Yo ! Ce texte a été écrit dans le cadre du jeu du Forum de tous les périls Chique, t'es chiche ? et ma très chère Lawiki m'avait donné pour consigne : "Peux-tu me raconter la fois où Zoro (adulte... Je te vois venir) a fait un cauchemar et où son compagnon, Mihawk, l'a rassuré ?"
J'ai donc écrit du MiZo... Qu'est-ce que tu ne me fais pas faire, hein ? J'espère de tout coeur que ça te plaira ! J'ai respecté tout ce que t'as dit mais je suis peut-être partie un peu loin :D
TW : présence de scènes violentes et gores, le M n'est pas là pour rien.
Playlist : Animal Impulses (IAMX), Uninvited (Alanis Morissette), Promise (Silent Hill 2), Senya (Itachi's Theme from Naruto Shippuden).
Bonne lecture !
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Une mouche
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« Ouvrez-tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer. »
Zoro et Perona hochèrent la tête de concert, jetant un œil perplexe à la minuscule porte, presque dérobée, cachée à l'abri des regards indiscrets par un long rideau pourpre. La pièce semblait attenante à la chambre personnelle de Mihawk, qu'il venait de leur indiquer, et, si Perona s'interrogea un instant sur ce que l'homme pouvait bien cacher là-dedans, Zoro n'écoutait déjà plus (son souhait le plus cher, à l'instant, était de visiter l'armurerie du Grand Corsaire, dont il lui avait parlé plus tôt et qui, depuis, occupait absolument toutes ses pensées).
Cela faisait presque deux semaines que l'escrimeur s'était retrouvé projeté par Bartholomew Kuma sur l'île de Kuraigana. Après Marineford et le message de Luffy, il avait passé plusieurs jours à dormir pour récupérer de ses blessures ; celles qu'il avait reçu de ses nombreux combats avec les singes mais aussi celles, plus vieilles, plus douloureuses encore, de son face-à-face mortel avec Kuma.
Maintenant, il commençait à retrouver sa force d'antan et trépignait presque (tout en restant parfaitement stoïque, son impatience manifestée principalement par la main posée sur la garde de son sabre, comme s'il s'apprêtait à le dégainer à tout instant) en attendant d'assister à son premier entraînement avec celui qui allait devenir son maître, le temps que durerait cette pause inattendue de deux ans.
Il ne trouvait absolument pas étrange de demander à celui qu'il voulait vaincre de lui apprendre comment faire pour le combattre. Ni que Mihawk finisse par accepter, d'ailleurs.
Pour le moment, cependant, le Corsaire leur faisait une visite des lieux – Perona ayant voulu les accompagner, malgré sa présence ici de plus longue date et sa connaissance parfaite des lieux, pour une raison qu'elle seule possédait – et leurs trois silhouettes arpentaient les couloirs sombres et silencieux comme un procession d'esprits vengeurs.
Le manoir était immense. Zoro ne croyait pas beaucoup aux superstitions et aux fantômes, mais il fallait admettre que les murs gris et froids étaient empreints d'une émotion vivace. C'était comme s'ils avaient une âme. Les hurlements, le sang répandu pendant des décennies, tout cela avait imprégné les pierres d'une essence oppressante, que le manque d'ouvertures vers l'extérieur ne faisait que renforcer. La nécessité d'avoir toujours sur soi un bougeoir ou une lampe à huile lui donna l'impression de se retrouver projeté dans l'un des films d'horreur qui faisaient hurler Chopper et Usopp, le soir, quand Robin avait la brillante idée de leur faire voir les cassettes qu'elle avait déniché à leur dernière escale. Il y avait toujours cette impression dérangeante d'un regard posé sur son échine, suivant la moindre de ses actions, et la dernière fois qu'il avait voulu réagir à cette violation de son intimité, il s'était retrouvé à son battre avec son ombre. Depuis, il ne prêtait plus vraiment attention à cette drôle de maison ; même les mouvements qui passaient à la périphérie de sa vision, parfois, sans qu'il ne puisse bien les distinguer, ne le faisaient plus réagir. Petit à petit, tous ces événements finirent par se mouler dans la normalité et l'habitude.
Il n'avait, au final, pas l'impression d'être en danger.
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Perona les abandonna quand ils arrivèrent en haut du grand escalier de bois, aux marches étroites et branlantes, qui menaient au sous-sol et à la fameuse armurerie. Zoro se crispa en avisant les ténèbres au bas des marches, mais déjà Mihawk s'y engageait et il lui emboîta le pas en refrénant le sentiment de malaise qui le prenait, se fustigeant mentalement de réagir aussi violemment.
L'armurerie était gigantesque. De part et d'autre de la pièce, de grandes étagères et présentoirs étaient remplis à craquer de lames en tout genre ; des sabres, des cimeterres, des haches et des épées, leurs gardes riches et leur tranchant immaculé. Mihawk eut un mince sourire en observant son premier et seul élève se pencher sur les tables vitrées.
Visiter l'armurerie devint rapidement leur petit rituel. La journée était rythmée par leurs entraînements, organisés par Mihawk, et lorsque Zoro réussissait à franchir une nouvelle étape dans son apprentissage, il avait droit de tester l'une des armes de Mihawk. C'était principalement pour qu'il apprenne à écouter les voix d'autres lames que les siennes, ce qui l'aiderait, à terme, à mieux les maîtriser.
Il se passa aussi quelque chose d'étonnant, à bien des égards, dans cette armurerie, mais aussi sur le terrain d'entraînement, le onsen, la forêt ou la cuisine. Quelque chose qu'aucun des deux n'auraient pu prévoir et dont ils avaient encore du mal à en définir les tenants et aboutissants.
Ça avait commencé par un regard trop insistant sur le galbe d'une cuisse, un œil accroché à la sueur luisante d'un torse mis à découvert et, comme il était facile à prévoir, ça avait fini par se résoudre sous les draps.
Maintenant, Zoro passait la majorité de ses nuits dans la chambre de Mihawk – car, de toute façon, il était incapable de retrouver ses propres quartiers tout seul et dormait dans un coin de couloir quand il n'était même pas capable de rejoindre le salon. Au moins, à présent, il n'avait qu'à suivre le Corsaire pour être sûr de trouver un matelas au bout de son chemin.
La pièce était vaste et rouge ; à l'une des extrémités, le lit à baldaquins et aux rideaux de velours l'avait presque mis mal à l'aise, la première fois. Il y avait une grande armoire, un bureau d'appoint et une fenêtre, donnant sur l'allée et les bois alentours. Face au lit, quand il y était allongé, il pouvait voir la petite porte menant au fameux cabinet secret, et il se fit la réflexion qu'il n'y avait vraiment rien de spécial, à propos de cette porte. De toute façon, Zoro n'avait jamais été d'un naturel curieux, alors il ne s'en préoccupa jamais vraiment ; son regard glissait parfois sur le bois velouté, plus sombre que les autres planches du manoir, lorsqu'ils finissaient leurs ébats et qu'il était temps de se coucher.
Leurs habitudes se poursuivirent sans accrocs des semaines durant. Néanmoins, plus le temps passait et plus Zoro commençait à ressentir une gêne profonde, entre les murs de ce manoir immense. Il était maintenant capable de mieux voir dans la pénombre des couloirs (bien que ça ne l'aidait pas à s'orienter pour autant) mais, au fil de ses escapades (involontaires) dans les méandres de la bâtisse, il eut l'impression que la maison ne faisait que grandir et grandir encore, ses pièces se multipliant, ses murs s'étirant, et il ne savait parfois plus si l'escalier qu'il empruntait montait ou descendait.
Il croisait de moins en moins Perona, aussi, et si ça l'étonna au début tant la jeune femme pouvait être bruyante et collante, il finit par s'en réjouir. Il pouvait mieux se consacrer à son entraînement, qu'il s'agisse de son travail physique ou charnel.
Ce soir-là, il s'était retrouvé sans le comprendre devant l'escalier biscornus menant à l'armurerie. La pénombre épaisse rentrait par chacun des pores de sa peau, engluait ses sens et même son Haki, soudain, ne fut plus capable de l'aider à appréhender l'environnement qui se mouvait autour de lui. La ridicule bougie qu'il tenait dans sa main tremblotait vaillamment dans l'air glacial, illuminant à peine son visage et les premières marches. Le regard étranger et dérangeant posé sur lui, soudain, se fit plus insistant, et il se retourna pour ne voir qu'un couloir au bout duquel dansait le néant noir.
Son instinct lui intimait qu'il devait absolument descendre ces marches.
Chacun de ses pas les faisaient grincer effroyablement alors que montait en lui un sentiment d'urgence, traumatisme enfantin qui se rappelait à lui de la plus cruelle des façons. Il serra son poing libre et banda ses muscles, prêt à affronter tout ce qui surgirait tout à coup devant lui, mais rien ne vint. Il ne faisait que descendre et descendre encore ; les murs autour de lui donnèrent l'impression de se resserrer, et rien ici ne ressemblait à ce qu'il connaissait du passage qu'il l'empruntait, la journée, avec Mihawk. Il se demanda un instant s'il ne s'était pas tout simplement trompé d'escalier, s'il n'était pas en train de se perdre davantage. L'anfractuosité lui donna l'impression de se faire avaler entier par le manoir. Et l'escalier n'en finissait pas. A ses oreilles, le sang battait le rythme de son cœur, presque tachycardie, alors que la colère enflait aussi dans son ventre ; il haïssait plus que tout ne pas être maître de ses émotions, et cet endroit commençait réellement à user ses réserves de patience.
La peur n'était pas quelque chose dont il était très coutumier.
A vrai dire, il ne l'avait jamais très bien ressentie, ou en de très rares occasions ; la menace que représentait Bartholomew Kuma, par le prisme de ses souvenirs altérés, mettait tous ses sens en alerte, les poussait jusqu'à la frontière de l'angoisse quand il imaginait avec quelle facilité il les avait tous maîtrisés – leur survie, à Sabaoby, il ne savait à quoi il le devait, et c'était ce qui le mettait en rogne, l'inquiétude passée. Mais là, dans ce passage exiguë qui descendait sans fin, ce poison qui se rampait dans ses veines, montait dans sa tête et brouillait ses réflexes, il ne pouvait pas le nommer autrement que comme de la peur. Une peur irrationnelle et sournoise, qui lui fit saisir les sabres qu'il n'avait pas ; la constatation glaça sa chaire jusqu'à ses os, parce que c'était tout à fait invraisemblable qu'il se balade sans la moindre de ses armes. Quelque chose n'allait définitivement pas.
Wado Ichimonji ne quittait jamais son côté.
La flamme de la bougie dansa brièvement avant de s'éteindre, alors qu'il atteignait tout juste le bas de l'escalier. Instantanément, le noir de la nuit l'englouti complètement, la tension de ses muscles tendue jusqu'à rompre, un sentiment d'urgence bourdonnant dans sa tête alors qu'il réprimait les souvenirs, son imagination d'enfant prenant le pas sur sa rationalité d'adulte.
Sous la plante de ses pieds nus, un liquide tiède, épais et collant, glissa entre ses orteils et il se figea à son contact, interdit, yeux écarquillés alors que l'image mentale de ce qu'il anticipait se frayait un chemin de force dans sa tête.
La bougie se ralluma tout à coup.
Devant lui, la minuscule porte du cabinet interdit.
Et à ses pieds, le corps d'une petite fille.
Morte.
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Le sursaut qu'il eut tira par la même Mihawk de son sommeil. Le souffle court, la sueur couvrant son front et son dos, Zoro tira d'un coup la couverture et bondit du lit, cherchait ses sabres des yeux et les trouvant, comme à leur habitude, posé près de la tête de lit. Il se saisit du Wado Ichimonji et sortit presque en courant de la chambre, ignorant Mihawk qui essayait de comprendre la raison de son comportement soudain.
Lorsqu'il retrouva la pénombre du couloir, le sentiment qui le prit à la gorge le mit en colère. Il n'allait clairement pas commencer à craindre cette maison.
Se glissant derrière lui, la voix de Mihawk lui fit presque dégainer son sabre.
« Tu m'expliques ? »
L'œil acéré du faucon glissa jusqu'à la lame, étincelant dans la nuit, avant de remonter sur le visage du plus jeune, avisant son expression partagée entre méfiance et rage.
« Emmène-moi à l'armurerie. »
Après un moment, Mihawk obtempéra, résolu à obtenir le fin mot de l'histoire mais sachant pertinemment qu'il serait incapable d'avoir la moindre explication de la bouche de l'escrimeur pour le moment.
La lampe à huile éclairant plus largement le chemin devant eux, Mihawk les guida jusqu'au fameux escalier et, arrivé en bas, Zoro resta stoïque, debout sur la dernière marche, à observer le sol vide et immaculé à ses pieds. Le couloir continuait bien, plus loin, pour donner sur l'armurerie. Tout semblait parfaitement en ordre.
« Roronoa. Il serait temps que tu me dises pourquoi tu nous as fait nous déplacer jusqu'ici en pleine nuit. Il est trois heures du matin, je te rappelle. »
L'homme finit par détacher son regard du sol pour observer son amant, se sentant soudain très bête. Il se gratta l'arrière de la tête en détournant les yeux, fronçant les sourcils dans une moue mi-agacée mi-honteuse.
« Je voulais vérifier quelque chose. »
Mihawk croisa les bras, la mine dubitative.
« Tu as fait un cauchemar.
— Non !
— Il n'y a pas à avoir honte.
— Je n'ai pas honte ! »
Ils se défièrent du regard, incapable d'en démordre, avant que Mihawk ne pousse un long soupir et ne frotte son visage fatigué de ses deux paumes.
« J'ai tout mon temps » fit-il en s'essayant à même le sol, à l'endroit exacte où le regard de l'autre s'était figé, quelques instants auparavant.
Le visage de Zoro prit une teinte verdâtre, alors qu'il écarquillait légèrement les yeux en le voyant faire.
« … Ne t'assois pas là.
— Donc il y a bien un problème avec cet endroit, soupira Mihawk en se redressant, époussetant le pantalon de pyjama qu'il portait. Tu sais qu'il y a une différence entre tes rêves et la réalité ?
— Ne me prends pas pour un débile.
— Je n'ai pas dit ça. Écoute, il n'est pas nécessaire d'en parler si tu n'en as pas envie. Tu as vu qu'il n'y avait rien qui puisse t'inquiéter, ici, alors tu peux rengainer ton sabre. »
Zoro n'avait même pas eu conscience de tenir entre ses deux mains le Wado Ichimonji, comme si un ennemi terrible allait surgir devant lui.
Définitivement mal à l'aise, il rangea la lame dans son fourreau.
« Il n'y a pas d'autres escaliers qui ressemblent à celui-ci ?
— Non. L'accès au sous-sol ne se fait que par ce chemin. »
Maintenant qu'il était mieux réveillé, la brume dans l'esprit de Zoro sembla se dissiper. La honte n'étant pas non plus une émotion qui le traversait souvent, il décida simplement d'agir comme si son comportement n'avait absolument rien d'étrange ou d'improbable, et décida que toiser son maître avec sa meilleure poker face était la bonne attitude à prendre.
Ils restèrent tous les deux face-à-face plusieurs minutes, sans rien dire, avant de finalement lever les yeux au ciel de concert, la gêne évidente rendant difficile le moindre mouvement. Mihawk finit par ouvrir ses bras pour l'accueillir et Zoro se figea un moment dans son étreinte avant de se détendre, glissant ses bras sous sa chemise, pendant que l'aîné lui caressait gentiment les cheveux.
Sentir le torse de son amant contre lui avait quand même quelque chose de réconfortant, même s'il ne l'avouerait jamais à haute voix, y compris sous la torture.
Néanmoins, le malaise enflait encore dans un coin de sa tête, alors que ses bras serraient le dos puissant de l'autre homme, sa tête calée sur son épaule ferme.
Il avait vu le corps de Kuina, éventrée sur le sol.
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Après le cauchemar, la vie tenta de reprendre son cours, mais les nuits de Zoro demeurèrent agitées. Tous les soirs, il se retrouvait en haut de l'escalier, tantôt incapable de descendre, enfermé dans une infinité de marches, tantôt retrouvant le corps de Kuina, pliée d'une drôle de position, baignant dans un sang en trop grande quantité pour que tout ceci soit réel. La plupart du temps, il était simplement incapable de faire un pas de plus et restait figé, debout et droit devant le corps encore chaud. La porte du cabinet, au pied de laquelle se trouvait le cadavre, s'allumait parfois ; il pouvait voir par un raie de lumière le mouvement de quelqu'un à l'intérieur, entendre des bruits qu'il n'était pas capable d'interpréter. Il se réveillait toujours quand ses pieds baignaient dans le sang frais, de sorte qu'il ne put jamais ouvrir la porte du cabinet.
Zoro n'avait jamais été d'une grande curiosité. Mais dès lors, la porte, première chose qu'il voyait à chaque fois qu'il s'éveillait d'un cauchemar, devint une obsession. Mihawk, néanmoins, ne l'autorisa pas pour autant à y pénétrer, et il ne tenta pas non plus de passer outre cette règle, qui avait été la première qu'il leur avait donné, à leur arrivée.
Et puis un soir, alors qu'il s'éveillait d'un autre cauchemar, il vit la porte, la vraie, entrouverte, un rayon illuminé projetant la silhouette de Mihawk sur le sol de la chambre. Il resta immobile, dans l'expectative, alors que l'homme éteignait la lampe, se glissait silencieusement en dehors du cabinet, puis se figeait, son flan encore à moitié à l'intérieur alors que ses yeux jaunes tombaient dans ceux, stupéfaits, de Zoro.
Un sourire étrange flotta sur les lèvres du Grand Corsaire, avant qu'il ne referme la porte derrière lui et ne le rejoigne dans le lit.
« Tu ne fermes pas la porte à clé ? »
La voix pâteuse de Zoro résonna étrangement à ses oreilles.
« Non. Ce n'est pas nécessaire. »
L'homme regagna la chaleur de leur lit et glissa sa main sur le ventre ferme du plus jeune, ses yeux papillonnant de sommeil.
« Sois patient. Tu auras bientôt le droit d'y entrer, si c'est ce que tu souhaites. »
Zoro se tourna vers lui, face à face, et observa l'angle de ce visage qu'il connaissait maintenant par cœur. Il y avait quelque chose, soudain, qui lui semblait étrange, quelque chose qui n'avait pas sa place, mais il était subitement incapable de dire quoi.
Les yeux jaunes s'ouvrirent à nouveau sur lui, acérés, et il déglutit sous la question muette, cherchant à justifier pourquoi il continuait de le regarder avec tant d'assistance.
« Qu'est-ce que tu caches dans cette pièce ? Un donjon SM ? »
Mihawk éclata de rire, un son que peu pouvait entendre mais que Zoro commençait à bien connaître, puis se frotta les yeux avant de se calmer.
« Qui sait » fit-il en se retournant de son côté du lit.
Ils se rendormirent tous les deux.
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Une mouche.
Il était à peine six heures du matin, à en juger par la lumière diaphane du dehors, quand Zoro ouvrit les yeux après sa nuit sans sommeil. Lui qui dormait n'importe où en toute circonstance, il éprouvait pour la première fois de sa vie les effets d'une insomnie.
Il y avait une mouche sur le carreau de la fenêtre. Elle marchait tranquillement sur la vitre embuée, voletait parfois pour se poser plus loin, cherchant quelque chose sans jamais la trouver, une sortie vers l'extérieur peut-être.
Il quitta le lit pour la faire partir, ouvrit la fenêtre mais batailla en vain avec elle pour guider son chemin. Il allait dégainer ses sabres quand Mihawk se tira des draps pour commencer sa journée, le ramenant à la réalité. En jetant un œil à la pièce, il ne trouva la mouche nulle part, et en conclut qu'elle avait finit par s'en aller d'elle-même. La fenêtre refermée, il reprit le court de sa journée.
Plusieurs jours passèrent ainsi. Le cauchemar de l'escalier. La mouche. L'entraînement. Le silence de l'hiver projetait le manoir dans un univers à part entière. Et puis, au bout milieu d'un entraînement, Zoro eut une épiphanie.
« Elle est où, l'autre princesse fantôme ? »
Mihawk stoppa son geste, incapable d'empêcher ses sourcils de se hausser sur son front.
« C'est maintenant que tu t'en rends compte ?
— Quoi, comment ça ? »
Le Grand Corsaire poussa un long soupir avant de ranger son arme dans son dos. Perplexe, Zoro restait sur ses appuis, Shusui dégainée devant lui, prêt à recevoir la prochaine attaque.
« Elle est partie. Elle ne te l'avait pas dit ? On a reçu des nouvelles de son Capitaine.
— Moria ?
— Elle voulait le rejoindre. »
Zoro se frotta le menton, incapable de se souvenir de la dernière fois qu'il avait croisé la jeune femme dans les couloirs du manoir. Ça faisait bien plusieurs jours qu'il n'avait pas entendu son rire insupportable, il s'en était même félicité, mais maintenant, il trouvait la situation étrange.
Néanmoins, quand Mihawk lui proposa de poursuivre leur entraînement, il décida de remettre ses interrogations à plus tard.
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Arrivé au bas de l'escalier, Zoro avisa le corps de sa meilleure amie et observa l'angle étrange que prenait son cou, tordu vers lui d'une drôle de manière. Le cadavre se détériorait lentement, au fil de ses cauchemars. La flamme vacillante de sa bougie ne lui permettait pas de s'en assurer, mais il mettrait sa main à couper qu'elle était en train de pourrir. Le bourdonnement désagréable d'une mouche passant près de son oreille le lui intima.
La voir ainsi, dans une position aussi déshonorante, lui serrait le cœur. Mais il savait qu'il ne pouvait rien y faire ; chaque fois qu'il posait un pied au bas de l'escalier, il finissait par s'éveiller. Et puis, de toute façon, rien de tout ceci n'était vrai.
Il regarda encore un instant son visage juvénile, la courbure de sa joue adolescente, quand il tomba soudain dans son regard de verre. Elle le fixait. Sa pupille bougea tout à coup, jetait son regard vers la porte du cabinet, dont la lumière venait de s'allumer, avant de revenir vers lui. Le froid glacial se répandit le long de ses jambes ; Kuina ouvrit sa bouche béante, pleine de sang épais et coagulé, sa voix d'outre-tombe résonnant dans les ténèbres de la pire des manières qui soit.
« N'entre pas. »
Zoro se réveilla plus brutalement que jamais, son cœur battant la chamade et l'horreur glissant le long de son échine en une caresse mortuaire. Face à lui, la porte du cabinet demeurait fermée et, contre son aine, Mihawk dormait à poings fermés.
Zoro respira lentement, un mal de tête le submergeant par vagues le clouait sur place, et il jeta un œil par la fenêtre, où l'aube commençait à peine à poindre à l'horizon.
Il y avait deux mouches.
Le sentiment qui le prit fut vif et sans demi-mesure ; la colère de se sentir si faible et démuni le tira de ses draps, le plus silencieusement possible, et il observa le corps inerte de Mihawk pour s'assurer de ne pas avoir perturbé son sommeil.
En trois pas, il se retrouva devant la porte du cabinet.
Il glissa sa main sur la poignée, son cœur tambourinant à grande vitesse, et baissa la clanche sans un bruit. Il avisa l'entrebâillement d'un œil vide, hésitant à poursuivre son investigation. Il se fustigea mentalement de douter, mais il craignait vraiment d'être devenu totalement paranoïaque.
Il n'y avait qu'une seule manière de s'en assurer.
Il ouvrit la porte suffisamment pour s'y immiscer, et la laissa légèrement entrouverte derrière lui. La pénombre était si opaque qu'il ne distingua rien dans les ombres. Il n'y avait pas de fenêtre à la pièce, alors il se pencha vers la lampe à huile près de l'entrée, avant de suspendre son geste.
Un relent infâme monta jusqu'à ses narines, lui donnant un haut-les-cœurs. Il alluma la lampe dans un geste pressé, et s'avança. La sensation d'un liquide froid lui parvint plus vite que l'information visuelle.
Une nuée de mouches s'envola autour de lui dans un capharnaüm de bourdonnement glaçant.
Il y avait un bain de sang.
Sur les murs, des éclats purpurins traçaient des arabesques illisibles, certaines encore humides et d'autres plus anciennes, peut-être même de plusieurs années ; au centre de la pièce, trônait le corps sans vie de Perona, assise et patiente dans une attitude de petite fille, dépecée et ouverte, les yeux écarquillés vers le ciel.
L'esprit de Zoro se fit blanc, vide, alors qu'il n'avait plus conscience de lui-même, simplement du bruit des mouches, de l'odeur de cadavre et du liquide dans lequel il marchait.
Une main réconfortante se posa sur son épaule.
La voix grave de Mihawk résonna à son oreille, le figeant sur place, comme la proie sans défense qu'il était devenu.
« Ah, Roronoa. Si tu avais été plus patient, nous n'en serions pas arrivé jusque là. »
Une minuscule lame, la même qui lui avait ouvert le torse un an plus tôt, au tout début de son aventure, caressa sa gorge pour l'ouvrir.
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Il porta immédiatement ses mains sur son cou, le souffle saccadé alors qu'il croyait s'étouffer. Quand il comprit qu'il n'était pas en train de mourir, il bondit plus vite que jamais vers ses trois sabres, posés sur le mur contre le lit, et jeta leurs fourreaux dès qu'ils furent dégainés. Mihawk, qui avait été tiré de son sommeil par ce mouvement vif, écarquilla les yeux quand il vit les lames acérées qui le menaçaient.
« Je veux que tu ouvres ton cabinet. Maintenant. »
Mihawk se redressa dans leur lit, la mine sérieuse, le regard impitoyable.
« Je ne crois pas que tu sois en mesure de m'ordonner quoique ce soit. »
Ils s'observèrent en chien de faïence un long moment, les muscles bandés prêts à frapper.
« Je ne rigole pas. Ouvre cette porte, Mihawk. » fit l'escrimeur entre ses mâchoires serrées.
Le regard du Grand Corsaire se fit plus dur encore, le jaune de ses pupilles presque fluorescent dans la nuit noire, ses yeux de faucon écharpant le corps du plus jeune avec fureur. Il se leva néanmoins, épousseta sa chemise de nuit avec l'allure digne qui lui était coutumière. Il se dirigea vers la porte, Zoro le suivant de prêt, les lames baissées mais prêtes à parer une attaque à chacun de ses pas.
« Tu vas le regretter. »
Mihawk ouvrit la porte et alluma la lumière. Dans le petit cabinet, le rouge était partout, sur les murs, le sol, les meubles. Mais ça n'avait rien à voir avec la vision d'horreur que l'imagination de Zoro lui avait donné à voir.
C'était un parfait donjon sadomasochiste, recouvert de velours rouge ; de grandes étagères, semblables à celles de l'armurerie, étalaient une collection respectable de jouets sexuels, et des chaînes en tout genre étaient suspendues au plafond aux côtés de voilages rouges conférant à la pièce une ambiance éthérée et sensuelle. Il y avait un lit, presque plus grand que celui de leur chambre, qui mangeait une bonne partie de l'espace, et les menottes à chaque extrémité étaient sans équivoque.
Zoro était éberlué. Il en lâcha même ses lames.
A côté de lui, Mihawk avait croisé les bras, furieux. Il lâcha, implacable :
« Content ? »
Ainsi l'escrimeur fit une nouvelle fois l'expérience d'une nouvelle émotion : la honte. Le rouge monta à ses joues alors qu'il ouvrait grand sa bouche en un cercle parfait.
« Bien. Maintenant, tu me feras le triple de tes entraînements quotidien. En une matinée »
Zoro entendit les pas déterminés de son maître s'éloigner de la chambre, et se dit qu'il risquait véritablement de payer très cher son insubordination.
Le rêve avait été si réaliste, pourtant. Il n'en croyait pas ses yeux. Il avait encore l'impression de sentir tout ce sang emplir ses narines jusqu'à l'étouffement. Mais rien de tout cela n'était réel.
Il soupira, rengaina ses sabres et passa devant la fenêtre pour les ranger.
Les mouches, sur le carreau, s'éparpillèrent à son passage.
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La toute première réplique de Mihawk, au début du texte, est tirée du conte Barbe Bleue.
J'espère que ça vous a plu ! Zoro est un peu OOC sur les bords mais je me suis toujours dit qu'il aurait pu développer une espèce de peur viscérale pour les escaliers, à imaginer sa meilleure amie faire cette chute mortelle au milieu de la nuit. Dites moi ce que vous en avez pensé ! A la prochaine !
