65. Tout est en pièces
C'était surréaliste de se tenir dans la Salle Commune de Serpentard et de saluer de la tête les élèves qui rentraient chez eux auprès de leurs parents Mangemorts et qui, dans quelques heures à peine, écouteraient avidement l'histoire d'Hermione la sang-de-bourbe, qui avait cru qu'elle pouvait avoir une place parmi les sang-pur et qui avait échoué.
Draco avait passé la nuit à espérer et à prier pour qu'elle soit morte, que tout soit déjà fini, qu'elle ait réussi à tomber de manière à se briser le cou, ou que l'un d'entre eux ait été assez peu appliqué et soit allé un peu trop loin, ait coupé un peu trop profondément.
Il avait vu comment Weasley avait souffert des souvenirs qu'Hermione lui avait montrés, la veille, comment Harry avait été écrasé par la pensée de ce qui avait pu lui arriver, mais aucun d'entre eux n'avait la malchance d'avoir une connaissance des atrocités dont étaient capables les Mangemorts aussi étendue que la sienne. Aucun d'entre eux ne savait ce dont Lucius se vantait au cours de ses nombreuses soirées.
Et Draco était extrêmement reconnaissant de ne jamais avoir été là, de ne jamais l'avoir vu de ses yeux, et que ses connaissances soient seulement théoriques, aussi pervers que ça soit.
Seul Severus savait réellement.
Et cette pensée faisait encore plus mal au cœur de Draco alors qu'il souriait d'un air satisfait et saluait, et disait aurevoir à tous ces petits Mangemorts qui sauraient, bien assez tôt, ce qui était arrivé. Et qui ricaneraient du haut de leur supposée supériorité.
Quand tout le monde serait parti, faisant résonner étrangement les pièces et les couloirs vides de l'école, Draco rassemblerait ses affaires, les rétrécirait et parcourrait lentement le chemin vers ses nouveaux appartements.
Par chance, la nouvelle Maîtresse des Potions était en train de superviser la sortie des élèves, sans quoi elle l'aurait surement accueilli avec une tasse de thé et des mots gentils dont il n'avait vraiment pas envie. Comme les quelques autres résidents du château pendant l'été, elle s'était vu proposer une place dans le Second Cercle de l'Ordre et avait accepté avec joie. Après un Oubliette programmé et un charme de Fidelitas, Kathryn Rosen avait été informée du rôle de son nouvel apprenti dans l'Ordre et la véritable fonction de son travail avec elle.
Elle avait été surprise, pour le moins, un fait qui avait grandement renforcé la confiance de Draco dans ses talents d'acteur. Il s'était hâté de lui assurer qu'il était néanmoins très sérieux à propos de son apprentissage, chose qui s'était trouvée être vraie - à sa propre surprise.
À un moment entre sa cinquième année et l'obtention de son diplôme il avait décidé que servir le nom des Malfoy et soudoyer des politiciens n'était pas ce qu'il voulait faire de sa vie. Quel que soit leur futur, il voulait être indépendant, réussir quelque chose par lui même, pas se le faire apporter par respect de son nom et de son lignage.
Cet apprentissage, avait-il décidé, serait sérieux. Son nom, son pouvoir et l'influence de son père ne comptaient pas devant un chaudron, et la seule chose qui lui permettrait de réussir serait ses propres capacités.
Kathryn avait parue honnêtement ravie à l'idée que son élève si doué n'utiliserait pas les potions simplement comme une excuse. Mais il demeurait que les choses seraient bien plus faciles si elle était au courant, et n'espérait pas qu'il travaille réellement avant Halloween.
Halloween…
Draco se rendit compte que ses mains agrippaient le bord de la chaise avec tellement de force que le bois sombre s'enfonçait douloureusement dans sa peau. Rapidement, il libéra ses bras et se redressa, ses yeux et sa bouche adoptant le comportement approprié, mais dans sa tête il sombrait dans les tréfonds de son esprit, reproduisant les exercices de respiration que sa mère lui avait enseigné dans sa petite enfance.
Il sentit la confiance et le calme l'envahir, et bien qu'il sache que c'était une façon lâche de s'en sortir, qu'il aurait dû être assez courageux pour endurer ses tourments comme il savait que Harry le faisait, il accueillit avec plaisir la sensation d'engourdissement qui accompagnait cet exercice.
Il avait attendu Halloween avec impatience, si fier de faire sa part dans le combat contre Voldemort et toutes les choses auxquelles adhérait son père. Il avait pensé qu'il pouvait simplement changer de camp - un peu de comédie par ici, un peu de charme Malfoy de l'autre, et rien ne pouvait vraiment tourner mal, après tout, y avait-il quelque chose qui lui avait déjà été refusé ?
Et maintenant sa meilleure amie était morte.
Il respira plus fort jusqu'à ce que les étranges sanglots hoquetants aient une nouvelle fois cessé. Il était seul dans la Salle Commune maintenant, le dernier Serpentard était parti prendre le Poudlard Express, mais il maîtrisait quand même avec raideur son visage et son corps quand il traversa le trou de l'entrée et suivit le chemin vers les nouveaux appartements que Kathryn lui avait assigné.
Alors qu'il posait la main sur un pan de mur vierge et murmurait son mot de passe, il se souvint de l'expression de Harry pendant la nuit, si perdu et dénué de son habituelle vivacité d'esprit.
Même plongé dans son malheur, sa douleur, ce moment avait fait réaliser à Draco quelle tâche lui revenait.
Hermione avait été son amie, oui, et son âme criait sa douleur de la perdre, mais elle avait été bien plus pour Harry. Elle avait été sa confidente, sa gardienne, son mentor, et d'une façon que Draco avec l'histoire de sa famille et ses manoirs vieux de plusieurs siècles, avec ses elfes de maison et sa sécurité matérielle ne pouvait pas concevoir, elle avait été sa famille.
Draco sentait son absence comme une blessure physique, mais il savait - grâce au régime cruel que ses parents lui avaient imposé pendant des années - qu'il pouvait vivre sans elle.
Harry cependant... Draco n'en était pas sûr. Harry aurait besoin de quelqu'un sur qui s'appuyer.
Il entra dans ses nouveaux quartiers, son premier chez-lui indépendant, et resta debout au milieu du salon comme s'il se tenait dans l'œil d'un cyclone.
Il était diplômé, et sa vie avait complètement changé. Mais pas de la façon à laquelle il s'était attendue.
Même avec la conscience du danger et du combat à venir, il avait vu les mois jusqu'à Halloween comme une période d'amitié et de sécurité dans son esprit
Il avait imaginé que la camaraderie entre Hermione, Harry et lui se serait intensifiée, qu'il aurait eu une chance d'apprendre à mieux connaître les personnes qu'il avait connues jusque là comme ses professeurs.
De temps en temps, quand il s'était assis à la table des Serpentards, le dos bien droit et la tête penchée dans la posture arrogante qu'on attendait de lui, entouré par les élèves et pourtant complètement seul, il avait imaginé les semaines et les mois à venir, avec l'école vide de tous ceux à qui ils ne pouvaient pas faire confiance, de tous ceux qui croyaient le connaître mais qui n'avaient pas la moindre idée de ses véritables sentiments.
Il avait imaginé qu'il pourrait manger avec ses amis sans être séparés par les tables de Maisons et le flot des élèves, qu'ils étudieraient, combattraient et riraient ensemble, qu'ils iraient même peut-être se promener dans le parc de l'école sans devoir se méfier des regards espions.
Il s'était même demandé ce que ça ferait de jouer au Quidditch avec Harry, maintenant que leur vieille rivalité s'était muée en une compétition amicale. Peut-être, avait-il pensé, qu'ils réussiraient à jucher Hermione sur un balai et qu'ils voleraient ensemble. Peut-être qu'il inviterait les deux Gryffondors dans ses quartiers pour un grand dîner.
Peut-être… Ses yeux firent le tour de la pièce. Un sourire silencieux et légèrement amer étira ses lèvres.
Il avait tellement attendu cela : son premier jour sans ses propres quartiers. Il s'était imaginé commander un luxueux repas aux elfes de maison, allumer sa propre cheminée et passer une soirée tranquille à déballer et installer ses affaires, à l'abri pour une fois d'être dérangé par ses camarades de maison ou les exubérants Gryffondors.
Mais maintenant la solitude ne l'attirait plus, plus du tout, et il se trouva l'envie de fuir le silence, peut-être effrayé par ce qui l'attendait ici.
Le quartier général était désert quand il traversa la tapisserie, la porte du bureau de Severus résolument fermée. Pendant un moment Draco considéra l'idée d'y frapper, mais le souvenir du visage de son aîné, fermé et sombre, l'arrêta.
Il ne pouvait pas faire face à Severus, parce qu'après tout, qu'avait-il à lui offrir d'autre que sa propre douleur, un lointain écho du désespoir qu'il devait ressentir ?
Non. Il valait mieux le laisser le gérer en privé, lui donner le temps de construire un masque qui résisterait aux regards des autres, qui le porterait à travers les prochains mois.
Draco ne pouvait pas l'aider pour ça.
Sans un mot, Draco se détourna de la porte du chef des renseignements et traversa la tapisserie qui menait à la salle de gym. Il n'y avait personne non plus là-bas, et ce vide absolu, la façon dont ses pas résonnaient alors qu'il marchait le long de la plateforme de duel l'effraya.
Il s'assit au bord de la plateforme, les jambes pendant quelques centimètres au dessus du sol comme lorsqu'il était enfant, trop petit pour s'asseoir correctement sur les antiques chaises de la salle à manger, et il rit, un son dur et amer.
C'était tellement ridicule. Il était là, dans cette salle construite pour améliorer leurs capacités à se battre en duel, et il pouvait se battre en duel, et mieux que la plupart des élèves de septième année, mais il n'utiliserait pas cette capacité. Il resterait à Poudlard, au chaud et confortablement installé, pendant que des personnes comme Harry et Hermione, sur qui c'était tombé alors qu'ils avaient été éduqués par des moldus, et pas par les meilleurs précepteurs que le monde sorcier pouvait offrir, étaient appelés au combat.
Il était leur seul élève de Serpentard, fils de Lucius Malfoy, que tout le monde avait suspecté de porter la Marque depuis leur cinquième année, que le Seigneur des Ténèbres avait courtisé, mais avait-il pris la Marque ? Non, il en avait été sauvé par les idées d'une Gryffondor, il était libre de faire ce qu'il voulait de sa vie. Une née-moldue avait pris sa place, avait fait ce qui aurait dû être sa part du travail, et elle était morte pour faire ce qu'il avait évité de faire.
Et quel était son rôle à lui ? Que pouvait-il offrir aux Gryffondors et au Serdaigles qui avaient fondé l'Ordre pour protéger le monde des ténèbres que sa Maison avait produites ?
La connaissance des traditions ancestrales des sang-pur ? Un filtre de paix bien réalisé ?
Prend soin de vous, lui avait demandé Hermione. Ça avait été ses derniers mots, à Harry et à lui.
Mais comment pouvait-il faire ? Comment diable pouvait-il faire quand Severus s'était caché dans son bureau, et que Draco savait que seul son sens du devoir envers l'Ordre garderait ses mains loin du stock de délicats poisons qu'il avait assemblé dans sa réserve privée ? Comment pouvait-il faire quand le monde de Harry s'était effondré devant ses yeux et que même ce foutu Ron Weasley avait besoin d'une potion calmante pour affronter le banquet de fin d'année ?
"Comment peux-tu nous laisser comme ça ?" murmura-il, et sa voix résonna dans la grandeur de la salle vide. "Que diable veux-tu que je fasse maintenant ?"
Mais elle ne lui aurait pas donné de réponse à cette question même si elle avait été dans la pièce, n'est-ce pas ?
Elle lui avait dit de choisir, du temps où leur amitié était encore jeune, de choisir ses propres rôles et masques et allégeances. Elle ne lui avait jamais demandé quoi que ce soit, elle avait juste ouvert des portes devant lui et montré ce qu'il y avait derrière.
Et une ou deux fois elle lui avait demandé de l'aide.
La sensation hoquetante revint serrer sa gorge et Draco se leva brusquement de la plateforme, la tension et la douleur transformant ses pas en une marche agressive alors qu'il avançait vers l'une des fenêtres.
Il aurait dû dire non. Il aurait dû refuser de l'emmener au bal, ou dire à Dumbledore quelles étaient ses intentions. Il aurait dû jeter son amitié au diable et faire ce qu'il fallait au lieu d'accepter simplement sa décision insensée. Décision qui l'avait menée jusqu'à la mort.
Que lui avait fait son aide au final ? De quel secours avait-il été contre Lucius et les Mangemorts ?
Mais elle t'a aussi demandé d'aider Harry, de prendre soin de lui, murmura une voix dans son esprit et il se raidit au souvenir de cette soirée.
Harry, cet insupportable Gryffondor qu'il n'avait toléré que pour faire plaisir à Hermione au début. Il lui avait enseigné, avec réticence au départ, jusqu'à ce qu'il réalise, à sa propre surprise, que Harry Potter était une personne qu'il pourrait apprécier. Que derrière la cicatrice, le nom et les titres fantaisistes il y avait un garçon dont le courage, l'innocence et même l'humour pouvaient plaire à Draco.
Ça lui avait fait un choc, vraiment. Mais il avait vu la joie dans les yeux d'Hermione quand ils étaient ensemble tous les trois, et il s'était senti fier en voyant la confiance que lui accordait Harry peu à peu.
Harry avait besoin de ses amis à un point que Draco, pur Serpentard qu'il était, pouvait à peine comprendre. Il tirait sa force, sa confiance d'eux, et le choc de la trahison de Weasley l'avait ébranlé jusque dans ses fondations.
Et maintenant qu'Hermione lui avait été enlevée, il devait se sentir comme si ces fondations avaient été brisées.
Draco laissa ses yeux voyager doucement à travers la pièce. Les prochains mois auraient été compliqués pour Harry dans les meilleurs circonstances. Avec la mort d'Hermione occupant son cœur et son esprit, Draco ne savait pas comment Harry allait faire face.
Harry avait besoin de ses amis. Et peu importait ce que les Weasley ou ce lourdaud de Longdubat avaient l'intention de faire, Draco s'assurerait que Harry ait un ami où qu'il aille, quelqu'un pour surveiller ses arrières.
Il hocha la tête pour lui même, se replongeant dans les exercices de respiration qu'il avait appris de sa mère.
Hermione lui avait demandé d'aider Harry, de lui apprendre ce qu'il savait et de le protéger, et en mémoire de leur amitié, de ce nouveau trio qui était né des cendres de l'ancien, Draco ferait de son mieux. Il s'assurerait que Harry apprenne tout ce qui était nécessaire pour survivre à Halloween.
Le regard de Draco tomba sur la section Stratégie de la pièce, sur la chaise qu'Hermione occupait toujours pendant l'entrainement, et il sourit, un léger sourire fatigué plein de souvenirs.
"Je veillerais sur lui pour toi," promit-il, ayant l'impression qu'un poids avait été enlevé de ses épaules. "Je prendrais soin de lui du mieux que je le pourrais."
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"Et Severus ?" demanda Harry, serrant la tasse de thé chaude dans ses mains en essayant d'ignorer la nourriture intacte dans son assiette.
"Quoi Severus ?" demanda Draco, sa voix sèche et égale ne montrant ni colère ni irritation mais la complète résignation qu'ils ressentaient tous quand il était question de leur chef des renseignements.
"Draco, il n'a pas quitté son bureau depuis trois jours maintenant ! Personne n'a vu ne serait-ce qu'un pan de cape de lui," dit Harry, sa frustration remontant une fois de plus à la surface.
Draco soupira. "Et que proposes-tu ?" demanda-il. "Le sortir de force de la pièce et l'obliger à parler de son amour perdu ?"
"Non," dit Harry, posant la tasse et se levant de son fauteuil, prêt à marcher. "Mais je ne peux pas supporter la pensée qu'il soit assis tout seul dans son bureau lugubre à penser à elle !"
"Assieds-toi," ordonna sèchement Draco. "Tu n'as fait que faire les cent pas depuis la semaine dernière. À ce rythme mon nouveau tapis sera usé jusqu'à la corde avant la rentrée. En plus, tu ne sais pas s'il est sorti de son bureau ou pas. Ce n'est pas comme si tu avait monté la garde devant en permanence."
"Non, mais tu as posé un sort d'alerte dessus il y a deux jours," répondit Harry, faisant les cent pas. "Et comme tu ne t'es pas soudainement précipité là bas je suppose que ce sort n'a pas été déclenché."
Draco secoua la tête avec amusement. "Tu commences à m'inquiéter, Potter. Bien trop intelligent pour un Gryffondor."
Il posa sa tasse également sur la table délicatement ouvragée, se leva, pris Harry par les épaules et le dirigea silencieusement vers sa chaise où il le pressa de s'asseoir et il remit sa tasse sans ses mains.
"Voilà. Maintenant bois ton thé et essaie de te détendre un peu. Si tu vas à l'entraînement dans cet état, le premier coup t'enverra au tapis, et ça donnerait une très mauvaise image de toi à l'Ordre, n'est-ce pas ?"
Malgré ses propres inquiétudes et la conscience de la mort d'Hermione comme un poids mort dans son esprit, Harry sourit. Il ne savait pas comment il aurait traversé les derniers jours sans Draco.
Quand il était retourné au château le matin suivant cet horrible, horrible banquet de fin d'année, encore figé par le choc et les muscles de son visage le faisant souffrir à force d'afficher un sourire forcé, il avait trouvé Draco dans la salle de gym, l'attendant.
Il avait à peine donné le temps à Harry d'arriver avant qu'il ne commence à lui jeter des sorts. Harry avait été irrité au début, puis en colère, pas du tout d'humeur pour un duel, mais il s'était rendu compte avec surprise que se battre aidait à combattre cette froide sensation de choc qui subsistait dans son corps.
Ils étaient battus en duel jusqu'à trembler d'épuisement, et ensuite Draco avait attrapé sa main et l'avait tiré dans la zone marquée par des panneaux rouges. Il avait ouvert une boîte et posé une souris sur le sol.
"Laisse le sortir," avait-il dit de cette voix basse et déterminée qu'il n'utilisait que quand il était très sérieux à propos de quelque chose. "Laisse le sortir où ça va te ronger de l'intérieur."
Et il l'avait laissé sortir. Sort de Mort après Sort de Mort étaient sortis de sa baguette, et avec les mortels éclairs verts une partie de sa propre agonie, de sa désolation et de son désespoir s'en était allée. Après que la boîte fut vidée, il se sentait toujours plus mal que jamais, mais pour la première fois depuis que Severus avait débarqué comme une tempête dans le quartier général, il avait réalisé qu'il pouvait encore tenir, malgré tout ce qui s'était passé.
"Ça va mieux," avait demandé, non, affirmé Draco comme s'il pouvait voir dans l'esprit de Harry, et il avait acquiescé, reconnaissant et confus à la fois.
"Comment…" avait-il commencé, pas sûr de ce qu'il voulait demander, mais une nouvelle fois Draco avait compris et répondu avant qu'il ne finisse sa phrase.
"Ça m'a toujours aidé," avait-il dit. "Allons prendre une douche."
Et une nouvelle fois, ça avait été la bonne chose à faire. Se tenir dans la douche, sa douche personnelle, dans sa chambre personnelle au dessus du quartier général, Harry avait eu l'impression qu'il pouvait se laver de toute la misère de ce dernier jour, comme si l'eau chaude pouvait lui donner de la force pour le jour à venir.
Il avait pensé à Hermione et senti une profonde tristesse, mais elle était comme atténuée en comparaison de la douleur hurlante qu'il avait ressenti la veille, comme si le dragon s'était endormi dans sa poitrine, toujours présent, toujours dangereux, mais ne soufflant plus de feu sur son cœur.
Il avait vu Dumbledore dans la salle principale du quartier général, un Dumbledore plus vieux, plus fragile que dans ses souvenirs, qui lui avait dit qu'il rassemblerait tous ceux qui étaient sous Oubliettes programmé le dimanche après-midi pour leur dire la vérité.
Harry avait alors acquiescé et avant qu'il réalise ce qu'il se passait, Dumbledore l'avait agrippé dans une étreinte surprenamment forte et lui avait dit combien il était tellement, tellement désolé pour sa perte. Sa voix avait sonné bizarrement quand il avait prononcé ces mots, et quand Harry leva les yeux sur son visage ridé et bienveillant, il avait vu des larmes couler le long de ses joues et disparaître dans sa barbe argentée.
Et ensuite Draco avait été de nouveau à côté de lui, prenant son bras comme Hermione l'avait si souvent fait et le menant à travers une nouvelle tapisserie, une tapisserie qui menait à ses appartements dans les cachots.
Ils avaient mangé ensemble et parlé d'Hermione, pas la Hermione que Gryffondor avait connu mais la vraie Hermione, leur Hermione.
Draco lui avait raconté comment elle avait sympathisé avec lui à la fin de la cinquième année, et Harry lui avait raconté la fois où elle avait amené Ombrage dans la Forêt Interdite et fait chanté Rita Skeeter, et ils avaient ri et pleuré en même temps.
Harry s'était senti honteux au début quand il avait remarqué ses larmes sur son visage, mais il avait vu ses propres sentiments se refléter dans les yeux de Draco, et ça avait paru tellement normal de pleurer leur belle et fière Hermione de cette façon.
D'une certaine façon, il leur avait semblé à tous les deux qu'elle était avec eux dans cette pièce, assise à côté de Harry sur le canapé, partageant leurs rires et leurs larmes, et pendant quelques heures, Harry s'était de nouveau senti entier.
Quand le temps d'aller dîner fut dépassé et qu'il avait senti l'épuisement peser sur lui, Draco lui avait tendu un flacon de potion de Sommeil sans rêves, mais ils avaient paru tous les deux inquiets à la perspective de passer la nuit seul, en conséquence Draco avait métamorphosé le canapé et le fauteuil en deux lits et ils avaient dormi dans son salon, paisiblement et sans rêves.
"Je… Merci, Draco," dit Harry, prenant une gorgée de thé en regardant son ami. "Pour hier, tu sais…"
Draco hocha juste la tête pour montrer qu'il comprenait et il ferma les yeux pendant un instant.
"C'est une leçon que j'ai apprise de vous, les Gryffondors," dit-il ensuite avec un petit sourire. "Les amis rendent les choses plus faciles."
"Pas tout," dit Harry, se souvenant avec effroi que Neville n'était pas encore au courant, ni Luna, et qu'il devraient leur dire rapidement.
"Ce n'est pas ton boulot," lui rappela Draco. "Et Severus non plus," ajouta-il. "Remus, Minerva et Dumbledore le connaissent depuis bien plus longtemps. S'ils ne trouvent pas de moyen de lui parler, qu'espères-tu réussir à faire ?"
"Ils ne connaissaient pas si bien Hermione, pourtant," objecta Harry, pas certain de ce qu'il voulait faire.
"Oh, tout est parti en vrille, Draco," soupira-il soudain. "Après ce qu'il s'est passé, que pouvons nous dire ou faire qui ferait une différence pour quelqu'un ?"
Draco hocha juste la tête.
"Je sais une chose," dit-il ensuite. "On peut s'assurer que le plan pour lequel elle est morte fonctionne. On va s'entraîner, et se battre, et répéter, et à Halloween, tu enverras le Seigneur des Ténèbres et ses fidèles en enfer."
"Ça ne la ramènera pourtant pas," murmura Harry, de nouveau envahi par la tristesse.
"Non," approuva Draco, se levant pour toucher l'épaule de Harry. "Mais ça la rendra fière."
Harry hocha la tête, et après un moment de silence complice, ils se levèrent et traversèrent la tapisserie. Il était temps d'informer les autres.
Le quartier général était bondé quand ils arrivèrent, et c'est seulement à ce moment là, quand tout le monde fut rassemblé, que Harry réalisa à quel point ils étaient maintenant nombreux. En effet, ils étaient, chose qui devait être reconnue, assez de puissants sorciers pour se dresser contre le Premier Cercle de Voldemort et l'emporter.
Pendant un instant, il se sentit fier du travail acharné qui les avait menés jusque là, mais il se souvint ensuite de qui venait cette idée. C'était tellement injuste qu'elle ne puisse pas voir ça.
Harry se tenait près du mur, à moitié caché par la bibliothèque quand le Directeur annonça ce qu'il s'était passé, Draco à ses côtés comme une ombre silencieuse.
Il regarda le clan Weasley, se serrant dans les bras, cherchant du réconfort de chacun comme ils le faisaient toujours quand ils en avaient besoin. Bill tenait Ginny contre lui, Charlie réconfortait Mrs Weasley et les jumeaux avaient pris place de chaque côté de Ron, comme s'ils pouvaient le protéger de ses souvenirs.
Le visage de Neville devint blanc comme un linge sous le choc quand il comprit ce qui était arrivé, puis rouge, puis ruisselant de larmes. Il pleurait si fort que le Professeur McGonagall, normalement réservée, pris son bras et le mena près d'une des fenêtres, posa sa main sur son épaule et commença à lui parler doucement.
Elle aussi avait l'air éreintée, et Harry la soupçonnait d'avoir besoin d'un contact avec ses élèves autant que Neville avait besoin de soutien.
Kingsley réagit à peine à la nouvelle. Il ferma juste les yeux un instant, resta absolument immobile et quand il les rouvrit, Harry put y voir une forme de triste acceptation.
Il avait probablement perdu trop de collègues pour être choqué par cette perte, et au lieu de pleurer comme le faisait Tonks, assise sur l'un des fauteuil, il prit Maugrey et Remus à part et engagea une discussion sur la surveillance des hôpitaux et les moyens de pouvoir au moins récupérer son corps.
Harry savait que cette discussion était probablement inutile, mais elle semblait aider les trois hommes, leur donnant suffisamment l'illusion d'avoir une prise sur la situation, il les regarda donc planifier quelque chose, il regarda Bill, Charlie et Mr Weasley traverser la pièce et leur donner des conseils, il regarda comment ces réflexions chassaient un peu la froideur de la pièce de leurs os.
Ce fut Luna, cependant, qui formula ce que tout le monde pensait tout bas.
"Où est le Professeur Snape ?" demanda-elle calmement, et la pièce se figea.
"Severus est souffrant pour le moment," répondit Dumbledore après un moment, la voix fragile. "Il m'a assuré qu'il n'avait besoin de rien et qu'il nous informerait de ce que nous avons besoin de savoir."
"Ne… Ne viendra-il pas ?" s'enquit doucement Mrs Weasley. "Ça n'est pas bon pour lui de rester seul, et je suis sûre qu'il n'a rien mangé depuis…"
Dumbledore croisa son regard, puis il baissa la tête en signe de défaite.
"J'ai tout essayé, Molly." confessa-il. "Il ne… Je n'ai rien pu faire pour le faire parler. Peut-être que quand il aura eu un peu plus de temps…"
"Je vais demander aux Joncheruine de prendre soin de lui," annonça soudainement Luna, la voix calme, claire et confiante. "Ils le protégeront. Peut-être que si je peux lui faire un collier…"
Déjà profondément plongée dans ses pensées, elle s'installa à table et commença à sortir des plumes, des ficelles et quelques cailloux de ses poches. Harry la regarda se sentit jaloux de voir qu'elle avait une solution aussi facile, une conviction si profonde qu'elle pouvait rendre les choses meilleurs, alors que Harry, lui, savait au plus profond de lui que ni un collier ni le temps ne changeraient les sentiments de leur chef des renseignements.
Jamais.
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Elle ne pouvait pas voir. Elle ne savait pas vraiment si c'était ses yeux qui avaient cessé de fonctionner ou s'il faisait noir autour d'elle, mais ça n'avait pas d'importance.
La douleur était tout ce qui importait.
La douleur, et un léger sentiment la titillant, qui lui rappelait qu'elle avait perdu quelque chose, quelque chose dont elle ne se souvenait pas bien, la sensation d'un toucher, doux et chaud, et d'yeux sombres qui la remplissaient de joie.
Mais ça n'importait pas vraiment.
Il y avait d'autres yeux dont elle se souvenait, un autre visage, montrant de l'obsession et une étrange et redoutable tendresse qui la faisait pleurer et gémir de frayeur. Des yeux gris. Des cheveux blancs. Et un nom, un nom qu'elle avait hurlé et crié, et murmuré si souvent, de dégoût, de peur, et dans d'honteuses supplications.
Lucius.
Elle lui appartenait maintenant, c'était quelque chose dont elle se souvenait grâce à la douleur et à l'obscurité. Elle lui appartenait, et il pouvait faire d'elle ce qu'il voulait.
Il avait fait d'elle ce qu'il voulait, et son corps et son esprit s'étaient brisés et avaient été réparés, encore et encore.
Elle voulait se perdre dans l'univers de douleur dans lequel elle avait pénétré, elle voulait désespérément abandonner ses derniers instants de conscience. Il y avait quelque chose d'important, elle le savait, quelque chose qu'elle ne devait pas oublier - un garçon avec les yeux de son nouveau maître, un autre garçon avec des yeux verts et une trappe, cachée au plus profond de son esprit...
Elle se concentra. C'était dur, de traverser la douleur et la peur pour se souvenir, mais bien que l'effort lui donna mal à la tête et fit gémir son traître de corps, son esprit s'éclaircit un peu.
Elle avait l'impression d'être perdue dans un lac sombre et profond, nageant pour atteindre la surface, pour atteindre quelque chose dont elle n'était même pas certaine de l'existence. C'était si difficile ! Et alors qu'elle retournait vers la conscience, maintenant capable de bouger la tête et sentir le goût du sang dans sa bouche, elle se rendit compte qu'elle avait peur de savoir ce qui l'attendait.
Elle reposait sur quelque chose de doux, dans l'obscurité, et bien que ses bras et ses mains semblaient aller bien, elle ne pouvait pas bouger ses jambes. Il y avait une ligne de feu qui courait entre ses cuisses, ou au moins, ça ressemblait à du feu.
Et alors qu'elle sentait son corps lui faire mal dans des endroits qui n'auraient jamais dû être touchés de cette façon, elle se souvint.
Il ne la laisserait pas mourir. Ça ne finirait jamais.
Tout ce qu'elle pouvait espérer était ce brouillard de folie, le voile miséricordieux de l'oubli qui s'interposait entre elle et la réalité.
Mais elle devait se souvenir. Il y avait une tâche qu'elle devait accomplir, un plan pas encore réalisé, quelqu'un qu'elle devait protéger.
Jusqu'à ce moment là, elle devait survivre, et rester saine d'esprit pour les choses à venir.
Elle commença à pleurer, ensuite, ses mains s'agitant dans l'obscurité comme des petits oiseaux aux ailes brisées. Si seulement elle pouvait voir !
Le titre de ce chapitre vient d'un poème de John Donne.
