Le mois de Novembre laissa place à un Décembre froid et maussade. Les élèves devenaient plus excités à l'approche de la date de relâche. Le premier jour des vacances de fin d'année, le château redevint silencieux, ombre géante froide et solitaire perdue dans les landes. Morgana retrouva Severus et Draco bien emmitouflé dans des capes et écharpes pour échapper au froid mordant. Elle-même portait une grande écharpe aux couleurs des Serpentard.
« Bonjour ! Prêt pour le grand voyage ? » demanda-t-elle excitée à l'idée de rentrer.
Draco ne semblait pas aussi enthousiaste, la tête rentrée dans le col de son manteau.
« Pourquoi se retrouvent-on dehors ? Tu n'as même pas une cheminée chez toi ? » lâcha-t-il d'un ton rogue. Morgana lui jeta un regard noir mais préféra passer sous silence l'insulte à peine voilée.
« Je suppose que tu n'as pas encore le permis pour transplaner, tu as donc le choix entre Severus et moi pour te conduire jusqu'à chez moi. » Elle releva la tête pour regarder le chemin qui menait vers Pré-au-Lard. « Je suppose que tu te souviens encore où je vis Severus, rien n'a changé depuis vingt ans. »
Severus acquiesça d'un subtil signe de la tête. Il s'en souvenait très bien, et depuis quelques jours trop bien même. Draco choisit sans surprise Severus comme aide pour transplaner et ils se dirigèrent tout trois vers Pré-au-Lard où ils pourraient partir en toute sécurité.
Ils se retrouvèrent dans un sous-bois frais et odorant. Morgana ne leurs laissa pas le temps de reprendre leurs esprits qu'elle les fit sortir pour tomber sur un chemin de grosses pierre proprement entretenu. Sur la droite, un mur blanc se prélassait à l'ombre de grands arbres aux feuilles vertes foncées. Une sorte de trou béant semblait avoir explosé le mur, donnant accès à un sentier de terre s'enfonçant vers l'horizon. Draco fit la grimace en se demandant où ils avaient atterri. Rien ne donnait l'impression qu'une des plus puissantes familles de sorciers italienne vivaient ici. Pas de grille, pas de sorts de protection. Rien. Morgana se retourna vers lui, une main tendue vers le mur.
« Bienvenue chez moi, chers amis. Quelques petites informations très importantes avant de vous accueillir pleinement. Ce chemin conduit directement vers la Villa mais attention, toute magie y est strictement interdite. Pas même un petit Lumos la nuit. Ce chemin est emprunté par des moldus quotidiennement, mais toute cette partie … » elle montra la cime des arbres qui dépassait du mur. « … est protégée par un sort de repousse-moldu. Là vous pouvez vous amuser à faire tout ce que bon vous semble. Par ici … » Elle désigna le chemin de pierre qui descendait la colline. « … vous descendez vers le village, moldu je précise. Pas de magie non plus. Ou bien je te renvoie à ta mère façon puzzle, c'est compris Draco ? » Elle prononça la dernière phrase froidement et le jeune homme sentit qu'il valait mieux ne pas la contredire. Il fit une moue dédaigneuse mais acquiesça en silence.
« Bien. La maison en elle-même n'est pas totalement protégée non plus. Quelques pièces à l'avant ne sont pas ensorcelées mais l'arrière ainsi que l'étage est sûr pour toi. Il te suffira d'éviter ces pièces et tout ira bien. Et avant que tu me poses la question, des moldus travaillent pour notre famille ou font partie de notre cercle privé. Mais nous nous sommes arrangés pour que personne ne nous dérange en cette fin d'année. » La fin de sa phrase se perdit alors qu'elle semblait se parler à elle-même. Sans attendre, elle passa le trou dans le mur et s'enfonça sur le chemin. Draco lui emboita le pas sans vraiment savoir ce qui l'attendait et Severus referma la marche, la main posée contre sa baguette dans sa cape. Il faisait bien plus chaud qu'à Poudlard et il commençait à regretter de ne pas pouvoir jeter un sort de rafraichissement pour ne pas sentir le tissu se coller à sa peau. Il finit par rattraper Draco et Morgana, releva la tête et ne se rendit pas compte qu'il ralentissait alors qu'il s'approchait de la Villa.
La Villa n'avait pas changé, toujours la même que dans ses souvenirs. Les tuiles rouges semblaient étreindre les murs d'ocre jaune aux grandes fenêtres doublées de larges et lourds volets de bois. Même le lierre qui courait sur toute la façade Est ne semblait pas avoir changé, probablement grâce à un peu de magie. Les deux lions qui flanquaient l'escalier d'entrée ne lui semblaient plus aussi imposants que dans son souvenir, probablement grâce au soleil d'hiver qui adoucissait leurs gueules ouvertes. Un reflet blanc le fit tourner la tête légèrement et il aperçut au loin l'une des nombreuses serres des Belleza. Le domaine était recouvert de serres de tailles et fonctions différentes, certaines protégées par des sorts extrêmement complexes car elles renfermaient des plantes rares et coûteuses. Il pressa le pas pour enjamber les quelques marches alors que Morgana ouvrait la porte d'entrée. Elle enleva ses chaussures, enfila une paire de claquettes et montra deux nouvelles paires à ses invités. Draco releva la tête, prêt à s'offusquer qu'ils doivent se déchausser mais le regard que lui lança Morgana lui fit ravaler toute protestation. Ma maison, mes règles, semblait-elle dire. Un bruit suivit d'un rire étouffé s'échappa d'une porte sur leur droite. Elle était mal refermée et laissait passer des bruits de conversation animée. Morgana se précipita vers la porte, un large sourire fleurissant sur ses lèvres. Elle ouvrit la porte et Draco et Severus virent une scène dont ils n'auraient jamais cru possible.
Deux jeunes filles, sensiblement du même âge que Draco, étaient penchée sur une affiche géante. Des pots de peinture étaient ouverts et trainaient par terre. Assise sur un tabouret, la blonde semblait superviser le travail en pointant le bout pointu d'un pinceau l'ouvrage. Elle portait un mini-short gris et un top violet. On aurait pu la prendre pour une statue grecque tant elle dégageait de la grâce et de la noblesse à chaque geste. Par terre et de dos, la brune portait un pantalon noir et un t-shirt jaune trop grand pour elle, tâché par de la peinture, probablement celle-là même qui se trouvait à ses côtés. Le bruit de la porte fit relever la tête de la blonde et deux énormes yeux bruns les dévisagèrent.
« Mais qu'est-ce que vous faites ? » s'écria Morgana, moitié riant de la scène d'apocalypse moitié énervée pour la même raison.
« No ! Pourquoi êtes-vous déjà là ? Tu ne devais pas arriver avant au moins une heure ! » répondit la jeune fille du tabouret d'une voie aigüe. Elle semblait plus ennuyée qu'énervée. La brune cependant, ne semblait pas se préoccuper d'eux et continuait de peindre sur le papier.
« Tu veux que je sorte et que je revienne d'ici une heure peut-être ? » demanda Morgana sur le ton de la plaisanterie.
« Bonne idée ! Andatevene [1]! Revenez dans une heure, au moins ! »
Morgana rit et ne bougea pas. La jeune fille la fusillait du regard mais le sourire qui faisait trembler ses lèvres anéantissait toute intention belliqueuse. Elle sauta de son tabouret et se précipita vers Morgana les bras grands ouverts en hurlant. Morgana la tint à distance en tendant son bras entre elles deux.
« Ne m'approche pas ! Et qu'est-ce que ce vous mijoter encore vous deux ? » Morgana semblait ne pas savoir si elle devait s'énerver ou non, oubliant qu'elle était accompagnée par deux étrangers. La jeune fille se retourna vers sa partenaire de crime avec un haussement d'épaule qui montrait qu'elle ne comprenait pas pourquoi Morgana en faisait un tel foin.
« On voulait juste faire une petite fête de bienvenue, pour votre arrivée. »
« Tu voulais faire quelque chose, et Sara s'est retrouvée à faire le sale boulot plutôt, non ? »
« Tout de suite les accusations. Sara voulait aussi faire quelque chose, hein Sara ? »
La dénommée Sara reposa son pinceau et se retourna. Elle était aussi brune que son amie était blonde. Plus petite, plus pâle, avec une paire de lunette qui lui mangeait la moitié du visage, elle était la parfaite antithèse de sa camarade.
« Oli' a raison tu sais, je voulais aussi faire quelque chose. Bien que … moins salissant en fait. » répondit Sara en ouvrant les mains pour présenter ses vêtements tâchés. Oli' leva hauts les sourcils, comme pour mieux appuyer ce que Sara venait de dire. Morgana les regarda tour à tour, et finit par soupirer.
« Je vous présente Draco Malfoy, le fils de mon cousin Lucius. Et Severus Snape un … collègue. » présenta l'italienne aux deux plus jeunes filles. « Je vous présente Olivia et Sara. Les filles … »
Sara et Olivia s'inclinèrent légèrement avant qu'Olivia ne se retourne à nouveau vers Morgana en claquant des doigts
« Papa a fait une lasagne avant de partir ! Il faut juste la mettre au four ! J'espère que vous avez faim parce que moi je meurs de faim. » Olivia secoua ses cheveux blonds dans un geste théâtrale d'une personne s'évanouissant. Sara et Morgana se lancèrent un regard de connivence, souriant toutes deux. Sans attendre une réponse, Olivia sortit du salon. Sara lui suivi et adressa un sourire timide à Draco qui lui répondit par une moue de dégout. Elle cilla mais ne dit rien, probablement consciente que Morgana se trouvait derrière elle et qu'elle n'avait rien vu.
La cuisine était en contre-bas du niveau de la maison, il fallait descendre deux marches pour y entrer. Elle était vaste et lumineuse. Un âtre éteint trônait fièrement au centre du plus grand mur, tel un géant endormi. Sur la gauche, une cuisine moderne avec un énorme four, à droite une baie vitrée menait aux serres et jardin. Au centre de la pièce, une table gigantesque de bois massif croulait sous des paniers contenants des fleurs et des plantes. Olivia avait déjà dressé la table sur un coin, disposant des verres dépareillés et comptant les assiettes. Malfoy et Snape prirent place près de la cheminée, laissant les deux jeunes filles leurs faire face.
Olivia semblait être la plus volubile et certainement la plus Belleza des deux. Elle ne s'arrêtait pas de parler, avec des gestes et des mimiques pour mieux appuyer chacun de ses propos. À côté d'elle, Sara pouvait passer inaperçue car elle se contentait de sourire en écoutant Olivia tout en servant les boissons. Morgana quant à elle n'ouvrait la bouche que pour ponctuer le récit de la jeune fille, exagérant elle aussi ses « Oh ! » et « Ah ? ». Elle avait défait son foulard et l'avait noué dans ses cheveux pour les maintenir en place. Severus et Draco ne semblaient pas savoir quoi faire, chacun regardant la table d'un air ennuyé.
« Vous allez rester pour les vacances de Noël ? » demanda soudain Olivia en se retournant vers eux. Severus releva la tête et sentit son cœur rater un battement. Penchée sur la table, la lumière de dehors jouant dans ses cheveux, elle était une copie presque parfaite de Morgana au même âge. Non, peut-être pas. Elle avait les yeux plus foncés, moins calculateurs et plus francs. Plus innocents aussi. Maintenant qu'il la regardait il voyait toutes les différences entre les deux femmes : le nez plus droit, des traits plus ronds, un teint plus halé.
« Maman te l'a dit et répété, Oli'. » répondit Sara en soupirant. « Ils viennent pour Noël et à Pâques. Je ne vois pas comment tu peux encore te le demander après la crise de Novembre … »
Morgana lui lança un regard noir mais ne répondit pas et se leva pour vérifier la cuisson des lasagnes qui embaumaient toute la cuisine. Malgré lui Draco se senti saliver à l'idée d'un repas chaud. Il faisait chaud dans la cuisine et il préféra enlever sa cape et son écharpe, relevant les manches de sa chemise. Il vit Olivia lui lancer un bref regard sans rien dire et Sara semblait perdue dans la contemplation du blason brodé sur ses vêtements. Le bruit d'une porte que l'on claque le fit sursauter et une voix de baryton résonna contre les murs.
« Ciao bella ! Mais c'est que ça sent bon ! Qui donc cuisine si bien de nos jours ? »
Un homme d'une quarantaine d'année, les cheveux grisonnants et au large sourire entra dans la cuisine, bras ouvert dans la gestuelle d'une entrée théâtrale. Il portait des vêtements moldus, un simple jean et un polo noir, et tenait dans une main une petite mallette de cuir usée.
« Papà ! Tu m'as manqué tu sais ? » s'écria Olivia en lui sautant au cou.
« Toi aussi tu m'as manquée, tesoro[2]. J'ai fait au plus vite mais je vois que j'arrive quand même un peu en retard. Severus. Et je suppose, Draco ? Enchanté, Alonzo. » Il s'était détaché de sa fille et présentait une main ouverte au jeune Malfoy. Ce dernier le regardait avec le même dédain que sa mère, Narcissa, portait sur le monde. Comprenant qu'il ne lui serrerait pas la main, Alonzo referma le poing et s'éclaircit la gorge. Draco perçut le regard glacial de sa tante et il aurait pu jurer que de son côté, Snape avait soupiré. De frustration ? Il n'eu pas le temps de se poser des questions car Alonzo reprit la conversation d'une voix forte.
« J'espère que vous vous plairez ici. Nous n'avons pas le même genre … d'endroit que ta famille, mais je pense que tu trouveras de quoi t'occuper sans problème. Severus » continua-t-il en se retournant vers Snape, un petit sourire aux lèvres « Cela faisait longtemps. Heureux de te savoir … entier. »
« De même. » répondit l'intéressé d'une voix glacial. Il n'était pas particulièrement heureux de voir Alonzo, surtout dans de telles circonstances. La dernière fois qu'il lui avait adressé la parole, Alonzo ne lui avait pas fait un tel accueil. Severus glissa un regard vers Olivia qui ajoutait une paire de couvert et tomba sur Morgana qui le regardait. Elle était impassible, impossible de savoir ce qu'elle pensait. Ce n'était pas son état habituel et l'idée de chercher par lui-même lui traversa l'esprit. Il se gifla mentalement dès qu'il y pensa. Il savait qu'elle ne lui pardonnerait pas cette intrusion, et elle savait très bien se protéger à ce niveau-là, il était bien placé pour le savoir. C'était lui qui le lui avait appris.
« Et toi, little moon, heureuse de revenir à la maison ? Si tu savais combien tu m'as manquée, toi aussi ! » continua Alonzo en se retournant vers Morgana. Elle lui sourit franchement, irradiant de bonheur. Severus sentit une pointe dans son côté. Accoudée à l'évier, détendue et délivrée de son voile, elle ressemblait à la jeune étudiante qu'il avait connu. Une fille sans prétention, sans préjudice et qui prenait ce qu'on lui donnait sans se poser plus de question. Il pouvait voir un morceau de ce qu'aurait été sa vie si l'évènement n'avait pas eu lieu. Une vie heureuse et sans soucis, entourée de ceux qu'elle aimait et qui l'aimait. Malgré lui, il sourit très légèrement, presque imperceptible. Mais qui n'avait pas été totalement invisible pour quelqu'un.
[1] Allez-vous en !
[2] Mon trésor
