Morgana referma le livre d'inventaire et poussa un soupir de contentement. Cela faisait plus d'un mois qu'elle était à Poudlard et elle commençait à prendre ses habitudes. Elle prenait son petit-déjeuner en compagnie du professeur Chourave qui lui demandait des informations sur telle ou telle plante, puis elle donnait cours jusqu'au déjeuner. Elle mangeait seule dans son bureau et passait ensuite son après-midi à faire des inventaires ou s'occuper des serres fermées aux élèves. Slughorn avait déjà tenté de la recruter dans son club mais elle trouvait toujours un moyen pour éviter de répondre à son invitation. Elle l'avait évité durant tout son cursus scolaire, ce n'était pas cette année qu'elle finirait par accepter !
Elle déposa le cahier sur le bureau et s'étira d'aise. Elle avait fini bien plus vite que prévu. Il lui restait plusieurs heures avant le dîner. Un regard dehors lui fit renoncer à une ballade près du lac. Le soleil était caché derrière de gros nuages gris annonciateurs de pluie. Elle reporta son attention sur sa plume et haussa un sourcil. Elle en profiterait pour lui écrire une lettre. Une longue lettre. Une très longue lettre. Une très très longue lettre. Elle se mordit la lèvre pour ne pas rire. Alors qu'elle tendait la main vers un parchemin vierge, quelqu'un frappa à la porte.
« Oui ? » invita-t-elle.
Neville entra, souriant nerveusement.
« Professeur. Je … je ne vous dérange pas ? » demanda-t-il.
« Non, du tout. Un problème Neville ? Une question pour le devoir de la semaine prochaine ? »
Il était véritablement son meilleur élève. Patient, doux et méticuleux, il ferait des merveilles s'il se destinait aux plantes. Elle avait bien remarqué qu'il avait seulement besoin d'un peu plus d'attention et d'encouragements. Cela avait suffi à le rendre plus confiant sur ses capacités.
« Le professeur McGonagall voudrait vous voir dans la salle d'étude de l'aile est. Elle m'a demandé de vous y conduire. » répondit-il.
« Le professeur McGonagall ? » Elle n'aimait pas ça. Quand McGonagall vous appelait, c'était rarement pour partager une tasse de thé et des biscuits. Mais elle n'était plus une élève maintenant. McGonagall ne pouvait plus lui enlever des points, ou lui donner une retenue. « Ouvre le chemin alors. Je te suis. ».
Elle vérifia que son foulard tenait bien, rajusta ses manches et suivit le jeune Londubat d'un pas vif.
La salle d'étude avait été vidée de ses bancs. Des élèves se tenaient dans un coin, se chamaillant sans trop de bruit, McGonagall étant elle aussi présente. Morgana rentra dans la pièce et le silence se fit.
« Professeur Belleza ! J'espère ne pas vous avoir dérangée avec le jeune Londubat. » lui lança McGonagall.
« Aucunement professeur. Que puis-je faire pour vous aider ? » demanda-t-elle en jetant un regard intrigué sur les élèves qui la regardaient en chuchotant. C'était d'ailleurs étrange. Ils étaient tous de la maison Gryffondor. Qu'est-ce que McGonagall manigançait cette fois-ci ?
« Nous aurions besoin de vos talents cachés. » répondit la directrice des lions.
« Mes … talents cachés ? Je brode de temps à autre, certes, mais je ne pense pas que Weasley ou Londubat aie une envie folle de suivre cette voie. » répliqua-t-elle. Sa remarque fit rire une partie des élèves mais McGonagall pinça les lèvres. Autant pour moi, elle n'a toujours pas trouvé la définition de l'humour.
« J'ai cru comprendre que vous avez hérité des talents de danse de votre mère. Vous avez une réputation de danseuse hors pair. » rétorqua McGonagall.
Oh non. Non non non.
« Vous me flattez, vraiment. Je ne pense pas … » tenta-t-elle d'esquiver.
« L'école tient, vous le savez très bien, un bal à la fin de l'année. Et je ne tolèrerais pas que mes élèves deviennent la risée de l'école. »
« Je comprends parfaitement mais … »
La porte derrière elle s'ouvrit brusquement et les élèves rouge et or se mirent à crier. Morgana se retourna pour faire face à Snape suivit des élèves de sa maison. Il semblait aussi ravi qu'elle d'être là.
« Severus … ? » demanda-t-elle d'une petite voix. Il ne lui répondit pas, feignant de ne pas la voir. Elle se retourna vers McGonagall qui lui … souriait ?
« Professeur, vraiment je suis flattée que vous puissiez penser que j'ai assez de talent pour enseigner à vos élèves. Mais même si cela pouvait se faire, je pense que vous comprendriez que je préférerai enseigner aux élèves de ma maison. Sans offense bien entendu. » dit-elle d'une voix qu'elle voulait ferme. Parler de fierté d'appartenance, cela fonctionnait toujours avec McGonagall.
« Bien entendu je n'en attendais pas moins de vous, Belleza. C'est pour cela que j'ai convié les Serpentard à venir partager ce cours supplémentaire. Le professeur Snape m'a personnellement affirmé qu'il n'y voyait aucun inconvénient. »
Traitre. Elle lui lança un regard assassin auquel il répondit par un signe de tête poli. Au même moment un cri perça la cohue générale.
« Vous êtes une … Serpentard !? »
Morgana se retourna pour voir d'où venait la question où perçait un certain dégoût mêlé d'étonnement.
« Je ne sais si je dois le prendre pour une insulte ou un compliment, mademoiselle Vane. Dans le doute, j'opterai pour un compliment sincère. » lui répondit-elle.
« Mais … vous ne pouvez pas en être une ! » répliqua un autre élève.
« Pourquoi pas ? Suis-je trop jolie pour porter de l'argent ? Ou bien, mon aptitude pour la botanique me guide-t-elle de suite vers Poufsouffle ? Si vous préférez, je peux me comporter comme un stéréotype de Serpentard et vous enlevez des points à chaque respiration de Gryffondor. » Elle avait toujours détesté cette rivalité entre les maisons. Une rivalité aveugle aux réalités des dortoirs, où tous les Serpentard n'étaient pas des Sangs -Purs ou de fervents défenseurs des Force du Mal. Elle posa une main qu'elle voulut légère sur son foulard. Sans lui, ils ne questionneraient pas son appartenance. Elle glissa un regard vers Draco qui la regardait. Mais cette fois, il s'agissait plus de respect ? Tout ça parce qu'elle défendait ses couleurs. Pathétique. Elle fit glisser sa main le long de sa nuque et poussa un long soupir.
« Si le professeur Snape n'y voit aucun inconvénient, alors je ne peux que m'incliner. » dit-elle d'une voix faible. Elle se redressa et tira sur ses manches. Lissant sa robe, elle se tourna vers les élèves divisés en deux groupes bien distincts : d'un côté les Gryffondor et de l'autre les Serpentard. Ils se jaugeaient du regard. La seule chose qui les unissait était leur répugnance affichée pour le cours de dance en commun.
« Tout le monde peut danser, même le plus gauche d'entre vous. Puisque cela se fait à deux, le ou la partenaire pourra toujours sauver les apparences si jamais vous êtes un désastre ambulant. » commença-t-elle d'une voix plus assurée. « Vous devez donc faire entièrement confiance en votre partenaire. Imaginez que votre vie en dépend. Si pas votre vie, au moins votre fierté. » Elle fit quelques pas, sautant légèrement sur la pointe de ses pieds, effleurant à peine le sol de ses talons. « Vous devez être léger, des pas souples qui suivent le mouvement de votre corps. Ce dernier devra être aussi souple qu'un brin d'herbe au vent. Souple mais ferme. » Elle tourna sur elle-même, se cambrant en tendant ses bras d'un geste fluide. « Suivez la musique qui guidera le rythme de vos pas. C'est probablement cliché, mais c'est un fait. Vous ne danserez jamais sur un tempo à six temps ainsi. » Elle mima une valse lente tout en fredonnant un tempo rapide.
« La meilleure façon d'apprendre, c'est de d'abord visualiser ce que vous devez faire. Ensuite nous décortiquerons les pas les plus difficiles si besoin. Il me faut donc un, ou une, partenaire. » Elle laissa la fin de sa phrase en suspens.
Morgana regarda les élèves, gravement. Elle savait que pour eux ce n'était qu'une étape obligée pour ne pas perdre de point, mais pour elle c'était une des rares choses qui la maintenant humaine. Elle chercha du regard un candidat mais tous évitaient soigneusement son regard. Jusqu'à ce qu'elle accroche deux yeux gris métallisé. Malfoy. Il la mettait au défi de le choisir. Bien sûr qu'il savait danser. Si Lucius n'était pas un prodige de la danse, Narcissa avait probablement tout fait pour qu'il perpétue la tradition. Elle était tentée de lui demander d'être son cavalier. Certainement, il en profiterait pour lui lancer une remarque cinglante. Elle lui répondrait sèchement, si elle arrivait seulement à se contrôler. Et ça, c'était moins sûr. Non, elle avait un bien meilleur cavalier en tête. Elle se retourna vers McGonagall et Snape et sourit.
« Un partenaire qui me connaisse et connaisse la musique. Severus, s'il te plait. » lança-t-elle en lui tendant la main.
Elle le vit se figer et elle était certaine qu'il lui aurait envoyé un de ses sorts s'il n'y avait pas eu autant de témoins. Ses jointures blanchirent, signe qu'il prenait sur lui pour ne pas réagir. Œil pour œil. Elle ne bougea pas, la main toujours tendue. Il ne bougea pas, respirant à peine. La salle entière retenait son souffle. Ce fut McGonagall qui brisa le silence tendu.
« C'est entendu. Laissez-leur de la place au centre et soyez attentifs ! »
Les élèves se dispersèrent le long des murs et un concerto de Vivaldi emplit peu à peu la salle d'étude. Morgana s'approcha de Snape, la main tendue et les yeux rivés aux siens. Il finit par lui prendre la main et se placer face à elle. Elle aurait juré avoir entendu ses dents craquer sous la pression.
« Messieurs, vous placez votre main gauche au centre du dos de votre partenaire, entre les deux omoplates. Vous la déposez, ne la frappez pas et par pitié n'en profitez pas pour la serrer contre vous. Un peu de décence. » continua-t-elle. Elle frissonna légèrement quand elle sentit la main de Severus. Comme la dernière fois, il ne posait pas réellement sa main. Elle se souvint de la première fois qu'ils avaient dansé ensemble. Elle avait eu l'impression de danser avec un mannequin en bois. Elle poussa un soupir amusé qui se transforma en grimace de douleur. Il lui broyait les doigts ! Elle le fusilla du regard et se heurta à mur de glace noire. Il avait vraiment la rancune facile. « La main droite dans celle de votre partenaire. Délicatement toujours. Ne la lâchez jamais. Et on entame la danse. »
À peine eut-elle fini sa phrase que Severus commença à danser, sans lui laisser le temps de se préparer. Elle se rattrapa après deux pas et très vite ils se synchronisèrent. Elle chercha à accrocher son regard mais il fixait un point imaginaire au-dessus de sa tête.
« Tu devrais savoir que je n'allais pas te laisser faire sans réagir. » chuchota-t-elle. Il ne répondit pas, lèvres pincées. Je peux oublier le small talk, merci de m'aider Sev'. Ils dansèrent jusqu'à la dernière note, elle souple et légère, lui guindé et mal à l'aise. Dès la fin de la valse, il lâcha sa main comme si elle avait la peste et reparti vers un coin de la salle sans un mot.
« Bien. Comme vous avez pu le voir, rien de très compliqué. Prenez un ou une partenaire et commencez. Je viendrai corriger vos postures au besoin. »
Elle passa les deux heures qui suivirent à slalomer entre les couples, remettant une main baladeuse à sa place ou en évitant que les maisons rivales ne se blessent « par inadvertance ». Morgana n'avait jamais été aussi fatiguée. Pas même la remise des diplômes d'Olivia ne l'avait autant épuisée. Les élèves avaient d'abord rechigné mais très vite ils s'étaient pris au jeu. Certains étaient de toute évidence plus doué que les autres, mais la plupart d'entre eux feraient de bons cavaliers après quelques leçons. Elle sourit en regardant le professeur McGonagall ranger le gramophone dans sa boite. Qui aurait cru que le cours se serait aussi bien passé ? Et que Severus ait dansé. En public. Elle lissa machinalement son foulard, le sourire toujours aux lèvres. Qu'elle perdit lorsqu'elle croisa le regard de son partenaire de danse. Snape la fixait froidement, la commissure des lèvres légèrement relevée dans un rictus dédaigneux. Toute sa bonne humeur s'envola alors qu'ils se fixaient mutuellement. Il la regarda encore un instant avant de sortir de la classe en faisant claquer la porte contre le mur de pierre. Définitivement énervé. Morgana soupira. Certes la leçon c'était passé sans problème mais maintenant elle était épuisée nerveusement. Pourquoi devait-elle toujours réagir au quart de tour sans réfléchir aux conséquences ?
