Morgana était partie depuis trois jours et revenait le lendemain, pourtant Severus avait l'impression que cela faisait bien plus longtemps qu'elle était rentrée en Italie. Il se surprenait à attendre qu'elle sorte des serres en compagnie d'un élève, de la voir éviter Slughorn comme la peste ou tout simplement de la croiser dans un couloir, présence rassurante et familière. Rassurante ? Il n'avait pas besoin d'être rassuré. Il n'était plus le petit garçon tremblant dans sa chambre en entendant les sons étouffés qui venait du salon. Familière ? Oui probablement. Quand il l'avait ramenée dans sa chambre, il avait reconnu le bol contenant les peaux de citron séchés. Il se souvenait qu'elle en jetait une poignée dans le feu du dortoir, le soir, quand elle se postait aux fenêtres pour regarder le lac. Il aimait ce parfum qui lui évoquait des paysages exotiques aux accents chantant de l'Italie. Alors, sans vraiment s'en rendre compte, il avait pris ces écorces du bout des doigts et les avaient jetés dans les flammes. Les effluves citronnés avaient caressé son visage comme une vieille amie, douce et chaleureuse. Il ne s'était même pas rendu compte qu'il avait fermé les yeux et il aurait juré avoir soupiré en silence.
Severus ratura la copie d'un élève avec frustration. À croire qu'avec le temps, ils devenaient plus bêtes si cela était possible. Il tendit la main pour prendre un autre parchemin et fit tomber plusieurs autres rouleaux sous la table. Il jura entre ses dents et les récupéra pour les ranger sur la table. Elle n'avait jamais su garder un bureau en ordre, à se demander comment elle faisait pour trouver de la place pour écrire. Son sac débordait toujours de livres empruntés, de parchemins parfaitement roulés et de plumes taillées. Car malgré son désordre apparent et indéniable, elle était plus maniaque que lui avec ses fioles dans sa réserve. Il arrêta sa plume au-dessus du devoir d'un certain A. Wozlaky. Quand il avait rassemblé ses parchemins, il était certain d'avoir vu le coin d'une photographie voler jusqu'à elle. Que cachait-elle ? Il connaissait tous ses secrets, ou tout du moins tout ce qu'elle cachait aux yeux des sorciers. C'était une photographie moldue puisqu'elle semblait être en couleur et … deux personnes ? Une blonde peut-être ? Morgana ou Maria ? Il n'avait pas eu le temps de bien voir mais il en était certain maintenant : c'était bien une des deux sœurs au vu de la blondeur d'une des personnes présentes sur la photographie. Une goutte d'encre rouge tomba et tâcha la copie. Severus étouffa un juron et d'un geste fit disparaitre l'encre rouge pour la remettre dans son encrier.
Quelqu'un frappa à la porte du bureau de Snape qui jura une nouvelle fois. Il n'était pas près d'avoir fini de corriger toutes ces idioties si on continuait de le déranger ainsi.
« Entrez. » aboya-t-il en rangeant sa plume sur le porte-plume de pierre. La porte laissa passer Draco Malfoy qui se posta devant le bureau du professeur de Défense contre les Forces du Mal. Ce dernier croisa les mains devant lui et se pencha vers son élève, l'air impassible. Draco leva un instant les yeux puis les rabaissa pour regarder une fissure sur les dalles du sol. Il mangeait l'intérieur de sa lèvre inférieur, signe chez lui d'un sentiment de culpabilité à peine perceptible. Severus ferma un instant les yeux, sentant que sa soirée allait être longue.
« Sais-tu pourquoi je t'ai demandé de venir me voir ce soir, Draco ? » demanda-t-il doucement mais froidement. Draco roula légèrement l'épaule vers l'arrière, ressentant la gifle dans la question du professeur. Non pas qu'il n'ait jamais levé la main sur lui, il lui était favorable sur tous les plans. Mais depuis l'évènement dans le dortoir des Serpentard, quand Severus était entré et avait vu Morgana à terre, des débris de fioles sous elle, il l'avait regardé de la même manière qu'il regardait Saint Potter dès qu'il ouvrait la bouche. Cela n'avait duré qu'un bref instant, le temps de ciller, mais il avait bien vu de la colère et de la haine dans ses yeux glaçants. Depuis cette soirée, Snape ne lui parlait plus que par nécessité.
« Je ne suis pas certain … monsieur. » souffla Draco. Il savait que cela concernait un autre sujet que le cours de Défense. Il n'avait pas été particulièrement bruyant et avait réussi l'exploit de ne pas s'endormir au milieu du cours. Snape le fixa encore un instant avant de reprendre, toujours d'une voix doucereuse :
« J'aimerai que tu m'expliques ce qu'il s'est passé avec le professeur Belleza dans la salle commune. »
Draco réprima un soupir. Il n'avait pas envie de raconter sa vie à Snape, encore moins les affaires privées de sa famille. Il n'était qu'un professeur, un Mangemort comme son père et sa mère lui avait peut-être demandé de le surveiller, mais ce n'était rien d'autre qu'un étranger. Snape ferma les yeux à demi, semblant réfléchir.
« Si tu me caches des choses, je ne peux pas t'aider. »
« Je n'ai besoin de l'aide de personne ! Ni de vous, et encore moins de sa part à … elle ! » cria-t-il plus fort qu'il ne l'avait voulu.
Les yeux de Severus se rétrécirent encore plus et serra les dents. Il n'avait pas la patience ce soir d'être tolérant envers un fils à maman qui jouait à l'innocent. Snape se leva de sa chaise, contourna son bureau d'un pas rapide et se penche sur Draco, ses cheveux pendant de chaque côté de son nez aquilin.
« Nous allons devoir vivre chez elle que tu le veuilles ou non. Alors si tu comptes refaire ce genre de scène … disons … dans son salon, j'aimerai être tenu au courant pour t'enlever cette idée de la tête. Elle n'avait pas à accepter, elle l'a fait. Probablement parce qu'elle se sentait responsable de toi, que tu le veuilles ou non. » articula-t-il d'une voix basse où grondait une colère refoulée. « Vous qui êtes si fier de votre famille, tu devrais t'estimer content qu'elle t'accueille sans rien demander en retour. »
« C'est une traître à notre sang ! » cracha Draco, le visage déformé par le dégout.
« Silence ! » cria Severus. Ses traits s'étaient contractés et le jeune Serpentard pouvait voir sa jugulaire battre furieusement sous la peau blanchâtre de Snape. Il avait l'avait attrapé par le col et le soulevait de quelques centimètres. Ses mains tremblaient, de rage ? Draco ne comprenait pas pourquoi cela le mettait hors de lui. « Ne dis plus jamais cela. Jamais. Devant moi, devant elle. Devant quiconque. » souffla-t-il, semblant se contenir avec difficulté. Le bureau était silencieux, les deux hommes se regardant sans un mot. Draco brisa le premier le silence étouffant, d'une voix qu'il voulait ferme mais d'où perçait un léger tremblement.
« Je vous promets de ne plus recommencer … professeur. »
Severus relâcha son emprise et Draco retomba sur ses talons dans un petit claquement sourd. Malfoy ne releva pas la tête pour ne pas croiser le regard glacial de Snape, préférant jouer l'indifférence en remettant le col de sa chemise en place. Sans un mot, il prit congé et sortit du bureau. Severus, resté seul, inspira profondément pour calmer les battements sourds de son cœur. Il avait la nausée et son mal de tête n'avait fait qu'empirer. Il se massa l'arête du nez en grimaçant. Pourquoi devait-il toujours se retrouver dans des situations qu'il aurait pu facilement éviter ? Il soupira et retourna vers ses copies qui furent plus rouge encore que d'ordinaire après son passage.
La nuit avait été courte pour Severus. Il avait eu du mal à trouver le sommeil, suffocant sous sa couverture mais grelottant assit devant la cheminée. Il s'était finalement levé aux aurores et s'était mis à ranger son armoire de potion, vérifiant chaque scellés et étiquettes. Sa migraine avait diminué d'intensité mais il sentait toujours le battement sourd dans ses tempes. Quand le soleil perça ses premiers rayons à travers les hautes fenêtres de son bureau, il referma son armoire à double tours et sortit en direction de la Grande Salle. Puisqu'il était encore trop tôt pour le petit-déjeuner, il prit la décision de sortir par l'aile Ouest et de descendre vers le lac. L'air frais du matin ne pouvait pas lui faire de mal après une telle nuit.
Il vit au loin le lac scintiller sous le froid soleil d'Écosse. Resserrant sa cape contre lui, il continua à descendre d'un pas rapide le chemin boueux. L'odeur de la pluie fraiche mêlée à celle des feuilles humides se glissèrent jusqu'à lui et il sentit une boule amère dans la gorge. Réprimant une grimace de douleur, il accéléra le pas mais s'arrêta un instant après. En contre-bas du chemin, deux silhouettes se découpaient dans l'aube. Il reconnu aussitôt le rire et la longue barbe blanche de Dumbledore. Celui-ci était penché en avant, la tête inclinée et les mains croisées dans le dos, dans cette pose typique du veux magicien quand il appréciait une bonne compagnie. Machinalement, Severus reporta son regard vers la personne à ses côtés et sentit l'air de ses poumons s'échapper, hors de contrôle. Morgana souriait au vieil homme, tête relevée vers lui, une main posée délicatement sur son bras. Elle semblait sans soucis, appréciant elle aussi ce moment de silence sans effervescence scolaire. Dumbledore releva la tête quand il vit son disciple et le salua d'un geste de la main. Morgana se retourna à son tour et lui sourit avant la même chaleur qu'elle avait accordé à Dumbledore. Severus sentit sa poitrine lui faire mal, son cœur prenant toute la place dans sa cage thoracique. La boule amère se dissipa pour lui laisser la gorge sèche comme un vieux parchemin. Ses jambes semblaient être alourdies par des pierres, cloué sur place par le poids de son propre corps.
« Quelle surprise de vous voir si tôt, Severus. Mais vous avez bien raison, le temps est idéal pour une petite promenade matinale. » accueilli Dumbledore de sa voix douce. « Et quelle ne fut pas ma surprise de croiser notre charmante amie, de retour et fraîche comme une rose. » continua-t-il en adressant un sourire de connivence à Morgana. Elle rit de sa remarque et Severus sentit son rire glisser doucement sur sa peau, perçant sa poitrine douloureuse. Il ne put s'empêcher de tordre la lèvre supérieure douloureusement.
« Severus ? Tu ne te sens pas bien ? » lui demanda-t-elle. Elle s'était tournée vers lui et le soleil levant déposait des larmes d'or dans ses yeux bruns qui le regardait avec une inquiétude sincère. Sincère ? Elle fit un pas vers lui, esquissant un geste de la main. Il fit un pas en arrière pour garder une distance entre eux et sentit son cœur tomber lourdement au creux de son estomac quand il vit ses yeux s'assombrir de tristesse. Son cœur remonta alors violement dans sa poitrine, lui donnant la nausée. Il n'arrivait pas à détacher son regard de ses yeux interrogateurs. Et pour une raison qu'il ne connaissait pas, cela le rendait encore plus nauséeux.
« Severus soyez galant voulez-vous ? Morgana vient tout juste de rentrer et même si elle connait bien notre climat, il est toujours difficile de s'acclimater les premiers jours, surtout en cette période. Accompagnez-la donc jusqu'à la salle des professeurs et veillez à ce qu'elle boive un bon bol de chocolat chaud. » glissa Dumbledore, les yeux pétillants de malice.
« Professeur … Severus doit avoir autre chose à faire et je sais me débrouiller seule. » se défendit-elle
« Certes, si Severus vous avez autre chose à faire … »
Il ne termina pas sa phrase mais le regard qu'il lança à Snape lui fit comprendre que ce n'était pas une proposition mais plutôt une suggestion fortement recommandée. Retenant un soupir d'exaspération, Severus fit un pas de côté pour permettre aux deux sorciers de remonter avec lui jusqu'au château. Dumbledore passa devant lui et se retourna.
« Je dois encore envoyer un hibou au Ministère mais si vous pouviez me verser une tasse de chocolat chaud et me la réserver, vous seriez bien aimable. »
Et il s'en fut d'un pas rapide pour un homme de son âge, laissant seul les deux anciens Serpentard. Morgana se mit au même niveau que Severus et le regarda du coin de l'œil. Il évita son regard, préférant rajuster sa cape et reprit le chemin inverse sans l'attendre. Ils remontèrent en silence le chemin et, alors qu'ils arrivaient devant la porte Ouest, Morgana attrapa un pan de sa cape pour l'arrêter.
« Est-ce qu'il s'est passé quelque chose en mon absence ? » demanda-t-elle d'une voix anxieuse.
Severus se tourna vers elle et la regarda de haut en reniflant sans répondre. Il voulait lui faire comprendre de le lâcher et en même temps la simple idée qu'elle le fasse l'attristait. Triste ? Triste de quoi ? Elle n'allait pas disparaitre, et quand bien même cela ne lui ferait rien.
« Mon cousin a encore fait des siennes ? »
Elle avait dit cela d'un air désinvolte mais où il pouvait percevoir une trace d'inquiétude. Comme toujours elle semblait avoir le contrôle parfait sur ses émotions mais elle était tellement prévisible.
« Si tu parles de Draco, il n'a rien fait à ma connaissance. Pour son père, je ne corresponds pas avec lui. » répondit-il d'un ton sec.
Il la vit se détendre et un petit sourire souleva le coin de sa bouche. Le soleil était plus haut dans le ciel et donnait à son visage une couleur dorée. Il ressentit comme une urgence de tendre la main pour toucher cette peau qui semble si douce et chaude. Mais il n'en fit rien, pétrifié et droit comme une statue de sel. Elle relâcha la cape et monta deux marches avant de se retourner le visage baissé vers lui, un sourire espiègle étirant ses lèvres.
« Le dernier arrivé sera de corvée rangement ! » et avec un petit rire couru dans le couloir, laissant Snape interdit. Il eu un hoquet indigné et la suivit sans se presser. Son mal de tête était passé et sa poitrine semblait plus légère. La journée ne lui sembla plus aussi mauvaise qu'à son réveil.
