Assit dans le salon, Severus lisait en silence un livre qu'il avait sorti de la bibliothèque. Morgana avait toujours aimé les livres et sa collection était impressionnante. En anglais, latin, italien, espagnol et même des ouvrages en arabe. Certains ouvrages n'avaient jamais été ouvert, le dos de couverture étant toujours aussi lisse qu'au premier jour. Elle n'avait jamais su s'arrêter dans l'achat compulsif de livre. Il se souvenait qu'elle avait un jour blagué en disant qu'elle finirait par s'acheter une maison uniquement pour ses livres. Humour de riches. Il fit glisser un doigt osseux le long de la page, appréciant la douceur du papier. Sara et Draco se trouvaient dans la grande pièce à la tapisserie. Étrangement Draco s'était assez vite attaché à Sara, la suivant partout dans la maison et le jardin. Bien entendu, en grande partie parce qu'elle était la seule sorcière de la famille, sans compter les deux professeurs de Poudlard. Après l'affaire de la penderie, Olivia l'évitait le plus possible, cherchant toujours à avoir une tierce personne avec elle si elle devait le croiser. Severus tourna une page, savourant le doux bruissement du papier. C'était une jeune fille intelligente, qui aurait été certainement douée en magie. Hélas avec un père moldu et une mère comme Maria, il lui aurait été difficile d'avoir des pouvoirs. Mais elle compensait par une vivacité d'esprit comme il en avait rarement connu. Elle se préparait à partir à Bologne, suivre un cursus scolaire élitiste. D'une manière ou d'une autre, Olivia restait une descendante Malfoy, avec toute cette intelligence qui les caractérisait. Il entendit la porte d'entrée claquer et le gravier de l'entrée crissa. Alonzo partait probablement au village pour y faire une course. Alonzo. Severus renifla en pensant à l'italien. Il n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'ils avaient eu une conversation de plus de deux mots. Toujours à se comporter comme un adolescent, à flirter avec son épouse à la moindre occasion ou cherchait la compagnie de sa fille pour une partie de jeu vidéo. D'un accord tacite, ils ne se parlaient qu'à de rares occasions, et toujours pour des banalités. Il savait que Morgana avait demandé à Alonzo de rester civil mais de son côté, il n'était tenu à rien d'autre qu'à de la politesse froide et distante. Il ne devait rester que deux, longues, semaines. Il n'allait pas non plus devenir ami avec Alonzo. Amis. Ce mot laissa un goût amer dans la bouche de Severus. Auparavant Alonzo se comportait de manière bien plus chaleureuse, trop même au goût de Snape. Et puis, il y eu cette nuit. Depuis, Alonzo semblait avoir peur de lui. Non pas peur. Une méfiance assumée mais bridée par Morgana qui se tenait entre eux deux.
Morgana … Elle avait retrouvé la désinvolture qu'il lui connaissait depuis qu'ils étaient arrivés à la Villa. Elle ne cachait plus ses cheveux et les attachait à l'aide de ses foulards qu'elle semblait tant apprécier. Si elle ne passait pas son temps avec Sara, et Draco donc, elle s'enfermait dans les serres du jardin et n'en sortait qu'après plusieurs heures passées les mains dans la terre ou l'eau. Elle rentrait alors dans la Villa et passait le reste de la soirée dans un fauteuil, la tête dodelinant de sommeil. Ainsi il retrouvait la Morgana de Poudlard. Celle qui passait ses journées à vivre entourées d'une foule de gens et qui aimait s'asseoir dans la salle commune vide de ses occupants, à regarder par la fenêtre le bal silencieux des algues du lac. Avec un soupir ennuyé, il referma d'un coup sec le livre qu'il tenait et se leva pour le ranger. Alors qu'il balayait la bibliothèque à la recherche d'un autre ouvrage, son œil fut attiré par un petit bout de papier écorné qui dépassait d'un album. Il tira dessus, peu étonné de retrouver un minimum du désordre habituel pour Morgana. C'était une vieille photo sorcière. Un jeune couple souriait et riait face à l'objectif, bras dessus bras dessous. La femme portait une longue robe blanche et une tiare dans les cheveux. L'homme, plus grand qu'elle d'une bonne tête, avait des cheveux coupés à ras et un costume noir à queue de pie. Une photo de mariage. Severus reconnu d'abord la mariée. Marissa. L'homme ne devait donc qu'être son mari, Jai ? … Jairo. Il observa un moment la scène silencieuse qui se répétait sur le cliché noir et blanc. Elle avait toujours eu un rire fort, assourdissant. Il pouvait l'entendre en la voyant pencher la tête en arrière, dans un grand mouvement de gorge. Elle avait toujours été tellement exubérante. Comme si le silence lui faisait peur et qu'elle se sentait le devoir de le combler au plus fort de sa capacité. Snape retourna la photo pour y lire une annotation : 20 mars 197*, Marissa et Jairo Principe. D-Day. Il défroissa légèrement la photo qui semblait avoir été maintes et maintes fois manipulée et la déposa sur la pile de livre. Un instant son doigt s'arrêta sur le papier glacé. Puis il soupira en silence et sortit du salon.
20 mars 197*, real palacio
Le grand jardin à la française avait été entièrement réaménagé pour l'occasion. De grandes tentes blanches avaient été dressées autours du plan d'eau sur lequel glissait des cygnes noirs et blancs. Des paons avaient pris eux possession de la terre ferme, déployant leurs plumes à la moindre occasion. Des sorciers et sorcières du monde entier discutaient dans une heureuse cacophonie, un verre dans une main et une mignardise dans l'autre. Un peu à l'écart, assit sur une chaise décorée de rubans jaunes, Severus contemplait ce spectacle avec une lassitude mêlée de colère refoulée. Colère contre lui d'avoir été faible devant sa mère et en colère contre cette dernière. Pourquoi tenait-elle tant à ce qu'il assiste à cette fête ? Elle l'avait menacé puis supplié pour qu'il parte en Espagne assister au mariage de … qui encore ? Un nom bizarre. Comme tous ces étrangers. Que lui avait-elle dit à son sujet ? Qu'il …
« Si tu comptes te fondre dans le décor, je te conseille de te transformer en chaise et non pas de t'asseoir dessus. »
Severus grogna. S'il s'était mis à l'écart c'était aussi pour lui échapper, elle et son bavardage incessant. Il se retourna à moitié et sentit son cœur rater un battement : Morgana lui faisait face de toute sa hauteur, la tête penchée sur le côté et un sourire en coin. Elle portait une robe bustier semi-transparente verte et bleue, des perles en bijoux et un châle négligemment tenu aux coudes. Elle avait rassemblé ses cheveux en une couronnes tressée dans laquelle elle avait piqué une broche de diamants assortie à sa robe. Elle avait toujours été jolie, belle selon les critères d'une bonne partie des étudiants de Poudlard. Mais il n'avait jamais fait attention à elle, trop préoccupé par une autre fille d'une autre maison. Pour lui, Morgana n'était que Morgana, une gamine riche et aisée qui appréciait comme lui le silence de la salle commune le soir tombé. Mais aujourd'hui il comprit pourquoi elle était si populaire. Elle était magnifique. Éblouissante. Racée. Et elle le savait. Elle savait exactement comment se placer, bouger ou respirer pour plaire. Il se racla la gorge, devenue sèche en un instant et se retourna sur sa chaise, présentant son dos à son ancienne camarade. Ne pas entrer dans son jeu. La laisser s'épuiser toute seule, elle finira bien par partir. Il entendit le bruissement de sa robe dans son dos et sursauta quand elle déposa avec force une chaise à côté de lui.
« Oups. » fit-elle en voyant la chaise légèrement rebondir sur le gazon. Elle retendit un peu le ruban qui pendant au dos de la chaise et s'y assit, jambes croisées. « Donc … que fais-tu ici ? J'ai été surprise de te voir sur la liste d'invités confirmés. »
« Je me le demande aussi. » lui répondit-il froidement.
Elle lui jeta un regard en biais sans répondre. Il ne voulait pas faire la conversation. Il ne voulait pas être ici.
« Je ne t'aurai jamais pensé fils à maman. Que du contraire de ce que tu m'en avais laissé entendre. »
Ainsi elle savait. Ou du moins elle savait en partie pourquoi il se trouvait dans une réception de mariage qui ne le concernait pas. Il ne répondit pas, préférant le silence comme compagnon. En espérant qu'elle comprendrait le message. Elle fit tinter son collier, jouant délicatement avec une perle entre ses longs doigts. Il la sentait perdre patience petit à petit. Elle n'avait jamais eu beaucoup de patience.
« Ou bien … ce n'est pas une affaire de famille … » Elle l'avait dit dans un souffle, presque inaudible mais il sentit le sous-entendu glacé descendre le long de sa nuque. Il sentait l'accusation tapie sous la remarque anodine.
« Affaire familiale et privée. » siffla-t-il sans desserrer les dents. Il ne savait pas pourquoi il se sentait obligé de s'expliquer. Mais il ne voulait pas qu'elle le regarde comme les autres, avec dédain et froideur. Morgana avait toujours pris soin de s'éloigner de ce milieu, jouant sur une naïveté feinte et une grande intelligence sociétale. Elle lui avait toujours montré un respect et une politesse chaleureuse. Mais si elle le pensait capable de certaines choses, alors elle aussi lui fermerait la porte. Snape se retourna à demi vers sa voisine qui le regardait avec un sourcil levé et un demi sourire au coin des lèvres.
« Quoi ? »
« C'est étrange et bizarre de t'entendre parler de famille. J'en était venue à me dire que tu étais apparu comme ça … » elle claqua des doigts « dans le train pour Poudlard à 11 ans. Par magie. » Ses yeux pétillèrent, fière de son trait d'humour.
« J'ai une mère et un père comme tout le monde. » renifla-t-il.
Morgana laissa échapper un petit rire. Severus se détendit. Devant eux, les invités se regroupaient petit à petit vers la piste de dance qui jouxtait le plan d'eau.
« Et quand on y réfléchit, les réunions entre sorciers peuvent toutes être labellisées comme réunion familiale. Je suis certaine de pouvoir relier tout le monde ici présent à une branche de ma propre famille. Absolument … »
« Terrifiant ? » proposa Severus avec un grognement sarcastique.
« J'allais proposer fascinant. Mais terrifiant se place deuxième sur ma liste. »
Elle rit et se releva sur sa chaise. Se tournant vers lui, elle se pencha sur ses genoux, menton dans la paume d'une main.
« Et donc, tu vas rester ici, assit tout seul sur ta chaise ? »
« Je préfère rester dans l'ombre. »
« Oh. » Juste ce son le mit sur ses gardes. Elle préparait quelque chose, c'était le oh qu'elle réservait pour prévenir qu'elle allait faire quelque chose que vous alliez regretter. Il se mit aussitôt sur ses gardes. Elle se pencha un peu plus vers lui et il sentait la chaleur de sa peau irradier près de lui. Ou bien était-ce lui qui était étrangement glacé ? Pourtant il se sentait à l'étroit sur sa chaise et avait la furieuse envie de se jeter la tête la première dans l'eau plutôt que de rester ainsi près d'elle.
« Tu ne passes pas inaperçu, tu sais. Tu vois cette femme là-bas, avec ses plumes violettes sur la tête ? » elle désigna d'un très léger mouvement de la tête une femme d'une soixantaine d'année à l'air revêche et au nez quasi inexistant. « Je te présente madame Boniface. Mère de six enfants, trois filles et trois garçons. Elle est connue pour chercher à caser ses enfants avec la plus grande ardeur possible. Une fois la proie trouvée, elle ne lâche plus la pauvre créature. Et elle ne te lâche pas des yeux depuis tout à l'heure. »
Severus se retourna vivement pour regarder madame Boniface qui lui sourit en levant son verre vers lui. Il essaya d'avaler un peu de salive mais il sentit sa gorge se serrer.
« Si tu ne t'étais pas assise avec moi, elle ne m'aurait jamais vue. »
« Deux de ses fils sont mariés, et je ne suis pas dans ses petits papiers. Ne te dévalorise pas ainsi, Severus. » Elle avait prononcé son prénom avec douceur, comme le faisait sa mère quand il était petit. Avant que cela ne dégénère de trop avec son père. Il se tourna vers Morgana qui lui souriait avec chaleur. Mais dans ses yeux brillaient une malice qu'il savait qu'il n'allait pas aimer.
« Sais-tu que le meilleur moyen de se cacher c'est de se fondre dans la foule ? »
Il fronça des sourcils, ne sachant pas où elle voulait en venir. Au loin il entendit les premiers accords de l'orchestre et les couples se formaient pour danser. Non. Elle ne voulait pas …
Elle se releva prestement de sa chaise et lui offrit sa main. Elle allait oser.
« Non je ne danserai pas. Ni avec toi ni avec personne. Laisse-moi tranquille. »
« Je pense que tu n'as plus vraiment le choix. »
« Si. Le choix de rester assit ici, tranquillement. »
« Oh madame Boniface ! » cria-t-elle par-dessus son épaule. Severus sursauta se retrouva debout à côté de Morgana, cherchant furieusement cette madame Boniface. Elle s'avançait vers eux, tout sourire, une main relevant son jupon et l'autre tenant un verre de punch.
« Je te laisse donc tranquille pour faire connaissance avec ta future belle-mère. Tu verras, elle est charmante ! »
Alors qu'elle faisait un pas en arrière pour partir, il lui prit le bras avec force et se pencha vers elle, les yeux toujours braqués sur la femme violette.
« Tu ne peux pas me faire ça ! »
« Mais je n'ai rien fais. » Elle lui sourit innocemment. Il savait qu'elle savait. Et elle aimait ça. Son petit jeu de pouvoir. Il l'avait vue faire tellement de fois qu'il s'en voulu d'être tombé aussi facilement dans le piège.
« Morgana … » Sa voix était chargée d'une colère mêlée à une peur dont il avait du mal à expliquer. Mais voyant charger cette femme, tout ce qu'il voulait s'était de partir loin d'ici. « Très bien, d'accord. Mais une danse ! Juste le temps qu'elle me perde de vue. »
Morgana lui sourit victorieusement. Elle lui prit le bras et l'entraina sur la piste de danse. Il ne compta pas le nombre de danses qu'il lui accorda finalement. Tout ce qu'il savait c'était qu'une fois qu'ils s'arrêtèrent pour qu'elle puisse retrouver Marissa, la nuit était tombée depuis bien longtemps.
