deux dans son bureau, et que Lucy peut débarquer à n'importe quel moment. Pire encore ; elle a complètement mis de côté qu'elle est entre les bras de son supérieur.

« Je… je pense qu'il serait préférable que je termine mon préavis.
— Pourquoi ?
— Je n'ai pas envie que des rumeurs commencent à naître.
— Je ne comprends pas pourquoi il y aurait des rumeurs. »

Lui exposer un tableau avec toutes les raisons pour lesquelles un patron et une assistante ne devraient pas être vus ensemble hors du boulot est donc bien nécessaire. Il n'est pas censé être une personne qui a de la jugeote ? Ou est-ce que les codes des relations actuelles lui échappent réellement ?

« Faisons comme j'ai dit, d'accord ? »

Même s'il ne saisit pas tout, le Vice-Président hoche la tête puis relâche peu à peu sa prise. La perte de chaleur est presque immédiate et elle la regrette ; adieu le corps d'Apollon tout contre elle et bonjour la sensation de perte qui l'enlace. Gerald ne parait pas aussi bouleversé qu'elle, mais il y a quand même une pointe de déception qui brille dans ses yeux verts. Il se tourne vers son bureau.

« À la fin de votre préavis, alors. »

Erza le lui confirme d'un sourire poli, feintant une expression qui ne reflète pas son trouble — c'est hors de question qu'elle lui montre l'effet qu'il a sur elle —. Elle aurait même dû le pousser sur le canapé pour lui apprendre les bonnes manières. Depuis quand se permet-il ces familiarités avec elle ? Et est-ce qu'au moins elle a l'air crédible en pensant ça, alors qu'elle a savouré chaque seconde ? Bon sang, toutes ses pensées ne possèdent aucune logique et, là, tout ce qu'elle veut c'est se passer la tête sous l'eau froide.

« Je vais disposer, glisse-t-elle en s'inclinant. Si vous avez besoin de quoique ce soit, n'hésitez pas.
— Bien sûr. »

Elle expire discrètement avant de quitter la pièce. Sa circulation sanguine semble enfin être revenue et elle sent à nouveau les membres inférieurs de son corps. Elle tente de marche correctement, de s'asseoir dans son fauteuil sans avoir la tête d'une femme chamboulée par un homme, et de se remettre au travail sans repenser à cette scène incongrue.


27 JUIN — 18:30

Même si cette journée a mal commencé — par la faute de Lucy qui a mis à la déchiqueteuse le rapport d'une réunion très importante —, la fin s'annonce des plus douces. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il s'agit aujourd'hui de son dernier jour au sein de Paradise Corporation. C'est avec un mélange d'excitation et de tristesse qu'elle éteint son poste de travail. Quelques collègues du service marketing l'attendent pour une fête de départ surprise. Erza n'a pas osé refuser cette offre. Comment dire non à de l'alcool et des grillades ? Surtout en été ? C'est impossible. Alors elle range ses affaires dans son petit sac puis se lève avec un joli sourire aux lèvres.

« Vous allez quelque part ? »

La rouquine sursaute et relève le menton, pour ancrer ses yeux dans ceux du Vice-Président. Il est particulièrement élégant pour cette journée ; son costume d'un bleu profond, en trois pièces, a été fait sur-mesure par un célèbre couturier. Et, pour rehausser le ton de ses habits, il a choisi une cravate rouge qu'elle lui a offert, pour sa promotion à ce poste. Ses cheveux sont brossés sur le côté et non en arrière, soulignant particulièrement un côté de sa mâchoire carrée. Il ressemble à un véritable mannequin et elle peine à se défaire de cette vision.

« Oui, je suis attendue, lui dit-elle en gardant son sourire. Une fête a été organisée pour mon départ.
— Oh. »

Gerald soupire et ses lèvres se pincent un instant. C'est bref, comme à chaque fois. Peut-être qu'il arrivera par s'exposer, un jour.

« Toute la nuit ?, s'enquiert-il en s'approchant du bureau.
— Je ne sais pas monsieur. Mais… il est possible que ce soit le cas, lui avoue-t-elle en marchant vers les portes de l'ascenseur avec lui. L'équipe est performante dans tous les domaines.
— Je vois.
— Vous voulez venir ? Je suis sûre que vous êtes le bienvenu !
— Ça ira, merci. »

Il regarde sa montre avant de sortir son téléphone. Erza observe la scène à la dérobée tandis qu'elle appuie sur un bouton qui s'illumine aussitôt. Il compose un numéro et lève le portable vers son oreille gauche. Il y a une première tonalité mais, avant que la personne décroche, l'homme d'affaires lui souffle quelques mots.

« Prenez soin de vous. »

Elle n'entend pas toute la conversation — qui porte sur une histoire de réservation dans un restaurant — mais elle décide qu'elle n'a pas à s'attarder. Son regard s'accroche encore légèrement sur le dos aux larges épaules du Vice-Président, jusqu'à ce que les portes métalliques finissent par s'ouvrir. Le ventre noué, elle s'avance et brise l'image qu'elle grave dans son esprit. La distance qui les sépare lui rappelle à quel point elle a décidé qu'il serait inatteignable. Mais ce n'est pas le moment d'être triste pour si peu.

La liberté l'attend.


9 JUILLET — 19:43

Le bain. Un moment merveilleux. Doux. Incroyablement parfait. Cet instant qui, autrefois, ressemblait à une utopie. Comment prendre un bain lorsque le Vice-Président était capable de l'appeler n'importe quand ? Mais maintenant, ça, c'est derrière elle. Elle peut enfin savourer ce délicieux temps passé dans l'eau. Rien de tel après une belle journée de shopping, en compagnie de l'homme le plus grognon de l'univers. Luxus n'a pas changé d'un poil, même en fréquentant cette ravissante barmaid. Il doit être né pour être un ours léché, voilà tout. Ce n'est pas grave, elle en a l'habitude. Puis quelle importance alors qu'elle a l'impression d'être au paradis, avec cette odeur de fruits et cette mousse tout autour d'elle.

La petite fenêtre de la salle d'eau est ouverte, laissant une brise tiède entrer. C'est un bonheur sans nom durant cette nuit d'été. Erza se sent brièvement en paix. Ça ne dure jamais parce que son esprit la torture souvent, avec des questions qui tournent autour d'un seul protagoniste. Quelle ironie. Heureusement pour elle, son portable se met à sonner. Elle est sauvée, car elle était prête à ouvrir une bouteille de vin pour noyer ses pensées — et se lamenter sur son dernier contact avec Gerald —. Et, en parlant du loup…

« Lucy ? »

C'est d'abord un reniflement qui lui fait office de réponse. Très bruyant. La quantité de morve a l'air impressionnante mais elle ne préfère pas y penser ; le bain ne la réussit pas, elle se sent obligée de relever des détails aussi insignifiants — et écœurants —.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu rencontres un problème au boulot ?, ne peut-elle s'empêcher de demander. Tu as l'air bouleversée.
— Erza… tu dois venir, je t'en prie…
— Tu dois me donner une raison Lucy. Je ne peux pas venir sans motif et sans comprendre. »

Elle entend le bruit d'un emballage en plastique. Sans doute des mouchoirs.

« C'est le Vice-Président… »

Maudit cœur sensible. Pourquoi faut-il qu'il trébuche lorsqu'elle entend ce titre ?

« Il va mal ?
— Il est horrible. Invivable. Intraitable.
— Je ne vois pas où est le problème. »

Elle est rassurée. Ce n'est pas si grave. C'est même normal. Après tout, ce n'est pas comme si sa réputation disait le contraire.

« Non, là, c'est bien pire. »

Haussant un sourcil, la rouquine appuie son avant-bras sur le rebord de la baignoire. Son menton se presse tout contre le muscle, encore trempé. Le froid de la céramique hérisse ses poils et picore sa chair.

« Comment ça ?
Tu ne vas pas me croire, ou quoique… mais… bon sang ! Il traite ses employés comme du bétail et les heures supplémentaires s'enchaînent. Au moindre changement, il réagit de plus en plus excessivement. Il tient tellement à ce que son emploi du temps soit parfait qu'il m'appelle toutes les heures ! Erza, tu te rends compte ? Ça fait trente-cinq heures que je n'ai pas dormi ! Je vais devenir folle ! Et est-ce qu'il pense à me remercier pour les efforts que je suis en train de fournir pour lui ? Quelle blague, la réponse est non bien sûr, rit-elle nerveusement. Il est ingérable. Je ne le comprends pas. Je suis supposée faire quoi, moi ? Trente-cinq heures !, répète-t-elle en partant dans les aigües. Ce n'est pas écrit dans le contrat que je dois devenir une espèce de Terminator ! »

Elle sourit un peu tout en écoutant sagement le monologue de son ancienne collègue, qui semble avoir un cruel besoin d'extérioriser l'enfer qu'elle supporte au travail. C'est compréhensible. Elle a aussi fait ça avec Luxus. Elle s'interroge parfois ; comment a-t-il fait pour ne pas lui avoir dévissé la tête ? Sa patience est immense et elle met ça sur le compte d'une possiblee déformation professionnelle.

« Je t'avais dit d'acheter des vitamines. Mais… ça va. Je m'attendais à pire vu ce que tu me décris. Tu devrais survivre. C'est une mauvaise passe. Il y en a parfois. Dis-toi que c'est comme… comme un couple ? »

Lucy pousse un bruit qui est le mélange d'un certain mécontentement et d'une profonde incompréhension.

« Comment tu peux dire ça ?, geint-elle. À moins que… que tu as fait pire ?
— Je détiens fièrement le record de l'entreprise.
Il y a… il y a un record ?
— Cent vingt-neuf heures, sans une seule sieste. »

Silence troublé par une longue inspiration. Ça fait généralement cet effet lorsqu'elle l'annonce.

« Pardon ?, expire-t-elle.
— J'ai eu une semaine de vacances après ça. Et aussi une prime avec une augmentation de salaire.
Mais… ce n'est pas humain ! Comment tu as pu subir ça ? Tu aurais dû dire non !
— Il suffit juste de faire le bon cocktail.
Le bon… quoi ?
— Trois fois rien. Juste un subtil mélange de caféine, de vitamines et de boissons énergisantes. À boire toutes les quatre heures. Tu devrais essayer. Ça te revitalise d'une certaine manière. »

Sa déglutition est très audible et lui arrache un sourire amusé.

« Et tu es toujours en vie…
— Même morte, le Vice-Président m'aurait donné du travail, marmonne-t-elle en réponse. Je me suis adaptée pour ne pas être poursuivie jusque dans ma tombe.
Tu as dormi combien de temps après ça ?
— Trois jours.
Je ne veux pas et ne peux pas vivre ça. S'il te plaît. Viens au siège. »

Erza gratte sa tempe, décollant au passage une mèche sur sa joue rose. Elle hésite parce qu'elle a peur de se tenir à nouveau debout devant lui. Son dernier au revoir a gravé sa mémoire d'une drôle de manière, et ça la travaille beaucoup trop. Venir comme ça signifie forcément en parler, et elle n'est pas sûre d'être prête pour ça. Mais ce serait égoïste, non ? Rester dans son confort alors que toute l'entreprise subit le caractère du Vice-Président… et puis, elle est curieuse de comprendre la raison derrière cet acharnement. C'est rare que tout Paradise Corporation subisse les foudres de l'homme d'affaires.

« Très bien, cède-t-elle. Je fais au plus vite. »

9 JUILLET — 20:21

Le taxi repart dès qu'elle a claqué la portière derrière elle. Ses cheveux se soulèvent avec la brise. Elle secoue en même temps les rebords de sa robe d'été, encore incroyablement blanche et parfait — c'est un cadeau que Gerald lui a offert une fois de retour de son voyage, en remerciement pour avoir gardé la petite Carla —. Quand le courant d'air se calme, les pans du vêtement reviennent effleurer le dessus de ses genoux. Ses doigts serrent la sangle de son sac à main tandis qu'elle admire l'immense bâtiment qui est devant elle ; se retrouver là fait revenir une foule de souvenirs. Lentement, peut-être même trop lentement, la rouquine s'avance vers les portes d'entrée qui sont gardées. La sécurité a toujours été importante au siège. Lorsqu'elle traverse le hall, ses jambes semblent automatiquement reprendre le rythme d'autrefois. Ses foulées sont rapides et font jouer les muscles sous sa peau pâle. Le bruit de ses talons résonne et attire les regards de quelques salariés au bord du gouffre. C'est d'ailleurs réellement le cas de Lucy.

Une fois arrivée à l'étage désiré, elle découvre la demoiselle dans un état catastrophique ; ses cheveux sont emmêlés, son mascara est étalé sous ses yeux et ses joues, son rouge à lèvres a à moitié disparu, ses cernes forment des poches sous ses paupières… la jolie assistante a disparu. Son reniflement est audible, comme celui des autres employés du service marketing qui l'observent comme si elle était un ange tombé du ciel. Ils en ont quitté leur bureau pour discrètement scruter la future conversation qu'elle va avoir avec la jeune Heartfilia.

« Oh mon dieu ! Tu es enfin là !
— Tu peux rentrer, la rassure Erza en rassemblant quelques documents. Je m'occupe de lui. Tu devrais aussi avertir les autres du service. »

Des larmes dégringolent sur les pommettes désormais roses de l'assistante. Le reste de son visage reste cependant livide. Elle a l'air à deux doigts de s'évanouir quand elle se lève pour attraper ses mains. Toute la reconnaissance qui inonde l'étage lui arrache presqu'un rire. Presque. Ce soir, elle n'en a pas envie parce qu'elle sait que le Vice-Président va mal. Il n'agirait pas ainsi dans son état normal.

« T-tu es forcément une déesse ou quelque chose comme ça, sanglote la blonde.
— Ne t'emballe pas autant… »

Délicatement, Erza se délivre de la prise. Elle finit de faire quelques piles pour aider son ancienne collègue. C'est assez rapide — elle a une certaine fierté en remarquant qu'elle utilise le même système pour classer les dossiers —. Une fois que cette tâche est terminée et que le bureau de Lucy ressemble enfin à quelque chose, elle se dit que c'est le moment pour y aller.

« Ne traîne pas trop.
— Encore merci.
— Tu me le diras autour d'un verre, lui sourit-elle en s'approchant des portes. Pars dormir avant de finir ta nuit ici. »

Jusque-là, son cœur avait un rythme à peu près régulier. Mais là, avec le regard émeraude braqué sur elle, c'est autre chose. C'est comme s'il était prêt à exploser. Marcher jusqu'à lui est difficile ; elle ne tremble pas mais elle a la sensation du contraire. Cet homme a-t-il été toujours aussi impressionnant ?

« Mademoiselle Scarlett ? Qu'est-ce que vous faîtes ici ? Nous avions un rendez-vous ?
— Non. Je suis venue à l'improviste. »

Il ouvre un peu la bouche, sans trouver quoi répliquer. Elle est un imprévu et il n'aime toujours pas les imprévus. Ça le met mal à l'aise. Ne voulant pas que ce sentiment le ronge, plus que les autres qui semblent le tirer vers le bas, elle se hâte pour monter les marches qui mènent à son bureau. Elle le contourne et Gerald n'a pas arrêté de la dévisager. Est-ce qu'elle ressemble à un fantôme ? Il finit par déchiffrer la raison de sa venue quand elle pose sa main sur la sienne, qui tient la souris de l'ordinateur. Elle le guide pour verrouiller l'appareil — il ne bouge pas, ne bronche pas —. La chaleur qui irradie de lui la trouble toujours autant, pire encore quand son souffle caresse sa joue, lorsqu'il soupire.

« Je peux savoir ce qui traverse votre esprit pour faire ça ?, grogne-t-il. J'ai du travail à faire. Je n'ai pas le temps pour vos enfantillages. Vous êtes cen-
— Non, l'interrompt-elle en faisant tourner le fauteuil vers elle. Vous avez le temps maintenant. Et vous en avez tellement que vous allez prendre une pause.
— Une pause ?, répète-t-il lentement.
— Vous avez très bien entendu. Levez vos fesses maintenant. »

Le Vice-Président est troublé. Il l'observe encore, cette fois-ci d'une manière différente. Comme s'il ne l'avait pas vue depuis des années. C'est frappant, poignant. Même fatigué, son visage reste magnifique. L'injustice n'a aucune limite. Et ses yeux — ses maudits yeux —, pourquoi sont-ils aussi expressifs ? Ils brillent et ont cette façon d'être si… doux. Est-ce qu'il se rend compte de ce qu'il peut lui ressentir en la contemplant de la sorte ?

« Vous ne pouvez pas m'obliger.
— C'est vrai, oui. Mais je peux toujours vous traîner.
— Vous n'oseriez pas.
— Ne plus être une employée ici me permet de faire des choses sans craindre d'être virée. Donc vous tirer de force hors de ce bâtiment est un objectif que je peux parfaitement atteindre. Pour un fois, c'est moi qui ne vous laisse pas le choix. »

Contre toute attente, son coup de poker a fonctionné. Il s'est levé sans la contredire et a pris la veste de son costume. Même une fois qu'ils arrivent dans le parking sous-terrain, il ne cherche pas une échappatoire. La seule voiture garée ici est celle de Gerald — les autres employés ont dû déguerpir rapidement —. Elle est étonnée qu'il n'y a aucun chauffeur pour le raccompagner. Il roule rarement, surtout parce qu'il travaille tard ; mêler fatigue et conduite n'a jamais été une bonne chose. Elle entend le cliquetis des clés dans sa poche alors Erza se tourne aussitôt vers lui. Sa main se lève, paume vers le ciel.

« Je conduis, déclare-t-elle. »

Il pousse un soupir mais ne proteste pas plus que ça. Peut-être que l'épuisement est en train de prendre le dessus. Ça expliquerait pourquoi il s'installe côté passager, sans dire un mot. Elle peut presque entendre les rouages dans sa tête, qui tournent et le torturent encore et encore. Une fois le contact mis, le vrombissement du moteur résonne dans le sous-sol. Il se redresse légèrement et entrelace ses doigts, au-dessus de ses cuisses, quand elle allume la radio.

Elle espère que ce sera suffisant pour le distraire le temps du trajet.

9 JUILLET — 20:43

Le penthouse n'a pas changé depuis sa dernière visite. Il n'y a pas la moindre trace de poussière, tout est sa place et une agréable odeur de frais chatouille ses narines. Erza dépose son sac à main à côté d'elle, une fois qu'elle s'est installée sur le canapé. Elle regarde le Vice-Président s'affairer ; il range sa veste, défait légèrement sa cravate puis attrape deux verres et une bouteille de vin — son véritable péché mignon —. Il va chercher ce nectar directement chez les viticulteurs, afin de les goûter sur place. Sa sélection est très souvent de qualité. Cette boisson, il la voit comme un cadeau de la nature. C'est là où elle s'exprime entièrement. Après tout, l'endroit où le raisin a été cultivé, son sol, son climat, son ensoleillement et même les conditions météorologiques font varier le goût. Rien de plus difficile que de rester de marbre face à une telle création.

« Je vous sers ? »

Il a retroussé les manches de sa chemise, lui dévoilant ses avant-bras musclés. Des veines les zèbrent et dégringolent vers ses mains, dont l'une d'elle tient la bouteille. Il ne s'est pas encore assis ; il le fait lorsqu'elle accepte sa proposition avec un petit sourire. De base, la rouquine n'est pas là pour savourer du vin. Mais pour lui faire vider son sac, l'alcool n'est pas une ressource négligeable. Ce n'est pas nouveau que ça permet de délier facilement les langues. Il n'est pas une exception. Ses longs doigts font tournoyer le verre le liquide carmin vient lécher les bords. Sa voix est basse et profonde tandis qu'il lui raconte les derniers événements survenus à Paradise Corporation ; les réunions, les rendez-vous ratés et les nouveaux contrats, la manière dont il s'est caché derrière le travail, les problèmes de sommeil qu'il rencontre depuis plusieurs jours.

Et, finalement, il en vient au sujet brûlant.

« Je ne me sens… différent depuis votre départ. »

Erza glisse une mèche écarlate derrière son oreille. Sa main vient se remettre à côté de l'autre, sur ses cuisses couvertes par le tissu luxueux. Elle joue avec un pli, nerveusement. Le regard inquisiteur de son ancien patron ne l'aide pas à apaiser les bords aiguisés de son embarras — il est près d'elle, assez pour que son genou touche le sien, et ça la déstabilise —. Sa façon de graver chacun de ses mouvements rend la tension entre eux plus chargée.

« Les changements sont parfois difficiles. Vous allez finir par vous adapter, ce n'est qu'une question de temps.
— Je ne sais pas.
— Pourquoi ? Vous manquez de patience ? »

Ses yeux reviennent sur son verre de vin. Ses longs cils papillonnent délicatement alors qu'il cherche ses mots. Comme frustré, il finit par boire une gorgée, puis une autre, jusqu'à finir sa boisson. Le pied en cristal est posé sur la table basse, à côté du sien. Dans un mouvement lent, à peine troublé par tout l'alcool qu'il a ingéré, il se laisse aller contre le dossier du canapé. Son visage est orienté en direction du plafond. Avec sa déglutition, sa pomme d'Adam exposée monte et descend.

« Il y a… il y a cette espèce de vide à l'intérieur de moi, finit-il par calmement murmurer. Il est là et ne me quitte plus. J'ai beau me noyer dans le travail, encore et encore… rien ne change. Il reste et c'est comme… comme s'il me rongeait de l'intérieur. J'ai pensé que c'était à cause de la fatigue, parce que je n'arrivais pas à comprendre.
— Et maintenant, vous avez tout assemblé ? Vous savez d'où ça vient ? »

Un sourire étire ses lèvres. Il n'est joyeux, parce qu'il n'y a pas cette habituelle fossette dans le creux de sa joue. Gerald passe une paume sur ses paupières puis se redresse, pour lui faire face. Avaler sa salive est soudainement compliqué quand il la regarde ainsi — comme une personne trop précieuse qu'il refuse de perdre —. Elle se retient de vider à son tour son verre, pour camoufler sa gêne.

« De vous. »

Sa voix est devenue plus rauque, lui remémorant ses derniers appels. Elle frissonne.

« Vous êtes partie et ce vide est apparu, poursuit-il en la regardant toujours dans les yeux, parce que la personne que j'ai toujours admirée a démissionné. Votre sincérité et votre simplicité sont inimitables. Vous n'avez jamais eu peur de moi. Vous n'avez jamais hésité à me remettre en place lorsque je franchissais une limite. Mais… surtout… vous êtes toujours restée à mes côtés. Vous me souteniez. Vous m'écoutiez. Votre patience m'a touché et… votre façon de… de me comprendre… personne d'autre ne l'a. »

La rouquine respire difficilement — il fait plus chaud —. Ses mains sont sans doute moites. Elle n'arrive pas à l'interrompre parce qu'elle semble vivre un moment dont elle a secrètement rêvé, enfouie sous ses couvertures. Cette réalité la trouble. C'est à son tour de se croire dans un songe.

« Quand vous m'avez annoncé votre départ, je ne savais pas quoi dire. Ou faire. J'étais comme… tétanisé. Je vous avais brusquement perdue, du jour au lendemain, sans avoir été capable de le prédire. Je n'avais jamais osé imaginer un avenir sans vous à mes côtés. Ça me paraissait si ridicule et… pourtant… ça a été le cas. Ne plus vous voir, ne plus vous parler… les moments qui ont suivi ont été insupportables. Tout est devenu si pesant et… étouffant. »

Elle sent le bout de ses doigts effleurer les siens, timidement, avant qu'il finisse par les recouvrir. Son cœur entame une danse endiablée pendant qu'elle l'observe faire, sans être capable de dire quelque chose. Elle boit ses paroles, perdue dans sa chaleur et son regard.

« Vous m'avez manqué, mademoiselle Scarlett. »

Comme pour appuyer ses propos, il serre doucement sa prise. Son ventre se retourne — mais d'une bonne manière, qui la plonge dans un trouble bien plus profond —. Les barrières qu'elle a installé le premier jour de ses fonctions ont sauté et elle n'est pas fichue de le voir comme avant. La personne devant elle est tout simplement un homme pour lequel elle est prête à tout mettre de côté pour l'aider. Elle ne sait pas quand les sentiments ont fini par naître. Ce dont elle a conscience, c'est qu'elle ne peut pas faire marche arrière.

« Je ne peux pas continuer sans vous. J'ai besoin que vous soyez à mes côtés. Dans ma vie.
— Où… est-ce que vous voulez en venir ?, chuchote-t-elle.
— Je suis prêt à tout pour que vous restiez près de moi. Je peux exaucer tous vos souhaits, céder à tous caprices, même acheter toutes les pâtisseries du monde si cela pouvait me garantir que vous ne partirez plus, glisse-t-il avec un petit sourire qui s'efface bien trop vite. Je ne peux pas… je ne peux pas rester sans rien faire. Vous voir vous éloignez est un véritable supplice. »

Elle pourrait mettre ça sur le compte de la bouteille qu'il a vidé. Et sur sa fatigue également. Se voiler la face a été une spécialité qu'elle a perfectionnée durant des années.

« Je suis sobre, dit-il en remarquant qu'elle ne lâche plus des yeux les verres. Et lucide. C'est la première fois que je ressens ça mais… mais je n'ai jamais été aussi sûr de mes sentiments. »

Gerald lève soudainement sa deuxième main, pour caler sa paume sur sa joue rouge. Elle inspire, surprise par ce geste, et décroche enfin ses prunelles du cristal. Elle remarque la manière dont il s'est penché — et dont elle aussi s'est inclinée vers lui —. Son parfum l'attaque et lui fait tourner la tête ; cette divine odeur musquée et cette expiration qui balaie ses lèvres, fébrilement, allume une flamme dans le bas de son ventre. Il lui suffit de briser la maigre distance entre eux pour qu'elle puisse goûter à sa bouche. Sa gorge devient sèche. Elle en crève d'envie, comme pour combler cette frustration qui l'habite depuis tout ce temps. C'est dévorant et ça l'effraie autant que ça l'attire. Il appuie son front contre le sien, réduisant un peu plus en miettes l'espace qui les sépare. Dieu, pourquoi doit-il être aussi tentateur ?

« Est-ce que… vous allez partir ?, souffle-t-il d'un ton bas. Je pourrais comprendre si…
— Je ne vais pas m'en aller, le coupe-t-elle. Je vais rester. »

Son empressement pour lui répondre entretient le feu dans ses joues. La jeune femme libère ses mains pour les poser sur les côtés du cou épais. Elle sent son pouls — c'est fort et puissant —. Son nez touche le sien et ses paupières deviennent lourdes. Sans le vouloir, ses ongles appuient sur la peau hâlée. Sa voix rocailleuse la fait frissonner et elle veut le renverser sur ce canapé.

« Longtemps ? »

Elle retient un gémissement quand sa paume inoccupée remonte sur sa cuisse, pour rester à sa hanche droite.

« Longtemps, approuve-t-elle. Aussi longtemps que possible.
— Ça me va, murmure-t-il en inclinant légèrement son visage. Ne partez plus.
— Je vous le promets. »

Ses bras enlacent son cou et Erza brise les centimètres restants pour sceller sa promesse.