J'enchaîne les insomnies. Je crois que mon crâne va exploser. Si j'avais su que sa perte m'affecterait autant... Je me serais bousillé la gueule depuis un moment. C'est pire. Pire que tout. Ouais, pire que de se faire mordre par un mort qui marche. Pire que de se faire enfermer entre quatre murs. Pire que d'être privé des rayons du soleil. Pire que de crever de faim. C'est une torture physique et mentale. C'est un manque, un putain de manque comme si j'étais un camé à la recherche de sa dose. Ma belle...
Ca me ronge à un point, je n'en ferme plus l'œil. Je revois son visage d'ange, elle était magnifique. Je me sens perdre la boule au fil des jours. Au fil des semaines. Je n'arrive pas à l'accepter. Mon corps me le rappelle sans cesse. Je n'avale plus rien, hormis un morceau de pain rassit. Je n'ai plus envie de quoi que ce soit.
Mon esprit me tourmente. Je la vois dans les moindres recoins de ce putain de monde. Elle me hante. Elle me hantait de son vivant, elle continue dans la mort. C'est une douleur vive, aigüe. C'est une plaie que je n'arrive pas à fermer. Elle s'ouvre et suinte continuellement. Elle suinte de souvenirs et de remords. Je crois que ça faisait une éternité que je n'avais pas chialé. Ouais, et pourtant, ce sont bien des larmes qui coulent les soirs, quand je suis dans mon pieu, à attendre le sommeil.
Julia. Julia Williams. Bordel, il l'a eu ! Simon l'a eu. Mon ancien lieutenant. Un Sauveur. Un Sauveur que j'ai crée de toute pièce. Tout ceci, cette satanée farce... c'est de ma faute. Je n'ai pas su tenir mes hommes. Je n'ai pas su être à la hauteur et surtout, je n'ai pas su la sauver.
Cette femme était une pépite. Aussi rare qu'une pierre précieuse, elle a su me tenir tête. Elle a su transformer mes putains de vices. Qu'est-ce que j'aimais ça ! J'aimais son caractère explosif. Je n'aurais jamais pensé succomber à ce point. Je sais que c'est difficile d'imaginer à quel point un homme tel que moi, peut se sentir dévasté par la perte d'un être cher. Et pourtant... Je pensais avoir vécu le pire avec la mort de Lucille. Je pensais être devenu assez fort pour supporter ce Nouveau Monde. Mais le Nouvel Ordre Mondial a fini par me croquer. Il me bouffe de l'intérieur et ça a été ainsi depuis le début. Je pensais m'être adapté, mais il m'a eu sur la durée. Regardez-moi, à pleurer sur mon sort suite à la disparition de celle qui me donnait l'espoir d'un monde meilleur.
Je sais que j'ai été le parfait connard avec elle. Cependant, lorsque je lui promettais monts et merveilles, ce n'était pas des mensonges. Cette nana, j'aurais tué pour elle. J'aurais déclenché des guerres. J'aurais tout détruit. Je l'ai fait, j'ai échoué. Faire couler le sang n'était pas la solution. Elle me l'a fait comprendre sur le tard. J'ai courbé l'échine, il était trop tard. Ma belle Julia est morte. C'est pire qu'un pieu en plein cœur. Je me sens vide, comme une putain de coquille privée de son occupant. Je vais devenir fou.
Me venger ne sert à rien. Les Sauveurs ont été vaincus. Je n'ai plus d'alternative pour panser mes plaies, hormis me retourner et continuer ma route. Il faut que j'avance mais comment avancer quand un fantôme nous suit ? Comment avancer dans un monde si lugubre, qu'il nous rappelle sans cesse ce que l'on est ? Qui nous rappelle sans cesse ce que l'on a perdu ? Certains appelleraient ça "punition". Je ne suis pas assez puritain pour me laisser berner par des pensées spirituelles. Je suis un homme d'action, un homme qui agit au lieu de subir. Je dois avouer que j'ai perdu mes couilles ce jour là.
Julia Williams. Ma femme. La vraie. La putain de vraie femme qui a su dompter l'enfoiré que j'étais. Je le suis toujours mais le repentir me fait reculer. Je ne suis plus le même. Je ne suis plus à la tête du Sanctuaire, ma couronne est tombée. Je n'ai plus ma chère batte qui me servait à assouvir mes pulsions. J'étais respecté. Elle me permettait de voir la vie autrement, d'appliquer mes lois. Mes propres codes. Mes envies. Mon impulsivité. Ma dangerosité. Elle faisait du bon boulot et avec elle, je me sentais intouchable. Elle a fini par craquer elle aussi. Le Nouveau Monde l'a brisé. Lucille n'est plus qu'un souvenir. Comme Julia. Mais bordel, qu'est-ce que ça fait mal ! Je n'ai même pas eu la force d'assister à son enterrement. Quel lâche !
Après tout ce que j'ai fait, passer par la case prison m'avait remis les idées en place. Je voulais faire mes preuves au Royaume. Ça, c'était sincère ma belle. Je t'avoue que j'aurais tenté quelques coups en douce mais je me serais adapté à ta communauté... Il a fallu que j'envoie tout balader. Mon naturel est vite revenu au galop. J'ai un don pour piétiner ce qui m'entoure...
On était parti en mission de ravitaillement. Tout se passait bien malgré la tension qu'il y avait entre nous. Julia avait du mal à me pardonner. Elle n'arrivait plus à me faire confiance, à mon grand regret. Je ne savais plus quoi faire pour lui prouver que j'avais changé. Toutefois, j'avais été trop loin. Je lui en avais fait baver, quoi de plus normal que de se montrer méfiant. Tout est de ma faute.
A force de tirer sur la corde, cette dernière se rompt. C'est ce qui s'est passé entre nous. Julia avait choisi son camp et je ne pouvais plus faire machine arrière. Je n'avais plus d'emprise sur elle. J'avais perçu qu'elle aussi avait changé. Le Nouvel Ordre Mondial l'avait transformé. Ou est-ce que je suis le responsable de cela ? Ma belle Julia était devenue imprévisible, froide et agressive. S'il fallait tuer, elle le faisait. Elle avait perdu la compassion qui l'animait au début de l'épidémie. Cette sensibilité qu'elle avait avant de me rencontrer. Cette pureté. Cette putain d'apocalypse la entaché jusqu'au cœur. Elle a noirci son âme pour devenir aussi dégueulasse que la mienne ! J'ai honte. Je suis coupable d'avoir gâché une telle merveille.
Ce jour là, je sentais que quelque chose se tramait, comme tous les jours depuis que les morts revenaient à la vie. Vous savez, cette appréhension qui résonne dans un coin de votre cerveau et qui vous fait douter à chaque pas. J'avais essayé de détendre l'atmosphère en papotant avec Dianne. Dianne la chasseuse. Une sacrée femme aussi... Une vraie femme.
J'admets que je me suis assagi, je n'ai plus cette violence qui me poussait à cogner. Mais je reste un homme. La chair d'une femme me fait toujours autant d'effet et je peux vous assurer que mes nuits sont longues. Je remplacerais peut-être un jour Julia, comme j'ai remplacé Lucille. Le sale type que je suis ne se met pas de barrière à ce niveau, seulement, j'ai la tête au deuil. Je ne me vois pas donner mon âme avec tant de passion que ce que j'ai vécu. Dianne l'avait compris, elle avait été compréhensive et tolérante. Elle était l'une des rares a m'accepter tel quel.
Qu'est-ce que je peux être con parfois... à ne penser qu'à mes propres envies. Si je n'avais pas pensé avec ma queue, Julia m'aurait davantage considéré. Elle aurait perçu que j'éprouvais des émotions. Que tout ce boucan n'était pas une blague égocentrique. En fait si... J'ai agi comme un sale con en rut, incapable d'assumer autrement que par le rapport de force. Pourtant, je lui donnais ce qu'elle voulait. Je la couvrais de baisers et de caresses. Je l'ai aimé passionnément. Julia... J'ai fait chanter son corps. J'ai fait pleurer son cœur. Je ne l'ai pas aimé comme elle le méritait.
Ma belle, est-ce que j'ai su répondre à tes besoins ? Je me suis assez montré attentionné pour que tu apprécies ce foutu monde d'un autre regard... J'ai envie de me persuader que oui... Je me suis plié en quatre pour toi. J'aurais balayé cette époque pour la façonner selon tes désirs :
- Tu me manques tellement...
Machinalement, je réajuste mon blouson en cuir. Ce blouson qui me donnait cette invincibilité aux yeux de tous. J'inspirais la peur, armé de Lucille. Enfin, c'est ce que je pensais. Tout homme a une faille. Tout homme a ses limites. Je suis impardonnable de t'avoir laissé en proie à ce monstre de Simon. Irréfléchi, idiot et inconscient. Puérile, arrogant et présomptueux. J'étais pétrifié, ligoté sur ma chaise tandis qu'il jouait avec mes nerfs. Il savait ce qu'il faisait. Il me faisait payer en te faisant souffrir. Celle à qui je tenais le plus. Celle qui réconciliait mon âme. Je suis dévasté. Ton départ ne me réussit pas. Il me plonge dans une éternité morbide. Je pourrais me foutre en l'air, mais je n'en ai pas le courage. Je suis devenu si faible.
Alors me voilà en direction du cimetière où ils t'ont mise sous terre. Tes semblables. Ta communauté. Le Royaume dirigé par ce cher Ezekiel. Ce type a toujours eu le chic pour mettre les gens en confiance avec ses sourires et ses belles paroles. Un peu comme moi... Sauf que moi, je persuadais pour obtenir ce que je voulais. Je persuadais par la force. Lui était pacifiste. Une voie que j'aurais dû emprunter lorsque tu me l'as demandé.
Julia.
Je vois au loin, la foutue croix qu'ils t'ont érigé en guise de pierre tombale. Tu mérites mieux. Tu mérites tellement mieux même en ces temps difficiles. Tout aurait été fait dans les règles de l'art et je t'aurais rendu un dernier hommage digne de ce nom. Merde. Je ne peux plus revenir en arrière. Je t'ai laissé là, inerte devant ton Superman. Richard. Je suis parti, je n'avais pas le cœur à affronter la réalité. Ou le courage. Ou la force. J'ai jeté aux oubliettes la dernières image que je pouvais graver en mon esprit. Celle de te voir dans mes bras, endormie avant de t'offrir à l'éternité. Qui sait ce que tu pourras y trouver ? Qui sait ce que tu y trouves en ce moment même. Je dévisage les fleurs fanées qui ont été déposées sur ta sépulture. Tu mérites des roses éclatantes. Tu mérites la vie. Mon corps est parsemé de frissons, ma tête est lourde. La nausée me prend alors que je t'imagine six pieds sous terre, là, juste en dessous :
- Ma belle... Je n'y arrive pas sans toi. Je me sens con à te parler alors que tu n'es plus présente. Mais j'en ai besoin. J'ai besoin de te parler. J'ai besoin de t'entendre. Ta voix me réconfortait, tu le savais. Tu savais que j'avais du mal à t'enlever de ma mémoire. Tu étais comme une foutue drogue. Tu me rendais fou...
Je soupire. Je me sens si vulnérable. Comment un type comme moi, couillu et autoritaire, qui a connu une si grande suprématie peut-il en arriver là ? Il paraît que la faiblesse de chaque homme réside en une femme. Ce sont elles qui font tourner le monde. Et pas que le monde si vous voulez mon avis, elles font aussi tourner les têtes. Je m'agenouille et baisse le visage. Le silence ambiant m'oppresse. J'attends une réponse que je n'aurais jamais. J'attends une personne qui ne se relèvera plus. Comme si ce monde n'était pas déjà assez sombre. Je n'ai pas pu résister. Je l'ai senti dès notre première rencontre. Julia, c'était la guerrière qui vous fermait le clapet en un rien de temps. Elle savait taper du poing sur la table et en même temps, elle était la douceur incarnée. Je reprends en murmurant :
- Tu te souviens de nos disputes passionnelles ? On arrivait toujours à trouver un terrain d'entente. On se réconciliait sur l'oreiller et tout repartait comme avant. On a été proche et ce que j'éprouvais à ton égard, ce n'était pas des conneries ma belle. Quand tu me fixais avec ton regard insolent, je me sentais à poil. Complètement. Ce n'est pas que ça me dérangeait, au contraire, mais je savais au fond que tu avais l'avantage sur moi... Une putain de fièvre t'animait. Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi après ce qu'il t'es arrivé et ce comportement de salaud, c'était parce que j'avais peur. J'avais la trouille de te perdre. J'avais la trouille que tu me devances. Et j'avais la trouille d'être le parfait connard en mon for intérieur. Je sais que je n'ai pas été à la hauteur. Je sais que beaucoup de choses ont été par ma faute. J'ai fait le mal et j'ai fait régner une terreur sans nom sur ta communauté. Si tu savais comme je m'en veux...
Les larmes me montent alors que ma voix prise de sanglot dérangent le calme funeste du cimetière. Autour de toi, d'autres tombes sont installées et je présume que beaucoup les occupent suite à mes ordres. Le Nouvel Ordre Mondial réclame des sacrifices, j'en étais conscient, jusqu'à ce que je le regrette. Il faut perdre la personne qui nous est la plus chère pour se prendre la dure réalité en pleine gueule. Et quelle claque je me suis pris. Je ne m'en suis toujours pas relevé :
- Je t'avais dit que j'avais eu une femme. Une épouse dans une autre vie. Elle s'appelait Lucille. Elle était parfaite en tout point. J'étais le plus salaud des hommes qu'elle ait connu. Mais à cette époque, ce n'était pas grave. Il y avait pire. Désormais, je constate que mon comportement était exécrable et encore... je n'arrive pas à le qualifier ! Dans le monde d'aujourd'hui, il n'y a pas de place pour les hommes tels que moi. Les hommes qui font souffrir gratuitement. Les hommes qui conduisent à la mort. Si je t'avais écouté, nous n'en serions pas arrivés là ma belle... et tu serais encore en vie.
Comment pardonner à une personne qui a tout perdu ? Que peut-on lui infliger afin de la faire regretter par vengeance ? Rien. Je n'ai plus rien, hormis mes souvenirs. Mes souvenirs emplis de sang et de putains de macchabées. Les images me reviennent, elles frappent lourdement contre les parois de mon crâne. J'ai envie de hurler, mais les mots ne sortent pas. Ils ne sortent plus. Après ma défaite, j'ai eu la douloureuse envie de passer mes nerfs sur les morts qui marchent. Ils me donnent la gerbe. J'en ai mis au tapis jusqu'à m'en faire saigner les mains à force de leur lancer mon poing en pleine face. Je voulais me perdre. Je voulais m'abîmer. Je voulais faire du mal à cet être que j'étais devenu. Parce que je m'en rendais compte.
Quand je venais te rendre visite en cachette. J'avais jeté mon dévolu sur les cadavres quelques heures avant. Je déversais ma colère, elle me rongeait de l'intérieur. Je devais cogner. C'était incontrôlable et tout ça ma belle, c'est grâce à toi. Je te le dois. Tu étais une sorte de médicament... Un remède à mes foutus maux. Tu me soignais par ta présence :
- Je ne te l'ai jamais dit mais... Tu es celle qui a le plus compté à mes yeux toute ma chienne de vie.
Ma vision s'embue, je lève le regard au ciel afin de soulager mes paupières. Les voilà qui roulent sur mes joues. Les larmes. Je ne dois pas pleurer ! Ce n'est pas le moment, ce n'est jamais le moment. On m'a appris à ne pas montrer mes émotions. Je les ai rapidement masqué durant mon enfance. La vie difficile que me faisait vivre mon paternel n'a pas aidé. Je me suis renforcé. J'ai noyé mon mal être dans la luxure et le sport. Je me vidais la tête. Il n'y avait que la compétition qui m'animait. Je devais être le plus fort, le plus charmeur, le plus téméraire, le plus combattif. Je ne devais rien laisser paraître. Je ne devais rien lâcher. Cette satanée carapace m'a servi, surtout lors de l'apocalypse. Sauf qu'à tes côtés Julia, je n'en avais plus besoin. Je m'en suis aperçu trop tard. Si tu me le demandais maintenant, je m'exécuterais. J'ai beau tendre l'oreille, je ne t'entends plus. J'ai beau chialer en silence, tu ne m'entends pas. Je me sens étrangement seul, moi qui étais auparavant entouré et vénéré comme une putain de divinité :
- J'étais le roi de ce joyeux bordel... Tu étais la reine parfaite. Le trône seyait parfaitement à ton joli petit cul, ha !
J'esquisse une grimace en étouffant un rire rauque. Mes entrailles me tirent. Je mets un genou à terre et me plie. Tout ça devant ta tombe. Comme c'est paradoxal, je pose les armes devant toi. Je me soumets à toi mais tu n'es plus là. Tu aurais rêvé me voir dans une telle position. Je suis encore plus asservi qu'un clébard en laisse. Je te revois avec cette manie que tu avais de me recadrer sèchement. Une nana qui en avait dans le froc. Une Italienne à la personnalité de feu :
- Tu savais exactement quels mots employer pour me faire perdre la tête ou la raison. Ou les deux. Tu savais comment me rendre fou de désir et fou de rage. Tu étais la meilleure ma belle !
Ce monde m'a corrompu. J'ai abdiqué devant l'urgence du tournant qu'empruntait la société. Je me suis enfoncé dans le paraître et la grandeur. Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Le péril de l'homme réside dans son ambition. Mon autorité s'est vue décroître... en un claquement de doigt. Je n'ai pas su tenir les rênes après ton arrivée. Tu m'as retourné le cerveau. J'étais aliéné par ta présence. Il a fallu que je dérape. Il a fallu que je perdre le contrôle de mes gars pour que la situation s'envenime. Simon t'avait dans le viseur. En s'en prenant à toi, il me détruisait à petit feu. Quelle enflure ! Pour une fois, j'étais d'accord avec ta communauté, il fallait arrêter les Sauveurs. Ezekiel et Rick avaient le pouvoir de faire régner l'ordre. Néanmoins, le Sanctuaire avait une longueur d'avance... Parce que le Sanctuaire avait été bâti par un monstre assoiffé d'une domination perverse. J'avais tout fait pour ne laisser aucune chance aux autres... Comment voulais-tu que les communautés avoisinantes se relèvent ? Je suis coupable de ma propre chute :
- Il y a beaucoup de choses que je ne t'ai pas avoué par fierté. Une fierté masculine à la con qui m'aurait castré si je t'avais dit tout ça de ton vivant... Je le regrette. Vraiment. Cette petite à qui tu as donné naissance. Dana, cette beauté. Notre fille. Je l'ai laissé à la charge de Richard parce que je ne me sentais pas capable de l'élever. A chaque fois que je la regardais, je voyais ton reflet. Ca me consumait. Je n'assumais pas. Je sais que j'ai fait le bon choix, ton Superman s'est toujours dévoué à elle comme un véritable père. J'aurais certainement reproduit le massacre éducatif de mon paternel. Ce foutu schéma familial que l'on reproduit inconsciemment. Je sais qu'elle est heureuse au Royaume. Elle est entourée de personnes bienveillantes qui l'aiment autant qu'ils ont aimé sa mère. Tu étais extraordinaire. Tu étais une merveilleuse mère. Cette petite, je l'ai trouvé magnifique dès les premières secondes où mes yeux se sont posés sur elle. Je sais que j'ai été un connard réticent à l'idée de garder ce bébé. Je savais que c'est ce que tu désirais. Au fond, je ne pouvais pas te donner cet amant que tu attendais. Je n'étais pas l'homme qui te convenait mais je pouvais te donner un enfant. J'espère avoir réussi à te rendre ce sourire effacé. Dana est ta plus belle réussite. Si nos chemins se croisent de nouveau un jour, je lui raconterai les exploits de sa mère et je veillerai sur elle. Je vous le dois à toutes les deux. Si je pouvais racheter mes erreurs autrement, je le ferai.
Le miroir des souvenirs me joue encore des tours. Julia et Dana se matérialisent devant moi. Ma poitrine se sert, je mords l'intérieur de ma bouche avec force. La saveur du sang arrive à mes papilles. Je me mutilerais volontairement si cela me permettait de les revoir plus nettement. Je le ferai. Cette femme me donnait une puissance invisible. Parce que l'être ignoble que j'étais mourait depuis un moment, sans s'en apercevoir. Après avoir touché le summum, la chute avait été périlleuse. Mon combat contre Alexandria avait été lourd de conséquences. Je ne m'en été jamais rendu compte. Je ne me l'étais jamais avoué. Il n'y avait que toi pour me donner des sensations. Des putains de vibrations dans tout le corps qui me faisaient revivre. Tu avais ce secret qui n'appartenait qu'à toi. Aucune autre ne m'a fait ça :
- Sherry, elle n'était qu'un passe temps qui me permettait de me défouler. Je sais, c'est crade de ma part. Je ne l'ai jamais aimé. Alors que toi... Je sais que pour toi, ce n'était pas de l'amour. D'ailleurs, je n'ai jamais aimé les romans à l'eau de rose que tu dévorais. Je n'ai jamais cru au grand amour. Le prince charmant n'a jamais existé, il se limitait à un coup de rein bien placé, c'est tout. Sauf que cette idée s'est envolée avec toi ! Bordel... Je ne me reconnais pas, j'ai du mal à admettre que c'est moi qui dis ça !
Je me mets à rire nerveusement. C'est fou comme la mort peut nous faire prendre conscience de ce que nous avions de notre vivant. Des perles, fragiles et instables qu'il faut savoir choyer. Mon tempérament me l'interdisait :
- Je crois que j'étais amoureux... comme ton Superman, hein ! Ouais, j'étais fou de toi. La moindre parcelle de ton corps me rendait fiévreux. J'aimais cette trempe que tu avais. J'aimais quand tu me parlais de ton passé, aussi sulfureux qu'il ait pu être. Il n'y avait que toi et moi. On aurait dirigé ce monde... On se serait adapté et on aurait apprécié chaque moment ! Je compte les jours depuis que tu es partie. Je n'ai plus goût à la vie... Une vie à attendre la mort. Je deviens aussi fade qu'une dépouille en pleine nécrose. Elle est si proche, cette foutue Mort ! Je la transpire par tous les pores. Je me rends compte à quel point il est dur de vivre dans les traces d'un défunt. Toute cette merde macabre me renvoie à ce que j'ai fait. Aux familles que j'ai condamné, aux vies que j'ai prise. C'est le serpent qui se mord la queue... Je paie pour mes crimes. Je mérite ton trépas. Toi, tu ne méritais pas le mal que je t'ai fait... Pardonne moi ma belle. Tu m'aurais offert la plus belle des vies dans un autre monde... mais je l'aurais étouffé. C'est tout ce que je sais faire. La destruction.
Je passe une main dans mes cheveux, les plaquant en arrière. Il fut un temps où j'étais grand. Il fut un temps où j'étais le dirigeant de cette pourriture qu'on appelle "le monde". Si je pouvais changer les choses. Juste remonter le cours des événements... J'aurais donné ma putain de vie pour elle. J'aurais préféré crever sous les coups de Simon. J'étais prêt à me vendre, quitte à croupir en cellule ou torturé nuit et jour pour sa survie. Autant je n'aurais jamais fait preuve d'abnégation pour mes enfoirés de Sauveurs, mais pour elle... Ma communauté entière aurait pu périr, je m'en moquais :
- Je te dois des explications... Je sais qu'il est trop tard mais tu avais raison depuis le début. Mon Sanctuaire était un refuge qui grouillait d'illusions. Mes gars étaient sacrifiables. Ils étaient des ressources à exploiter, mais des ressources avec une date de péremption. Mon hégémonie me permettait de décider de prendre une vie en un claquement de doigt. Ou plutôt, en un claquement de batte ! Il y a eu un paquet de morts autour de moi... autour de toi. Des morts dont j'étais au courant et dont tu te doutais aussi. Tom, le doc', Amber, Abby... Il y en a tellement que j'en perds le compte. Je les ai tué. Mes ordres, mes décisions. C'est moi le bourreau de cette histoire. Celui qui mérite la potence pour ces putains d'actes ignobles. Je ne trouve pas les mots... Ils devaient payer pour ce Nouveau Monde. Ils devaient payer parce qu'ils ne rentraient pas dans les cases que j'avais instauré. Ma belle, toi non plus tu ne correspondais pas au schéma type. Et dieu sait que je ne t'aurais jamais mis une balle entre les deux yeux. Ils étaient là au mauvais endroit, au mauvais moment. Un sale timming pour eux... Tu étais bien trop exceptionnelle pour mon règne. Tu vivais dans ta réalité, je vivais dans mes fantasmes mégalomanes. J'ai surestimé mon potentiel, j'étais en plein délire. Alors ouais, ce que j'ai fait est inexcusable. J'ouvre les yeux... Tu n'avais pas tort, je me laissais emporter par une démence qui me rongeait. Pour toutes ces pertes, je pourris de l'intérieur. Je pue la souillure ! Une putain d'immoralité qui m'aura conduit à cet instant... Je les ai réduit au silence. Tous. Je rumine mais ça ne les fera pas revenir. Toi non plus. Je voulais simplement me montrer honnête et t'avouer ces péchés qui auraient fait rougir un couvent tout entier... Et encore, si je te racontais les choses les plus tordues que j'ai vécu ! Mais tu n'es plus là. Peut-être que certaines de mes conneries t'auraient fait marrer ? Peut-être que tu m'en aurais claqué une bonne, comme tu le faisais quand je dépassais les limites. Je les dépassais trop souvent ma belle...
J'ai beaucoup de défauts qui me font payer au fil du temps. J'ai été idiot de mener une croisade virile contre Richard. Cet homme était tombé sous ton charme. Il n'y pouvait rien, tu étais si belle... N'importe qui aurait succombé. Il t'a rendu heureuse, il a donné de sa personne pour ton confort. Il était présent pour notre fille, il l'élevait à tes côtés. Et me voilà, remuant la merde de mes mains caleuses par jalousie. J'avais peur qu'il ne t'arrache à moi. J'avais peur que tu partes. Je ne voulais pas te perdre. Je m'aperçois que j'aurais préféré te perdre vivante, qu'à jamais... Mon futur est incertain. Ce monde était déjà flou, désormais, je suis encore plus paumé :
- Tu adorais Roméo et Juliette... Je n'ai pas le courage de me donner la mort. Je te rejoindrai d'une manière ou d'une autre... Je ne suis pas immortel. J'espère que tu ne me feras pas la gueule, ha ! Ne m'en veux pas... Julia chérie... Tu avais tes raisons pour ne plus m'adresser la parole lorsque j'allais trop loin. Tu étais garce, mais au plus profond de moi, je pliais constamment. J'étais à tes pieds mais bien trop orgueilleux pour te l'avouer.
La société nous façonne à son image. Je me suis aimé avant tout. J'ai aimé chacune de mes actions. J'ai aimé ressentir la puissance de ma domination. C'était bandant, une telle autorité qui faisait vaciller même les plus récalcitrants. J'ai pris du plaisir à terroriser Dwight et Daryl. Mes deux souffres douleurs. Deux punching ball qui me libéraient de cette brutalité qui m'animait. Je me sentais vivant... en apparence. J'étais mort à l'intérieur. J'ai profité de mes privilèges dans ce monde et dans celui d'autrefois. J'étais le cliché même du mâle macho... J'étais habitué à me comporter ainsi, une facette conforme au survivalisme qu'avait instauré l'épidémie.
Je n'avais pas de place pour les sentiments. Pas de place pour les autres. Je n'avais pas de temps à perdre. Pourtant, la lenteur du Nouveau Monde me fait douter à présent. J'aurais dû profiter avec plus de dévotion. J'aurais dû me confronter à l'humain, cela m'aurait donné un sentiment autre que l'égoïsme et le profit. J'aurais certainement mûri. On m'aurait regardé autrement. Tu m'aurais regardé autrement. Tu m'aurais davantage accepté et je n'aurais pas eu à me battre pour gagner ma place. Richie l'a parfaitement compris, lui.
Mes doigts glissent le long de la croix en bois. Ma belle. Je ressens sa peau douce, lorsque je l'effleurais. Julia chérie avait cette hargne en elle qui, mêlée à la délicatesse de son être, ressortait dans nos ébats. C'était une femme qui me laissait sans voix :
- Je sais que tu as souffert toi aussi... Je sais quelle personne tu tentais de camoufler. Tous les deux, on se complétait mutuellement. Tu avais besoin de combler un manque, tu avais besoin de protection. J'avais besoin de toi pour soulager l'enflure que j'étais, mais surtout pour me réconforter dans ce que j'étais. Un type implacable dépourvu d'émotions. Ouais, comment peut-on en avoir après avoir fracassé des centaines de crânes avec une batte de baseball ? Comment tu appelais ça toi, déjà ?
- Un monstre.
J'ouvre de grands yeux ronds. Des sueurs froides me parcourent le corps. Je ne suis plus seul. Je ne suis plus seul avec ma belle Julia. Je reconnaîtrais cette voix entre mille : Richard. Le Superman de ma femme. Celui que j'ai torturé aussi bien physiquement que mentalement. Il pointe le canon de son arme sur moi. S'il veux m'achever sur le champ, qu'il ne se fasse pas prier. Je le mérite. Ce type est bardé de cicatrices par ma faute. Et puis, cette plaie qui ne se ferme pas, lui aussi la possède. Elle tiraille son cœur et lui laisse la fétidité de la mort en bouche :
- Salut Richie...
Je me tourne pour lui faire face. Le mentor me dévisage avec un mépris tel, que le dégoût fait de nouveau surface en mon esprit. Il surgit avec intensité. Je me sens mal, la bile me remonte. Un relent dégueulasse. Mon estomac se tort alors que je vois la large cicatrice défigurant sa nuque pour continuer sur son torse. Il porte un pull bleu comparable à celui que j'avais arraché sous la torture. Sa peau est brûlée sous une épaisse couche d'épiderme meurtri. C'est sacrément moche. Il se remémore ces instants chaque matin devant le miroir.
Là était mon but. Il a payé le prix du fer. Je voulais qu'il voit le salaud qu'il était. Il avait posé ses yeux sur mon épouse. Il avait rêver de posséder son corps. Il avait voulu me la voler. Comment voulez vous qu'il ait le dernier mot face à un malade possessif ? Il n'avait aucune chance. Julia était Negan. Elle m'appartenait :
- Que faites-vous ici ? Vous n'avez pas honte...
- Je suis venu voir ma femme.
- Julia n'était pas votre femme.
- Elle n'était pas ta femme non plus.
On continue de se chamailler comme de vulgaires gamins. Julia détestait nous voir nous comporter ainsi. Richard me chatouillait les couilles à lui tourner autour, je ne supportais pas l'idée qu'il puisse s'approcher d'elle. Je n'accordais pas ma confiance en ce Nouveau Monde, alors ses occupants... vous imaginez ! Il charge son flingue qu'il ne dévie pas de ma personne. Je le comprends, ça doit le démanger d'appuyer sur la détente :
- Qu'attends-tu ? Je pourrais la rejoindre si tu me butes...
- Vous ne le méritez pas... Vous tuer ne la ramènera pas !
Il me toise d'un regard haineux. Ses yeux clairs reflètent l'âme perdue qui les habite. Elle le hante aussi. Il ne doit pas trouver le sommeil facilement. Ses joues se sont creusées depuis sa mort. Il ne doit pas avoir beaucoup d'appétit non plus. J'ai envie de le pousser à bout, de titiller sa corde sensible mais j'y renonce. Je m'apprête à baisser ma garde, quand il range son arme et reprend, moralisateur :
- Vous n'étiez pas là le jour de son enterrement...
- C'était au dessus de mes forces.
- Vous n'étiez pas là non plus après... juste après. Vous me l'avez ramené et vous avez fui ! Vous avez fui vos responsabilités. Je me suis retrouvé, son corps à mes pieds !
- Ne me jette pas l'opprobre, hein ! Tu crois que ça a été simple de lui flanquer une balle dans le crâne pour ne pas qu'elle devienne un cadavre ambulant ?
- Vous n'avez pas pris le temps de m'expliquer... Vous êtes parti. Vous n'êtes qu'un connard de lâche...
- Je sais.
La boule qui avait pris place dans mon estomac remonte dans ma gorge. Je me sens affreusement mal sous la culpabilité qu'il me crache au visage :
- Vous disiez l'aimer ?!
- Je l'aimais à en crever.
- Vous l'avez laissé mourir ! J'aurais donné ma vie pour qu'elle survive !
- Hé ! Qu'est-ce que tu crois cowboy ? Tu crois que j'ai assisté à la scène les mains dans les poches ? Tu crois que j'étais tranquillement installé comme au cinéma, à mater avec des popcorn ?! J'étais ligoté... Les Sauveurs nous sont tombés dessus... Ils nous ont embarqué dans ce foutu Sanctuaire ! J'étais prisonnier dans mes propres quartiers, quelle ironie ! Simon m'a foutu des râclées si grosses que tu en aurais eu le tournis... Il voulait profiter de la situation, se défouler avant de passer aux choses sérieuses. Cet enfoiré a eu la gâchette facile... Et puis, l'alarme a retenti. Le Sanctuaire était en alerte rouge. Les cadavres arrivaient ! J'ai saisi l'occasion. Par je ne sais quel miracle et dieu merci... j'ai pu me libérer. J'ai sauté sur Simon et je l'ai frappé de toutes mes forces ! On s'est bien amochés tous les deux, mais j'ai eu le dernier mot. Après ça, j'ai embarqué ma femme dans une voiture pour l'amener à l'abri. C'était la cohue à l'extérieur... Mes anciens gars se faisaient bouffer sous mes yeux ! Le temps de trouver un coin tranquille, Julia était inconsciente... Elle était trempée de sueur, bouillante de fièvre. Simon lui avait tiré dessus, tu entends ?! La balle avait fait de sérieux dégâts, je ne pouvais rien faire, hormis assister à sa mort ! Sa putain de mort ! Elle a rendu son dernier souffle sous mes yeux... J'étais impuissant, alors ne viens pas me jeter la faute Richard, je ne te le permets pas !
Je ne l'avais jamais appelé par son véritable nom. J'en ai gros sur le cœur. J'ai des difficultés à me contenir. Il baisse le regard et ravale son erreur péniblement. Il se mord la lèvre sous le chagrin qui vient le transpercer suite à mes propos. Il visualise la scène. Il a mal à en claquer. Sa respiration accélère. Les sanglots montent, sa douleur est perceptible :
- J'aurais voulu partager ma vie à ses côtés. Le Royaume semble vide sans elle.
- On est tous les deux dans le même bateau... On aimait la même femme et on la perdu.
- J'ai perdu mon épouse avant tout ça... Williams me faisait tant penser à elle.
- J'ai perdu la mienne aussi, tu sais. J'ai l'impression qu'on a pas mal de points communs toi et moi, non ?
- Je ne suis pas comme vous ! Je n'ai pas tué de sang froid et encore moins torturé des innocents !
- Calme toi, tu veux ! Je n'ai pas dit que nous étions pareils... J'ai juste dit que nous avons souffert pour les mêmes raisons. Et par la même occasion...
J'admets que les mots me restent dans la gorge par pure arrogance. Reconnaître mes torts et avouer mes remords en face à face, ce n'est pas si simple que cela. Richie, ce type qui a réveillé en moi des pulsions vengeresses et destructrices. Pour protéger ce qui m'appartenait, j'étais prêt à briser chaque partie de son corps. Si Julia ne m'avait pas supplié, je l'aurais gardé au Sanctuaire pour mon bon plaisir. J'en aurais fait une chose dépourvue d'humanité. Il aurait rampé à mes pieds en me léchant les godasses. Il aurait été mon jouet préféré. Un jouet que j'aurais balancé à la poubelle après l'avoir cassé. Il aurait été un jouet que l'on ne peut pas réparer :
- Je suis désolé pour ce que je t'ai fait endurer.
- Ce n'est que maintenant que vous le reconnaissez ?
- Mieux vaut tard que jamais.
- Julia ne vous méritait pas !
- Je suis d'accord. Tu étais un meilleur protecteur que moi, Superman.
Il recule d'un pas, surprit par ma déclaration. Le mentor n'en croit pas ses oreilles. Il lorgne sur moi avec appréhension. Il se demande quelle va être la supercherie pour me montrer si généreux en compliment :
- Ouais, je n'ai pas été à la hauteur et à cause de moi, Julia chérie est morte.
- Arrêtez, je vous en prie...
Le connaissant, je sais qu'il vient régulièrement lui rendre visite. Tous les jours même, j'en mettrais ma main à couper. Il se recueille sur sa tombe. C'est un bon gars, le genre de type qui se sacrifie pour ceux qu'il aime. Il se serait sacrifié pour la survie de ma femme et pour le bonheur de ma fille. Je suis rassuré qu'elle grandisse entre ses mains et non dans l'ombre d'un monstre tel que moi :
- Je voulais qu'elle se sente bien au Royaume. Qu'elle soit en sécurité.
Le voir si désemparé me fait remonter les souvenirs. Je revois ma belle Julia, ses épais cheveux sombres et son sourire qui me faisaient chavirer. Elle hante mes journées et mes nuits. Parfois, je l'entends encore me parler. Je frissonne. Elle me manque tellement... putain. Putain de merde. Je me sens faiblir. Non, pas devant Richie, je dois me montrer plus fort que lui ! Il se tourne pour se moucher discrètement. Les larmes lui sont rapidement montées. Il ne fera jamais le deuil :
- Vous savez Negan, Julia vous appréciait. J'en suis malade de vous dire la vérité. Je la respectais énormément... Vous pensiez le contraire mais il ne s'est jamais rien passé entre elle et moi... Même quand vous étiez en prison, éloigné d'elle. J'étais toujours là pour elle. Je veillais sur elle mais je n'ai jamais osé franchir le cap... Parce qu'elle n'avait que vous en tête.
- Tu me charries, là ?
- Je suis sérieux. J'aurais aimé qu'il en soit autrement mais on ne peut pas forcer les gens à vous aimer. Je l'aimais profondément. Elle aussi, mais à sa manière. J'étais un père pour Dana et j'étais présent pour la protéger. Rien de plus.
- Si Julia ne voulait pas de toi, pourquoi est-ce qu'elle me rejetait alors, hein ?
- Parce que le Sauveur en vous la répugnait.
Apprendre cela me donne la désagréable impression d'avoir loupé le coche. Je ne pourrais jamais me rattraper alors que j'avais la clef en main. Je regrette de ne pas avoir été conscient de ces choses de son vivant. J'ai du mal à respirer. Mon cœur s'emballe, je me frotte la nuque sous la gène. Je suis si honteux de ressentir cette culpabilité qui me bouffe, maintenant qu'elle est partie. Si c'est un coup de cette salope de Faucheuse, ce n'est pas drôle... La nausée me monte, je ferme violemment les paupières pour ne pas flancher. L'homme en remet une couche, inconsciemment :
- Williams est morte...
- Ferme là Richie...
- Elle nous a quitté prématurément...
- Richie, tais-toi...
Je me sens plier sous la peine. Mon crâne est lourd et les images qui y défilent sont un supplice. Je revois les morts. Je revois les vivants. Je la revois, elle. La tension qui nous habite est beaucoup trop forte pour être supportée et surtout, maîtrisée. Je serre mes poings avec violence. Une envie imparable de frapper m'envahit. Un besoin bestial de déverser cette rancœur à mon égard. Julia... Ma belle Julia ne reviendra pas.
Je jette un regard sur les fleurs fanées qui ornent sa tombe. Je réalise douloureusement. Un peu plus. C'est un électrochoc qui m'accable. Il me porte le coup de grâce : elle est morte par ma faute. Mon corps commence à trembler sous l'émotion, mon visage se crispe. Ma vision se trouble. Mes yeux s'inondent de larmes que je ne peux retenir. J'éclate en sanglot en me cachant de mes mains. Je suis un connard si faible et vulnérable. J'ai failli à mon rôle d'époux dans ces deux mondes, que me réserve le prochain ?
Le chagrin me tord les tripes. La sensation est aigüe, mon être entier subit la tragédie. Ma tête me brûle alors qu'une grimace défigure mes traits en rongeant mes entrailles. Je sens les funérailles à plein nez. Je suis un marchand de mort, j'ai distribué les tickets pour le sommeil éternel. La Faucheuse n'avait plus qu'à se servir. Je lui ai offert celle que j'aimais sur un plateau. Je pousse un long râle en fixant la tombe. Je me sens si seul face au désespoir de la perte. J'ai été un parfait salaud du début à la fin. Je sens le spectre du retour de flamme sur mon épaule. Je suis usé face à la désolation de cette sinistre évidence. C'est bien fait pour ma gueule.
Richard renifle, il se mouche de nouveau. Qui aurait cru que deux mecs comme nous se lamentent comme des mômes sur le moment ? Nous restons humains malgré tout. La mort nous fait revivre nos douleurs passées. La mort nous fait prendre conscience des monstres que nous sommes. La mort nous conforte dans ce monde dépeuplé de compassion. Je m'écroule à genoux, écrasé par le poids de mes actes. Je reste au sol, la figure baissée. Sale et entaché par toute cette cruauté qui explose au grand jour, j'enroule mes bras autour de mon corps. Un corps que je ne reconnais plus. Un corps animé par un monstre. Je n'y arrive pas. Je chiale, putain.
Il me surplombe de sa hauteur, ému et discret. C'est pathétique. Je sens mon honneur diffamé. Le méchant face au gentil héros qui clôture le chapitre. Mais à ma grande surprise, il me tend une main conciliante. Je fronce les sourcils. Quelle mouche le pique ? Lui aussi est en train de disjoncter ? Le cowboy reste impassible. Il faut vraiment que je me réveille de ce cauchemar... Je relève lentement la tête pour l'observer, embarrassé. Mon ego en prend un sacré coup. Il me scrute d'un regard limpide et me lance une triste moue en insistant sur le geste. Richard serait-il un bon Samaritain ? J'hésite quelques secondes à descendre mon froc devant lui. Le climat est sinistre. Son teint est terne, il me fait froid dans le dos avec sa mine abattue :
- Je maudit le jour de votre naissance... Cependant, je reste lucide, votre aide a été précieuse au sein du Royaume. Vous avez combattu contre les Sauveurs. Vous nous avez défendu, tout en restant la perfidie incarnée. Vous nous avez aidé à nous reconstruire. Je ne peux que me résoudre à vous rendre la pareille.
Avouer ses fautes et se rabaisser à son rival, je risque de ne pas trouver le sommeil durant les nuits à venir. Néanmoins, nous devons nous serrer les coudes. Nous vivons le même deuil. Notre Julia. Notre Williams est partie. Nous devons nous y faire. Nous devons nous habituer à son absence et vivre avec. La pleurer ne la fera pas revenir. Nous remémorer sa mémoire est ce qu'il nous reste à faire. Une noble action, celle de ne pas l'oublier. Sa disparition nous servira de leçon. Je ravale ma fierté et accepte son aide. Une fois debout, je me surprends à taper son dos par courtoisie. Il me recadre sèchement :
- Negan, sachez que je fais cela pour Elle.
- Je sais.
- Je ne l'oublierai jamais et je ne vous pardonnerai pas ce que vous avez fait.
- Je sais.
J'acquiesce en tournant les talons, péniblement confus. Puis, dans un dernier élan de prétention comme j'en avais l'habitude, je m'arrête pour déclarer fièrement :
- Il ne peut y avoir deux lions dans un clan... Je vais repartir comme je suis venu. Je lui ai dit un dernier aurevoir. Ma belle Julia... Prends soin de ma gosse, Richie. Surtout, quand elle sera en âge de comprendre, raconte lui les aventures de sa merveilleuse mère... Insiste bien sur le sadique de l'histoire, je veux que cette gamine connaisse la vérité. Dis lui de ne jamais chercher à retrouver son père... sauf si elle veut se venger et lui faire mordre la poussière.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Je pars pour de bon, adieu le Royaume, j'espère que nos chemins ne se croiseront plus. Je répands dans mon sillage mes dernières larmes e t engouffre ma peine pour la cloisonner au plus profond de moi. Parce que je suis né pour me battre. Je ne me démonte pas. Je m'effondre et je me relève comme sur un ring de boxe.
Je suis un Sauveur, je suis Negan.
