64. Continuer à vivre
Plus tard ce jour là, quand le chaos initial se fut un peu calmé, Harry ne put déterminer ce qui l'avait le plus choqué - l'histoire que leur chef des renseignements leur avait racontée d'une voix brisée et inégale, ou l'expression de son visage, enfantin dans sa terreur et trop vieux en même temps, tout espoir l'ayant déserté.
Il était vraiment ironique que le rôle de tout expliquer lui revienne, que cet homme, qui avait lutté si férocement contre sa décision qu'elle l'avait privé de sa volonté avec l'aide d'un Impardonnable, doivent détailler son raisonnement au reste d'entre eux, au reste désolé du Premier Cercle devant les yeux duquel tout s'était déroulé. Et qui n'avait rien remarqué.
Ou du moins pas assez pour la confronter tant qu'il en était encore temps.
Il y eut d'abord l'attente, déchirés entre l'espoir et la conviction absolue de leur chef des renseignements, mais aucun message n'arriva, et Hermione non plus. Le soleil levant et sa chaleur trouvèrent les septième année blottis ensemble sur un canapé, même Draco avait laissé tomber son apparence irréprochable en public, trop anxieux pour seulement remarquer qu'il se cramponnait au coussin qu'il avait sur les genoux.
Autour de midi, Harry était certain qu'il allait devenir fou s'il ne faisait pas quelque chose. Mais la pensée même de quitter cette pièce, d'arpenter les couloirs de Poudlard, où il croiserait des des gens normaux, des gens qui ne savaient pas ce qui était arrivé au monde cette nuit là, le fit frissonner jusqu'aux os.
S'il vous plaît, faites qu'elle aille bien, faites qu'elle revienne, pria-il n'importe quel dieu qui écouterait, pas certain de bien faire mais ne s'en souciant pas.
Toutes les minutes, ses yeux dardaient vers Severus, qui se tenait debout devant l'une des grandes fenêtres et fixait le ciel sans bouger, sans même ciller semblait-il, heure après heure. Son visage était mort, comme une bûche de bois ou une pierre, il ne subsistait aucune expression. Mais Harry le connaissait suffisamment pour être sûr qu'un ouragan d'émotions le traversait à ce moment là.
Harry ne l'avait pas cru, au début, quand il avait expliqué ce que cette mission signifiait pour Hermione.
"Mais c'est de la folie !" avait-il crié. "Voldemort mettrait tout en péril s'il la tuait maintenant ! Si l'un d'entre nous rendait visite à ses parents, ou même leur écrivait une lettre, tout s'écroulerait !"
"Je connais le Seigneur des Ténèbres," avait répondu Snape d'un air las. "C'est un risque qu'il acceptera de prendre. Il vaut mieux pour lui de gâcher le plan plutôt que de perdre l'appui de ceux qui le suivent."
"Mais c'est le plan d'Hermione," protesta-il désespérément. "Il… Il la blesserait alors qu'elle vient juste de lui offrir ce qu'il a toujours voulu ? Ne l'épargnerait-il pas pour ça ?"
"Voldemort ne se soucie pas de la loyauté, ou des réussites," avait sifflé Severus. "Tout ce qui l'intéresse c'est le pouvoir. Et même si elle lui donne le Survivant, même si elle lui donne Dumbledore, il ne peut pas risquer que la base de son pouvoir s'écroule à cause d'elle. Non. S'il a décidé que la garder en vie ne vaut pas la peine, rien ne peut la sauver."
Mais malgré cette terrible logique, Harry avait voulu argumenter, avait voulu nier l'affreuse vérité qui attendait qu'il l'admette. Seul un regard à l'expression de Severus l'en avait empêché et l'avait poussé à calmer les questions et les requêtes de ses amis.
Une fois, dans cette même salle, bien qu'il semblait que ça soit il y a une éternité aujourd'hui, il l'avait appelée son âme, l'amour de sa vie. Et son âme l'avait trahie. Elle avait eu ses raisons pour ça, bien sûr, mais il demeurait qu'elle l'avait mis sous Imperium, l'avait forcé à approuver tout cela. Elle l'avait drogué et il avait été incapable de la protéger comme il l'avait promis.
La flamme dans ses yeux avait disparu.
Harry n'avait pas été capable de le supporter. Il s'était détourné et s'était posté devant une autre fenêtre de la tour.
C'est lui qui avait vu le hibou plonger vers eux, lui qui avait ouvert précipitamment la fenêtre et reçu la lettre attachée à la patte de l'animal.
Ses mains tremblaient si fort qu'il se battit désespérément avec l'enveloppe pendant un moment, mais finalement le rabat céda et il en tira une simple feuille de parchemin.
"C'est de la part d'Hermione," murmura-il, et comme si l'Ordre retenait collectivement son souffle, tout devint silencieux.
"Chers Harry et Ron," lit-il à voix haute, remarquant à quel point sa voix tremblait, mais ne s'en souciant guère, déchiré entre le besoin de savoir, de savoir maintenant, et le souhait de retarder le verdict. "Me voilà arrivée chez mes parents, et j'ai déjà eu droit à plusieurs festins. Je ne vous dit pas à quel point mes parents sont fiers de moi - j'ai dû refaire mon discours devant eux, et Papa a déjà encadré mon diplôme. Il est accroché au dessus de la cheminée au moment où j'écris ces mots, et je n'ai aucune idée de comment je vais pouvoir le récupérer."
Harry entendit un sanglot étouffé quelque part sur sa gauche, et il souhaita pouvoir se joindre à Mrs Weasley. Cette lettre était du pur Hermione, pleine d'esprit et drôle à sa façon. Il avait reçu des lettres comme celle là ces sept dernières années, et il était impossible de penser que celle là avait été écrite sous le regard froid de Voldemort et de ses Mangemorts. Pendant un moment, il eut envie de croire qu'elle était vraiment chez elle, que c'était une vraie lettre et qu'il n'y avait pas de raison de s'inquiéter.
"Mais passons, la raison pour laquelle je vous écrit est pour vous dire que je ne pourrais pas être là pour le festin de fin d'année. Maintenant que je suis rentrée, ma mère m'a dit qu'ils ne me laisseraient pas repartir de sitôt. Bien que vous allez tous me manquer et que je voulais vraiment vous dire au revoir, je peux les comprendre. Ils ont été seuls pendant si longtemps ! Et comme je vais entrer à la fac à l'automne, c'est leur seule chance de me voir pendant plus d'une semaine. Donc ne m'en voulez pas de rester avec eux. Je suis sûre qu'on aura plein d'autres chances de se revoir et de dire au revoir à Poudlard dans le futur."
Harry put voir que son crayon avait tremblé quand elle avait écrit ces mots, tremblé comme il tremblait maintenant. Donc elle savait que c'était un mensonge, pensa-il en regardant les boucles rondes et soignées de ses J et de ses T, les cercles précis qu'elle avait dessiné au dessus de chaque I. Elle savait qu'elle allait mourir bientôt quand elle a écrit ça. Et elle l'a fait quand même, pour le plan.
"S'il vous plaît, dites aurevoir à tout le monde de ma part. Envoyez leur mon amour et dites leur que ce temps passé ensemble a été le meilleur de ma vie. Et souvenez-vous, notre plan pour Halloween tient toujours ! N'oubliez-pas - je vous y attendrais tous les deux !
"Mes amitiés, Hermione.
"P.S: Et n'oubliez pas de réviser pendant l'été, tous les deux. Si vous voulez vraiment devenir Aurors, vous ne devriez pas bâcler votre travail !"
Sa voix se brisa sur le dernier mot, et sa main s'ouvrit sans son accord.
Doucement, le parchemin voleta jusqu'au sol dans le le silence assourdissant que seule une pièce pleine de gens horrifiés pouvait produire.
Avant que personne n'ait eut le temps de surmonter l'état de choc dans lequel la lettre les avaient plongés, il y eut un second tapotement contre la vitre, un second hibou demandant à entrer. Celui là plongea directement vers le Professeur McGonagall quand Mr Weasley ouvrit la fenêtre avec des mains tremblantes.
"Cher Professeur McGonagall," lit leur directrice de Maison, semblant bien plus vieille que d'ordinaire. "Je vous écris pour vous informer que mes parents souhaitent que je reste avec eux ces prochaines semaines. Peut-être que nous en profiterons pour partir en vacances ensemble. Je sais que je devais revenir pour le festin de fin d'année, mais j'espère que ces arrangements de dernière minute ne poseront pas de problème. Vous seriez très gentille si vous pouviez faire envoyer ma malle chez mes parents. S'il y a des nouvelles dont vous voulez me faire part, je vous prie d'envoyer vos lettres à la même adresse. Un voisins à nous les récupérera et nous les fera parvenir sur notre lieu de vacances.
Je vous salue et je vous remercie du plus profond du cœur pour votre soutien au cours de ces années.
Hermione Granger."
"Ça veut dire que…" murmura finalement Ron.
"Oui," répondit McGonagall, l'air pâle et triste. "Ça veut dire que nos craintes sont justifiées. Le Seigneur des Ténèbres ne la laissera pas revenir."
Alors c'était comme ça qu'on se sentait quand on perdait un ami.
Perdre Sirius avait été une promenade de santé en comparaison.
Lentement, chaque année de son âge pesant sur lui, Dumbledore se leva de sa chaise, approchant Severus d'un pas incertain.
"Mon cher garçon," murmura-il, la main tendue pour lui apporter tout le réconfort qu'il était possible de donner dans un tel moment.
Un regard à Severus le stoppa, le gela sur place et tua l'envie de l'approcher chez quiconque d'autre nourrissant le même souhait.
Ça n'était même pas son regard. En fait, il avait l'expression la moins menaçante qu'Harry n'aie jamais vu sur le visage de son chef des renseignements. Il semblait simplement que Severus n'était plus là, ni son esprit, ni sa volonté, ni son pouvoir. Tous disparus. Partis avec son amour.
Pendant un moment, il se tint très droit, supportant leurs regards sur son visage et regardant dans le vague, puis il se retourna, comme pour les faire sortir de son enfer personnel.
"Mais… ça ne veut pas dire qu'elle est déjà morte," continua Ron, dans sa conception très personnelle et très lente de la réflexion.
"Il est improbable qu'elle ait survécu à la nuit," murmura McGonagall, se détournant soudain de Ron et de Severus et se hâtant vers l'une des fenêtres avec des pas ayant perdu de leur grâce. Elle s'arrêta face aux murs, ses mains se frottant l'une contre l'autre dans un geste inconscient.
Draco, à la gauche de Harry, ferma les yeux, un muscle de sa mâchoire se contractant de manière effrénée.
"Mais elle aurait pu survivre," dit Ron, sa voix s'élevant dans un espoir têtu. "Si quelqu'un le peut, c'est Hermione. Elle pourrait être encore en vie. Il n'y a pas de preuve dans ces lettres qu'ils l'ont déjà tuée."
C'était étrange, surtout en considérant que le chagrin le privait habituellement de toute capacité à réfléchir, mais dans ce bureau plein de gens effrayés à l'idée de bouger, de prononcer un mot, en cette sombre matinée où leurs peurs étaient devenues réalité, Harry se rendit compte qu'il avait l'esprit plus clair que jamais.
Il voyait tout. Chaque son, chaque odeur semblait plus intense, comme si les sens et la raison de son amie décédée lui rendaient visite pour lui offrir une dernière chance de comprendre.
Il vit Molly Weasley, tordant son mouchoir en une corde serrée, puis le relâchant, puis le tordant de nouveau. Relâché, tordu. Relâché, tordu, dans un rythme qui semblait imiter celui d'un cœur lointain et inconnu.
Il vit Tonks, comme une petite fille sur sa chaise, les cheveux d'un brun pâle, les mains tendues devant elle comme si elle n'espérait pas pouvoir encore les bouger un jour.
Fred et George Weasley, les visages pâles et défaits, la lumière dans leurs yeux, qui était toujours témoin de leur force d'esprit et de leur optimisme, réduite à moins qu'une lueur tremblotante.
Draco, sa respiration rapide et peu profonde témoignant de sa violente détermination de ne pas paniquer, pas devant l'Ordre, sa posture rigidement droite, comme si son père se tenait devant lui avec son martinet, prêt à le fouetter s'il bougeait d'un cheveu.
Ron, le seul dans la pièce capable d'entretenir un semblant d'espoir dans son cœur, le seul d'entre eux à être à la fois Gryffondor et assez jeune pour ne pas regarder la vérité en face.
"C'est possible qu'elle soit toujours en vie !" répéta-il, la voix tremblante de conviction et de peur mêlées.
Il voyait tout.
Même la façon dont les yeux de Dumbledore se fermèrent le temps d'un battement de cœur, se fermèrent et se rouvrirent, voyant le futur et le passé et tout ce qui était arrivé par sa faute dans cette guerre, chaque vie sacrifiée, tout ce qu'il avait mal fait.
"Oui," dit Dumbledore, pas parce qu'il avait envie de la dire mais parce qu'il n'y avait pas de place pour le mensonge ce matin là.
"Alors nous devons la sortir de là !" cria Ron. "Avez-vous la moindre idée de ce qu'ils sont en train de lui faire en ce moment ? Peut-être qu'elle est toujours en vie, peut-être qu'ils sont en train de la torturer ! On doit essayer de la libérer !"
Les épaules de Harry s'affaissèrent, et il sombra plus profondément dans le sofa. Les mots de Ron le heurtèrent avec la force d'un violent coup de poing et le monde vacilla devant ses yeux.
Deux pensées s'affrontaient en lui ; pendant que la pulsion de suivre l'avis de Ron, de suivre la voie facile et vertueuse du Gryffondor le submergeait, son côté Serpentard, murmurant, complotant, prévoyant et ne cédant pas aux sentiments, le côté qui venait de voir et de comprendre, lui disait à quel point c'était impossible.
Ils ne pouvaient pas la secourir. Pas s'ils voulaient que leur plan réussisse.
Il leva les yeux vers les membres de l'Ordre, marqués par divers degrés de choc, et vit un fervent accord sur les visages des Weasley, vit la détermination à se lancer il ne savait quelle mission de sauvetage tirée par les cheveux s'affirmer sur les visages de Remus et Tonks.
Même Draco, si pâle que ses cheveux paraissaient foncés à côté de sa peau, semblait se languir d'approuver. Et les autres membres de l'Ordre, ceux qui auraient dû savoir à quel point ce plan était fou, Maugrey, McGonagall et même Dumbledore, restèrent silencieux.
Qui va leur dire ? pensa Harry, envieux de gémir et de hurler la douleur qui le déchirait. Qui va leur dire que nous devons la laisser mourir ?
"Non, nous ne pouvons pas la secourir."
La voix était fragile, vieille et faible, et Harry ferma les yeux devant cette douleur.
Et ainsi vous êtes forcé une nouvelle fois de faire le sale travail, pensa-il. Vous, qui avez tout perdu aujourd'hui.
Mais quand il surmonta sa lâcheté et rouvrit les yeux pour rencontrer ceux de Severus, qui s'était retourné vers eux, leur présentant un visage de pierre et un avis qui signifiait la mort de son être aimé.
Doucement, avec lassitude, Harry hocha la tête. C'était la seule solution. Du coin des yeux, il vit ceux de Remus et Mrs Weasley s'écarquiller sous l'incrédulité, il vit Dumbledore et Maugrey imiter son acquiescement las et il vit la prise de conscience se propager parmi les membres de l'Ordre.
Ils ne céderaient pas à la facilité. Ils feraient ce qui était bien, même si leurs cœurs se serreraient dans leurs poitrines.
"Mais…" murmura Ron, incapable de comprendre la décision qui venait d'être prise. "Ça veut dire qu'elle va mourir ! Vous ne pouvez pas la leur laisser ! Ils vont… ils vont… la violer et la torturer et la violer, et la torturer jusqu'à ce qu'elle meure !"
Ses yeux étaient suppliants alors qu'il regardait Severus.
"Oui," répondit lentement Severus.
"Mais vous ne pouvez…" la voix de Ron se brisa, recherchant sur les visages autour de lui des signes de pitié ou d'hésitation. "Vous l'aimez !" dit-il finalement, désespéré. "Comment pouvez-vous faire ça à la fille que vous aimez ?"
Lentement, chaque mouvement étant un effort trop grand, Severus ferma les yeux. Il oscilla légèrement, et Harry put voir que sa main droite était prise de tics, comme s'il cherchait quelque chose - quelqu'un - à ses côtés tout en sachant très bien qu'elle était partie, qu'elle ne reviendrait jamais.
Le temps d'un battement de cœur, Harry vit son masque se briser, détruit comme une couche de glace brisée, dont tous les morceaux coupants seraient tournés vers l'intérieur, transperçant son âme.
Puis il ouvrit de nouveau les yeux, et Harry vit… il ne vit rien.
"Je ferais ce qui est nécessaire," murmura Severus. "Je respecterai sa volonté."
Et, leur tournant le dos, il marcha vers son bureau comme s'il avait le poids du monde sur les épaules.
La porte se ferma derrière lui.
Harry se remit à respirer.
Pendant un long moment, le silence pesa sur la pièce alors que les membres de l'Ordre essayaient de réaliser ce qu'il venait de se passer.
Puis, brisant le silence, Molly Weasley sombra sur sa chaise et plongea le visage dans mes mains tremblantes.
"Comment peut-il…" murmura-elle, un gémissement qui avait perdu toute force, toute discipline maternelle, ne laissant rien d'autre qu'une âme perdue et effrayée.
Harry ferma de nouveau les yeux, et, copiant inconsciemment l'habituel mouvement d'irritation de Severus, pinça le pont de son nez.
"Parce que quelqu'un devait le faire," répondit-il froidement. "Et que nous sommes trop lâches pour décider."
"Mais…" murmura Bill, formulant tout haut les pensées qu'Harry trouva dans les yeux de ses frères et de ses parents. "Mais elle va mourir !"
"Oui," acquiesça Maugrey. "Et espérons pour elle que ça ne soit pas dans trop longtemps."
ooooooooooooooooooooooooooooooooo
C'est seulement quand Ron, Harry et Draco quittèrent finalement le quartier général ensemble, ne se souciant pas pour une fois de qui marchait à côté de qui, la nouvelle du jour ayant détruit toute rivalité entre le Gryffondor et le Serpentard, seulement quand ils pénétrèrent dans un Poudlard plein d'excitation et de décorations, qu'ils réalisèrent que c'était le jour du festin de fin d'année.
"Non," murmura Harry d'une voix brisée, incapable d'imaginer comment il allait survivre à une soirée entouré de Gryffondors bavards et excessivement joyeux.
"Tu ne peux pas y échapper," dit brutalement Draco. "Agis comme si la lettre était vraie. Et réfléchis bien à qui tu vas donner l'information. Le reste de l'Ordre le découvrira, bien sûr, mais ce soir…"
"Nous ne pouvons pas le dire aux autres ce soir," dit Harry rapidement. "Ils ne sauront pas se contrôler. Pas Neville et Ginny." Il rencontra le regard de Ron, les yeux écarquillés et vides comme ceux de quelqu'un qui en a trop vu. Il n'avait pas besoin de demander pour savoir que des souvenirs d'Hermione se déroulaient devant ses yeux à cet instant, encore et encore, et pendant un moment il fut profondément reconnaissant de ne jamais avoir expérimenté ce que Ron avait vu, que les sombres images qui le hantaient ne soient rien de plus que celles d'une Hermione abattue et ensanglantée se tortillant dans les bras de Severus.
C'était assez difficile comme ça.
"Ron va avoir besoin d'une potion calmante," dit-il, surpris par sa capacité à penser aussi clairement. "Et quelque chose pour alléger son humeur."
Draco hocha la tête. "J'en ai dans mon stock privé. Rejoins moi devant la salle de cours de Sortilèges." Et il s'éloigna rapidement.
Les heures suivantes se déroulèrent dans le flou, et pour la première fois Harry compris vraiment ce qu'Hermione lui avait dit une fois - qu'un esprit bien entraîné pouvait fonctionner en pilote automatique la plupart du temps.
Tirant Ron, qui le regardait toujours les yeux perdus dans le vide comme si le monde avait subitement changé de couleur et de cadence, derrière lui, Harry se dirigea doucement vers la salle de Sortilèges, utilisant toute sa connaissance de Poudlard pour éviter les couloirs les plus fréquentés.
Si quelqu'un les croisait et voyait Ron dans cet état - ou moi, admit-il silencieusement - tout pourrait être perdu.
Mais pour une fois dans ce jour maudit ils eurent de la chance, et quand il atteignirent la porte de la salle de classe, Draco les attendait déjà, son visage ayant retrouvé son masque méprisant de prince des Serpentard.
"Bois-les," ordonna froidement Draco, un terrible tristesse se cachant derrière ses mots.
À la surprise de Harry, Ron pris les potions sans commentaire et les descendit rapidement, ne remarquant probablement pas qui les lui avait données. Ou peut-être qu'il n'y avait tout simplement pas de place pour l'inimitié dans une telle soirée.
C'était Harry que Draco fixait maintenant. "Tu as l'air affreux," commenta-il. "Viens, laisse moi t'aider." Harry sentit la fraîcheur de quelques charmes sur son visage, et il sut que toute trace de sa détresse avait disparu.
"Utilise l'Occlumencie ce soir, Harry," murmura Draco. "Utilise ce que je t'ai appris au cours des derniers mois, tu ne dois pas déraper. Tu vas y arriver ?"
Harry leva la tête pour acquiescer, puis se rendit compte qu'il ne pouvait pas finir le mouvement. Il se sentait comme si son corps était mort, et dans une vague de désespoir il croisa les yeux de Draco et vit le même sentiment s'y refléter.
D'un pas, il atteignit le Serpentard et l'attira dans une étreinte, s'accrochant à lui et le laissant s'accrocher à lui pour un moment de peine suspendu et éternel.
Ensuite, étrangement consolés et embarrassés à la fois, ils reculèrent d'un pas.
"J'y arriverais," murmura Harry, attrapant de nouveau le coude de Ron et s'éloignant en le tirant après lui.
Quelque part sur le chemin de la tour de Gryffondor, Ron se détendit, la couleur de son visage revint à la normale, et bientôt il put marcher par lui même, sans que Harry n'ait besoin de garder une prise sur son coude.
"Tu te souviens de ce que Severus nous a appris ?" lui murmura rapidement Harry quand ils atteignirent la Grosse Dame. "Prend les émotions et enferme les sous terre, Ron, cache tout ça pour ce soir. Oublie tout."
Ron acquiesça de manière hésitante, ferma les yeux pendant un instant, et quand ils les ouvrit à nouveau les dernières traces de sa terreur avaient disparu de son visage. Imitant son geste, Harry força chaque fragment de douleur, de peur et de désespoir à descendre profondément dans son esprit conscient, loin de la part de lui même qui contrôlait ses gestes et ses mots.
C'était difficile, mais la pensée du palais des souvenirs d'Hermione l'aida. Elle l'avait fait devant Voldemort. Il pouvait le faire devant ses camarades de classe.
Ils se changèrent rapidement, contents que leur dortoir soit vide de tout autre élève. Neville leur avait demandé où était Hermione quand ils avaient pénétré dans la Salle Commune, mais avec Ginny, ils avaient accepté tous les deux son explication sur le fait qu'elle avait été "retenue". Ils n'avaient après tout pas de raison de douter.
Quand ils descendirent les marches qui menaient à la Salle Commune, dans leurs uniformes immaculés et leurs chaussures polies, ils la trouvèrent vide, et Harry soupira de soulagement.
Lentement, comme s'ils étaient à moitié en transe, ils descendirent dans la Grande Salle, choisissant dans un silencieux assentiment le chemin qu'ils avaient si souvent pris avec Hermione, marchant dans les pas de sept années d'amitié, sept années d'explorations, de complots et d'espoirs qui avaient été réduites en cendre ce matin là.
Hermione était morte. Et le monde était devenu fou au point qu'il considère que c'était la meilleure option, qu'il espérait qu'elle soit morte, parce que les alternatives seraient…
La douleur inonda son esprit et il la refoula sans pitié, fixant son regard flou sur les marches de pierre devant lui, content que Draco ait lancé un charme de dissimulation pour cacher son vrai visage pour la soirée.
Quand ils entrèrent dans la Grande salle et marchèrent jusqu'à la table des Gryffondors, Harry sentit l'absence d'Hermione à ses côtés comme une douleur physique. Il dut lutter contre l'envie de se précipiter sur sa droite pour toucher la place où elle aurait normalement dû être. Elle n'y était plus. N'y serait plus jamais.
Ses yeux cherchèrent et trouvèrent Draco, assis à la table des Serpentards avec un sourire nonchalant sur le visage, ses robes et cheveux parfaitement arrangés comme d'habitude. Il échangeait des blagues avec Parkinson, et seule un certaine tension dans sa mâchoire, un éclat dans ses yeux laissaient soupçonner qu'il y avait là plus qu'un connard arrogant qui célébrait sa dernière soirée à l'école.
Draco ne pouvait même pas parler d'elle. Il ne pouvait même pas montrer qu'elle lui manquait ou qu'il avait remarqué son absence.
D'une certaine façon, cela donna du courage à Harry. Si Draco pouvait le faire, il le pouvait aussi. Il le ferait aussi. C'était exactement ce à quoi Hermione l'avait entraîné pendant tous ces mois, ce qu'elle lui avait asséné à maintes reprises.
Cela fit s'étouffer intérieurement Harry qu'elle lui ait appris tout ça seulement pour l'aider à cacher la nouvelle de sa mort.
Mais la table de sa Maison était là, sa place était là entre Ron et Neville, et les assiettes dorées et les couverts étaient quelque chose qu'il pouvait fixer des yeux et tenir dans ses mains, quelque chose de tangible, quelque chose qui bannirait les images d'une Hermione se tordant sous la torture de son esprit.
Par les dieux, comment allait-il pouvoir manger quelque chose ce soir là ?
"Hé Harry," l'appela Lavande de plus loin sur sa gauche. "Où est Hermione ? Pourquoi n'est-elle pas là ?"
Les visages curieux de ses camarades de Maison se tournèrent vers lui à l'unisson et Harry sentit son esprit essayer de rester de marbre.
Pourquoi n'est-elle pas là ? Parce qu'elle est morte, Lavande. Parce qu'elle est occupée à subir le Doloris. Parce que Lucius Malfoy est en train de la violer à cet instant. Elle ne reviendra jamais, Lavande. Elle…
Ses yeux volèrent vers la table des Serpentard et il vit Draco le fixer, ses lèvres tordue par son rictus habituel, mais ses yeux brûlaient d'intensité, le poussant à mentir, le forçant à continuer, lui rappelant pourquoi ils faisaient tout ça.
Harry déglutit.
"Elle est partie voir ses parents," répondit-il d'un ton léger, regardant Lavande dans les yeux et se forçant à ne pas ciller. "À la base elle voulait revenir pour le festin, mais ses parents étaient tellement contents qu'elle soit rentrée…" il laissa sa phrase en suspens et haussa les épaules, comme pour dire hé, que sais-je des parents?
Lavande hocha la tête de manière compréhensive. "Ça doit être difficile pour eux," dit-elle. "Et après tout, ça n'est que le festin de fin d'année."
"Ouais," acquiesça Harry, puis il pris une autre gorgée de jus de citrouille et prétendit regarder les autres étudiants avec nostalgie.
Il n'y avait pas beaucoup besoin de parler ce soir. Tous les septième année semblaient mélancoliques, racontant des histoires sur leurs grands moments à Poudlard, mais en regard du passif de Harry qui enregistrait une tentative de meurtre par année, personne ne s'attendait à ce qu'ils se joigne à eux.
Ron, que les potions maintenaient en forme, partageait une discussion chaleureuse sur les chances de devenir un joueur de Quidditch professionnel avec Neville, et Ginny s'était lancée dans un discours dénigrant les Canons de Chudley.
Quand Harry osa de nouveau regarder vers la table des Serpentard, il vit Draco engagé dans une chamaillerie avec Pansy, qui minaudait de nouveau devant lui.
Finalement, il survécut.
Même quand Seamus Finnigan commença à raconter des histoire sur leur trio, leur remémorant bien trop longuement le troll qu'ils avaient abattu ensemble, le basilic qui avait pétrifié Hermione et les jours glorieux de l'AD.
Il mentionna la SALE, et les chapeaux ridicules d'Hermione, et les badges qu'elle les avait tous forcés à porter, les disputant leur et faisant la morale jusqu'à ce qu'ils cèdent, et Harry sentit une douleur dans sa poitrine, il crut que son cœur allait exploser.
Mais finalement, il survécut.
Les frères Crivey avaient préparé un album photo pour les septième année, et en recevant sa copie, Harry fut forcé de regarder photo après photo les portraits de Ron, Hermione et lui, faisant des signes de la main et riant, étudiant ensemble ou discutant de choses qui avaient parues importantes à cette époque.
Il y en avait une d'Hermione l'enlaçant après le deuxième tâche du Tournois des Trois Sorciers, et Harry sentit une fois de plus ses bras se refermer sur lui, ses yeux sur elle, ses cheveux tombant sur son visage et chatouillant son nez, et pensa que c'était terminé, pour toujours, qu'il ne la reverrait plus jamais, ne serait plus jamais menacé par un autre de ses discours moralisateur ou ne verrait plus jamais son sourire s'étaler sur son visage.
Il survécut quand même.
Et quand Dumbledore se leva, le visage pas plus grave que d'habitude, échangeant un regard furtif avec le Professeur McGonagall qui semblait aussi énergique qu'à l'accoutumée, et qu'il leur souhaita à tous de passer un été calme et tranquille, Harry fut presque certain que la vie continuerait.
D'une manière ou d'une autre.
Mais il n'avait pas pensé à la nuit qui l'attendait, la longue et sombre nuit durant laquelle il n'avait pas osé quitter son lit, parce que rien ne devait sortir de l'ordinaire, rien ne devait risquer leur plan, et alors qu'il demeurait silencieux dans le noir, roulé en boule sous sa couverture, des sorts de silence entourant son lit, les tourments revinrent, et la peur, et le désespoir.
Il ne fut pas le seul septième année à pleurer sans trouver le sommeil cette nuit là.
