Une semaine puis une autre passa sans que rien ne change. Elle donnait deux leçons de danses par semaine et la plupart des élèves avaient suffisamment progressé pour qu'elle envisagea d'arrêter de donner cours et les laisser se débrouiller entre eux. Distraitement elle prit un morceau de pain noir qu'elle émietta dans son assiette. C'était une matinée grise et pluvieuse, une de ces journées où son pays lui manquait cruellement. Morgana prit sa tasse de café fumante des deux mains, dans l'espoir de réchauffer ses doigts gelés. Elle ferma les yeux, savourant en silence la douce chaleur lui brûler les paumes. Un sourire aux lèvres elle écoutait d'une oreille le brouhaha de la Grande Salle, ponctué par les cris de ravissements (ou contrariés) des élèves recevant leurs courriers. Quand elle était à leur place elle adorait recevoir du courrier de Maria, très souvent accompagné de gâteaux maison. Et alors, elle …

« Fais attention ! » lui cracha une voix glaciale.

Morgana sortit de sa rêverie et papillonna des yeux, éblouie par la lumière du jour. Elle se tourna vers la voix accusatrice et tomba sur un Severus encore plus énervé que d'ordinaire. Était-ce possible ? Fronçant un sourcil elle suivit des yeux le bras de son collège qui s'était étendu vers elle. Il bloquait de sa grande main osseuse sa tasse fumante d'une grand forme brun-rougeâtre. Deux yeux orange la fixaient intensément.

« Virgola ! Mio piccolo ! » (Virgule ! Mon petit !)

Le hibou grand-duc ouvrit le bec pour émettre un léger ululement d'appréciation en entendant son nom. Morgana lâcha sa tasse pour tendre la main vers l'animal et lui flatter les plumes. Un trémolo heureux sortit du fond de la gorge de Virgola qui en ferma les yeux. Severus enleva sa main tout en lançant un regard dégouté face à cet élan d'amour envers un animal. Mais elle ne sembla pas le remarquer, trop occupée parler à voix basse à son oiseau de proie.

« Virgola, mio Virgola. Vous me manquez tous, tu le sais ? O mio bello. »

Morgana lui gratta doucement le ventre et laissa ses doigts descendre vers le long parchemin attaché à sa patte. Elle le détacha doucement et tendit un raisin à l'oiseau qui le prit délicatement dans son bec. D'un doigt léger elle lui caressa le bec et il prit son envol en silence. Elle regarda le parchemin parfaitement roulé et scellé par de la cire bleue. Pourquoi lui écrivait-elle ? Morgana le décacheta et le déroula pour en lire le contenu. Il y avait deux pages manuscrites de l'écriture serrée et nette de Maria. Elle pouvait l'imaginer assise à son bureau, penchée et concentrée sur le parchemin noircit, la plume d'argent de leur mère dans la main. Probablement seule dans la grande pièce, elle aurait allumé la lampe du bureau pour s'aider, nonobstant les chandelles dégoulinantes de cire froide. Peut-être que, par-delà la porte fermée, de la musique résonnait dans le couloir et une douce odeur de biscotti flottait dans l'air. Le manque des siens se fit plus perçant et elle se mordit la joue pour ne pas verser une larme. Illusion. Elle lut en silence la longue lettre, tantôt souriant tantôt fronçant un sourcil. Une fois sa lecture terminée, elle la réenroula d'un geste souple et, se penchant vers le professeur Chourave demanda :

« Le professeur Dumbledore n'est pas encore venu prendre son petit-déjeuner ? »

« Oh ? … Oh non pas du tout. Il était encore là il y a quelques instants mais il est retourné dans son bureau. Probablement pour discuter de la surprise de l'année avec un membre du comité. » répondit-elle en faisant rouler un petit rire de connivence.

Morgana rangea le parchemin dans son sac et se leva de table. Elle prit un morceau de muffin qu'elle mit en bouche sans se soucier de son image de référence en tant que professeur et sortit de la Grande Salle en faisant claquer ses talons sur les grandes pierres.


Il ne comprenait pas. Il n'y avait aucune logique sensée, et même insensées, qui expliquait ce revirement de comportement. Elle avait toujours été si fière de ses cheveux, elle les portait comme on portait un étendard sur un champs de bataille. Elle portait des rubans verts et argents ou des pinces énormes et brillantes. Il se souvenait de la fois où le professeur McGonagall l'avait menacée de perdre 50 points à sa maison si elle persistait à enchanter une pince en forme de serpent pour qu'elle siffle si on l'approchait. Il prit une gorgée de thé noir brûlant pour cacher un début de sourire en se remémorant la scène. Elle avait tenu tête au professeur sans aucune impertinence, juste assez d'arrogance pour obtenir une ovation générale dans la salle commune le soir venu.

Severus se tourna légèrement vers sa voisine et la regarda émietter son pain d'un air triste et perdu. Elle avait pâli depuis son premier jour et peut-être même perdu un peu de poids. Elle n'avait jamais eu beaucoup d'appétit pour les plats britannique, rendant fou les parents de ses soupirants qui envoyaient mille et mille paquets de biscuits et autres mignardises. Il poussa du dos de sa main le plat contenant les muffins dans un geste distrait, comme pour l'éloigner de sa vue. Elle avait cependant une fascination étonnante pour les muffins à l'orange.

Elle avait maintenant les yeux fermés et souriait perdue dans ses pensées. Ainsi elle ne semblait pas aussi mal qu'en entrant dans la Grande Salle. Avec son foulard vert, elle lui rappelait un peu la jeune Belleza, fière et sûr d'elle. De fines rides marquaient son visage, preuve du temps et des épreuves passées. Elle ne semblait pas avoir changé, et pourtant. Un mouvement sur sa droite le fit relever la tête et il reconnu un grand-duc qui filait droit vers la table professorale. Sans réfléchir il étendit le bras pour protéger la tasse de café avant qu'un drame ne se produise et il cracha sèchement :

« Fais attention ! »

Bloqué dans son élan, l'oiseau se posa sur le rebord de la table en équilibre. Morgana sursauta en entendant sa voix et elle tourna vers lui ses yeux couleurs bronze. Elle semblait avoir été arrachée d'un rêve agréable tant ils semblaient chaleureux. Mais quand elle se rendit compte qu'elle lui faisait face ils prirent une teinte métallique et froide. Elle ne lui avait toujours pas pardonné.

« Virgola ! Mio piccolo ! »

Il tiqua en entendant le ton de sa voix changer en parlant à l'animal. Douceur et chaleur. Sa voix avait monté d'un ton et l'accent chantant de l'Italie du sud glissa sur sa peau comme un souffle d'été. Il la regarda caresser tendrement l'oiseau en le flattant comme elle l'aurait fait avec un de ses mignons. Un rictus de dégout souleva sa lèvre alors qu'il se redressa sur sa chaise. Elle avait toujours apprécié les animaux plus que les humains, les traitant mieux que ces derniers. Il la regarda caresser doucement l'oiseau et décrocher le long parchemin. Il reconnut la cire bleue et il devina les armoiries gravées sur le sceau. Cela non plus n'avait pas changé. Du coin de l'œil il la vit sourire puis son front se plisser. Maria vivait-elle encore à la Villa ?

Il se concentra sur la tranche de lard qui se trouvait devant lui. Si elle avait des ennuis ce n'était pas son problème. Il avait bien assez à gérer de son côté, pas la peine de rajouter encore plus de soucis. Son parfum de terre mouillée lui monta au nez quand elle passa derrière lui pour sortir. Il tendit la main vers le plat de muffins et poussa un soupir silencieux : il manquait un muffin à l'orange.


La salle commune était vide à cette heure de la nuit et c'était exactement pour cela que Severus c'était levé de son lit. Ainsi il pouvait lire les livres empruntés bien tranquillement au coin du feu sans que personne ne vienne le déranger. Les pieds dans le fauteuil et le nez écrasé contre les pages moisies du grimoire il ne prêtait pas attention à ce qui l'entourait.

« Liquides et fluides : l'art de la magie en bouteille. Tout un programme. »

Severus sursauta en levant les yeux. Une cascade de cheveux blond platine encadrait une paire d'yeux bruns qui le regardait avec curiosité. Plus surpris qu'effrayé, il serra le volume contre lui sans répondre.

« Toi aussi tu as du mal à dormir ? » lui demanda-t-elle tout en se relevant et contourna le fauteuil pour s'appuyer contre l'accoudoir. Morgana lui sourit gentiment, désolée de l'avoir surpris ainsi. Elle l'avait vu en descendant les escaliers menant aux chambres alors qu'elle pensait que la salle serait vide. Elle avait pensé le contourner sans lui parler mais à la vue de la pile de livre posée sur la table, elle n'avait pas pu s'empêcher de vouloir en connaître les différents titres. Et maintenant elle se retrouvait devant lui sans savoir quoi faire ni quoi dire.

« Je ne voulais pas te surprendre ni te déranger. Je pensais que la salle serait vide. J'aime bien quand c'est silencieux, c'est reposant. » continua-t-elle.

Elle avait ce léger accent qui lui donnait les mauvaises intonations mais qui rendait l'ensemble chantant. Il la regarda, soupçonneux. Quand on lui parlait ainsi c'était bien souvent pour avoir quelque chose. Surtout qu'elle faisait partie du « groupe ».

« Severus c'est bien ça ? »

Il tressaillit en entendant son prénom. Il le savait, elle voulait quelque chose. Sinon pourquoi lui parler si gentiment ?

« Je m'appelle Morgana Belleza. Nous sommes de la même année mais je pense que c'est la première fois qu'on se parle réellement. »

« Qu'est-ce que tu veux ? » cracha-t-il sur la défensive.

Le sourire de Morgana s'évanouit aussitôt. Ses yeux se voilèrent et ses épaules s'affaissèrent comme si un poids c'était abattu sur elle. Elle baissa les yeux et mordit sa lèvre inférieure.

« Je suis désolée je ne voulais pas te déranger. Je voulais juste connaître le titre du livre. » dit-elle d'une petite voix. « Je vais te laisser tranquille. Bonne nuit. » reprit elle alors plus fermement.

Elle le dépassa pour se diriger vers les grandes fenêtres qui donnaient sous le lac. Elle s'y assit en lui tournant le dos et en rassemblant ses jambes sous elle. Elle ne lui adressa plus la parole, le laissant à ses livres. Il regarda la lumière verte du lac se refléter sur ses cheveux presque blancs sans rien dire. Après une longue minute de silence, il se rassit et lu jusqu'au petit matin.

Ce fut la première des nombreuses nuits qu'ils passèrent sans se parler, chacun de leur côté, mais conscient de la présence de l'autre.